LIVRE PREMIER
PERSONNALITÉ DE MEBLIN
MERLIN, PERSONNAGE MYTIIOLOGIOUE.
A la race celtique mieux qu'à aucune autre
race humaine convient la fable des cailloux de
Deucalion et de Pyrrha; elle est dure comme le
caillou, comme lui elle cache dans ses veines un
feu qui pétille dès qu'on la frappe , et elle a
tout l'air de lui devoir son nom.
Tenace à la fois et ardenle, c'est au service de& idées religieuses qu'elle a mis de préférence le& qualités par lesquelles elle témoigne de son ori* gine; mais, il faut bien en convenir, les erreurs populaires ne l'ont pas trouvée moins obstinée à les défendre que les grandes vérités. Sa religion, quoique très-vive, n'est pas toujours très-éclairéef l'arbre de la Croix a poussé chez elle plus d'une branche gourmande; sans cesse retranchées, elles renaissent sans cesse. Le sol celtique, si longtemps el si profondément labouré par d'autres mains que celles des prêtres chrétiens, ne répond qu'à regret aux soins nouveaux qu'on lui prodigue, et malgré les prétentions philosophiques, peu motivées d'ailleurs, de quelques peuples de la famille,, on doit reconnaître franchement que la porlioik la plus considérable de la race, celle des campagnes, est toujours, comme du temps de César > extrêmement superstitieuse, admodum dediti relligionibus.
Les superstitions qu'elle conserve ou (si on aime mieux les appeler d'un autre nom) les traditions païennes qu'elle nourrit , ont des racines beaucoup plus profondes qu'on ne le croit communément, et pour les mettre à découvert, on doit
creuser souvent jusqu'à ranliquité. J'en ai fait plus d'une fois Texpérience. J'ai acquis en même temps la preuve que les témoignages des écrivains classiques sont le terrain le plus solide sur lequel puissent bâtir les mythologues de ces nations. L'étude particulière des traditions dont je vais parcourir le cycle, ne m'a point fait changer de sentiment, et si, dans leur expansion, je les ai naturellement puisées au courant populaire, j'ai dû, pour trouver la source, remonter jusqu'au rocher d'où elle tombe goutte à goutte. Tous les écrivains latins connaissent cette source et m'y ont conduit. C'est à eux (quoique personne n'y ait encore songé) qu'on doit demander l'origine du personnage singulier appelé par les anciens Bretons, Marthin; par les Gallois modernes, Myrdhin; par les Armoricains, Marzin ; par les Écossais^ Meller ou Melziar ; et par les Français, Merlin \
^ Ce sont autant de formes purement dialectiques, et ce ne sont pas les seules, comme on le verra par les citations; mais la plus ancienne est Marthin, qui deyait se prononcer à peu près Marzinn, comme dans T armoricain moderne, ou le th, le dh et le dd des Gallois sont figurés, faute d'un meilleur signe, par la lettre Z. (Voy. le Myvyrian Archaïology of WaleSy t. I, p. 49, 81, 172,. 78, et t. II, p. 1, 57, 260 et suivantes, passim.) Guillaume de Newbrige, au douzième siècle, a presque consei'vé la forme archaïque, qu'il rend en latin par MarUnus ; les Gallois de son
4 MEIU.ÏN, PEUSONNAGE MYTHOLOGIQUE.
Au nombre des petits dieux de Tantiquité, il y en avait un vénéré du peuple à Tégal des plus grands; il passait pour le petil-fiis du Soleil, et pour être né du commerce d'un génie avec la déesse suprême de la magie, dans une île enchantée de l'Hespérie, où cette déesse régnait. Mieux que personne il savait distinguer la vertu des plantes. 11 en composait des remèdes, et guérissait toutes les maladies des hommes qui s'adressaient à lui. C'était surtout à guérir les morsures des serpents qu'il excellait. Par ses chants il leur faisait lâcher prise, et sa salive appliquée sur la partie blessée, neutralisant l'effet de leur venin, cautérisait immédiatement les plaies les plus dangereuses.
De lui croyait sortir un peuple qui élait d'origine médique selon Ovide, germanique selon Tacite, phénicienne selon d'autres, mais en réalité tout à fait inconnue, fixé dans la Fouille.
Le nom du dieu était Marsus^ et celui du peuple
temps écrivaient Myrtin (Notices des mss, des anc. Bret., facsimilé y n® v). Geoffroi de Monmouth est un des premiers qui aient écrit Merlinus; h la même époque, je trouve Melinus dans la vie de S. Patrice ; Mellin, dans le roman des Sept Sages (éd. de M. Le Roui de Lincy, p. 6i), et dieller dans FÉcossais Godwyn (Fordun., Scoto-Chronic.f lib. in,c. xm).
Marsi^. Les Marses héritèrent de la science magique de leur chef; comme lui, ils étaient habiles médecins, et surlout grands enchanteurs de serpents '• Ils se servaient à son exemple de salive pour cautériser les morsures de ces reptiles, et du chant pour les faire crever '. Sous les empereurs, ils acquirent une telle célébrité que quiconque pouvait sans danger tenir un serpent dans sa main, ou savait l'art de Tempêcher de nuire, ou vendait des remèdes propres à détruire l'effet de son venin, ou composait des drogues avec le suc de certaines herbes, ou même faisait le métier d'enchanteur de quelque manière que ce fût, était appelé un Marse^, Ainsi nos bohémiens doivent leur nom aux habitants de la Bohême qui passaient pour sorciers *.
^ Solinus, cap. ii, a Med, cf. Plinius, lib. VII, c. ii.
^ Marsi dicti sunt a Marso Circes filio a quo edocti sunt vencfic'a et incantationes scrpentum. (Ihid,)
' Saliva sua serpentum morsibus medebantur et cantionibus cas disrumpebaut. (Ibid. cf. Lucil. Âp. Noii.,c. m, n* 69.)
* Hinc Marsi dicti sunt quicumque serpentes manu tractant, cxarniant, et contra eorum venenum remédia venditant. (Jul. Firmic, lib. VIII, c. xyii.) Quicumque... venenis ex herbarum pi ^mentis confectis salutaria soleant comparare. (Plin., lib. 11^
c. LXXXIII.)
^ Cf, Ennius : Non habco denique nauci Marsum augurem. (Ap. Ciccrcn. de Divinatione^ lib. I, c. lviii.)
MERLIN, PERSOKNAGE MYTHOLOGIQUE.
AUX premiers siècles de Tère chrétienne, un Marse, pour les gens instruits de la Germanie, était un enchanteur de serpents ^ On croyait leur race toujours florissante en À Trique : «Quand ces hom < mes auxquels les serpenls ne peuvent nuire, veulent savoir, disait-on, si leurs enfants sont bien à eux, ils les conduisent dans quelque caverne fréquentée par les serpents. Sont-ils vraiment du sang des Marses, leurs fils sortent sans aucun mal de la caverne; mais s'ils sont de race étrangère, ils périssent infailliblement dévorés '• »
La croyance populaire à leur puissance persistait encore au sixième siècle en Gaule', et au neuvième siècle en Grande-Bretagne^ où je trouve leur nom avec la signification constante d'enchanteur de serpents *. Âi-je besoin d'ajouter que le Marse est le prototype du Marthin ou Marzin bre-
* Marsi fuerunt incantatores serpentnm. (Rath. Veron. episcop. Ap. D. Martène, t. IX, col. 793.)
* Idem, ibid.
^ Fama est serpentes Marsos turbare suetos. {Vita S. Amandi, Bolland, t. i. Februar., p. 875.) Cf. D. Loliineau, Vie des saints de Bretagne, 2* éd., t. I, p. 208.) Le père de S. Samsoa était habile dans Tart de charmer les serpents et Tavait appris à son fils.
* Marsum, id est Vyrmgalere, serpentum incantator (Glossœ saxonicdej British MHsœnm, Bibl. €otton. Ms.)
ton? La suite de cette étude achèvera, j'ose Tes- |)érer, de le démontrer.
