Op. cit
219. Epicure, lett. à Hérodote, trad. Solovine, 27 « Il n’est aucunement impossible qu’il s’en forme de telles dans l’atmosphère, ni qu’il y ait des conditions favorables à la constitution de leur cavité et de leur ténuité, ni que les effluves gardent la même position relative et se suivent dans le même ordre que les corps solides. Nous appelons ces images simulacres »; 28 « Ainsi ils conservent longtemps la position et l’ordre des atomes qui forment le corps solide, mais il arrive par moment, qu’ils s’entremélent. Quelquefois ils se resserrent subitement dans l’atmosphère, étant donné qu’ils ne possèdent aucune épaisseur, IJ existe encore d’autres formations naturelles de ce genre ». — Lucrèce parle des formations spontanées d’images dans le ciel, IV, 129-142; il expose la théorie du miroir, IV, 150-156 et 269-324; il explique les visions de l'esprit par la présence constante de simulacres de toute nature, 722-822.
chateaux dans les airs et d’autres phénomènes fantastiques. Cependant il les admet et il pense alors les expliquer par ses effluves et miroirs aériens et je ne. sais quel autre fatras que son poète latin, toutefois, embellit remarquablement comme il le fait de tout.
« De toutes parts errent en foule des simulacres de toute espèce, subtils, et qui dans les airs n’ont pas de peine, en se rencontrant, à se souder les uns aux autres, comme des toiles d’araignée ou des feuilles d’or... C’est ainsi que nous voyons des Centaures, des formes de Scyllas, des mufles de Cerbère et les fantômes des morts dont la terre recouvre les os. En effet des simulacres de toute sorte sont emportés dans l’espace, les uns engendrés spontanément dans l’air même, d’autres enfin échappés des différents objets » 22,
C'était un signe que ce philosophe croyait qu’il v avait un bon fonds d’esprit visionnaire originellement dans la nature humaine **!, Il était si sûr que les hommes étaient enclins à voir des apparitions que plutôt que de les en priver, il choisissait de les mettre à leur portée. Bien qu’il refusat tout caractère naturel ??? aux principes de la religion, il était contraint d’avouer taci-
220. Lucrèce, IV, 724-727 et 732-737. On a utilisé la traduction Ernout, Belles Lettres, Paris, 1920.
221. Sh. utilise à son avantage l'indifférence d’Epicure à l'égard des explications scientifiques qu’il expose; il suffit en effet a Epicure qu’une hypothèse soit possible pour qu’il l’accueille avec satisfaction si toutefois elle oppose au finalisme religieux une explication mécaniste; dans la lettre à Pythoclès, il admet ensemble diverses hypothèses mécanistes contraires pour le même phénomène, op. cit. 56, mouvements des astres; 58, éclipses; etc. « C’est pourquoi nous pouvons imaginer plusieurs causes pour les couchers et les levers des astres, les solstices et les éclipses, et les autres phénomènes du même genre, comme on le constate dans les phénomènes particuliers. Et il ne faut pas croire que la question concernant
and such visionary phenomena. Yet he allows them: and then thinks to solve them by his effluvia, and aerial looking-glasses, and I know not what other stuff; which his Latin poet, however, sets off beautifully, as he does. all.
Rerum simulacra vagari Multa modis multis in cunctas undique parteis Tenuia, quae facile inter se junguntur in auris, Obvia cum veniunt, ut aranea bracteaque auri.
nm ms sm es
Centauros itaque et Scyllarum membra videmus Cerbereasque canum facies simulacraque eorum Quorum morte obita tellus amplectitur ossa :
Omne genus quoniam passim simulacra feruntur, Partim sponte sua quae fiunt aere in ipso,
Partim quae variis ab rebus cumque recedunt ?”°,
*Twas a sign this philosopher believed there was a good stock of visionary spirit originally in human nature 221. He was so satisfied that men were inclined to see visions, that rather than they should go without, he chose to make them to their hand. Notwithstanding he denied the principles of religion to be natural ?”,
ces choses n’a pas été étudiée avec le soin qu’il est nécessaire pour qu’elle nous procure la tranquillité de lame et la félicité », lett. à Hérodote, 46. Il est certain que cette méthode témoigne de la conviction qu’il faut assurer la paix de l’âme en lui trouvant des conceptions familières et faciles à comprendre pour les phénomènes en apparence les plus surprenantes.
