PROCEDES LITTERAIRES
phie, les références aux Caractéristiques) est à réserver pour les notes ». R. II, 8. Telle est la règle qui s’applique déjà dans la Lettre; quelques brèves citations latines ont trouvé grace toutefois; mais elles sont de bon ton : seuls Virgile, Lucréce et Tite-Live sont cités longuement; et ce sont des auteurs connus de tous a cette époque; le Spectateur leur empruntera bientôt les épigraphes d’articles destinés au grand public.
Quand une explication à allure scientifique doit intervenir, elle se présente toujours en langage courant, sans utiliser tn vocabulaire technique; la comparaison des fumées mélancoliques et des humeurs malignes, l’idée d’une fermentation spirituelle, appartient au sens commun. Quand un raisonnement plus serré et plus sec est nécessaire, quelques mots d’excuse le précèdent : « Il est un raisonnement curieux, mais tout à fait souverain dans certains malaises spirituels pour ceux qui peuvent l'utiliser ».
75. Les comparaisons pittoresques sont fréquentes. Faut-il porter un coup à la religion mendiante ? Shaftesbury trace une petite scène de genre dont les acteurs sont le mendiant novice et le mendiant retors. Il fait appel à son expérience de l’art et des artistes pour montrer le peu de cas que Dieu fait de la louange des sots et des hypocrites.
Les mouvements oratoires, et les redondances qu’ils entraînent, reviennent souvent. Toute la fin de la première partie constitue une manière d’envoi au destinataire de la Lettre. Un peu plus loin p. 170 l’argumentation progresse par le moyen d’un véritable dialogue avec questions et réponses. Page 198, un contraste violent oppose l’humanité naturelle et la charité surnaturelle. Page 240, Shaftesbury insiste sur l’erreur de la religion mélancolique et accumule l’une sur l’autre les touches sombres.
A l’occasion il ironise, très volontiers contre la ga-
Janterie p. 157 et contre le faux enthousiasme p. 220, voire contre le zèle trop poussé des martyrs chrétiens, p. 228; et il esquisse des silhouettes plaisantes ou même des scènes détaillées. Souvent il lance des pointes au passage, contre la doctrine de l’uniformité d’opinion, p. 200, contre la doctrine du salut personne!, boutades rapides et efficaces.
Rarement il appelle de son nom un auteur ou un personnage historique; il procède par allusion, ce qui est plus discret, ce qui permet de se faire comprendre à demi-mot par les seuls initiés. L’évéque Fowler est un éminent prélat, lettré et sincèrement chrétien; Harrington, un auteur remarquable de notre nation; l’apôtre Paul, un de nos auteurs sacrés; Socrate, l’homme le plus divin qui ait jamais existé dans le monde païen; Platon, le philosophe que les Pères de l'Eglise ont appelé divin. Quand les références sont au bas des pages ou que l’ailusion est claire, peu importe; mais il n’en est pas toujours ainsi, et il faut savoir, par exemple, que le prélat ami des fées est l’évêque Fowler, ou que l’homme de condition, sujet aux extases, est John Lacy.
Enfin, partout Shaftesbury surveille le rythme de sa phrase, et l’on se rappelle comment Berkeley s’est raillé de cette prose scandée et de ces vers blancs. On ne peut refuser une certaine harmonie à cette prose mesurée; parfois même la perfection est bien près d’être atteinte; et la phrase coule avec une telle aisance que le traducteur désespère de retrouver jamais cette facilité d’allure et ce rythme.
76. La Lettre sur l’enthousiasme était d’abord restée manuscrite; elle n’en avait pas moins été lue, par lord Somers, son destinataire et par tout un cercle d’amis. Tous la jugèrent si remarquable qu’ils conseillèrent à Shaftesbury de la publier; celui-ci se rendit à leurs instances; le 12 juillet 1708, il envoie un exemplaire imprimé à lord Somers, et l’accompagne de la lettre suivante. Rand, I, 386.