Une croyance non moins répandue en Occident •et greffée par les peuples celles sur le mythe du Marse, devait hji faire pousser de nouvelles bran- <5hes et porter des fruits qui n'étaient pas les siens : novas frondes et non sua poma. Je veux parler de leur foi aux génies familiers.
 la fin de l'époque païenne, les génies domestiques semblaient avoir détrôné les dieux publics et généraux; la dévotion populaire, en se détournant de Teutatès, d'Heuzus, de Béien, et de plusieurs autres habitants de l'Olympe celtique, s'était portée de préférence vers les petites divinités locales, moins haut placées, et par cela même plus accessibles aux humains ; aussi est-ce à eux •que s'adressent le plus grand nombre des exvoto qui nous sont parvenus du premier au quatrième siècle de notre ère. Pénates, Mânes, Lares, Fata, de quelque nom que les Gaulois les nommassent, passaient pour défendre la personne et les biens de ceux qui les avaient adoptes pour patrons. Ames des ancêtres, ces esprits, croyait-on, descendaient de leurs palais aériens sur la terre
8 BIERLIN, PERSONNAGE MYTHOLOGIQUE.
SOUS telle forme qui leur plaisait, le plus souvent sous celle d'oiseaux, bénissant le foyer, le berceau, rétable, le verger, le champ, la fontaine, le bois de leurs protégés ; non moins secourables pour eux que redoutables à leurs ennemis.
Les nouveau nés étaient surtout l'objet de leur prédilection; chaque enfant en naissant trouvait en Tun d'eux un gardien, et même on prétend que leur nom provient de leurs fonctions près des nouveau-nés ^ Mais ils ne se bornaient pas à protéger les petits enfants, ils cherchaient volontiers à en augmenter le nombre, choisissant pour cela les plus chasles jeunes filles, en rapport par leur pureté avec les natures élhérées. C'était une opinion religieuse extrêmement répandue en Gaule au troisième siècle, dit saint Augustin , qu'ils pouvaient apparaître aux vierges celtiques sous des formes non-seulement visibles, mais tangibles '. a La quantité et la gravité des témoignages qui l'attestent rendraient, ajoute-l-il, la négation presque impossible. » Il n'ose toutefois dire si ces génies aériens ont jamais été capables d'un com-
^ Dicuiitur Genii quia eu m unusquisque genitus fuerit eistat'm observatores deputantur. (Servius, in lib. VI ^neidos.) • Creberrima fama est. (Decivitate Dei, lib. XV, caput xxiii.)
merce sensible avec notre race; mais dans ce cas, il lui semblerait que les produits de Tunion des filles de la terre et des esprils de l'air devraient doniier naissance, non pas à des hommes comme nous, mais à ces êtres extraordinaires que le texte hébraïque de la Bible désigne par le mot équivoque de Néphalim. D'autres philosophes Font pensé comme lui, et par les philosophes auxquels il fait allusion, on peut entendre les druides, qu'il mentionne ailleurs très-honorablement ^ Or, la tradition constante de l'église de Chartres, dont la pierre fondamentale est païenne, ainsi que celles d'un grand nombre d'églises des Gaules , atteste que le culte de la vierge Marie y fut adroitement substitué au culle d'une vierge carnute, vénérée des druides, laquelle aurait passé près d'eux, commel'Alma des saints propriétés juifs, pour devoir être mère d'un dieu par l'opération d'un esprit '.
Cet esprit était appelé par les Gaulois du troi -
* Ibidem, lib. VIII, c. viii.
* On peut consulter k ce ftujet Vit» SS. Salviniani et Potentiani. Cf. Donat, Peppini, Karlomani et Karolimagni, ann. 768, 770, 794. Mais je doute fort que la fameuse inscription Virgini PARiTciuE soit du temps des druides.
10 MERLIN, PERSONNAGE M\THOLOGIQUE.
isième siècle du nom de Duz^ que nous retrouvons employé au septième siècle, comme au neuvième, •et même de nos jours ^
Banni depuis longtemps de son temple, le Duz ^ trouvé dans l'imagination populaire un asile d'où personne ne pense à le chasser. Ce n'est plus lui qui esta redouter de notre temps, et le meilleur chrétien du monde peut lui adresser sans scrupule les paroles d'un aimable poète :
Restez, lutin des bois, doux esprit du foyer *.
Si le feu qu'on allumait en son honneur est pour jamais éteint, si le vin ne coule plus pour lui, si l'encens et les fleurs ne parfument plus son autel, les chansons dont il était le sujet se sont cliantées longtemps. Chose vraiment extraordinaire ! elles se chantent encore : le mythe antique du génie et de la vierge qui doivent donner le jour à un être merveilleux, défraye les récits du foyer celtique
' Galli Dusios nuncupant. (Isidor. Uispal. Etymol., lib. VIII, c. IX. Cf. S. August. loco citât, lib. XV, c. xxui.)— Dtisto/u»(Du- •cange , v^ Aquaticus,) — Duz et Buzik (Bar%az Breiz , 1. 1, IV* éd., p. 56). — Teuz (Legonidec, Diction, breton,) — Deuce {Âlf.Maury, La magie et V astrologie au moyen âge, etc., p. 189).
* Auguste Brizeux, Élégie dfi la Bretagne.
MEI\LIN, PERSONNAGE MYTHOLOGlQi: E. 11
en Angleterre comme sur le continent. Des collecteurs de traditionsbretonnes le referontplus tard en lalin, à la manière classique, en Taltérant plus o\i moins. Le voici dans sa rusticité et sa simplicité primitives, tel que les nourrices, ces conservatrices de la poésie populaire de toutes les nations, le répètent pour endormir les enfants.
Au fond d'une grotte, dans un pays qu'on ne désigne pas, vit cachée une fille de roi. Pourquoi fuit-elle ainsi le monde? Elle le raconte ainsi à son fils au berceau :
c( Voici treize mois et trois semaines que dans le bois je m'endormis.
ce Dors, dors, mon enfant, mon enfant; dors, dors, enfant, dors.
c( J'avais entendu chanter un oiseau. Il chantait d'une voix si fraîche, il chantait d'une si •douce voix...
« Dors, dors, etc.
c( Il chantait d'une voix si veloutée, plus veloutée que le murmure de l'eau.
« Dors, dors, etc.
12 MERLI!!, PERSONNAGE MYTHOLOGIQUE.
« Si bien que, sans y prendre garde, je le suivis, l'esprit charme.
« Dors, dors, etc.
c( Je le suivis bien loin, bien loin; hélas! hélas! ma pauvre jeunesse!
« Dors, dors, etc.
c( Vierge royale, disait-il, tu brilles comme la rosée du malin .
« Dors, dors, etc.
c< L'aube du jour, quand elle te regarde, est ravie, tu ne le sais pas.
« Dors, dors, etc.
c( Tu le ravis, quand il se lève, le soleil; qui sera ton époux?
c< Dors, etc.
c< — Taisez-vous, taisez-vous, vilain petit oiseau, votre petit bec est trop libre.
c< Dors, etc.
a Puisse le roi du ciel me regarder; quant à l'aube du jour, que m'importe?
« Dors, etc.
a Que m'importent les regards du soleil , ou même les regards de tout l'univers?
« Dors, etc.
c( Si vous me parlez mariage, parlez-moi du Roi du ciel.
« Dors, etc. »
c< Ses chants devenaient de plus en plus beaux cependant, et je le suivais, tête baissée.
c< Dors, etc.
« Si bien que je tombai épuisée de fatigue et que je m'endormis sous un chêne, à l'écart.
c( Dors, etc.
« Or, dans ce lieu, je fis un rêve qui m'agita extrêmement:
« Dors, etc.
14 MERLIN, PERSONNAGE BIYTHOLOGIQU .
« J'élais dans la grotte d'un petit Duz, entourée des eaux d'une fontaine ;
« Dors, etc.
