‹ Mylord ShaftesburyChapitre 39 sur 55 · PUBLICATION ET REPONSES · texte numérisé non relu

PUBLICATION ET REPONSES

crement satisfait, s’il entendit nommer Swift comme l'auteur de la Lettre; il détestait cordialement l’auteur du Conte pour sa bouffonnerie et sa grossièreté.

On publia trois réponses, aussi pédantes que la Lettre l’était peu, dignes de l’oubli où elles sont tombées; Remarques sur une lettre à un lord sur l’enthousiasme écrites non par un railleur, mais par un homme de bonne humeur; La foire de Barthélemy, ou recherches sur l’esprit où l’on a fait l’attention requise à la lettre sur l’enthousiasme à Mylord*** par M. Wotton; Réflexions sur une lettre sur l'enthousiasme à Mylord***, attribuées à l’évêque de Gloucester, Edouard Fowler. :

Plus dignes d’attention sont les Remarques (de Leib nitz) sur un petit livre traduit de langlais intitulé Lettre sur l'enthousiasme, que Desmaizeaux publia dans le tome II du Recueil de pièces diverses sur la philosophie, la religion naturelle. Amsterdam 1720 et qui figurent dans le tome V de l'édition de Genève, 1768, des œuvres de Leibnitz, pp. 47-56 (Pp. 39-46, jugement sur les œuvres de M. le Comte de Shaftesbury publiées en anglais à Londres, 1711, sous le titre de Characteristicks, etc.).

La Lettre sur l’enthousiasme fut très vite connue et appréciée des lecteurs français; Samson fit paraître à la Haye, chez T. Johnson, dès 1709, une traduction française de la Lettre, 144 pages in-16; en 1761, Lacombe en donna une deuxième traduction, Londres, XXX+111 pages in-16; une troisième traduction figure à sa place dans « les œuvres de Mylord comte de Shaftesbury » Genève 1769, 3 volumes in-8°, traduction anonyme éditée par J. B. Robinet, attribuée à Diderot (pour l’Enquête sur la vertu), Coste et Pascal; le succès des œuvres de Shaftesbury fut tel qu’en 1780, Robinet en donnait une nouvelle édition pour laquelle il avait revu la traduction de Pascal (Amsterdam et Leipzig).

Lettre! sur l’enthousiasme a Mylord*** ?

Pourquoi ne pas dire la vérité en se jouant.

Hor: Sat. I, 24-258.

Sept. 1707.

Mylord,

A présent que vous voici revenu a... et avant le retour de la saison qui doit vous engager dans les plus importantes affaires de l'Etat, si vous désirez vous récréer un moment de pensées frivoles, bonnes seulement à vous divertir, et sans rapport avec vos travaux et vos occupations, vous pourrez jeter un rapide coup d'œil sur ce que vous avez devant vous; et si vous y trouvez quelque attrait, vous pourrez le relire à votre gré.

1. Les Mélanges I,3 insistent sur ce fait que la Lettre a été réellement envoyée et que ce n’est pas un traité en forme de lettre, comme en écrivirent les anciens sophistes, grammairiens ou rhétoriciens. Toutefois il ne faut pas accorder une valeur pleine à cette affirmation; la forme épistolaire est agréable à Sh. pour les facilités qu’elle lui accorde : plus de chaleur et de vie que dans un traité; c’est un substitut heureux du dialogue. Int. § 46. C’est bien une lettre, mais destinée à circuler de main en main, tout au moins écrite pour être lue en petit comité.

2. La 6° édition, de 1737, donne le nom de lord Somers; Sh. lui a adressé toutes ses œuvres, souvent en manuscrits. Le 20 octobre 1705, une lettre annonce l’envoi de la première ébauche de la Rhapsodie : L’enthousiaste sociable : aventure philosophique écrite à Palémon; un exemplaire imprimé de la Lettre le 12 juillet 1708 (Int. § 76); la Rhapsodie, le 10 décembre 1708;

A Letter! concerning Enthusiasm to My Lord*** 2

“Ridentem dicere verum:

Quid vetat ?3 Hor. Sat. I.

Sept. 1707

My Lord,

Now, you are returned to... and before the season comes which must engage you in the weightier matters of state, if you care to be entertained a while with a sort of idle thoughts, such as pretend only to amusement, and have no relation to business or affairs, you © may cast your eye slightly on what you have before you; and if there be anything inviting, you may read it over at your leisure.

le Soliloque, le 26 mai 1710, les Caractéristiques le 30 mars 1711, Cf. Rand I, 336, 386, 394, 420, 430. Le 29 mars 1712, Sh. écrit de Naples à Th. Micklethwayte, en parlant de L. Somers: « Je n’ai qu’un autre ami de longue date qui s’est donné cette carrière, mais de manière plus haute, plus savante et plus lettrée et qui, dès l’origine, a exercé un attrait particulier sur mes pensées de cette nature. Les premières productions de ma plume ont été pour lui, comme le seront sans doute les dernières. Mes meilleures pensées de ce genre, comme je l’ai déclaré, se sont éveillées en moi à l’appel de son génie charmeur et de sa conversation. Aussi est-ce à lui que j’enverrai ces nouvelles récréations de ma plume immédiatement et directement; mais de maniére que sir John et vous, comme virtuosos d’adoption, vous soyez forcés et tenus d’en prendre connaissance.

3. Berkeley, Alciphron, V, 32, place cette devise dans la bouche de Lysiclès, le libertin extrémiste, alors que Sh est re-

C’est l’usage constant des poètes d’invoquer une muse au début de leur œuvre; et cette pratique des anciens a obtenu tant de crédit que même aujourd’hui nous la voyons presque toujours imitée. Je ne peux m'empêcher d'imaginer, toutefois, que cette imitation, admise si communément par d’autres esprits, a dû, à un moment ou à un autre, surprendre quelque peu votre Seigneurie, habituée à tout examiner à l’aide d’une meilleure règle que celle de la mode ou de l'opinion générale5. Vous avez dû certainement observer chez nos poètes une contrainte manifeste quand ils doivent jouer ce personnage et vous vous êtes sans doute demandé pourquoi cet air d’enthousiasme qui sied si agréablement à un ancien devient chez un moderne si compassé et si gauche 6. Mais, à cette question, Mylord aurait bientôt répondu lui-même et ce ne pourrait être qu’une occasion de vous rappeler une réflexion que vous avez faite souvent, en de nombreuses autres rencontres; la vérité est la plus grande puissance du

présenté par le libertin modéré, par Alciphron. Lysiclès vient de diviser l’espèce humaine en hommes et en créatures humaines. La citation introduit une nouvelle division, attribuée à un libertin surnommé le Pythagoricien : les oiseaux (enthousiastes), les bêtes (les hommes d’affaires, véritables bœufs de labour), les poissons (les bons vivants qui nagent dans le plaisir). Lysiclès préfère une classe mixte, les poissons volants, les hommes aux jouissances animales, mais avec une nuance de caprice. Il s’écarte donc résolument de Sh. Cf. infra n. 92.

