CHAPITRE ÏIl
ACCOMMODATION ET PRESBYTIE
Organes de l'accommodation : Muscle ciliaire et cristallin. — Mécanisme de l'accommodation ; sa force aux différents âges. — Époque d'apparition de la presbytie ; ses signes révélateurs; sa correction chez les emmétropes et les amétropes.
§ 58. — L'emmétrope, recevant sur sa rétine le foyer des rayons parallèles, voit bien de loin; comment se fait-il qu'il possède la même faculté vis-à-vis des rayons divergents émis par des objets voisins? En elfet, ces rayons devraient aller former leur image en arrière de la rétine et donner lieu à une vision d'autant plus trouble que l'objet est plus rapproché.
Or, pendant plus de la moitié de la vie, l'emmétrope a la possibilité de voir de près aussi bien que de loin. 11 peut lire les caractères les plus fins, tracer les traits les plus luinces, fabriquer les ouvrages les plus ténus; et, chose bien remarquable, il peut exécuter tous ces travaux à des distances rapprochées très diverses. 11 a en face de lui un champ d'action très étendu qui contraste singulièrement avec l'exiguïté du foyer d'une lentille.
On comprendrait facilement le fait si la rétine changeait de place à mesure que l'objet se rapproche, mais cette idée, la première qui ait été luise en avant, n'est pas exacte.
lin vertu de quel phénomène la rétine peut-elle recevoir les images nettes d'objets situés à diverses distances?
MYOPIE, IlYPEROPIE, ASTIGMIE.
Dans la seconde partie de l'expérience précitée (§ 28), ' alors que la source lumineuse est rapprochée, si une seconde lentille est associée à la première, on constatera que l'image se peint à une distance moindre. Le fait s'explique aisément. Deux lentilles de même signe, accolées l'une à l'autre, représentent une lentille d'une force réfringente plus grande, capable par conséquent de réunir les rayons en un point ' moins éloigné (fig. 22).
Dans cette expérience, il est indispensable d'augmenter la '
Fig. 22. — Une lentille additionnelle peut représenter l'accommodation.
force de la lentille surajoutée à mesure que la distance de > l'objet diminue. i
Dans l'œil vivant, au moment où un objet se rapproche, il se passe quelque chose d'analogue, la réfraction de l'œil subit une augmentation progressive qui demeure autant de i temps que cela est nécessaire. Des deux organes qui ont de i l'inlluence sur la marche des rayons lumineux, la cornée et le cristallin, ce dernier seul prend part à la manifestation du phénomène.
L'augmentation de réfraction d'un œ^l, dans la vision rapprochée, résulte tout particulièrement d'une exagération dans la convexité de la face antérieure du cristallin. Gomme le bombement supplémentaire de cet organe peut atteindre des degrés bien différents, on s'explique la possibilité qu a l'œil de pouvoir suivre aisément l'objet de son attention à diverses distances.
Cette propriété est connue sous le nom à' accommodation , fonction admirable tant par la précision que par la rapidité avec laquelle elle se produit. Aussitôt qu'un objet est
MYOPIE, HYPEROPIE, ASTIGMIK.
visé, il est vu net; le déplace-l-on, il est encore bien vu.
La rapidité avec laquelle la vision se porte d'une distance . à une autre est telle que, malgré l'autorité des faits cités, on
peut penser qu'il est possible de voir en même temps de près let de loin.
Quelques expériences d'une exécution facile suffiront à I lever tous les doutes.
Si l'on regarde, par exemple, une lumière éloignée à tra- 'vers un verre transparent maculé d'une tache d'encre, on I remarque qu'on peut fixer et voir distinctement tantôt la Uumière, tantôt la tache d'encre, mais jamais les deux à la tfois. Quand la lumière apparaîtra nette, la tache présentera ides contours diffus; au contraire, si la lumière est confuse, lia tache sera bien vue.
Ou encore, on pourra répéter l'expérience suivante : on ttiendra verticalement, à environ 15 centimètres d'un œil I (l'autre étant couvert), un voile transparent, et, plus loin, à tèo centimètres, un livre. On s'assurera alors que les lettres -sont indistinctes, lorsqu'on essaiera de compter les fils et les .détails du voile, et ceux-ci obscurs, si l'on veut lire.
g 59. — 11 ne faudrait pas cependant croire que la vision m'est absolument distincte qu'au niveau du point niathéma- I tique pour lequel l'œil est accommodé. En deçà et au delà ( de ce point, il existe une certaine étendue, appelée ligne ■d' accommodation, susceptible d'être encore vue nettement. I L'existence de cette ligne d'accommodation est démontrée par I une expérience qui consiste à tendre devant l'œil un lil dans la (direction de l'axe optique (iig. 25). Un point p de ce fil pour
lequel l'œil est accommodé sera vu nettement, mais il en sera : de même des points compris entre / et /, tandis que, au delà et
en deçà de ces points, il en sera autrement et la confusion -s'accroîtra avec l'éloignement de ces points.
La ligne d'accommodation est due en grande partie, sinon
uniquement, à cette circonstance, que les images diffuses -sur la rétine n'altèrent pas la netteté de la vision lorsqu'elles line dépassent pas certaines limites.
MYOl'IE, IIYI'KROPIE, ASTIGMIE
D'une manière générale, la ligne d'accommodation est d'autant plus longue que le point d'accommodation correspondant est plus éloigné de l'œil, et, vice versa, elle est d'autant plus courte que ce point est plus rapproché.