« Les pierres en étaient si transparentes! les pierres étaient si éblouissantes ! les pierres étaient aussi diaphanes que le cristal.
c< Dors, etc.
c( Sur le sol un lapis de mousse tout parsemé de primevères.
ft Dors, etc.
c( Le petit Duz n'était pas chez lui ; j'en étais rassurée et joyeuse.
« Dors, etc.
« Tant que de loin je vis venir à tire-d'aile une tourlerelle.
ce Dors, etc.
a Elle frappa de son petit bec aux murs de cristal de la grotte.
ce Dors, etc.
c< Et moi, sotte, par pitié pour elle, je lui ouvris la porte, hélas!
« Dors, etc.
« Et elle d'entrer, et de faire le tour de la grotte en voletant.
a Dors, etc.
c< l'arfois sur mon épaule, parfois sur ma tête^ parfois sur mon sein elle volait.
« Dors, etc.
« Trois fois elle baisa ma joue, et puis s'en retourna gaiement sous le bois vert.
« Dors, etc.
« Si elle était joyeuse, moi je ne le suis pas; maudite sois Theure où je m'endormis!
« Dors, etc.
c( Les larmes coulent de mes yeux d'avoir un berceau à balancer.
« Dors, etc.
16 MERLIN, PERi>ONNÀGLE MYTHOLOGIQUE.
a Je voudrais qu*ils fussent dans l'abîme de glace les esprits noirs en chair et en os.
« Dors, etc.
« Je voudrais que mon rêve fût faux et que personne ne sût rien de moi .
a Dors, etc. »
— L'enfant, tout nouveau-né qu*il était, éclata de rire, et se mit à répéter le refrain :
« Dors, dors, mon enfant, mon enfant; dors, dors, enfant, dors.
« Ma mère, cessez de pleurer, je ne vous donnerai aucun chagrin.
c( Dors, dors, etc.
c( Mais c'est pour moi un vrai crève-cœur d'entendre appeler mon père esprit noir.
Cl Dors, dors, etc.
« Mon père, entre le ciel et la terre, est aussi brillant que la lune.
« Dors, etc.
a II est l*amî des opprimés ; quand il le peut, il les protège.
a Dors, etc.
« Que Dieu préserve éternellement mon père de Tabime glacé !
ce Dors, etc.
« Mais bénie soit Theure au contraire où je naquis pour faire le bien.
« Dors, etc.
c( Où je naquis pour faire le bien de mon pays; que Dieu le garde de chagrin !
« Dors, etc. »
— La mère fut bien étonnée :
« Voici une merveille s'il en fut jamais !
ce Dors, dors, mon enfant, mon enfant! dors, dors, enfant, dors ! * »
Comme on sent passer dans ces vers le souffle
* Voyez le texte armoricain à la fin du Tolume, Pièces justificatives, n* 1.
i8 MERLIN, PERSONNAGE MYTHOLOGIQUE.
ardent de deux religions rivales! Mais celle des Dwr est la plus forte; la vierge chrétienne succombe. Pouvait-elle résister longtemps à cette voix qut Tentraîne, à Tinfluence de ce chêne dont l'ombre funeste la couvre , à ce sommeil qui remporte dans le palais même de Tennemi, où des murs de cristal Téblouissent, où des fleurs empoisonnées l'enivrent, où une fontaine l'enferme dans le cercle magique de ses eaux? Que de larmes et de malédictions au réveil ! Si du moins son fils était d'âge à la consoler ! Mais qu'entend-elle ? Des éclats de rire, une voix qui répète, en se moquant, le doux refrain de son chant de nourrice; et ces rires et cette voix sont ceux de son nouveauné lui-même ! Cependant, il faut le dire, l'enfant ne tarde pas à prendre un ton sérieux, et se montre sensible aux larmes maternelles ; mais il l'est encore plus aux calomnies lancées contre son père. Il ne peut tolérer qu'on traite d'esprit de ténèbres un esprit lumineux, un habitant du ciel, et qu'on veuille condamner aux glaces de l'abîme l'ami et le protecteur des malheureux; il détourné la malédiction ; il bénit celui que la chrétienne vient de maudire, et plein de l'esprit prophétique de son père, il s'annonce lui-^
même comme le bienfaiteur et le futur gardien de son pays.
Si le père est un Duz qui en. a conservé les traits avec le nom, Tenfant, quel est-il? On ne le dit pas. Mais nous avons entendu comment Ta qualifié sa mère. Elle Ta appelé « une merveille, un miracle, un prodige, » en breton Marz^. Ce nom magique,qui n*a plus aujourd'hui qu'un sens vulgaire et général, ne nous ramone pas moins aux Marsesde l'antiquité, et l'être qui le porte est le produit incontestable de l'alliance dont j'ai parlé plus haut entre le culte des enchanteurs de serpents et la religion des esprits familiers. Si l'on conservait quelques doutes sur son origine divine et sur sa descendance des Marses, voici un fait qui les dissiperait, je crois. Rencontré par un chrétien au bord de la mer, au milieu de rochers où les serpents se retirent, et interrogé sur le motif qui l'amène dans ces lieux redoutables, il répond qu'il y est venu pour y dérober leurs œufs, et ne parait pas plus ému de ces recherches pé-
* Heman zo marz, mar boe biskoaz (voyez le texte). Tous les lexicographes bretons s'accordent à traduire marz par merveille. (V. le P. Grégoire de Rostrenen, au mot merveille. D. Le Pelletier, Dictionn. col. 901; Legonidec, 2* édit., p. 454.) Les Gallois récrivent Marlh (Owen., VVelsh. dict., 2* éd., t. Il, p. 328).
rilleuses que s'il se fût agi d'emporter le nid d'un petit oiseau. Ce n'est pas tout, comme les Marses, il connaît la vertu des plantes. Il nomme les plus merveilleuses, le gui du chêne, le cresson, l'herbe d'or. Il les cherche pour les employer utilement. Il est devin et enchanteur. Aussi, frappé de sa puissance, son interlocuteur l'appelle- t-il Marzin, c'est-à-dire V homme merveilleux j et il ne reconnaît que le Dieu des chrétiens de plus savant que lui^
Les anciens Gallois le croyaient possédé par une divinité*, et, pour le moins, en faisaient un saint national '. Selon les Irlandais, il se disait luimême dieu\ De proche en proche, cette opinion gagna jusqu'en France, où, comme le témoigne un collecteurde traditions bretonnes du douzième siècle, luit H plus haulz hommes rapelloient le minci prophète et totites les menues genz leur Dieu^,
* Barza%-Brei%, 1. 1, 4* éd., p. 100. Voiries Pièces justificatives de ce livre, n® il.
* Existimantes numen esse în illo. (Galfridus Monuineth, lib. VI, eux.)
' Marthin, breinyaul sant y gyfredin (Myvyr, Arch.,t I, p. 17 '2). ^ Se Deum asserens. (Vita S. Patliciif fioUand, t. II, p. 559, 17 mart.) ^ Le roman de Lancdot. Bibl. impér. de Paris, mss. n** 6772.
MERLIN, PBRSONIIAGE MYTHOLOGIQUE. 21
Uhistpire d'une autre divinité celtique, sujet d*un mythe gallois peu différent, achève d'éclaircir celui-ci : un petit génie deTair, descendu sur la terre comme notre Duz pour s'incarner comme lui, prétend avoir été aussi appelé Marddin ou Marzin, en -tant qu'esprit, avant d'avoir porté, en tant qu'homme, le nom de Taliésin : « Je suis, dit-il, un être merveilleux dont personne ne sçait l'originel Jean, le prophète, m'a connu sous le nom de Marddin'... Ma patrie est dans les étoiles *- »
Il ajoute qu'il a été partout, qu'il sait tout, qu'il a toujours vécu, qu'il connaît le passé, le présent, l'avenir ; qu'il a la faculté de prendre à son gré toutes les formes, depuis celle des quadrupèdes et des oiseaux jusqu'à celle de la brute et même de la pierre \
Le mot Marddin désignait donc communément, chez les Cambrions, ce que désignait le mot Marsus chez les Romains : à savoir, une di-
* My yw rhyfeddod, ni wyr neb fy hanfod. (Myvyr, Arch,^ t. U p. 19.)