4, Attaque dirigée contre Hobbes et Locke.

5. L’opinion générale est incertaine et variable « Toute proposition conforme à opinion d’une partie de l’humanité, contredit l’opinion de l’autre partie. Si la majorité déterminait l’opinion générale, celle-ci changerait aussi souvent que les hommes. Une proposition conforme aujourd’hui à l'opinion générale lui serait contraire demain ou peu après » Sensus, T, 6, p. 55. Il faut donc questionner l’opinion reçue; mais il

It has been an established custom for poets, at the entrance of their work, to address themselves to some muse : and this practice of the ancients has gained so much repute that even in our days we find it almost constantly imitated. I cannot but fancy, however, that this imitation, which passes so currently with other judgments, must at some time or other have stuck a little with your lordship, who is used to examine things by a better standard than that of fashion* or the common taste®. You must certainly have observed our poets under a remarkable constraint, when obliged tc assume this character : and you have wondered, perhaps, why that air of enthusiasm, which sits so gracefully with an ancient, should be so spiritless and awkward in a modern® But as to this doubt, your lordship would have soon resolved yourself; and it could only serve to bring across you a reflection you have often made on many occasions besides, that

faut du courage pour rejeter ainsi le pouvoir de la mode et de l’éducation. Il ne faut pas d’ailleurs confondre opinion générale et sens commun; celui-ci possède une valeur réelle; il nous fait porter des jugements corrects à l’occasion de certaines vérités morales et philosophiques si évidentes que toute spéculation savante les obscurcirait ou les déformerait. Cf. Sensus IV, 1 et 3, pp. 88 et 97.

6. Une argumentation analogue est utilisée pour expliquer la désuétude du dialogue philosophique au XVIII: siècle. Ce genre littéraire ne correspond plus aux mœurs, ni aux intelligences de ce siècle. Les hommes n’ont plus assez de beauté ni d'élégance pour se voir dans le dialogue comme en un miroir, Solil. I, 3, p. 134. Ce serait « une erreur et un mensonge abominable... de réunir tant de bon sens en une seule conversation pour pouvoir la continuer sans relache et avec une parfaite cohérence pendant une heure jusqu’à l’achèvement de l’examen rationnel d’un sujet unique ». Rhaps. I, 1, p. 6.

monde’, puisque la fiction elle-méme doit s’y soumettre et qu’elle doit lui ressembler pour plaire 8. Il faut une apparence de réalité pour représenter agréablement une passion et, pour être- capables d’émouvoir autrui, nous devons tout d’abord être émus nousmêmes, ou tout au moins le paraître pour des raisons plausibles. Or est-il possible qu’un moderne qui, on le sait bien, n’a jamais adoré Apollon, qui n’a jamais reconnu les Muses comme des divinités, nous persuade de donner dans sa feinte dévotion et qu’il nous émeuve par son zèle simulé envers une religion désuète ? ?

7. Cette affirmation a toute sa valeur sous la plume de Sh. pour qui il y a une Vérité morale et esthétique, objective, indépendante de la pensée humaine. Toute beauté est vérité, déclare le Sensus communis, IV, 3; mais la beauté la plus attrayante et la plus pathétique vient de la vie et des passions; c’est dans la réalité ou dans son image fidèle, même si c’est un roman, que nous trouvons la meilleure leçon de philosophie. On a vu, dans l’introduction, § 25 et § 42, que la réalité modèle est une réalité de « types », d’idées platoniciennes, d’où on a proscrit toute singularité, capricieuse et fantasque. « Il est impossible que nous puissions perfectionner, si peu que ce soit notre sens et notre goût de la symétrie extérieure et de l’ordre, si nous ne considérons pas l’état harmonieux et régulier comme l’état florissant et naturel en toute chose. Les mêmes caractères qui causent la laideur, créent l’incommodité et le malaise. Les mêmes formes et proportions qui font la beauté apportent un avantage parce qu’elles s’adaptent à l’exercice et à l’usage ». Mél. III, 2, p. 267. Ce monde réel est un monde hiérarchisé, Intr. § 41, comme le monde intelligible de Platon; peut être y a-t-il la également une inspiration plotinienne, cf. Ennéades I, 6, II, 9 et V, 8.

Dans le 19° chapitre de Plastics, intitulé de la Verité, c’esta-dire de la Plastique, Rand, II, 164, Sh. renvoie à cette formule de la Lettre et cite Horace, Art poét. XII, Non ut placidis coeant immitia.

8. Cf. Sensus Comm. IV, 3, la vérité est toute puissante méme en poésie « qui n’est que fable ». Lessing. Anti-Gôze, II,

truth is the most powerful thing in the world’, since even fiction itself must be governed by it, and can only please by its resemblance 8. The appearance of reality is necessary to make any passion agreeably represented : and to be able to move others we must first be moved ourselves, or at least seem to be so, upon some probable grounds. Now what possibility is there that a modern, who is known never to have worshipped Apollo, or owned any such deity as the muses, should persuade us to enter into his pretended devotion and move us by his feigned zeal in a religion out of date ® ?

