KN CORNOUAILLES ET EN ECOSSE
-venis, favorise aussi Kadivalader! Déjà le cavalier à barbe blanche, monté sur son blanc courtier , détourne avec sa baguette blanche le cours <lu fleuve cornouaillais, .et construit un moulin au milieu.
«Après tant de désastres, après tant de travaux commencés et abandonnés, la Saverne retentit du son guerrier des clairons. Tes flots, ôTowy, réfiéchissent les armures des combattants dans la mêlée; tes poissons bondissent de joie; les deux Dragons ennemis ont leur tente dressée. Tantôt ici, tantôt là, et d'abord parmi les rochers au gué du Réon, les javelots, lesépéeset les flèches vont chercher et refroidir le flanc des hommes de guerre. Ils sont aux prises; leur sang coule et tache les flots!
« Flots heureux ! fortunés rivages! Je vous salue I Ah! ils voudraient bien être loin d'ici depuis longtemps, les oppresseurs! Ces Normands si habiles à manier leurs chevaux, si adroits à lancer le javelot, voilà qu'ils désapprennent à vaincre l 11 n'en reste plus qu'un petit nombre qui fuient en abondonnant leurs drapeaux! ignominie!
Quatre hommes sur dix-huit mille , moins lâches autrefois, tournent honteusement les talons!
a Voilà les vœux comblés, ô patrie des Gallois, tu ressuscites avec une couronne d'or au front; tu réuniras tous les clans bretons en un seul; les femmes changeront leurs vêlements de laine pour des robes de pourpre; tes guerriers porteront ces cottes de mailles d'argent, qu'on fabrique dans la ville de Kaerléon; tes vallées tressailleront; tes chênes reverdiront, Armorique, tes montagnes s'élèveront jusqu'aux nues. La postérité des Bre- Ions portera le diadème de leur grand roi ; leurs chefs, le front rayonnant, graviront les degrés des honneurs qu'ils ont mérités; n'auront-iis pas gravi tous les degrés de la vaillance dans rinlérêt de tous? Pendant trois fois trois vingt années et trois cents autres brillera pour les Bretons la liberté d*or et un âge couleur du ciel *. »
Ainsi la harpe de Merlin, ou plutôt l'espérance, berçait dans le malheur les Cornouaillais, comme les hommes de la Cambrie, comme ceux des rives de la Clyde : d'un bout de l'île à l'autre, même refrain touchant, à peine varié.
*■ Âurea libertas et cœlo concolor setas I (Prophetix Merliniy cum expositione Johannis Cornubiensis). Voyez les Pièces jusnncAUTES, n* v.
La harpe du prophète berçait aussi les habitants de la péninsule armoricaine, et leur foi en lui était telle que, pour qualifier une attente chimérique poussée jusqu*à la folie, leurs voisins, les Français, disaient V espoir breton.
Non moins irrités que leurs compatriotes d'au delà delà Manche, non moins impatients du joug qui pesait sur eux depuis le mariage de Gebffroi, fils d'Henri Plantagenet, avec Théritière de leur duché, les Bretons de France, traités en peuples conquis, concentraient sur leurs nouveaux maîtres la double haine qu'ils portaient aux Anglais
efc aux Normands ; quant à des vœux, ils n'en formaient qu'un : c'était de voir, selon l'énergique figure d'un ancien poëte populaire, une main amie étouffer la vipère anglaise au nid de la colombe armoricaine, et dans ce nid éclore le libérateur des Bretons.
Un événement attendu avec impatience sembla devoir satisfaire leur vœu, et donner le sens d'une prophétie de Merlin dont on souhaitait l'accomplissement.
Aprè§ la prédiction relative au roi Arthur, à Kadwalader et à Konan, le barde avait ajouté :
c< De Konan sortira le sanglier de guerre ; il aiguisera ses défenses contre les chênes de la Gaule ; il coupera les grands arbres et protégera les arbrisseaux.
«Arabes et Maures trembleront à son npm.
Son champ de course s'étendra bien loin au delà de l'Espagne ^ »
Envoyant leur duc de race étrangère mort depuis peu de mois, son trône occupé par la fille de leurs anciens Konans, et cette princesse, qui portait le nom caractéristique de Con^tance^ au
* Myvyrian, t. lî, p. 265. Cf. Prophétise Mcrlini, éd. de San- Marte, p. 22.