* loanncs Dewin am gelwis i Merdin. (iiyvyr, Arch,, 1. 1, p. 19.) Âm galwai Marddin. (Hanes TaUesin, Mabinog. part VII, p. 559.)
* Myvyr, Arch,, I, p. 20.
* Ibid., cf. Mabtnogion, part. VU, p. 527.
22 MERLIN, PERSONNAGE HYTHOLOGIQUË.
vinité particulière revêtue de la nature humaine. Parlant de Tesprit que nous avons vu prendre le même nom, un barde cambrien dit expressément : c( C'était un génie sous la figure d'un enfant ^ »
Marzin, en Ârmorique, a son ciel et ses astres connus du peuple. Il possède trois royaumes, Tun plein de fleurs, l'autre de fruits d'or, le dernier, d'un petit monde de pygmées qui aime la joie et le rire*.
Sur la terre, au dire des Gallois, son royaume est Tile de Bretagne. Avant d'être habitée par les hommes , et lorsqu'elle n'était encore qu'une immense prairie verdoyante, peuplée d'ours et de bœufs sauvages, elle portait son nom '. Les montagnes, les vallées, les rochers, les fleuves, les fontaines, les arbres et les plantes étaient à lui, depuis l'origine du monde ; tout ce qui volait dans Tile, tout ce qui marchait ou rampait reconnaissait son empire. Un loup familier lui tenait compagnie, comme à l'Apollon des Grecs,
1 Yspryd ar swm dyn bach. (Mabinog,, part. VU, p. 338.) * Teir rouantelez Varzin. (Barzaz-Breiz, t. 1, p. 4.) ' Glas Merdin (Myvyr. Arch,, t. Il, p. 1); Glas Mertin (ibid) ; Glas Myrdin (p. 57) ; Glas Merddin (ibid.).
MERLIN, PERSONNAGE NTTHOLOGIQCE. 23
à rOdin des Scandinaves et au barde breton Hervé, patron des poètes armoricains.
Roi dans Tair et sur la terre , il était aussi roi d'un monde souterrain , ou plutôt soustnarin. Les eaux , les bois et les prés de ce royaume avaient une beauté telle que jamais au- •cun homme n'avait rien vu de semblable. Toutes les pierres étaient des diamants» tous les fruits •et toutes les fleurs avaient un goût, un éclat, un parfum incomparables. Les habitants vivaient •dans les jeux et la joie. Ils étaient très-petits, mais admirablement proportionnés, tous blonds •et portant leurs cheveux bouclés sur les épaules. Us montaient des chevaux en rapport avec leur taille, pas plus hauts que des lévriers. Leur nourriture se composait uniquement de fruits et de laitage ; la viande et le poisson leur faisaient horreur. La forme de leur gouvernement était monarchique. Quant à la religion, ils n'en pratiquaient ostensiblement aucune ; leur seul culte était l'amour de la vérité. Ce beau pays, où Ton trouvait tout à souhait, où Ton passait le temps à entendre la plus délicieuse musique, ne manquait que d'une seule chose : un rayon de soleil. On y vivait dans un crépuscule perpé-
tuel\ Marzin, qui était habile dans l'art de travailler les métaux et qui apprit aux hommes à lier, à Taide de la terre vive, le fer à Tacier *, possédait là de grands ateliers où Ton fabriqua, entre autres armes merveilleuses, i'épée magique tant chantée par les bardes '. On y trouvait aussi les pierre fameuses qui, seules, pouvaient aiguiser cette épée *. Trois héros bretons, Léménik ou le bondissant ^ Uter Penn-dragon, ou le roi-dragon terrible, Arthur surtout, Arthur «le guerrier vigoureux comme Tours, » se la passèrent de main en main pour le salut de leur pays '. Grande et glorieuse épée ! Jetée au fond de la mer , le soir d'une bataille fatale, pour y demeurer jusqu'au jour où Arthur reviendra la reprendre, elle sort de
* Giraldus camb. Itinerar, Cambriae, éd. Gamden., p. 776. Guillaume de Newbrige, qui vivait au douzième siècle, dit que de son temps les enfants de l'Angleterre orientale appelaient cette contrée le pays de saint Martin (regio S. Martini) ; on a vu plus haut, p. 20, que les Gallois avaient fait un saint de Tenchanteur des serpents. (Geog. Britan. orient., v" Wolp-pits.) Cf. Crofton Crocker; Davies , Mythology, p. 155, et dans le Barzaz-Breis, 1. 1, p. 280, le frère de lait; mais ici le soleil commence à briller.
* Brocéliande, traditions bretonnes, p. 162.
- ' Myvyr, Arch., t. ï, p. 72.
-* Bar%a%'Brei%y t. I, p. 4.
^ Myvyr, Arch.,^, 45 et 72.
Teau à certaines époques, elle s'agite, elle effraye d'un sinistre éclair l'étranger dont elle doit avoir une revanche, et qu'elle chassera pour jamais. Celui qui en a fait présent aux rois bretons, le génie bienfaisant de leur race, Marzin la brandit lui-même d'une main invisible *,
La délivrance de ses compatriotes ainsi annoncée et son œuvre achevée, il quitta la terre aussi mystérieusement qu'il y était descendu.
Les moines irlandais prétendent qu'un jour, planant dans l'air sur deux ailes, comme un aigle, il tomba et mourut comme un simple mortel '; mais c'est une pieuse calomnie, et, selon les bardes gallois , cette chute n'a jamais eu lieu. Au dénoûment de son histoire, ils nous le montrent voguant majestueusement dans un navire de cristal, à la recherche de ces îles fortunées qu'un saint navigateur irlandais, le bienheureux Brendan, attiré au parfum des fruits et des fleurs du rivage, devait pareillement visiler; et disparaissant, aux accords de neuf harpes bar-
* « Cette main, observe M. Eraest Renan avec sa finesse habituellc, c'est Tespérancc des races celtiques. » (Essais de morale et de critique, p. 387.)
* Ësublimi corruit, confractusqueinteriit. (BoUand. t. Il, Mart , p. 559.)
i6 MERLIN, PERSONNAGE MYTHOLOGIQUE.
diqueSf entre les flots et les nuagesi dans un abime de lumière, à rhorizon lointain des iners\
Telle est la physionomie de Merlin dans les tra- <litions mythologiques des Gelto-Bretons.
^ Cambrian register, t. III, p. 206, et ]e ms. des Triades de Heng^^, n* 20. Cf. le Myvyr. Arch,, t. Il, p.59.
Rien n'était plus ordinaire dans l'antiquité que de donner des noms de dieux à des hommes qu'on supposait ressembler par quelque côté à ces dieux; et nous savons qu'un poëte latin, ami d'Ovide, appelé Domitius, avait précisément reçu le nom de la petite divinité dont il a été question plus haut : soit qu'on le crût de la race des enchanteurs de serpents, soit qu'on voulût le flatter en l'identifiant avec le vieux type mytliologique, on le surnommait Marsus^
Au cinquième siècle de notre ère naissait dans
* De Ponto, Mb, IV, elegia xvi.
l'île des Bretons un enfant qui devait être, comme Domitius, un poète célèbre, et voir joindre à son nom d'Àmbroise le surnom de Marzin ou Merlin. On s'accôrde à penser qu'il reçut le jour au pays des anciens Silures, sur la côle méridionale de la Cambrie, dans une vallée aujourd'hui appelée Basalig \ Son père descendait de quelqu'un de ces magistrats romains qui gouvernaient l'île sous l'empire expirant. Sa mère paraît avoir été vestale et avoir violé ses vœux*. Si, en Bretagne, pour un pareil crime, la coupable n'était pas enterrée vivante, avec un pain, une cruche d'eau et une lampe, comme en Italie, elle était cependant mise à mort d'une manière non moins cruelle.