« La vérité seule donne le vrai piment, méme 4 la moquerie et à la farce ». Schiller, de usage du chœur. « C’est précisément parce que l’art véritable veut quelque chose de réel et d’objectif, qu’il ne peut se contenter d’une apparence de vérité : c’est sur la vérité même, sur le fondement solide et profond de la nature qu’il élève son édifice idéal. La nature elle-même n’est qu’une conception de l’esprit qui ne tombe jamais sous les sens. Elle réside sous le voile des phénomènes, mais ellemême n’est jamais apparente. C’est un privilège de l’art de l’idéal, ou plutôt c’est sa tâche, de saisir cet esprit du grand tout et de le fixer sous une forme corporelle. Cet art lui-même ne peut pas, il est vrai, le montrer aux sens; mais il peut, par sa puissance créatrice, le présenter a l’imagination et par là être plus vrai que toute réalité, plus réel que toute expérience ». Théâtre trad. Regnier, III, 257-258.

9. Même argumentation à l’occasion de la galanterie chevaleresque « En un temps, où cette galanterie mystérieuse impliquait la conception d’une vaillante chevalerie, quand les dames étaient prises comme témoins et pour ainsi dire, établies comme arbitres des faits d’armes, qu’elles intervenaient à toute occasion dans la guerre et les combats, qu’elles s’éprenaient des beaux coups de lance et des prouesses viriles, il n’était pas tout à fait absurde, ne le pensez-vous pas, dans ces conditions, de leur accorder hommage et adoration, d’en faire la règle de l’esprit et des mœurs et de ranger les hommes

Mais pour ce qui est des Anciens, on sait qu'ils tiraient à la fois leur religion et leur constitution politique de Yart des Muses 1°. Combien alors devait paraître naturel que l’un d’eux, et surtout un poète de cette époque, s'adresse, en des ravissements de dévotion, à ces patronnes avouées de l'esprit et du savoir ? Alors le poète pouvait avec vraisemblance feindre une extase, même si en fait il n’en éprouvait aucune; et, dans l’hypothèse d’une pure affectation, l’extase se présentait encore comme naturelle et ne pouvait manquer de plaire 1}. Mais peut-être, Mylord, y avait-il plus de mystère en cette occasion. Les hommes, vous le savez, Mylord, ont le merveilleux bonheur de pouvoir s’abuser euxmêmes toutes les fois qu’ils s’y consacrent avec ardeur :

sous leurs lois. Mais dans un pays où il n’y a pas de culte rendu à une sainte par les autorités religieuses, c’était aussi impertinent et absurde que profane, de diviniser les femmes, de les élever à une qualité supérieure à leur caractère naturel ‘et de les traiter avec un respect dont elles sont les premières à se plaindre quand il s’agit de l’amour normal ». Rhaps. I, 2, Decks.

Sh. éléve 4 la hauteur d’un dogme capital ce contraste entre les Anciens et les Modernes. Ceux-la ne sont jamais affectés; ceux-ci, sauf Raphaël, Poussin et, en sculpture, Michel-Ange, le sont tous, plus ou moins. « L’affectation : une conscience expresse de la grace qui la détruit, elle et sa simplicité. Une attention à soi-même, à l’acte, au mouvement ou à l’attitude pour eux-mêmes ». Ce qui est impardonnable, même chez une Vénus, ce que les Anciens ne permirent jamais, même à Vénus. Cf. Rand II, 152.

10. Sh. insiste sur l’union intime entre la poésie et la religion des païens. Mel. V. 1 298. La religion populaire était appuyée sur les récits merveilleux des poètes. Les esprits cultivés eux-mêmes marquaient de la déférence pour ces légendes, qu’ils interprétaient allégoriquement. Sh. oppose sur ce point le paganisme et le christianisme; Rand II, 137; après le Père Bossu, il compare le discours de Xanthe, le cheval d'Achille, et celui de l’ânesse de Balaam; dans celui-ci, on ne peut exprimer

ene ig =

But as for the ancients, ’tis known they derived both their religion and polity from the muses’ art 1°, How natural therefore must it have appeared in any, but especially a poet of those times, to address himself in raptures of devotion of those acknowledged patronesses of wit and science ? Here the poet might with probability feign an ecstasy, though he really felt none; and supposing it to have been mere affectation, it would look however like something natural and could not fail of pleasing Ae

But perhaps, my lord, there was a further mystery in the case. Men, your lordship knows, are wonderfully happy in a faculty of deceiving themselves, whenever they set heartily about it : and a very smali

Yenthousiasme ni l'inspiration. « Ce serait historiquement vrai, mais poétiquement faux ». Au contraire le paganisme pouvait le faire et, par suite, obtenait un effet remarquable.

11. Les Mélanges II, 2, p. 197 renvoient au Dt More, Enthusiasmus triumphatus. Le poéte est un enthousiaste par jeu; tout enthousiasme, quelle que soit sa cause, conduit à l’extase; toute excitation violente, colère, vin, amour, développe l’esprit poétique. H. More insiste dans les §§ 19-20 sur la parenté de l’enthousiasme et de l’émoi poétique. « C’est de ce tempérament que naissent les poètes et ceux qui prétendent aux sphères les plus hautes, les enthousiastes; l’enthousiaste au contraire est un poète grave ». Voltaire, Dict. phil., art Enthousiasme, reprend les mémes idées. « L’enthousiasme est précisément comme le vin; il peut exciter tant de tumulte dans les vaisseaux sanguins et de si violentes vibrations dans les nerfs que la raison en est tout à fait détruite. Il peut ne causer que de légéres secousses, qui ne fassent que donner au cerveau un peu plus d’activité; c’est ce qui arrive dans les grands mouvements d’éloquence et surtout dans la poésie sublime. L’enthousiasme raisonnable est le partage des grands poètes ».