* 222, Infra, p. 79 (n. des Caractéristiques). — Ce passage du Sensus communis, III, 3, combat la morale de Hobbes et de La Rochefoucauld et cite en sa faveur la conduite d’Epicure qui défendit 4 ses disciples de procréer des enfants et de servir leur pays parce qu’il avait su discerner le caractère naturel et la force de ces inclinations,
tement qu’il y a chez les hommes une merveilleuse disposition à croire au surnaturel ?#; et que, si ce sont là — de vaines idées, elles sont cependant innées. pour ainsi dire, et les hommes sont de naissance portés à les avoir et ils ne pourraient en aucune manière les éviter 2%, De cette concession, un théologien, ce me semble, pourrait tirer contre lui un bon argument en faveur de la vérité aussi bien que de lutilité de la religion. Mais ii ‘ en est ainsi : que l’apparition en elle-méme soit vraie ou fausse, les symptômes sont les mêmes et la passion d’égale force dans la personne frappée de visions. Les lymphatici des Latins étaient les nympholepti des Grecs. C’étaient des personnes qui avaient vu, disaiton, quelque apparition divine, comme une divinité champétre ou une nymphe, qui les avait jetés en de tels transports que leur raison en était subjuguée. Les extases se traduisaient au dehors par des frissons, des tremblements, des secousses de la téte et des membres, des agitations et (selon le mot de Tite-Live) des élans et des convulsions fanatiques, des prières improvisées, des prophéties, des chants et autres symptômes de ce genre. Toutes les nations ont leurs lymphatici dune espèce ou d’une autre; toutes les églises, les paiennes comme les chrétiennes, se sont plaintes du fanatisme. On pourrait croire que les Anciens pensérent à une parenté de ce malaise avec celui qu’ils appelaient hy-
223. Cf. intr. § 31. — Bayle, Dict. Socin. H, « Les mystéres spéculatifs de la religion n’incommodent guère les peuples;... tout le reste des hommes est 14 dessus d’une parfaite tranquillite... Ils s’accommodent beaucoup mieux d’une doctrine mystérieuse, incompréhensible, élevée au-dessus de la raison; on admire beaucoup plus ce qu’on ne comprend point; on s’en fait une idée plus sublime et plus consolante ».
224. Cf. intr. $ 18. — R. I, 403, à M. Ainsworth : « Ce fui M. Locke qui sapa tous les fondements et rejeta hors du monde ordre et vertu, qui fit de leurs idées elles-mêmes (elles s’identifient à celles de Dieu) des idées artificielles et sans base
he was forced tacitly to allow there was a wondrous
disposition in mankind towards supernatural objects 223;
and that if these ideas were vain, they were yet in a manner innate, or such as men were really born to, and could hardly by any means avoid 774. From which concession, a divine, methinks, might raise a good argu. ment against him, for the truth as well as the usefulness of religion. But so it is; whether the matter of apparition be true and false, the symptoms are the same, and the passion of equal force in the person who is vision-struck. The lymphatici of the Latins were the nympholepti of the Greeks. They were persons said tc have seen some rural deity, or nymph, which threw them into such transports as overcame their reason. The ecstasies expressed themselves outwardly in qua- kings, tremblings, tossings of head and limbs, agitations, and (as Livy calls them) fanatical throws or convulsions, extemporary prayer, prophecy, singing, and the like. All nations have their lymphatics of some kind or another; and all churches, heathen as well as Christian, have had their complaints against fanaticisms.