Conduite au sommet d'une montagne, on la précipitait dans l'abîme, et son séducteur avait la tête tranchée*. Que la vestale mît tout en œuvre
* Folo Mss, p. 468. Cf. Stevenson, Historia Britonum, notes, p. 5 J .
' Ex furtivâ venere cujusdam romani consulis cum virgine vestuli, ut in Breviario apud Gildam hahetur. (Anglica, Normannica, Hi}3ernicay Cambrica, a Yeteribus scripta. Ed. Camden., p. 871.) Les plus anciens poèmes gallois rappellent aussi Anvab y lleian, ou Fils de vestale. (Mss. de Hengwrt. Cf. le Myvyrian arch. of Wales, t. f, p. 78, et t. II, p. 260.)
* fbid.f cf. BoUandus, t. I, p. 816, et Stevenson, loco citato, note, p. 52.
pour sauver son honneur et sa vie, on le conçoit. La mère d'Âmbroise, usant de la même supercherie que la mère de Romulus, de Servius Tullius, du Breton Kentigern, de l'Irlandais Fursé, et de tant d'autres bâtards fameux, attribua sa position à une puissance supérieure, à un de ces sylphes vénérés du peuple, que ses juges ne pouvaient renier sans passer pour athées, et elle évita le châtiment. Elle le fit éviter aussi à son complice, qui était sans doute, comme le dit spirituellement Gabriel Naudé, un génie fin, subtil et adroit, bien fait de corps et d'humeur agréable.
En admettant que telle fut la tache originelle d'Ambroise, il l'effaça; et d'ailleurs, qu'importe? un vieux et naïf légendaire remarque avec raison que lorsque la moisson est belle, il est oiseux de rechercher par quelles mains, quand ou comment le grain a été confié au sillon \
Il importe davantage de connaître le siècle où Ambroise vécut.
A l'époque de sa naissance, qu'on peut placer de Tan 470 à l'an 480, avait lieu dans l'île des
* Qais aut quo modo sator terrain araTorit seu severit, quum terra fructum optimum protulerit, absurdum sane diulius indagare arbitramur. (Bollandus, t. I, p. 816.)
Bretons T invasion des barbares. Tandis que le roi suprême du pays, le Guortigertij comme on rappelait, trahissait son peuple, d*après l'avis d'aveu* gles conseillers, en faisant avec les étrangers une alliance qui ne devait pas les empêcher de ravager nie et de le massacrer lui-même \ un homme se trouva pour arrêter les envahisseurs. C'était, dit Gildas (et on peut l'en croire, car il n'est pas^ prodigue d'éloges envers les rois bretons), c était un prince doux, modeste, courageux, sincère, dévoué à son pays, peut-être Romain d'origine^ mais assurément d'origine royale, qui seul avait survécu au massacre de toute sa famille. Les Bretons indigènes le nommaient dans leur langue Ëmbreiz Gulétik, ceux qui parlaient latin, Ambrosius Aurelianus^. Appelant de toutes parts^ autour de sa personne les débris fugitifs de la nation bretonne, il se mit à leur tête, attaqua le& envahisseurs et les répoussa. Douze ans il lescom-
* Omnes consiliarii, una cum superbo tyranno Gurthrigerno, Britannorum duce, caecantur. (Historia Gildx de Excidio BritannisRy éd. Stevenson, p. 30.)
* Duce Âmbrosio Aureliano, viro modesto, qui solus fuit comis, delis, fortis Teraïquey forte romansB gentis, qui imtse tempestatis
coUisione, occisis in ea parentibus, purpura nimirum indutis, superfuerat. (Gildas, p. 53.)
battit avec une ardeur soutenue et des alternatives de succès et de revers jusqu'à la prise d'une ville considérable située à Tembouchure de laSaverne, où les Saxons, ayant subi le plus grand échec qu'ils eussent encore essuyé, abandonnèrent aux indigènes toute la côte occidentale de Yî\e\ Ainsi leur échappèrent les pays actuels de Sommerset, de Devon, de Cornouailles et de Galles, qui, avec les hautes terres du Gumberland, les bords de la Clyde et les vallées d'Annan, formèrent pendant quarante ans les deux divisions insulaires d'une nouvelle patrie celtique. Les émigrés qui avaient fui sur le continent devant les envahisseurs for** maient la troisième en Àrmorique.
Ce succès, regardé comme miraculeux par ceux qui en furent les témoins, ce rétablissement inespéré de tous les Bretons dans leurs droits*, ne fut pas l'ouvrage du seul Âmbroise Âurélien*
* Vires capescunt, victores proTocantcs ad praelium, quibus ▼ictoria, deo annucnte, ex Toto cessitEtexeotemporenuiic ci?es nuDC hostes vincebant ; usque ad annum obsessionis Badonici montis... novissimaque ferme de furciferis non minimœ stragis (p. 54).
' flsesit... tam desperati insul» excidii, insperatique mentlo auxilii memoris eortim qui utriusque miraculi testes extitere (p.34j
32 MERLIK, PERSONNAGE HÉEL.
Il eat des auxiliaires dont les hommes d*État et les philosophes font assez peu de cas, mais chez lesquels les peuples, mieux inspirés, out souvent trouvé, avec un refuge dans le malheur, une arme non moins utile pour eux que redoutable à leurs ennemis.
J'ai étudié ailleurs de près l'institution des auxiliaires dont je parle ' ; j'ai dit ce qu'ils étaient durant le sixième siècle, et particulièrement dans la seconde moitié de cette époque.
Je les ai montrés excitant le courage de leurs compatriotes, les célébrant vainqueurs, les consolant vaincus, en même temps qu'ils inquiétaient la politique des conquérants germains. J'ai fait l'histoire de trois d'entre eux, Taliésin, Aneurin et Lywarch le Vieux; il me reste à rechercher les traces à demi effacées du plus ancien, du plus mystérieux, du plus populaire, de celui qui devait un jour passer, comme Virgile^ pour un enchanteur.
Àmbroise commença par être attaché en qualité de barde au chef Ambroise Auréllen dont il prit le nom*. Il remplit d'abord près de lui
* Les Bardes bretons, Discours préliminaire. (Didier, 1860 )
* Myvyrian arch. of Wales, t. I, p. 78.
MERLIN, PEUSONNAGL RÉEL. 55
le service féodal que faisaient les poètes auprès des chefs de clans celtiques ; mais avec l'âge (car la légende seule nous racontera les merveilles de son enfance), il se rapprocha des anciens bardes ou druides bretons. On peut même dire que si quelqu'un a représenté dans Tile de Bretagne, aux temps chrétiens, les vates des anciens jours, si quelqu'un a joui de leurs privilèges, connu leurs secrets, conservé leurs traditions, mené leur existence mystérieuse, si quelqu'un peut donner une idée de ces exaltés à la fois ponlifes, physiologistes, philosophes, prophètes, savants, devins, astrologues, magiciens, poètes et musiciens nationaux, c'est incontestablement le barde d'Ambroise Aurélicn.