Leibnitz note dans ses Remarques que les poètes modernes ne cherchent que le merveilleux, II, et que les meilleurs poètes héroïques des Anciens, Homère, Virgile n’ont guère été sujets à l'enthousiasme, III.

et le degré le plus infime d’une passion nous permettra

non seulement de la bien jouer, mais encore de nous y engager au-delà de notre propre mesure’, C’est ainsi qu’un peu d’affectation, en amour, avec l’aide d’un roman ou d’une nouvelle, fera certainement d’un garçon de quinze ans ou d’un homme sérieux de cinquante, un fat très authentique, qui ressentira très sérieusement la belle passion #. Un homme d’un assez bon naturel, qui se trouve subir une légère vexation, peut, s’il renchérit sur son ressentiment, devenir une véritable furie de vengeance. Même un bon chrétien qui voudrait nécessairement être meilleur et juge qu’il ne peut jamais assez croire, peut, s’il cultive convenablement une faible inclination, donner assez d’ampleur à sa foi pour y comprendre non seulement tous les miracles de l’écriture et de la tradition, mais encore un système compact de contes de bonnes femmes **. Sil était nécessaire, je pourrais rappeler à Mylord un

12. Cette merveilleuse faculté, c’est l’enthousiasme que Sh. définit mi-plaisamment, mi-sérieusement -un enchantement, Mél., II, 1, 173. On a vu, Introd., § 17, comment Sh. réhabilite l'enthousiasme; il n’en méconnait pas les dangers. « Il y a des gens, je le sais, qui ont de si grands égards pour toute imagination de leur cru, qu’ils peuvent croire leurs réves euxmémes... les hommes ont une faculté de réver les yeux ouverts... Toutefois je suis encore assez charitable pour penser qu’il y a plus d’illusion innocente que d’imposture volontaire dans le monde » Rhap., H, 5, p. 86. On trouve cependant d’assez nombreux exemples d’imposture, assez semblables à cette suggestion volontaire de ces gentilshommes qui supportèrent les désagréments d’un voyage en un pays exécrable, en prenant le parti de tout déclarer excellent, table et gite, Mél. II, 3, 217 sqq. Il en est de même des hommes; « quand les circonstances sont propices, que de nombreuses occasions favorables se présentent, qui flattent Vintérét des hommes, leur humeur ou leur passion, il n’est pas extraordinaire de les voir entrer en un complot analogue contre leurs propres intelligences et tenter par tous les moyens possibles de se persuader et en

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foundation of any passion will serve us, not only to act it well, but even to work ourselves into it beyond our own reach’, Thus, by a little affectation in lovematters, and with the help of a romance or novel, a boy of fifteen, or a grave man of fifty, may be sure to grow a very natural coxcomb, and feel the belle passion in good earnest *. A man of tolerable good-nature, who happens to be a little piqued, may by improving his resentment, become a very fury for revenge. Ewen 2 good Christian, who would needs be over-good, and thinks he can never believe enough, may, by a small inclination well improved, extend his faith so largely as to comprehend in it not only all scriptural and traditional miracles, but a solid system of old wives’ stories *, Were it needful, I could put your lordship in

même temps de persuader autrui de ce qu’ils jugent convenable et utile à croire » ib.. 219.

13. Pascal. Disc. sur les passions de l’amour : « A force de parler d’amour, l’on devient amoureux », p. 128, éd. minor Brunschvicg. La Rochefoucauld, Max. 136 : « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour ».

14. La religion est par excellence le domaine de l’enthousiasme, les perversions les plus étranges s’y manifestent : c’est le champ d’action des « hommes de prodiges »; c’est le domaine de la tradition populaire, des contes de nourrices, des histoires d’esprits, d’elfes et de démons, excellentes pour effrayer les enfants et pour fournir une clientéle aux exorcistes, Sensus, IV. Sh. voit l’origine de nombreuses superstitions dans l’union intime de la religion et de l’amour profane. Les transports des quiétistes, des piétistes, de tous les extatiques sont agréables et ressemblent étrangement aux transports amoureux. « Et l’on a remarqué que les saintes ont été les plus grandes animatrices de cette douce partie de la religion ». Mél, IT, 1, 179. Sh. doit penser ici non seulement aux saintes extatiques des premiers temps, mais encore et surtout aux exemples récents, à Antoinette Bourignon, 1616-1680, dans le monde protestant, à Mme Guyon, 1648-1717, dans le monde

éminent prélat #, savant et chrétien sincère, qu'il a connu jadis, et qui aurait pu lui donner entière explication de sa croyance aux fées 16. Et par la, ce me semble, on peut voir à quel, degré pouvait s'élever la

foi d’un poète ancien sur les ailes de son imagination.

Mais nous autres Chrétiens 1’ dont la foi est si ample, nous ne voulons rien concéder aux pauvres paiens '$. Ils doivent être des infidèles en tous les sens du mot.

catholique, et aux nombreuses enthousiastes quakeresses, presbytériennes ou cévenoles. A Londres même, deux Anglaises extatiques, du cercle des Cévenols, sont bien connues de Sh. par la publication récente de la 2° partie des Avertissements prophétiques de John Lacy, Elisabeth Gray et Henriette Allut, la 17 en communication sympathique plus franche avec John Lacy, la 2° avec son mari, Jean Allut. Cf. particulièrement les bénédictions accordées par l'entremise de John Lach à El. Gray les 22 et 23 juillet 1707. Voici le début de la 2° bénédiction, prophétie IX (indiquée par erreur XI dans le texte). Note marginale : Ici. M. L. sous l’inspiration, embrasse E. G. « Ce seront d’éternelles épousailles entre Moi et mon aimée. Je t'ai cherchée, mon Amour. Oh! je me réjouis de t'avoir trouvée; je me réjouis de ton arrivée. Je te placerai sur mon trône... Je te baiserai des baisers de ma bouche, ma bien-aimée. Tes vêtements exhaleront les parfums d’odeurs surnaturelles. Tu connaîtras que ton époux est le Seigneur de toutes choses parce qu’il te donnera toutes choses. Ses bras t’enserreront. Tu es adorable a ses yeux, toi la plus belle de toutes, le lys de la vallée, la rose de Saron : tous les rubis, toutes les pierres précieuses ne peuvent rivaliser avec ton éclat ». Noter les nombreuses réminiscences du Cantique des Cantiques, II, 1.

15. Dr Edouard Fowler, évêque de Gloucester (note des Caractéristiques). Le Dt Fowler 1632-1714 avait été nommé en 1691 au siège de Gloucester. On lui attribua l’une des réponses à la Lettre. Int. § 77. — Helvétius. De l’homme, après avoir signalé I, 13 l’exemple de cet évêque, constate que Sh. n’en est pas en définitive très différent, II, 20, chapitre où il établit un parallèle entre les contes de fées, les contes philosophiques et les contes religieux. Il écrit des seconds : « Les

contes de cette espèce plus graves, plus imposants, mais quel-

mind of an eminent, learned and truly Christian prelate** you once knew, who could have given you a full account of his belief in fairies*, And this, methinks, may serve to make appear how far an ancient poet’s faith might possibly have been raised. together with his imagination.