One would think the ancients imagined this disease had some relation to that which they called hydropho-
dans nos intelligences I] joue pauvrement sur le mot « inné >; le mot correct, cependant moins usité, est « naturel ». Car qu'importe ici la naissance, l’expulsion du fœtus hors de la matrice, la question ne porte pas sur le temps où les idées apparaissent ou sur le moment où un corps sort d’un autre; il faut discerner si la constitution humaine est telle, qu’une fois l’homme développé et parvenu à l’état adulte, à telle ou telle autre époque, un peu plus tôt ou un peu pius tard (peu importe le moment) l’idée et le sentiment de l’ordre et du gouvernement, l’idée d’un Dieu ne surgissent pas en lui infailliblement, inévitablement, nécessairement >».
drophobie. Les anciens lymphatici usaient-ils de pratiques comparables aux morsures pour communiquer la rage de leur maladie, je ne peux le décider avec autant de précision. Mais il y eut certains fanatiques, depuis les temps anciens, qui eurent une très agréable faculté de communiquer lappétit de mordre : Car depuis l'apparition de l’esprit hargneux en religion, toutes les sectes ont été aux prises des dents et des griffes, comme dit la maxime; et elles ne se sont jamais autant plu qu’à se tourmenter l’une l’autre sans merci ?*#,
Certes l’espèce innocente du fanatisme s’étend si loin elle-même que, lorsque le visionnaire est frappé de l'apparition, une démangeaison s’ensuit toujours de la communiquer et d’embraser du méme feu d’autres poitrines. C’est ainsi que les poétes sont également des fanatiques. C’est ainsi qu’Horace est ou feint d’être un « lymphaticus » et il nous montre quel effet eut sur lui la vision des nymphes et de Bacchus.
« J’ai vu, croyez-moi mes enfants, Bacchus en train d’enseigner ses chants en des cavernes lointaines; j’al vu les nymphes en train de les apprendre... Evoé ! mon esprit tremble encore d’une terreur récente et mon
225. Sh. use de la méthode de Vironie à Végard des fanatiques enragés. — « Le culte le plus jaloux a l’égard d’un dieu s’exprime mieux, à leur avis, par la défiance déclarée contre tous les autres. Les noms et les titres des dieux deviennent des mots de passe. Qui ne possède pas le symbole, qui ne peut donner le mot, recoit des coups. « A bas! tue le : Mérite le ciel par ce meurtre; comme l’a dit notre poète dans sa tragédie américaine » (Dryden, l’empereur indien V. 2), Mél. II, 1, 194. — Sh. note que c’est là une autre analogie entre l’amour et la religion populaire; au début l’amant parle de soumission et d’obéissance « Mais peu après lorsque, séduites par ces apparences de courtoisie et d’humilité, elles se sont livrées et ne s’appartiennent plus, elles entendent une note différente et elles apprennent a comprendre ces mots de soumission et
by. Whether the ancient lymphatics had any way like that of biting, to communicate the rage of their distemper. I cannot so positively determine. But certain fanatics there have been since the time of the ancients, who have had a most prosperous faculty of communicating the appetite of the teeth. For since first the snappish spirit got up in religion, all sects have been at if, as the saying is, tooth and nail; and are never better pleased than in worrying one another without mercy 775,
So far indeed the innocent kind of fanaticism extends itself, that when the party is struck by the apparition there follows always an itch of imparting it, and kindling the same fire in other breasts. For thus poets are fanatics too. And thus Horace either is or feigns himself lymphatic, and shows, what an effect the vision of the nymphs and Bacchus had on him :
Bacchum in remotis carmina rupibus Vidi docentem, credite posteri Nymphasque discentes.....
Evoe ! recenti mens trepidat metu,
d’obéissance en un sens tout à fait inattendu. Charité et amor fraternel, ces mots sonnent de manière très engageante; mais qui songerait que de cette abondante charité, « et de cet amour fraternel proviendrait le fer, le feu, des gibets et des roues. » Mél. IL, 3, 227. — C’est d’ailleurs un lieu commun que de dénoncer la « haine cléricale », Bayle, Jonas B.; Toland, Tetradymus : Hypatia; Tindal, Christ. VIII; Hume, Ess. mor, 21° ess., tente d’expliquer cette haine, « la plus furieuse et la plus implacable » par l’exercice de sentiments naturels à l’homme, ambition, orgueil, esprit de caste et désir de vengeance. Sh., Mél. I, 1, trouve l’origine de ces haines dans les luttes qui séparaient les confréries religieuses égyptiennes, cf. intr. 31.
cœur, empli de Bacchus, délire tout troublé 2% » (st Yon suit la leçon d’Heinsius ?*?).
