CHAPITRE V
VISION DES AMÉTROPES
Yision des sujets amétropes. — Elle est en rapport avec le degré do l'anomalie. — Moyens utilisés pour mieux voir. — Mécanisme intime de la vision de l'astigme. — A«ti§mies moins gèniinlcs. — Caractères latins, hébraïques, gothiques. — Écriture anglaise.
§ 62. — Sous l'influence de l'allongement axile et de l'accommodation, les myopes voient de très près; dans les hautsdegrés de myopie, c'est à une distance moindre qu'on le suppose. Les muscles droits internes ne peuvent alors opérer le mouvement de convergence nécessaire à une vision très proche. Leur force est normale, mais, en présence d'un œil très allongé, et par suite de la résistance apportée par les droits externes relativement trop courts, il leur faudrait une puissance qu'ils ne possèdent pas. L'accommodation de ces sujets n'est pas en défaut, car, s'ils cessent de vouloir regarder avec les deux yeux, il leur est possible avec un seul de voir de beaucoup plus près.
La faculté, qu'ont les myopes de pouvoir distinguer nettement à une courte distance, leur procure divers avantages dont ils sont très fiers. Ils voient avec un éclairage moindre, distinguent des détails très fins qui échappent aux yeux normaux. Plus l'image rétinienne est grande, mieux on voit; or les dimensions de celle-ci sont en raison directe du rapprochement imposé par la myopie.
MYOPIE, IIYI'EUOPIE, ASTJGMIE
§ 65. — Les myopes savent utiliser de la façon la plus intelligente la finesse de leur vue pour obvier aux inconvénients résultant du peu d'étendue en largeur du champ de leur vision.
En effet, en présence d'un livre à large justification, alors que la lecture des premiers mots d'une ligne est possible, ceux du milieu et, à plus forte raison, ceux de la fin sont confus. C'est là une infériorité. On a le plus grand avantage à voir, en même temps que le mot visé, les mots qui le suivent. Que font les myopes dans cette circonstance? ils choisissent pour leurs occupations les objets les plus petits, recherchent des éditions diamants, tracent des caractères presque imperceptibles. Us réunissent ainsi dans leur champ de vision un grand nombre de détails, de lettres et de mots.
L'instinct les guide d'une façon merveilleuse dans le choix des moyens pour améliorer leur vision. Comme les images diffuses augmentent d'étendue proportionnellement au diamètre de la pupille et que l'on ne peut diminuer à volonté la largeur de cette dernière, les myopes usent de moyens détournés pour empêcher la pénétration des rayons excentriques : ils clignent de manière à restreindre le nombre de ces rayons, ou se servent d'éclairages intenses qui rétrécissent l'ouverture pupillaire. L'amélioration qui résulte de ce dernier phénomène est telle que, lorsque cette étroitesse survient naturellement chez un vieillard, on croit à une véritable diminution de la myopie sous l'influence de l'âge.
§ 64. — Les plaintes des myopes au sujet de leur vision varient selon le degré de leur amétropie. Si cette dernière est légère (de 1 à 3 dioptries), la vision est peu distincte, mais généralement suffisante pour la presque totalité des occupations ordinaires; l'utilité des verres correcteurs ne se fait pas sentir. Avec un degré moyen de myopie (de 3 à 6 dioptries), les sujets n'ont pas encore à souffrir de leur état, et même parfois en paraissent très satisfaits; ils ne manquent pas de faire remarquer que, vers la quarantaine, les emmétropes, leurs compagnons d'âge, sont contraints de
MYOPIE, IIYI'EROPIE, ASTIGMIE.
recourir aux verres de la presbytie; eux, au contraire, n'en auront jamais besoin ou seulement à une époque tardive.
Ce serait un avantage réel, si, dès le jeune âge, ils n'avaient pas à l'aire usage des verres propres à leur myopie, verres auxquels ils n'ont pas assez souvent recours.
Dans les bauts degrés de myopie, la vision éloignée et la vision voisine laissent toujours beaucoup à désirer. A mesure que la myopie progresse, il survient diverses complications qui ont toutes pour résultat d'amoindrir la force visuelle. On y voit par conséquent fort mal et par le fait de la myopie et par le fait des accidents auxquels elle peut donner naissance.
§ 65. — Les troubles visuels de l'byperope dépendent d'une part, du degré de l'anomalie, et, d'autre part, du degré de correction dont le muscle ciliaire est capable.
La vision lointaine est bonne tant que l'accommodation arrive à maintenir sur la rétine l'image des rayons parallèles, mais le trouble de la vue apparaît lorsque la correction est insuffisante.
L'hyperopie forte, même dans le jeune âge, n'est pas corrigée, par le motif que le sujet a le sentiment de son impuissance; à cette même époque de la vie, dans l'byperopie moyenne, susceptible d'ordinaire d'une correction complète, tout trouble de la vision manque le plus souvent; à plus forte raison, dans l'hyperopie légère, absolument latente, les yeux remplissent-ils leurs fonctions journalières comme des organes normaux.