But we Christians, who have such ample faith ourselves, will allow nothing to poor heathens 18, They

quefois aussi frivoles et moins amusants que les premiers ont à peu près conservé entre eux la même ressemblance. Au: nombre de ces contes à la fois si ingénieux et si ennuyeux je: place le beau moral, la bonté naturelle de l’homme, enfin les divers systèmes du monde physique ».

16. Hume, Hist. nat. de la religion, sect. IV, considère aussi comme analogues la foi polythéiste et la croyance aux fées et aux lutins ; sect. VIII, il reconnait au culte de la Vierge et des Saints le caractére du polythéisme.

17. Sh. utilise ici la méthode de la raillerie qu’il définit plus loin, deuxiéme partie, p. 167.

18. Mandeville, 6° Diale « Hor. Ce que je dis est un fait. Un homme qui avale avec complaisance toute l’histoire de Noé et de son arche, ne doit pas rire de Deucalion et de Pyrrha ? — Cléo. Est-il aussi croyable que des créatures humaines soient sorties des pierres qu’un vieillard et une vieille jetaient par dessus leurs têtes, qu’il l’est qu’un homme et sa famille aient été conservés avec un grand nombre d’oiseaux et de bêtes, dans un grand vaisseau construit dans ce dessein ?... Hor. En un mot vous croyez l’innocence, les délices et toutes les merveilles qu’un seul homme a rapportées du Paradis, tandis que vous refusez d’admettre ce qui nous a été affirmé par un grand nombre de personnes, de la droiture, de la concorde et du: bonheur qui régnaient dans l’âge d’or. — Cleo. Rien n’est plus vrai..... I] est plus probable qu’un miracle ait produit en un certain temps marqué un homme et une femme de qui tout le reste du genre humain est sorti par les voies naturelles, qu’il ne le serait de dire que, par une suite continue de miracles, plusieurs générations ont pu vivre et agir d’une maniére contraire à leur nature; ce qu’il faut admettre d’après le récit qu’on nous fait des âges d’or et d’argent » II, 307, 308,.

Nous ne leur accordons méme pas assez de foi pour croire à leur propre religion; celle-ci, clamons-nous, est trop absurde pour s’être jamais fait accepter de personne si ce n’est du vulgaire. Mais si un révérend prélat chrétien peut être un croyant volontaire assez décidé pour croire aux fées par delà les prescriptions ordinaires de l’église catholique, pourquoi n’accorderait-on pas a un poète paien de croire aux Muses, selon lés coutumes habituelles de sa religion ? Car c’étaient, comme Mylord le sait, autant de divinités pour la foi paienne, et des divinités essentielles dans son système théologique. Ces déesses avaient leurs temples et leur culte tout comme les autres dieux : ne pas croire aux neuf Sœurs ou a leur Apollon, c’était tout de même que de nier Jupiter en personne et l’on aurait été considéré comme tout aussi profane et athée par la majorité des hommes posés. Or quel avantage puissant ce devait étre pour un poéte ancien de professer ainsi son orthodoxie et de se monter, avec le secours de son éducation et, au surplus, de son bon vouloir, jusqu’à la croyance en une présence divine et une inspiration céleste ? Certes jamais les poétes de ce temps ne se soucièrent de mettre én question une révélation qui favorisait manifestement si bien leur art. Au contraire ils ne pouvaient manquer d’aviver leur foi autant que possible, cette foi dont un seul acte, bien dirigé, pouvait les élever en aussi angélique société 2°.

Combien la persuasion d’une telle présence”! doit

309. Moins de merveilleux dans le Christianisme que dans le paganisme, répond donc Mandeville,

19. Seul Lucrèce semble faire exception; on verra plus loin comment Sh. résout ce cas particulier, 6° partie.

20. La Rhapsodie fait revivre cette mythologie antique et la justifie en un certain sens; les Dryades et les Génies personnifient les principes d’unité qui agissent en tout organisme, en tout ensemble sympathique. Cette personnification est aussi

must be infidels in every sense. We will not allow them to believe so much as their own religion; which, we cry, is too absurd to have been credited by any besides the mere vulgar. But if a reverend Christian prelate may be so great a volunteer in faith, as beyond the ordinary prescription of the catholic church to believe in fairies, why may not a heathen poet, in the Onde), way of his religion be allowed to believe in muses ? For these, your lordship knows, were so many oe persons in the heathen creed, and were essential in their system of theology. The goddesses had their temples and worship, the same as the other deities : and to disbelieve the Holy Nine, or their Apollo, was the same as to deny Jove himself, and must have been esteemed equally profane and atheistical by the generality of sober men. Now what a mighty advantage must it have been to an ancient poet to be thus orthodox, and by the help of his education, and a good will into the bargain, to work himself up to the belief of a divine presence and heavenly inspiration ? It was never surely the business of poets in those days to call revelation in question, when it evidently made so well for their art #. On the contrary, they could not fail to animate their faith as much as possible; when by a single act of it, well enforced, they could raise themselves into such angelical company ”.

How much the imagination of such a presence * légitime que celle de l’unité universelle : Dieu est le Génie de lunivers, cf. Rhaps. III, 1, 100.

21. Cf. Butler, Sermons, XIV, 18, Ja présence d’un ami a sur nous tant d’effet qu’on peut parler d’une véritable possession. A plus forte raison la certitude de la présence de Dieu qui nous est plus intérieur que nous-méme, procure la joie du cœur et le réconfort de l’âme. — Hutcheson, Mor., Phil. I, II, 10, p. 214. La présence divine éveille dans l’âme de continuels transports de joie et un sentiment de quiétude extrême.

exalter un génie, nous pouvons en juger ne fût-ce que © par l’action d’une présence ordinaire sur les hommes 22. Nos beaux esprits modernes sont plus ou moins stimulés par l’opinion qu ‘ils ont de leur compagnie et l’idée qu'ils se font des personnes auxquelles ils s’adressent. Un simple comédien nous apprendra combien une salle, comble de la meilleure société, l’élève audessus de son diapason ordinaire ? Et vous, Mylord, qui êtes le plus noble acteur et du rôle le plus noble qui puisse être dévolu à un mortel sur cette scène terrestre, lorsque vous jouez pour la liberté et l'humanité, la présence du public, celle de vos amis et des parti-

Diderot, Entr. av. la maréchale « Il vous est doux d’imaginer à côté de vous au-dessus de votre tête un être grand et puissant qui vous voit marcher sur la terre, et cette idée affermit vos pas, continuez, madame, à jouir de ce garant auguste de vos pensées, de ce spectateur, de ce modèle sublime de vos actions ».

