‹ MyrdhinnChapitre 19 sur 30 · LE FOU · texte numérisé non relu

LE FOU

« Voilà une belle nuit et bien faite pour enrhumer une fille de joie. Je m'en vais ; mais, auparavant, il faut que je fasse quelque prophétie :

(// chante.)

Quand les brasseurs ne mettront plus d'eau dans leur bière ' Quand les juges rendront la justice ;

Quand les ëcoyers ne feront plus de dettes;

Quand les chevaliers ne seront plus pauvres;

Quand il n^y aura plus de mauvaises langues;

Quand les filous ne circuleront plus parmi la foule;

Quand les usuriers compteront leur argent en plein soleil;

Quand les entremetteurs et les filles de joie bâtiront des églises;

Alors le royaume d'Angleterre sera en grande confusion ; alors ceux qui vivront auront Thabitude de marcher sur leurs pieds.

Telle est la prophétie que doit faire un jour Merlin, car je vis ayant lui K »

Là dessus, le fou sort en poussant un éclat de rire,

Shakspeare imite ici Rabelais; le facétieux écrivain français a eu la primeur des lazzis contre le prophète breton. Aucun type ne pouvait mieux aller à son tour d'esprit goguenard. Merlin lui a inspiré deux ouvrages l)urlesques précisément sur les deux sujets traités par les auteurs du moyen âge, Tun romanesque, Tautre prophétique, et je m'étonne que Byron, qui attaque Cervantes à propos de don Quichotte, n'ait pas remarqué le

* Then shall realm of Albion

Gome to the great confusion, * Then cornes thc tiine who lives to see't That going shall be us'd with feet.

This prophecy Merlin shall make, for I live before his time. (King Lear, y act. III, se. Il .)

coup niortel que Rabelais, bien avant le satirique espagnol, a porté au célèbre enchanteur et à la chevalerie.

Le premier est intitulé : Pantagrvéline prognoslicalion certaine^ véritable et infaillible. Il a été composé pour Tan 1555, a au proQt et advisement des gens estourdis et musards de nature.» Rabelais écrit sous le pseudonyme breton de Àlco Fri bras y qui veut dire « quelqu'un au grand nez, )).ou Nasier, comme il le traduit lui-même pour la commodité des ignorants ^ Ledit maître Fri bras se donne le titre d\irchitnclin ou d'éclianson de Pantagruel. Après avoir offert « au liseur bénévole salut et paix en Jésus-Christ, » il décoche, sous forme de préface, cette épigramme aux imprimeurs . colporteurs et auditeurs des prophéties de Merlin, toujours très en vogue, et sans cesse remises en lumière par les libraires de son temps :

c( Considérant infmiz abus estre perpétrez à cause d*ung tas de prognostications de loin faic-

* Rabelais aura trouvé daus le Gâtboligon (dictionnaire bretonfrançais-latin, nouvellement imprimé à Paris en 1501, chez Quiilevero), que fri signifiait ne;&, et que bras signifiait grand. Voy. ce livre aux mots fri et bras.

les à l'ombre d'un verre de vin, je vous en ay présentement calculé une, la plus soure et vérita-' ble qui fut oncques veue, comme Texpérience vousledémonstrera. Car, sansdoutle, veu ce que dit le prophète royal (Psaume V*) à Dieu : « Tu « destruiras tous ceulx qui disent mensonges ; » ce n'est pas légier péché de mentir ainsi à son escient, et ensemble abuser lepovre monde, qui est curieulx de sçavoir choses nouvelles, comme de tout temps ont esté singulièrement les François, ainsi que l'escrist César en ses commentaires.... »

« Voulant doncques satisfaire à la curiosité de tous bons compaignons, j'ai révolvé toutes pan* tarchesdes cieulx, calculé les quadratz de la lune, crocheté tout ce que jamais pensèrent tous les astrophiles , hypernéphélistes , anémophilaces , uranopètes et ombrophores, et conféré de tout avecques Ëmpédocles, lequel se recommande à vostre bonne grâce.... Ce que sera dit au parsus sera passé au gros tamys, à tort et à travers, et, par ad ven tuf e, adviendra, ou par adventure n'ad« viendra pas. D'ung cas vous advertis, que si ne croyez le tout vous me faictes un maulvais tour, dont serez punizycy ou ailleurs.

c( Or, mouschez vos nez, petiz enfans, et vous aultres, vieulx resveurs, affustez vos bezicles et pesez bien ces mots »

Les prédictions qui suivent ont servi, je Tai dit, de modèle aux bouffonneries du fou du roi Lear, mais elles sont encore moins de nature à être citées; à peine si j'ose indiquer^ pour Tacquit de ma conscience de critique, celle où, à propos des a Nonnains qui seront en Tannée 1553, sous lé signe de Yénus^ » il est fait allusion à la mère de Merlin et à la position délicate où elle se trouva par la malice du diable. Heureusement l'autre ouvrage que Rabelais a dirigé conire renchanteur, ne contient presque rien de cjuique, et renlrerait assez, en y supprimant quelques grossièretés, dans la catégorie de ses farces que la Bruyère aimait.

Aussi ne puis-je me dispenser de le reproduire, sinon tout entier (sa longueur ne me le permettrait pas), du moins par extraits étendus.

Il peut être regardé comme le dernier roman de la Table-Bonde, et faire, à certains égards, le pendant du chef d'œuvre comique de Cervantes, qu'il a d'ailleurs précédé de près d'un demisiècle, et probablement inspiré •.

* Ce roman, découvert par uii zélé bibliophile de notre siècle,

Sans plus de préambule, je cède la parole à Habelais; il va nous dire :

Comment, au temps du bon roy Artus, il estoit ung très expert nigromancien que on appeloit Merlin .

Tous bons chevalliers et gentilz hommes, vous debvez sçavoir que, au temps du bon roy Artus, il estoit ung grant philosophe nommé Merlin, lequel estoit expert en^Tart de nigromance plus que nul homme du monde, lequel jamais ne cessa de secourir Testât de noblesse, dont il mérita par ces faictz estre appelle prince des nigromanciens. L^ dict Merlin fist de grandes merveilles, lesquelles sont fortes à croire à ceulx qui ne les ont veues. xMerlin estoit du grant conseil du roy Artus, et toutes les demandes qu'il faisoit en la

a pour titre : Les grandes et inestimables chroniques du grant et énorme géant Gargantuay contenant sa généalogie y la grandeur et force de son corpSy aussi les merveilleux faictz d'armes qu'il fist pour le roy Artusy comme verre% cy-après. — Imprimé nouTellement, 1532. C'est un in4** gothique de seize feuillets oon cliiffrés. On le conserve parmi les livres réservés de la grande bi- Miolh(\que de Paris. (Voy. les intéressants travaux de MM. Rathrry et ])(smaiets sur Rabelais.)

court du dict roy luy estoyent octroyées, fusl pour luy ou pour aultres. 11 guarentit le roy el plusieurs de ses barons et gentilz hommes de grans périls et dangiers. Il fist plusieurs graiis merveilles, entre lesquelles il fist un navire de cinq cents tonneaulx, qui alloit vagant sur terre, ainsi que vous en voyez sur mer, et plusieurs aultres merveilles qui sont trop prolixes à racompter, comme vous verrez plus à plain.

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