^40. — Quel est l'agent qui préside à l'accommodation et en vertu de quel mécanisme le cristallin devient-il plus bombé?
L'agent de l'accommodation est le muscle ciliaire. Lorsque ce muscle est au repos, les procès ciliaires pressent sur les fibres de la zonule de Zinn (§ 11) qui alors exercent une traction sur la périphérie du cristallin. Cette traction a pour effet de maintenir peu éloignées l'une de l'autre les deux faces du cristallin.
Lorsque le muscle ciliaire est contracté, les procès ciliaires ne compriment plus la zonule qui, non tendue, n'agit plus à son tour sur lecristaUin (fig. 24). Cette lentille obéit alors à l'élasticité de son tissu et la convexité de ses surfaces augmente.
Le muscle ciliaire est donc au repos complet el le cristallin présente sa convexité minime, lorsque la vision s'exerce le plus loin qu'elle peut, c'est-à-dire à son punclum vemoUnn. Au contraire, la contraction du muscle et le bombement de la lentille atteignent leur plus haut degré, quand l'œil s'efforce de voir le plus près possible, à son piinclum proxinium.
Fio. 23. — l'oini d'accom modalion {p) et ligne d'ac cominodalion /).
MYOPIE, HYPEROPIE, ASTIGMIE. -49
§ M. — Le degré d'accommodalion est exprimé parle numéro de la lentille convexe capable de porter la vision du punctum remotum au punctum proximum. Ainsi, un sujet
FiG. 24. — La partie gauche du dessin représente l'œil au repos; la partie droite, pendant l'acte de l'accommodation. A ce moment, le muscle ciliaiie (C) est contracté et ne presse pas sur la zonule (Z) qui ne se trouve pas tendue; le cristallin (L) obéit à son élasticité et devient plus bombé; en même temps, l'iris (1) s'avance dans la chambre antérieure et la pupille (P) se rétrécit.
îiota. — Depuis l'impression de ces lignes, Tscherning: a donné une nouvelle théorie du mécanisme de l'accommodation qui est bien séduisante. D'après cet habile physiologiste, lorsque le muscle ciliaire est contracté, une partie exercerait une traction en dehors et en arrière sur la zonule. Cette traction aurait une tendance à faire reculer le cristallin et changerait la forme des surfaces de cette lentille, surtout l'antérieure, en rendant ses parties centrales plus convexes. En même temps, une autre partie du muscle ciliaire tendrait la choroïde, de manière à empêcher le cristallin de se porter en arrière. Les différences entre cette théorie et celle d'Helmholtz, que nous avons décrite, résident dans ce double fait que, pendant la contraction du muscle ciliaire, la zonule serait tendue et non lâche, comme le représente la figure 24, et que la surface antérieure du cristallin aurait ime forme plus bombée que notre dessin l'indique. Pendant l'accommodation, la tension diminuerait dans la chambre antérieure. La théorie de Tscherning cadre parfaitement avec le mécanisme producteur de la myopie que nous exposerons au chapitre xix.
qui verrait de l'infini à 20 centimètres posséderait une accommodation de 5 dioptries; car, dans le cas d'une paralysie totale du muscle ciliaire, ce serait à une lentille de 5 dioptries qu'il faudrait qu'il ait recours pour voir à cette dislance.
50 MYOl'lK, IIYI'EROI'IE, ASTIGMIE.
Cette lentille ayant 20 centimètres de loyer est la seule qui soit capable de faire converger sur la rétine d'un emmétrope les rayons émis par un objet situé à 20 centimètres.
En effet, si les rayons parallèles reçus sur une lentille forment leur image au foyer de cette lentille, inversement les rayons émis par ce foyer deviendront parallèles après l'avoir traversée. On comprend dès lors que ces rayons devenus parallèles par l'interposition de la lentille, aillent faire leur foyer sur la réline comme s'ils venaient de l'infini. Cette lentille, jouant le même rôle que la force accommodative, pourra donc en exprimer la mesure.
42. Par suite des modifications apportées par l'âge au muscle ciliaire et tout particulièrement au cristallin qui perd do son élasticité, la puissance de l'accommodation diminue, le punctum proximiim s'éloigne.
Dans l'enfance, le punctum proximum est très rapproché de l'œil. 11 se trouve chez l'emmétrope, âgé de dix ans, à environ 7 centimètres. Il s'éloigne peu à peu à mesure que viennent les années, si bien que, à 50 ans, il se trouve a 14 centimètres, et, à 60 ans, à un mètre.
L'accommodation suit les variations du punctum proximum. Les premières pertes qu'elle subit commencent de bonne heure et vont en s'accentuant avec l'àgc, à un tel point que, a un moment donné, il ne lui reste plus rien.
Le tableau I, en même temps qu'il indique la distance du punctum proximum de l'emmétrope aux différents âges de la vie, montre la force accommodative que les yeux, de n'importe quelle réfraction, possèdent à ces mêmes âges.
La diminution de l'accommodation se fait dans tous les yeux d'une façon assez régulière, de telle sorte que, si l on est initié à l'âge d'une personne, on peut dire a peu près l'accommodation qu'elle possède; et, inversement, la connaissance de l'accommodation existante révèle approxima
tivement l'âge. . ,
La diminution n'est pas régulièrement progressive. La perte subie par l'accommodation est plus accentuée dans les
MYOl'IE, ilVPEROriE, ASTIGMIE.
premières années de la vie que plus tard. Ainsi, elle l'aiblit de 4 dioptries de 10 à 20 ans, de 5 dioptries de 20 à 50 ans,
Tableau I