EN ARMORIQUE. ' m^
moment d'accoucher, les Bretons lie doufèrènl pas que le moment approchait de la naissance du sanglier de guerre prédit par Merlin.
Le mois de mars, annoncé comme celui de la délivrance de la princesse bretonne, était précisèment 1 époque où Ton faisait la fête du grand saint David, oncle du vieux roi Arthur, patron de toute la Cambrie, et la coïncidence entre lanniversaire de l'entrée du saint dans le paradis et
celle du nouveau messie breton dans la vie, ne
pouvait manquer de frapper les esprits.
Aussi quelle fermentation partout ; quelle explosion d'enthousiasme ; quel débordement de chansons nationales, non-seulement en langue vulgaire, mais même dans la langue savante!
Une de ces dernières, partie du fond de quelque monastère de Basse-Bretagne, alla remuer les Bretons-Cambriens jusque dans leurs montagnes^ et leur annoncer la naissance prochaine du prince appelé par tant de soupirs :
« tes Cambriens, accoutumés à (mte cdrnage des Saxons , appellent souvent leurs frères ks Bretons et les Comouaillais pour qu'ils viennent^
leurépée tranchante à la main, exterminer nos ennemis anglais.
«Venez, le jour est arrivé! venez, armés de bonnes cuirasses : les Anglais se sont en grande partie détruits les uns les autres. Nous exterminerons le reste ; voici le moment de montrer de quelle race vous provenez !
« Jamais notre véridique Merlin n'a parlé en vain; il a prédit l'expulsion du peuple insensé qui nous opprime; et vous hésiteriez à suivre ses sages conseils? A bas les traîtres! à bas la race impie
c< Notre vaillant, notre vieux roi Arthur, s'il revenait aujourd'hui, aucune forteresse anglaise ne lui résisterait; je Taflirme, il ne ferait pas quartier aux Anglais, et ce serait justice !
« Que Dieu lui donne un successeur semblable à lui, je n'en veux pas de meilleur!
c( Un successeur qui sèche les larmes que les Bretons répandent depuis tant de siècles, et rende à leur trône son antique splendeur !
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a Que l'oncle du vieux roi Ârlhur daigne nous accorder cette faveur! Que David^ le plus grand des saints, chasse l'Anglais au delà des mers ! Sa fête, avec le premier jour de mars, approche; qu'il songe à rappeler les Bretons dans leur terre natale \ »
Or, le vingt-neuvième jour du mois de mars de Tannée 1186, Dieu donna un successeur au roi Arthur : la veuve du duc de Bretagne, dont le nom semblait le symbole de la Conslanc des Bretons, mit au monde un prince qu'ils regardèrent comme le nouveau messie figuré par Merlin sous la forme d'un sanglier.
Après avoir fait en France ses premières armes, il humiliera, disaient-ils, la puissance orgueilleuse des Anglo-Normands ; il relèvera celle des Bretons et portera jusqu'au fond de l'Orient sop épée conquérante; héros digne du vieil Arthur, peut-être même Arthur en personne.
« La jeunesse, remarque un judicieux historien, palpitait d'espérance, et les vieillards
* Hoc Arthuri patruus velit impetrare
Sanctus (David) maximus Anglum ultra mare !
Scimus (estuin Marti is Kalendis instare; Ad natale solum Britones studeat revocare.
(Ap. San-Marte, Die sagen von Mei'lin, p. 207 .
pleuraient d'amour à son notti; pour échapper aux amertumes d'une sujétion irttolérablôj le ^a^s répétait ' les cliànts 'dti |>rophèter t(iù arailT fit^- • inïsde grandes destinées au rejeton des rois celtobrelons • il attendait avec confiance la prochaine victoire de THermine sur le Léopard ^ »
L'aïeul du riouveau-në voulut "le faire' bap^ tiser sous le nom d'Henri'qii'il portait, lYrais les Breton ^s'y ôppôsèreht vivemerit :(< Nous voulons, s'écrièrent-ils, qu'il s'appelle Ai*lhûr *. » ' ''
Le molif de leur rcsistahce n*ëtait'pas uniquement, comme l'a pensé Augustin Thierry, Ta version qu'ils avaient poar les noths étrangers : Konan, père de Constance et grànd-père du j^elii Arthur, du côté maternel, descendait d'Alain le Grand, le libérateur des Bretons attafqiiés par les ^e^vahisseu^s normands du di^^ième siècle; Alain était de la race des anciens rois nationiaux, et avait eu pour ancêtre, assurait-on, le roi Arthur luimême '. Reprendre le kiom vénéré de cet illustre
* L. de Carné, Pierre Landais (Revue des Deux-Mondes, 15 novembre 1860.)