Dans le cas où il aurait reçu le baptême, comme l'affirment les Annales galloises ^ il aurait conservé la plupart des superstitions des membres de son ordre. Ainsi, il y a tout lieu de penser qu'il vénéra les bois*, les fontaines, les pierres, et plus ou moins les esprits de l'air, de l'eau, du feu et delà terre; qu'il interrogea les astres, qu'il prédit l'avenir en employant les mêmes moyens que
' Myvyr. arch.fi. H, p. 75. Cf. Giraud le G:»llois, Itiner. CambriXf éd. Cainden, p. 889.
ses devanciers, et qu'il se livra à la plupart de» pratiques magiques de son temps, défendues par les conciles et punies par rÉgIise\
Les prêtres chrétiens auraient donc pu dire delui ce qu'ils disaient d'un autre de ses contemporains : a Quoiqu'il ait été lavé dans la fontaine sacrée, il n'a absolument rien de chrétien que le
nom*. »
Une singulière disposition mentale, une affeclion nerveuse d'un genre particulier qui lui était commune avec d'autres individus de sa race et de son ordre, et dont les exemples ne sont pas rares dans l'histoire des bardes, se joignit aux moyens d'action qu'il devait traditionnellement à la science mystérieuse des anciens druides. Elle acheva d'assurer son empire sur les esprits et dut contribuer à sa renommée de prophète et d'enchanteur. Il était sujet à cet état extraordinaire
* Voyez, sur les superstitions bretonnes des siÂième et septième* siècles, le pénitentiaire de Théodore, archevêque de Cantorbérj,. réédité par M. Thorpe, Ancient laws of Englandf p. 277 et seq. Cf. le Spicelegium d'Achery.
' Lascivis animum studiis pascebat inertem ; Gumque foret sacri dilutus fonte liquoris, Nudo se tantuui gaudebat noinine dici Ghristicolam; lutaeum sapiebat estera seclum (Rolland, tome VU, p. 227.)
d'extase et < catalepsie où les perceptions acquièrent un développement prodigieux, que les Bretons d'Ârmorique qualifient de Mal sacré^; les Gallois, de Mal béni^ ; les montagnards écossais, de Seconde Vue*, attribuant tous à ceux qui y tombent le don de révélation et même d'inspiration divine*.
Au douzième siècle, d'après un écrivain ecclésiastique très -sérieux de cette époque, les Gallois les écoutaient encore comme des oracles» Quand Tesprit, s'emparait, dit-il, de la personne d'un barde, on voyait le poète frémir soudainement comme ravi hors do lui et tomber dans un profond sommeil. Ce sommeil lui donnait la faculté de prédire l'avenir. On pouvait alors Tin-
* Drouk'Sant (Legonidec, Dict. bret. franc., 2* édit., p. 291)^ cf. la maladie appelée UpàvooG; p:ir Uippocrale, et lues deifica^w les Romains. {De Morbosacro, éd. de Kuhn, p. 591, et Servius^ Ad JEneid, VIU. : 3.)
" Yclefyd bendigaid, (EngL and Welsh diction., by W. Richards p. 98.) , ' TAisHA'taraigh. (Higkland society's JHctionn.)
* Ceci est particulièrement {'emarquable dans le dialecte celtique armoricain de Vannes, où le mot drouk-sant signifie présage, divination, et a donné naissance au TerLe drouk-sanlein, présager, pronostiquer, prédire. (Voy. l'Armerie, Dict, franc, bret. du dialecte de Vannes ^ aux mots. Présage, Proj^ostiquë, Pronostiquer, Pressentimeiit, Pressentir.
terroger sur les destinées du pays et ses espérances. Après avoir invoqué le Dieu vivant, le Dieu de vérité, la sainte Trinité, afin que ses fautes ne l'empêchassent point de révéler l'avenir, il ne manquait jamais de répondre aux questions qu'on lui adressait. Ce n'était pas néanmoins sur-lechamp qu'il satisfaisait au désir des curieux, mais après beaucoup de détours et de circonlocutions, beaucoup de paroles vagues, oiseuses, décousues, ornées toutefois et toujours élégamment rhythmées. Pour qu'il sortît de cet état, il fallait qu'on le réveillât violemment; l'extase et les révélations finissaient avec le sommeil.
Les bardes sujets à ce genre d'exaltation portaient le nom de Awenyddyon^ c'est-à-dire conduits par l'esprit ^
Le chantre de Gododin le mérita *, et l'écrivain cité plus haut, à qui son caractère épiscopal donne une autorité irrécusable, nous assure
*■ Quasi mente ductos ; hi super aliquo consulti ambiguo statim frementes spiritu quasi extra se rapiuntur et tanquara acceptitii fiunt. De hac extasi tanquam e somno gravi ab aliis excitantur... soient autem eis haec dona (prophetiae) plerumque in somniis per ▼isionem infundi. (Giraldus cambrensis, édit. Camden, p. 892.)
* Aneurin guautryd Awenydd. (Mytn/r. arch., 1. 1, p. 51 . cf. Les Bardes bretons, p. liij ,
avoir connu un poète du Glamorgan renommé par des hallucinations semblables \
Le visionnaire de son temps prétendait avoir des rapports avec les esprits, et leur devoir sa science prophétique; il les voyait, disait-il, les connaissait, les appelait, conversait avec eux, et, par leur intermédiaire, prédisait les choses futures. Grâce à eux, il découvrait à Tinslant toute espèce de mensonge, et, quoique illettré, il distinguait très-bien un livre de fables d'un livre véridique *.
Mais voici un trait qui assimile complètement les esprits familiers des bardes à ceux que vénéraient les anciens Bretons , et en particulier au sylphe, père du Merlin mythologique.
c( Dans le temps où le barde du Glamorgan rendait ses oracles, il y avait, continue l'évêque gallois, un esprit incube sur les marches du pays des Silures; il aimait une jeune fille du canton, hantait sa demeure, conversait avec les
* Futurorum simul et occultorum scientiam habens. (Loco citato p. 837.)
* Sempcr cum spiritibus magnam et mirandiim familiaritatem habens, eosdem yidendo, cognoscendo, colloquendo, propriisque Dominibus singulos nominando, ipsorum ininisterio plerumcjue futura praedicebat. (Ibid,)
habilanls du lieu, et leur révélait souvent l'avenir; or, le poète assurait le bien connaître, et il le désignait même par son nom ; c'était principalement, disait-il , au sujet des grandes guerres et des révolutions nationales que l'esprit avait coutume de s'entretenir avec lui, et il lui avait annoncé longtemps d'avance, comme chacun le savait, la prise d'un château du pays assiégé par les Normands \ » Est-il besoin d'ajouter que cet halluciné fut conduit de la vision à la folie furieuse et de la folie à la mort?
Par une circonstance remarquable qui ne peut être l'effet du hasard, il portait le nom que les Bretons-Écossais de son temps donnaient à Merlin^ il s'appelait Mêler. Sans doute il croyait être ou Ton supposait qu'il était un autre Merlin ; le barde Taliésin, on se le rappelle, avaitla même prétention, et je retrouve jusque de nos jours, en Bretagne, la trace de la vieille croyance celtique :
' Fuit eodem tempore in Ventac inferioris finibus daemon incubus qui puellam quamdam adamando locumque ubi manebat frequentando, cum hominibus ioquebatur et tam occulta quam futura pluries indicabat. Melerius se hune bene nosse dicebat et nomen ejus proponebat. Dicebat et contra gucrram, patriae que turbationem inagnam spiritus immundos cum hominibus conversari solere proditîonem castelli de Osca longe ante prœdixit. (Ibid.)
quand un homme, à la suite d'une violente se- <^usse morale, causée par une douleur ou une joie au-dessus des forces humaines, tombe dans «ine sorte d'ivresse, de délire, d'exaltation, d'enthousiasme qui se traduit en vers improvisés, on •désigne celte mnnie poétique par le mol Drouk-- Varzin^ le c< Mal de Merlin, » comme si l'esprit 4x1 devin des anciens jours possédait le malade ^.
Le même phénomène naturel a fait croire aux •Grecs qu'un serpent inspirait la prêtresse de Delphes, Gybèle les Galles, Dionysos lesBacchants, et «lie a fait dire, dans VHippolyte d'Euripide, au chœur s'adressant à Phèdre : ce Jeune vierge, une divinité s'est emparée de toi; c'est Pan ou Hécate, ou les saints Gorybantes '. »
Je ne veux pas descendre jusqu'aux médium <X)ntemporains.