22. Thème capital de la philosophie de Sh. cf. Intr. § 22. L’homme est un être social; il pense avec plus de facilité quand il est soutenu par la conversation ou par la seule présence d'autrui. Rhaps. IT, 1, 26; il reçoit de la société la plupart de ses opinions et sa religion, Mél. II, 3, 220. Il est même doublement être social, comme citoyen d’une nation et comme citoyen du monde. Rhaps, I, 1, 5. Sh. par cette dernière affirmation, revient à la doctrine de la Providence; le monde est une vaste cité soumise au gouvernement d’un législateur paternel; conception stoicienne et augustinienne, — Cette conception de la sociabilité naturelle de l’homme a été reprise d’Aristote et des Stoiciens qui font des inclinations familiales le premier lien social. Sh. se réclame encore de Grotius et de Puffendorf. Grotius. de jure Belli ac Pacis, écrit, Proleg. II. « Au nombre des caractères propres à l’homme, se trouve le désir de la vie en société, c’est-à-dire en groupe; non pas le désir d’une société quelconque, mais le désir d’une société tranquille et ordonnée, selon la mesure de son intelligence, avec ses congénères, celle que les Stoiciens appelaient OUXÉLWOLS. Donc cette affirmation de la nature, que tout animal est em-

must exalt a genius we may observe merely from the influence which an ordinary presence has over men 2%. Our modern wits are more or less raised by the opinion they have of their company and the idea they form to themselves of the persons to whom they make their addresses. A common actor of the stage will inform us how much a full audience of the better soct exalts him above the common pitch. And you, my lord, who are the noblest actor, and of the noblest part assigned to any mortal on this earthly stage, when you are acting for liberty and mankind; does not the public presence, that of your friends and the well-wishers to porté vers des fins personnelles, c’est une maxime a ne pas étendre à tous les êtres. Certains en effet tempérent dans une certaine mesure leur zéle pour leurs fins personnelles par les préoccupations pour les fins d’autres êtres, que ce soient leurs petits ou d’autres congénères. Cette conduite, nous croyons qu’elle procède de quelque principe intelligent extrinsèque parce que leurs autres actes, qui ne sont pas plus difficiles à exécuter pour eux, ne manifestent pas une égale intelligence. Et il faut en dire autant des enfants qui montrent avant toute éducation, une certaine tendance à la bienfaisance habilement observée par Plutarque... » — Puffendorf, Devoirs de l’homme et du citoyen, I, III, 7, trad. Barbeyrac, sous le titre, La condition naturelle de l’homme demande nécessairement qu’il soit sociable: « L’homme étant donc... un animal très affectionné à sa propre conservation, pauvre néanmoins et indigent de luimême, hors d’état de se conserver sans le secours de ses semblables, très capable de leur faire du bien et d’en recevoir; mais d’autre côté, malicieux, insolent, facile à irriter, prompt à nuire et armé pour cet effet de forces suffisantes, il ne saurait subsister, ni jouir de biens qui conviennent à l’état où il se trouve, s’il n’est sociable, c’est-à-dire, s’il ne veut vivre en bonne union avec ses semblables et se conduire envers eux de telle manière qu’il ne leur donne aucun sujet apparent de penser à lui faire du mal, mais plutôt qu’il les engage à maintenir ou à avancer même ses intérêts » et I, III, 9 « Voici ‘done la loi fondamentale en droit naturel; c’est que chacun

sans de votre cause n’ajoutent-elles rien ni a votre pensée ni a votre génie ? Ou bien cette sublimité de la raison, cette force de l’éloquence que vous révélez en public, ne sont-ils rien de plus que la raison et l’éloquence dont vous disposez dans votre vie privée, que vous pouvez employer a tout moment, méme seul ou en compagnie d’indifférents, aux heures de relachement ou de calme ? Ce serait certes plus divin; mais la commune humanité n’atteint pas aussi haut, je pense *à.

Pour moi*, Mylord, j’ai, en fait, un tel besoin d’une

doit travailler autant qu’il dépend de lui à procurer et à maintenir le bien de la société humaine en général ». On a vu comment Sh., sans nier le rôle social de l’intérét personnel, a exalté celui de la bienveillance. Cf. Intr. $ 50-51, la critique de Mandeville Butler répondra en affirmant l'unité sympathique des hommes, Serm. I, 10. De même Pope, Ep. III, 1-198. Et Voltaire affirmera Traité de Mét. IX; la bienveillance pour notre espèce est l’un des présents de Dieu. Hume Traité de la Nat. hum., II, IT, 1 et Enq. sur les princ. de morale, 3, tente de concilier les deux thèses adverses; la société est naturelle, elle a son origine dans les inclinations familiales et la sympathie; elle se maintient et se développe parce que les hommes en apprécient les avantages; en ce sens la société est artificielle ou plutôt conventionnelle.