Lorsque l'accommodation commence à faiblir, les byperopies jusqu'alors neutralisées deviennent manifestes. Certains supportent avec résignation le trouble visuel qui en résulte; d'autres, au contraire, s'elforcent d'y remédier en appelant la convergence à leur aide (§ 35). En se plaçant dans la position du strabisme interne, l'œil arrive à distinguer plus ou moins nettement les objets éloignés. Plus tard, alors qd'aucune correction ne peut exister malgré les efforts déployés, la vision devient de plus en plus trouble, et, dans la vieillesse, elle laisse même à désirer dans les plus faibles degrés.
MYOl'Ii:. IIYPEROI'IE, ASTIGMIK
§ 66. — La vision voisine de l'hyperopc csl d'ordinaire relativement plus mauvaise que la vision lointaine. Pour voir de près, il faut avoir de disponible, après la correction do l'anomalie, au moins 4 dioptries d'accommodation.
On conçoit le sorl de ceux qui ne possèdent pas une telle réserve. Et encore 4 dioptries, c'est là un minimum souvent insuffisant. En effet, avec ce chiffre d'accommodation, on peut lire à 25 centimètres, mais on ne saurait le faire d'une façon prolongée si l'on ne possède pas quelques dioptries de renfort.
L'hyperope âgé de 50 ans, par exemple, qui se sert de verres qu'un emmétrope ne prendrait qu'à 45 ans, est dit presbijte avant Tàge. C'est là une expression inexacte. Chez cet hyperope, la presbytie n'existe pas encore. S'il ne peut accommoder à 'i2 centimètres, ce n'est pas que le cristallin ait perdu de son élasticité. L'accommodation est intacte, égale à celle d'un emmétrope de même âge, mais elle est employée à un autre usage.
Dans les hauts degrés de l'hyperopie, les sujets, pour voir de prés, font appel pendant fort peu de temps à l'accommodation. Dès qu'ils s'aperçoivent que la lutte est impossible, ils se résignent à voir au milieu des images difffuses; mais, s'ils font l'abandon des images nettes, ils les recherchent grandes, absolument comme les amblyopes (§ 29). Du reste, l'amblyopie, plus ou moins forte, est presque la règle dans les hyperopies élevées, et même dons les moyennes limitées à un seul œil.
g 67. — Les divers moyens qu'emploient les hyperopes pour améliorer leur vision ne sont autres que ceux connus des myopes; toutefois ils y ont recours moins fréquemment que ces derniers. On rencontre peu d'hyperopes qui clignent; ils rétrécissent leur pupille à l'aide d'une vive lumière, ou donnent à leur tête une attitude telle que le dos du nez joue le rôle d'écran et écarte de l'œil un certain nombre de rayons dont la présence augmenterait l'étendue des images diffuses.
MYOPIE, llYPEROPIli, ASTIGMIE.
§ 68. — Comme chez les hyperopes, la vision des astigmes dépend et du degré de l'anomalie et de celui de la rorrection. L'influence de cette dernière ne se fait d'ordinaire sentir que dans les asligmies faibles.
Dans le jeune âge, avec une astigmie inférieure à 1, 25 dioptrie, la vision est généralement normale et parfois même elle est tellement bonne qu'elle est supérieure à ce que l'on est convenu de considérer comme la moyenne des visions normales.
Quand l'asymétrie atteint un chiffre moyen (de i, 50 à 5 D.) la vision est souvent altérée. Néanmoins, avec des asligmies de 1, 50 dioptrie, on rencontre môme des visions supérieures à la moyenne. Un tel résultat parait surprenant et ne peut s'expliquer que par l'intervention d'une contraction partielle correctrice.
Dans les asligmies fortes (supérieures à 5 D), la vision est toujours diminuée, plus ou moins suivant le degré de l'anomalie et celui de la sensibilité de la rétine.
La fréquence des corrections est telle que la moitié environ des jeunes astigmes présente une vision aussi parfaite que s'ils ne Tétaient pas. Chez les adultes, la proportion des bonnes vues diminue, et elle devient l'exception chez les vieillards.
y> fiO. — La vision rapprochée de l'asligme est d'ordinaire meilleure que la lointaine, par suite de la présence d'une correction qui fait moins rarement défaut. Dans le cas où la correction n'intervient pas, le trouble visuel est surtout accentué lorsque les lignes sont voisines ou les lettres très petites et rapprochées.
Seuls les astigmes qui corrigent par des contractions rénitentes ont une bonne attitude dans le travail; tous les autres ont une grande tendance à se tenir à une faible distance de l'objet et cela pour des motifs différents.
Les sujets dont l'astigmie est légère rapprochent pour venir en aide aux contractions partielles correctrices. L'elfort accommodateur qu'ils mettent en jeu pour voir à la distance choisie entraîne la manifestation de la contraction partielle.