Quoi qu'il en soit, les sceptiques, car il y en
' Deux cas de cette singulière affection se sont présentés, il y a peu d'années, dans le département du Morbihan et dans le Finistère; les malades, dont Tun était un meunier sans aucune instruction, Tautre une jeune paysanne hystérique, donnèrent spontanément des preuves d'un véritable talent poétique. Je dois ce renseignement àTobligeance de M. le docteur Beaugendre, et à celle 4le M. Tabbé Stanguénet, curé de Moelan.
* Voyez la curieuse Histoire des religions de la Grèce antique, par M. A. Maury, t. II, p. 527 et 202, et 1. 111, p. 80.
40 MERLIN, PERSONNAGE KÈEL.
avait déjà au douzième siècle, qui parlaient d'impostures, bonnes pour le temps où le monde était au berceau, et déclamient leur siècle hors de page et déniaisé; les sceptiques, dis-je, combattaient vivement les visionnaires bretons. Après avoir attesté les phénomènes somnambuliques rapportés plus haut, et reconnu qu'ils s'étaient réellement manifestés chez Merlin, quand il rendait ses oracles patriotiques ^ l'évêque Giraud de Barry fait ses réserves, et comme, bien entendu, on ne lit pas grand'chose touchant la dévotion et encore moins la sainteté du barde Merlin, il conclut qu'il a eu pour inspirateur, non l'Elsprit-Saint, mais quelque Pythonisse bretonne '.
Gildas, contemporain de Merlin, traite encore plus durement les voyants de sa race ; aux yeux du barde converti, ce sont de faux prophètes et de vrais jongleurs. Entre autres sorties anti-bardiques, le moine en a même une ou, sans nommer Merlin (il croirait lui faire trop d'honneur),
1 Sic et olim, staiite adhuc Britonum regno, gentîs excidium Merlinus... fertur vaticinando déclarasse. (Giraldus Gambrensis, éd. Gamdeni, p. 892.)
• Eum potius pythonico spiritu locutum esscpleriqueconjectant. Ibid.)
il lance toutes les foudres de son éloquence contre le prophète des Bretons, contre celui qui, à son éternel honneur, défendit sa patrie et son roi aussi passionnément qu'il attaqua le traître couronné et les étrangers, ses alliés. Voici cette boutade; chaque mot mérite d'être pesé: ce Qu'ils répondent pour nous aux interrogations lies princes superbes et opiniâtres de notre siècle, les bardes sacrés, qui étaient comme la bouche de Dieu, comme l'organe du Saint- Esprit; qu'ils répondent eux-mêmes afin qu'on ne nous accuse pas aussi de fabriquer, à la manière de certains bavards impudents, des prophéties menaçantes de notre propre invention. Tout d'abord écoutons Samuel, un vrai soutien envoyé de Dieu à son roi légitime, celui-là ; un homme consacré au Seigneur dès avant sa naissance, un prophète qui disait la vérité au peuple, un voyant facilement reconnaissable à des signes incontestablement miraculeux, un inspiré par la bouche duquel l'Esprit-Saint tonnait aux oreilles des puissants du monde, et qui, en présence des Hébreux, ne craignit pas d'accuser Saûl, leur premier roi, disant: « Tu t'es conduit comme un fou; ton pouvoir va disparaître pour
jamais de dessus Israël, ton règne va passer ^» L'aliusion saute aux yeux; sous le masque de Samuel et de Saûl se cachent manifestement Merlin le prophète national, et le tyran maudit, l'usurpateur Guortigern. Il Ta bien saisie, ce vieil historien Anglo-Saxon ennemi des Bretons, qui, s'inspirant de la sortie de Gildas, accuse un de leurs écrivains d'attribuer à Merlin la même connaissance des choses futures qu'aurait un saint Père, de le comparer à Isaïe, et qui s'écrie : a En quoi effectivement la prescience qu'il prête à son Merlin des événements à venir diffère-t-elle de celle que nous reconnaissons à notre Isaïe? Est-ce parce qu il n'a pas l'audace de les commencer par les mots : Voici ce que dit le Seigneur ; rougissant d'y mettre : Voici ce que dit le Diable j formule
^ Respondeant itaque pro nobis sancti yates, ut àntea, qui os quodain modo Dei, organumque Spiritus sancti extitere... contumacibus superbisque hujus setatis principibus, ne dicant nos propria adinventione et loquaci tantum temeritate taies minas eis, tantosque terrores incutere... En primus occurrit nobis Samuel jussu Dei legitirai regni stabilitor ; Deo ante quam nasceretur dedicatus... omni populo Israël veridicus propbeta; Signis indubitantcr admirandis nôtatus, ex cujus ore Spiritus sanctus cunctis popuU potestatibus intonuit... (Epistola GUdXf éd. Stevenson, p. 48.)
qui, seule, convient bien à un barde, fils d'un démon incube *. »
Mais, ô étrange contradiction ! le prêtre breton qui croyait aux prédictions, je ne dis pas de Samuel (il avait raison), mais de là sorcière d'Endor, des sibylles et même des scaldes saxons contre les indigènes ', Gildas, dénonçait, comme sans fondement, les aspirations d'un ami de son pays vers un meilleur avenir national, objet de vœux si légitimes !
La contradiction paraîtra plus extraordinaire encore quand on réfléchira que Gildas s'attaquait au barde d'Ambroise Âurélien, ce chef (jui était la patrie personnifiée, le seul de tous les rois de l'île qu'il dit trouvé digne de ses éloges; le seul qu'il n'ait pas écrasé sous le poids de ses anathèmes.
* Gui (Merlîno) fanqûam Patrissanti excellentissimam atque latis- -simam tribuit prxsciëntiam Aiturorum... Parem nos^tro Esaise firitonum prophetam Merlinum... Quid enim minus in praescientia duntaxat futuroruin tribuit suo Merlino, quam nos nostro Esaiae, nisi quod ejus Taticiniis non audet inserere : Hsec dicit DominuSf «t erubuit inserere : HsBC dicit Diabolus, quîppe hoc debuit congruere vati ^ incubi daemonis filio. (Guillelmus Neubrigensis , Historia rerum anglicarum, éd. Hearne, 1. 1, p. 7, 12 et 15.)
* Secimdo omine auguriisque vaticinabatur certo prsesagio quod tercentum annis terram, cui proras librabat, insideret. (Gildas. éà. Stevenson, p. 50.)
4i MERLIN. PERSONNAGE RÉEL.
Aussi Merlin renvoya-l-il aux moines leurs invectives avec usure. Nous en retrouvons le sentiment, sinon Texpression, dans les sorties anlicléricales qu'on a mises sous son nom. Il traite les moines d'imposteurs, de libertins et de méchants. Il leur prête toute espèce de vices » jusqu'à la gloutonnerie. On dirait qu'il traduit les injures du païen Libanius, qui comparait leur voracité à celle des éléphants, comparaison peu flatteuse pour ces animaux, remarque malignement Gibbon.
Le barde passa-t-ii des paroles aux faits? Il y a lieu de le croire. Son animosité se serait traduite par des actes qui ne sont pas rares dans l'histoire des monastères bretons, trop souvent en butte aux attaques des chefs indigènes. On parle de troupeaux enlevés aux moines, d'une église incendiée, et même d'un recueil des Évangiles déchiré feuille à feuille et jeté à l'eau par Merlin \ Peutêtre est-ce à cette occasion que Gildas observe que les guerres avec les étrangers ont cessé en Bretagne, mais non les discordes civiles*. Peutêtre est-ce pour la même raison que le sage Ka-'
* Myvyr. arch,, t. I, p. 132.
* Gessantibus licet externis bellis sed non civilibus (p. 34).
dok s'écrie : c< Je hais les querelles et les disputes entre compatriotes \ »
Quoi qu'il en soit, elles devaient être fatales au barde après Tavoir été aux moines.
 la mort d^Ambroise Aurélien, Merlin s'était probablement attaché au successeur de ce prince, qui parait avoir été le fameux Arthur.