23. Ces éloges ne seraient nullement exagérés; lord Oxford considère lord Somers comme « l’un de ces hommes divins qui, semblables à la chapelle d’un palais, restent purs tandis que tout ce qui les entoure est livré à la tyrannie, à la corruption et à la folie » cité par Michaud, Biogr. univ. Swift célèbre aussi, avec beaucoup d’esprit, les hautes qualités de lord Somers; c’est au plus digne que le Conte du tonneau doit être dédié; tous les beaux esprits consultés s’accordent à nommer en second rang lord Somers après s’étre nommés chacun en premier lieu. Ces mêmes beaux esprits, sollicités d’écrire l'éloge de lord S., lui attribuent toutes les qualités des plus grands hommes de l'antiquité; enfin Swift fait entendre que ce sont des lieux communs que de parler « de votre esprit,

your cause, add something to your thought and genius ? Or is that sublime of reason and that power of eloquence, which you discover in public, no more than that you are equally, master of in private, and can command at any time, alone, or with indifferent company, or in any easy or cool hour ? This indeed were more godlike; but ordinary humanity, I think, reaches not so high ?3,

For my own part 2‘, my lord, I have really, so much

de votre savoir, de votre éloquence, de votre justice, de votre politesse, de votre sincérité, de votre égalité d’humeur en toutes les conjonctures ». Conte, p. 25. Macaulay, Hist. d’Angl., le loue également « Ses gestes, son regard, son timbre de voix exprimaient la bienveillance. Sa courtoisie était d’autant plus remarquable qu’il avait reçu de la nature un corps Comme on en voit généralement uni à un esprit revéche et irritable ». V, 20 — Lord Somers fut le protecteur des hommes de lettres de son époque et de nombreuses ceuvres lui furent dédiées; parmi les plus importantes, outre la Lettre sur l’enthousiasme, le Conte du tonneau de Swift, 1704, les Remarques sur l'Italie d’Addison, 1705, le premier volume du Spectateur 1712. Lord Somers fut président de la Société Royale de Londres de 1698 à 1703; vraisemblablement le Palémon de la/Rhapsodie, I, 1, 3 le représente.

24. Ainsi se justifie la remarque du Journal des Savants, lundi 25 mars 1709 « Resterait à savoir si ce ne serait pas aussi un enthousiasme particulier qui rendrait l’auteur si clairvoyant et si sa manière de rétablir ou de fortifier l'esprit des hommes n’aboutirait pas simplement à faire des enthousiastes de son espèce » p. 154. Tel est bien le dessein de Sh., Intr. § 17; l’homme doit être un enthousiaste discret, lettre à lord Somers, 26 mai 1710, R. I, 421, cf. égal. Rand I, 399; il doit être plus près du poète antique que du dévot farouche, Rhaps. I, 3, 24; tel est le parfait connaisseur, Intr. S8/13 547 1et743; Mandeville, § 49 et Berkeley, § 53, ont attaqué à la fois cette conception et son auteur.

présence, d’une compagnie d’importance pour éveiller mes pensées en toute occasion que, lorsque je suis seul, je dois faire un effort d’imagination pour suppléer a ce dénuement et, à défaut d’une muse, je dois invoquer quelque grand homme d’un génie extraordinaire dont la présence imaginée m’inspire plus de vivacité que mes sentiments habituels. C’est ainsi, Mylord, que j'ai choisi de m’adresser à votre Seigneurie, sans signer mon nom, afin de vous laisser, comme à un étranger, la liberté de ne pas lire, plus que ce qu’il vous plaira; je me réserve pourtant le droit d’imaginer que vous lirez le tout avec un soin particulier, comme un ami, comme un homme qu’il m’est permis de traiter avec l'intimité et la liberté dont j’use par la suite.

Si c'était une garantie suffisante pour une vertu que de bien savoir dénoncer” la faiblesse ou le vice contraire, quelle excellente époque, pourrait-on penser, que celle où nous vivons. Jamais dans la vie de notre nation, on ne connut d’époque où les folies et les extravagances de toutes sortes aient été étudiées de manière plus incisive ou plus spirituellement ridiculisées. Et l’on pourrait espérer, du moins d’après ce symptôme favorable que notre âge ne dégénère pas puisque, quels que soient nos désordres, nous sommes

25. Autre doctrine capitale de Sh., Intr. §§ 15 et 16. La raillerie est particulièrement efficace contre l’enthousiasme, à la condition qu’elle s’exerce avec tact; il y a des manières lourdes et grossières de railler déplaisantes dans une bonne société; il en est de la raillerie comme du bon ton; on ne peut les définir, on ne peut les apprendre a la maniére pédante; on apprend a les vivre. Sh. a la coquetterie de préter 4 Hobbes sa propre méthode; Hobbes a préché pour l’intérêt individuel; mais il n’était ni égoïste, ni hypocrite puisqu’il voulait assurer par sa doctrine le bonheur de l'humanité; il ne devait pas

L'ENTHOUSIASME AE Oe

need of some acueidaraplé presence or company to raise my thoughts on any occasion, that when alone I must endeavour by strength of fancy to supply this want; and in default of a muse, must inquire out some great man of a more than extraordinary genius, whose imagined presence may inspire me with more than what I feel at ordinary hours. And thus, my lord, have I chosen to address myself to your lordship; though without subscribing my name : allowing you as a stranger the full liberty of reading no more than what you may have a fancy for; but reserving to myself the privilege of imagining you read all with particular notice, as a friend, and one whom I may justifiably treat with the intimacy and freedom which follows.

If the knowing well how to expose any infirmity or vice were a sufficient security for the virtue which is contrary, how excellent an age might we be presumed to live in! Never was there in our nation a time known when folly and extravagance of every kind were more sharply inspected, or more wittily ridiculed. And one might hope, at least from this good symtom, that our age was in no declining state, since whatever our distempers are, we stand so well affected

étre satisfait des autres systémes; c’est pour les combattre qu’il a avancé ses paradoxes. Son scepticisme général veut triompher du dogmatisme sur certains points particuliers et il assouplit les intelligences en leur proposant ces idées bizarres et fantasques, Sensus II, 1, 62 et 2, 64. John Brown, Essais, I, 4, 41 sqq établit que la raillerie est un genre de l’éloquence, qu’elle est l’œuvre de l’imagination, mais qu’elle doit être aussi contrôlée par la raison; car l’imagination ne peut rien produire de grand sans ce contrôle. Aussi ce n’est pas la raillerie, c’est la raison la véritable pierre de touche de toute valeur intellectuelle et morale.

si bien disposés à l’égard des remèdes appropriés Admettre d’être accusé de ses fautes, c’est, chez les particuliers, le meilleur indice d’amélioration. Rarement une société montre cette disposition. Car la où la méfiance du gouvernement, les mauvaises mœurs des grands ou toute autre cause est assez puissante pour restreindre en quelque manière la liberté de la censure, cette cause détruit en fait les avantages de la critique en toute question *#. Il ne peut y avoir de censure des mœurs impartiale et libre, si une coutume particulière, ou une opinion nationale est réservée, si elle est non seulement soustraite à la critique, mais encore flattée. avec le plus grand art. C’est seulement chez une nation libre comme la nôtre ?, que l’impos-