Aucun poète (comme je m’aventurais à le dire au début 228 à Mylord) ne peut rien faire de grand dans sa propre sphère sans imaginer ni supposer une présence divine qui puisse l’élever à quelque degré de cette passion dont nous parlons ?*?. Même le froid Lucrèce 2? use de l'inspiration, quand il lattaque dans
226. Horace, Odes, II, XIX. Egalement Sat. I. v. 97. Gnatie construite par des furieux en délire, où Horace traite spirituellement les habitants de Gnatie d’égarés et d’enthousiastes parce qu’ils croyaient que leurs prêtres avaient accompli un miracle : Que le juif Appelle croit, Hor, ibid. cf. Heinsius et Torrentius et la citation dans les notes suivantes. Ne vois-tu pas que les Muses, etc. (n. d. Sh.). — Wieland, Mercure Allemand, nov. 1775, p. 151-155, utilise le méme exemple pour définir le mot Schwärmerei et pour distinguer l’enthousiasme fanatique du noble enthousiasme.
227. La lecon acceptée habituellement est laetatur, exulte. — Heinsius est un philologue hollandais, 1580-1665 qui publia, entre autres œuvres une édition d’Horace, doublée d’un traité De satyra horatiana 1612. Dix ans auparavant Torrentius, prélat belge et humaniste, avait également publié une édition d’Horace avec commentaire, cf. n. 226. — Plastics; R. II, 126, « Noter que toutes les vraies figures antiques et surtout les tétes féminines (1 séparées ou les bustes des bacchantes ont un air absorbé et ardent d’une extase ét d’un enthousiasme austères. Rien du désordre produit par le vin, ni somnolence, ni espiéglerie, ni légéreté, ni même de la gaieté ou des rires : tout au contraire une apparence sévère et raide, la véritable espèce de passion prophétique et divinatrice, le véritable fanatisme, la passion du lymphaticus (comme dans la Lettre de l’enthousiasme, etc.). D’où l’hypothèse (2 d’Heinsius (cependant critiquée si sévèrement) merveilleusement engageante et persuasivé, pénétrant dans l’esprit de l’ode d’Horace citée en cet endroit, et dans l’esprit de l’antiquité tout entière, comme le confirment en l’illustrant ces figures et têtes de bacchants, Aussi la citation de Tite-Live, ibid. (c’est-à-dire lettre de l’en-
Plenoque patent pectore turbidum Lymphatur....
as Heinsius reads 21,
No poet (as I ventured to say at first 22° to your lord- Ship) can do anything great in his own way without the imagination or supposition of a divine presence, which may raise him to some degree of this passion
we are speaking of?*. Even the cold Lucretius 2%?
thousiasme, p. 47) et Mélanges... Plein du Saint-Esprit, — Plein de grâce (tels les Molinistes et les Quiétistes, les mystiques, les quakers, les nouveaux prophètes), La même passion a été représentée par des peintres modernes dans certains de leurs portraits de saints (@ ». Les notes de ce passage sont les suivantes : « 1° cf. Léonard d’Agostini, Les pierres antiques, - 1 part., fig. 27, p. 28 et jusqu’à 34 inclus; 2°, c’est-à-dire lymphatur pour laetatur. Car il n’y a pas de joie en l’espèce « J’ai vu Dieu, je mourrai », cf. l’Ecriture; 3° lettre de l’enthousiasme, 51 ». Cette troisième remarque ne peut s’appliquer qu’au passage reproduit p. 308 et expliqué par la n. 234, empruntée également à Plastics; Sh. pense à Michel-Ange et à ses prophétes, également a la Transfiguration de Raphaél, ainsi qu’au St-Jean Baptiste et au Bacchus de Léonard de Vinci et a la Bacchante couchée d’Annibal Carrache.