* Gui cuin ejus avus nomen suum imponi jussisset, contradictuni est a Britonibus et solernni acclamatione Ârthurus est dictusi. (Guillelm, Neubrig. Ap. D. Bouquet, t. XVIll, p. 53.)
' Cornes àutem Gonanus fuit de génère Âlani, et idem Aianus
EN AHMORIQUE. 285^
aneélpe^rG'étafit: de\\» piété filit^le ; le ix)rd'Angleleroe n'osa >pa8 insister ^ * •
L'cnfent. ftiii donc rfppelé Arthur par aeciatna^ tion, et'iesi historiens anglais de l'époque en mon^ Irèreniautlinlide dépit que les: Bretons en avaient de Joie : « Aujourd'hui, dit G, de Neubrige, se* compntrioles, la tête farcie de leurs foliés idëes^ nationales sur le retour de son fabiileui homonyme, nourrissent la vaine espérance de lé' voir réaliser les fantastiques^ promesses que défausses prophéties annoncent concernant Arthur \ ^) < Un* autre ajoute : « Ils vont plus loin : augurant; bien du nom qu'il porte, ils ont Timpu* dénoe; et, il faut le dire, Vimp'tidenceàe crier sur les toits par vanterie que le Vieil Arthur est ressuscité dans le nouveau ; qu'il exierminera tous les Anglais et rendra aux Bretons leur pouvoir perdu \ »
fuit de génère Britannortim et de génère antiqui Ârthuri {Alberic Trium-Fontiummonachus. Ap. D. Bouquet, ibid.y p. 747.)
* Britones qui fabuiôsum dicuntur expectare Ârthurum, nunc sihi cum multa spo nutriunt virum juxta opinionem quorumdam grandibus illis et famosis de Arthuro fabulis prophetatum. [Guillelm. Neubrig. Ap. D.' Bouquet, /ô^ dtato, p. 55.)
* De noinine augurium sumentes Arthurum antkfuum h) isto re^suscitafum impudenter et imprudenter jaciilabant et Anglorum
Cet écrivain était bien informé; les bardes des nations celtiques ne chantaient-ils pas toujours, d'après Merlin et d'après les druides, que a les héros peuvent naître deux fois? » Nous les avons entendus ', Pressés de bénir Tenfant du miracle, ceux d'Armorique évoquaient l'avenir sur son berceau :
« Il est né, notre Arthur! il croît, le rejeton « sorti de la tige de nos rois ; il régnera comme c( eux sur nous; il sera pour nous comme une c( ceinture de forteresses*. »
On ne s'étonnera pas (Jue les Bretons poursuivissent à coups de pierre les étrangers assez téméraires pour dire qu'Arthur n'était pas vivant'.
Le nouvel Arthur fut élevé comme l'exigeaient les présages concernant son nom *.
Par défiance des Anglais, les barons de Breta-
internecionem regnique ad BritoDes per istum iniiniaere translationem. (Roger de Uovedsn. Ap. D. Bouquet, t. XVIll, p. 164.)
* Voyez plus haut, p. 273, le témoignage de Lywarch ap Lywélin, qui vécut de 1160 à 1220.)
' Nascitur Arthurus, regali stirpe creatus,
Qui regnaturus, nobis erlt undique murus.
(D. Bouquet, ibid,, p. 324.)
* Alan, de insul. Explan, in prophet. Merlini, p. 22.
* Pueruium sibi Arthurum sub magno hujus nominis omine uutriebant. (GuiUelm, Netibrig. Ap. D. Bouquet, t. XVIIÏ, p. 53.)