26. « Toute politesse est due à la liberté. Nous nous polissons l’un l’autre, rabotons nos angles et nos rugosités par une espèce de choc amical. La limiter, c’est inévitablement déposer de la rouille sur les intelligences humaines. C’est déiruire la civilité, les bonnes manières et même la charité sous prétexte de les conserver » Sensus, i 2, 46. Un scepticisme partiel est illusoire et trompeur; il favorise le développement par compensation d’erreurs dogmatiques; c’est une attitude présomptueuse et pleine de dangers: les Gnostiques n’ont-ils pas été considérés comme hérétiques, ib., 6, 56. Le doute académique est donc indispensable pour parvenir à la vérité; cette philosophie se donne carriére dans le dialogue ou dans la conversation, un entretien libre est un champ clos, ib. 4, 48. Cf. également Rhaps, I, 1, 7-8; Mél., V, 3, 342 et Introd. §§ 14-16 et 46. La liberté d’esprit est le plus haut bien qu’un esprit philosophique puisse désirer, R. I, 340. Une raison libre, ouverte 4 toute idée, sans opinions réservées qui ne supportent pas Vexamen, telle est la définition pour Shaftesbury, du bon sens, 2. I, 292. — L’académisme de Sh. s’inspire sans doute des Anciens; mais plus encore de la philosophie expérimentale de Bacon et des doctrines issues de la Renaissance et de la Réforme sur la tolérance et le libre examen. Sh. n’est pas sans avoir subi l’ascendant de ces courants d’idées, comme tout Anglais de son temps; il connait peu les sciences de la

to our remedies. To bear the being told of faults is: in private persons the best tokens of amendment. ’Tis seldom that a public is thus disposed. For where jealousy of state, or the ill lives of the great people, or any other cause is powerful enough to restrain the freedom of censure in any part, it in effect destroys the benefit of it in the whole 2°, There can be no impartial and free censure of manners where any peculiar custom or national opinion, is set apart, and not only exempted from criticism, but even flattered with the highest art. "Tis only in a free nation, such as ours 27,

nature elles-mémes, dont le succés est alors si prodigieux; il est par contre trés versé dans les questions religieuses et il a lu avec attention l’ouvrage capital de l’évêque Taylor, la Liberté de précher, qui va devenir le livre de chevet des déistes. Dans ce livre, Taylor professait, aprés critique des interprétations des livres sacrés, un demi-scepticisme, qui s’accompagnait d’une profonde conviction morale; il ne reconnaissait comme guide que la raison; mais celle-ci peut discerner les vérités morales fondamentales, Lib. of. proph., § 12. D’autre part à la fin du XVII: siècle et au début du XVIIE, tous les théologiens, orthodoxes et dissidents, se réclament de la raison. Diderot, Pensées phil, § 1. « Ce qu’on n’a jamais mis en question n’a point été prouvé. Ce qu’on n’a point examiné sans prévention n’a jamais été bien examiné. Le scepticisme est donc le premier pas vers la vérité. I] doit être général, car il en est la pierre de touche. Si pour m’assurer de l'existence de Dieu, le philosophe commence par en douter, y a-t-il quelque proposition qui puisse se soustraire à cette épreuve ? » cf. égal. la pensée 36.

27. Première manifestation du loyalisme de Sh., l’ami intime de lord Somers qui eut tant de part dans la rédaction de la Déclaration des droits présentée à Guillaume III et à Marie le 13 février 1689; cette déclaration, entre autres clauses, refusait au roi le droit de suspendre les lois ou d’y soustraire qui que ce soit et d’imposer des taxes sans le consentement des deux Chambres. Sh. apprécie le libéralisme de la constitution angl: :e. La liberté politique est le principe de toutes les vertus

ture n’a pas de privilége, que ni le crédit d’une cour, ni la puissance d’une noblesse, ni la majesté d’une Eglise ne peut la protéger ni interdire qu’on la poursuive sous toutes ses formes et’ apparences. Il est vrai, cette liberté peut paraître poussée trop loin 78. On dira peut-étre que nous en mésusons. Ainsi parlera quiconque en ressent personnellement les atteintes, quiconque voit son opinion soumise au libre examen. Mais qui jugera des sujets qu’il convient et de ceux qu’! ne convient pas d’examiner librement ? ? quand ox: peut user de la liberté et quand on ne le peut pas ? quel remède lui imposerons-nous d’une manière générale ? Peut-il y en avoir un meilleur que cette liberté elle-même dont on se plaint ? Quand les hommes sont vicieux, emportés ou grossiers, le magistrat peut les corriger; mais s'ils raisonnent mal, c’est encore la raisociales, de l’épanouissement intellectuel et économique d’une nation. Rhaps. II, 2, 44; c’est le bien essentiel, le plus grand bien de l’homme, ib. III, 3, 147 et diverses lettres à M. Ainsworth (du 2 avril 1708 « Il faut être bien corrompu pour trouver son bien dans la servitude »). L’heureux balancement des pouvoirs dans la constitution anglaise lui assure une entiére liberté politique et en fait le champion de la liberté en Europe; les Anglais luttent pour la liberté comme les Grecs contre le Grand Roi, Solil., IT, 1, 145; R. I, 368 et 353. Harrington. Oceana, pp. 195 sqq, manifestait la même fierté; l’Angleterre est comme la détentrice d’un fonds de liberté, elle est le sanctuaire des affligés.

28. L’académisme, doctrine de recherche perpétuelle, ne satisfait pas l’esprit qui craint le doute et ne désire rien tant qu'une certitude même illusoire. Rhaps. I, 1, 8.

29. Sh. se sépare des auteurs qui l’avaient inspiré jusqu'ici. Presque tous en effet ont réservé des vérités fondamentales, si évidentes que, seule, la mauvaise volonté peut les refuser. Cette restriction est contraire à l’esprit même du protestantisme auquel Sh. est plus fidèle. Les déistes réclameront également cette entière liberté de penser. Toland, Lett. à Séréna, I, 11-13 et III, 22, Collins, Lib. d. pens. I. Pour Swift au contraire la li-

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