MYOPIE, HYPEROPIE, ASTIGMIE.
Dans les asUgmies fortes, compliquées ou non d'amblyopie, on se tient près du travail, afin de compenser ici encore par une grande amplification de l'image rétinienne son défaut de netteté.
§ 70. — 11 est intéressant de connaître les divers artifices utilisés par certains astigraes pour mieux voir. Tantôt c'est à l'aide de leur nez qu'ils interceptent des rayons horizontaux dont le foyer s'éloigne de la réline; tantôt ils recherchent les vives lumières qui rétrécissent le diamètre pupillaire. Ils se servent également du clignemenl dont le rôle diffère un peu de celui indiqué chez les myopes et les hyperopes. Si les rayons horizontaux se réunissent sur la rétine, le rapprochement des paupières supprime l'arrivée des rayons verticaux dont la présence augmenterait le trouble de la vision; au contraire, si les rayons verticaux viennent former leur foyer en arrière de celte membrane, la pression exercée de haut en bas par les deux paupières peut avoir pour effet de modifier en l'accentuant la courbure du méridien vertical et de la rendre semblable, ou à peu prés, à celle du méridien hoi'izontal emmétrope.
Certains sujets augmentent la courbure d'un méridien à l'aide d'une pression digitale. Veulent-ils exagérer la courbure horizontale, ils compriment de dehors en dedans la partie externe du globe oculaire. Est-ce sur la courbure verticale, ils produisent une pression de haut en bas, ou exercent une traction en dehors, au niveau de l'angle externe des paupières.
g 71. — Nous avons vu qu'un asligme, mis en face d'un cadran rayonné (fig. 17), ne voit pas toutes les lignes avec la même netteté. 11 semblerait que la ligne qui paraît la plus noire doit être celle qui correspond au méridien enunétrope de l'œil ou à celui le moins amétrope. Or il n'en est rien; c'est précisément la ligne dirigée parallèlement au méridien le plus amétrope qui est mieux vue. 11 est possible d'expliquer la raison de ce fait qui tout d'abord semble être en
MYOPIE, IIYPEROPIE, ASTIGMIE.
.conlradictioa avec les notions acquises. Pour cela il nous faut analyser le mécanisme intime de la vision de l'asiligme.
Dans un œil parfaitement symétrique, un point lumineux >se peint sur la rétine sous la forme d'un point. L'œil asymé- Itrique qui ne corrige pas son défaut de réfraction, ne peut «être impressionné, comme nous l'avons dit (§ 20), que par (ides images diffuses ayant la forme d'un cercle, d'ellipses ou i!de droites.
Considérant les déformations subies par un point lumineux, 'On a d'abord pensé que le cercle était l'image préférée des lastigmes, et que ceux-ci s'efforçaient, dans la vision des iiobjets, de faire arriver sur leur rétine l'image correspondant .iju cercle de diffusion (cercle G fig. 12). L'observation n'a ipas tardé à montrer que ces sujets choisissent de préférence Iles images coïncidant avec une des droites de diffusion. G'est que la vision d'un objet, pour leur paraître suffisante, i'3xige des conditions autres que celle d'un point lumineux. En 'îffet, lorsqu'il s'agit d'un point, l'image diffuse la plus
capable de leur révéler la forme de ce point est bien un •cercle. La configuration des autres images (ellipses, droites) •;VéIoignc trop de l'aspect de ce point pour le révéler tel iqu'il est. En face d'un point, l'astigme a donc avantage à
aire arriver sur sa rétine l'image en forme de cercle et non une des images linéaires. Mais, si un objet vient à remplacer ce point, le sujet a tout intérêt à cesser d'accommoder pour l'e cercle et à diriger son accommodation, au contraire, comme si, en face du point, il avait voulu recevoir sur sa vétine une des droites diffuses. Ce faisant, il verra, tout au imoins, certaines parties de l'objet d'une façon très nette; •andis que, adapté pour le cercle, il aurait vu dans le trouble la totalité.
Pour comprendre pourquoi, dans cette condition, certaines ')arties de l'objet apparaissent nettes à un astigme, rappeons-nous qu'un objet est un assemblage de lignes et qu'une l igne résulte d'une réunion de points.
Cela dit, isolons par la pensée deux lignes d'un objet,
MYOPIE, IIYPEROPIE, ASTIGMIE.
l'une verticale, l'autre horizontale (fig. 25 A). De ces lignes partent des rayons lumineux qui abordent l'œil selon toutes les directions. Seuls les rayons qui traversent le méridien emmétrope vont faire leur foyer sur la rétine. Si c'est le méridien horizontal qui est emmétrope, on constatera que la ligne horizontale paraît élargie et d'un noir grisâtre, tandis que la ligne verticale est nette et d'un noir vif (fig. 25 B). Cela se passe ainsi pour trois motifs :
1° Chaque point des lignes subit une déformation linéaire;