Il avait continué d'occuper à sa cour le même rang qu'à la lête de son armée, et d'y exercer les mêmes fonctions qu'auprès de l'autre roi breton, je veux dire le rang de chef de clan, les fonctions de barde royal, et par suite celles de conseiller qui y étaient inhérentes. Si Ton en croit des vers qu'on lui attribue, il aurait assisté à une célèbre bataille d'Arthur contre les Saxons, dans une forêt de la Calédonie *, le bouclier sur l'épaule, l'épée sur la cuisse, et la harpe à la main. Il aurait même, avant la bataille, dormi son sommeil magnétique, c'est-à-dire prédit la victoire \
' La Légende celtique, pièces justificatives, textes gallois, d"" 3, p. 309.
* Bellum in silva Galidonis, id est Cad coit Kelidon. (Nonnius, éd. Stevenson, p. 48.)
' Am yskwyt ar fy yskwyd, ani kled ar fyn clun, Ac yg coet keliton i kyscais-i fy hun.
(Livre noir de Caermarthen, fol. 26, verso, cf. LeMyvyr, arch., t. I, p. 150.)
46 HERLIN, PERSONNAGE RÉEL.
Or, une fois vainqueur des étrangers et délivré de leurs excursions, Arthur s'était vu forcé de combattre les Bretons du Nord, qui s^étaient révoltés contre son autorité suprême, et qui renouvelaient les ravages des Pietés et des Scots dans le Midi ^
Cette guerre fratricide, où le Nord n'avait pas pour lui l'avantage du droit, et que Gildas, tout en la déplorant, fit cependant pour son propre compte, la plume à la main^ semble avoir eu trois actes principaux. Dans le premier fut tué le frère de Gildas lui-même, Hueil, chef puissant des frontières de l'Ecosse, dont les Bretons septentrionaux voulaient faire le roi de toute la Bretagne, au détriment d'Arthur *.
Dans le second, Arthur eut affaire à son neveu Médrod, qui ne lui disputait pas seulement sa couronne, comme l'autre agresseur, mais encore la reine sa femme ; il périt, et il est assez pro*
^ Resistebant régi, nolentes patidominium, sed crebro fugabant et expellabaint. (Vita GUdx, éd. Stevenson, p. 34.)
* Hueil... a Scotia veuiebat saepissime, incendia ponebat, prsedas ducebat coin Victoria ac laude. Rex universalis Bntanniap... persécutas est victoriosissimuin juveneni et optimum, ut aiebant, et sperabant indigenœ futurum r^em... et interfecit juvenem praedatorem. (Ibid.)
bable que le mystère dont on entoura très-politiquement sa mort, événement suivi d'une grande mortalité, disent d'un ton lugubre les Annales galloises, fut Touvrage des bardes de sa cour^ peut-être même de Merlin ^
A la fin de sa vie, de Tan 560 à Tan 574 environ, lorsque ses cheveux étaient devenus « blancs comme la gelée de T hiver ', » selon sa propre expression , Merlin fut personnellement la victime des discordes de ses compatriotes, et termina le troisième acte de la déplorable tragédie qui se jouait depuis si longtemps.
Une grande bataille livrée non loin du golfe de Solway, dans la plaine d'Ârderidd, où Ton vit s'avancer d'un côté les chefs bretons méridionaux, de l'autre ceux des frontières de l'Ecosse, le priva momentanément d'un trésor plus précieux que la vie pour un sage, je veux dire sa raison, déjà bien affaiblie par les défaillances cataleptiques dont il a été question plus haut. Voyant couler le sang de ses compatriotes sous la main les uns des autres.
* Anno 542 y Gueith Camblan in quo Arthur et Medraut corrucrunt et mortalitas in Britannîa et in Hybemia. (Annales Cam^ brenses, éd. Pétrie, Monumenla historica britannica, p. 830.)
* Myvyr. arch., t. I, p. 139.
se trouvant mêlé comme barde et comme guerrier à cette scène de carnage, le remords le saisit; il se crut assiégé de fantômes furieux, et brisa son épée *. La société des bêles sauvages lui sembla désormais préférable à celle des hommes de sa nation, qui en avaient la férocité; il s'enfuit dans les bois pour y vivre avec elles. Un sentiment du même genre, dans une circonstance identique, avait poussé un autre chef du temps vers la solitude, puis vers l'exil, en Armorique ; les sages du siècle l'avaient traité de fou comme iMerlin : « Agité par les furies il a quitté le monde et les dieux, disait-on de lui, en lui appliquant les injures du poëte Rulilius; il est allé, crédule et honteux, s'exiler dans une caverne. rage!
folie d'un cerveau pervers * ! »
Si c'était une folie, ce n'était pas celle des âmes vulgaires. Déjà les divisions nationales
* Anno 573 bellura Armterid [uar, Arderid) inter filios Elifer et Guendolcu filium Keidiau in quo bello... Merlinus insanus clTectus est. (Annales Cambreuses, loco citato.) Cf. Myvyr. arch.f t. ï, p. 150.
* Irapulsus furiis hommes divosque reliquit.
Et turpem latebram crcdulus exul agit.
Qusennm pervcrsi rahies tam stulla cerebri !
(Iliner. Antt)n!ni, v. 520, Cf. Vifasancti Gunllueim; Cartuar. Kemperlegiense.)
HËiaiN, PERSONNAGE REEL. (9
avaient rendu la lerre étrangère moins dure à Gildas que le pays nalal, et lui avaient Tait chor^ cher un refuge sur le continent,où il trouva dans Tétude un noble allégement à ses peines.
L'opinion commune fait à la poésie la même part glorieuse et touchante en ce qui regarde Merlin. On affirme qu'après le coup qui le frappa, ce fut sa harpe qui le consola, et les Bretons de l'un et de l'autre côté de la Manche se sont transmis de siècle en siècle jusqu'à nos jours, en le rajeu* nissanty le vivifiant, le transformant, au gré des circonstances et des intérêts nalionaux, un poème dont le thème original doit remonter à Tépoque de la folie du barde, et fut sans doule composé dans les intervalles de sa maladie ^
Ce thème est le sujet presque unique des plus anciens chants gaëls, cambriens et armoricains. L'Ossian aulhenlique, le barde- roi Lywarch le
* Il a pour lilr;; Afallemu, c'est-k-dirc les Pommiers, La copie a moins nllércc, innis qui Test encore l)e;iucor.p trop, date du douzième siècle. Elle se trouve dans le Livre noir de Cacrmarthen, et n'a que dix strophes. Celle qur a été imprimée dans le Myvyrian archaiology ofWales (t. T, p. 150), d'après des manuscrits plus récents, en contient vin^t-deux. C'est avec beaucoup de Fjison que Févèque Giraud de Barry disait de ce poëme, dos Tannée 1180 : Bardorum ars invida naturam adultcrans miilta d-e suis adjecit. (Usserius, p. 117.)
50 VERLIN, PERSONNAGE RÉEL.
Vieux, le sauvage Gwenchlan dans le peude vers^ que Ton possède de lui, n'en ont guère d^autres ^ ils se souviennent et ils regrettent ; ils mettent au vif les plaies de leur cœur; ils se reprochent lesang indigène versé à l'instigation de leur muse; ils pleurent; ils pleurent solitaires, heureux de pouvoir pleurer, plus heureux s'ils espèrent encore.
Os>ian regrette les héros de son clan et de ses jeunes années morts dans les combats; Lywarch, ses vingt-quatre (ils tombés du haut de leurs che* vaux de bataille, comme des tours, avec la liberté bretonne; Gwenchlan, ses yeux arrachés par Tetra nger vainqueur; Merlin, ses arbres aux pommes^ iTor où se cueille le fruit de prophélie. Tous les i|uatre maudissent leur vieillesse, et tournent leurs yeux en gémissant vers les jours heureux «rautrefois. Le dernier n'habite pas, comme Ossian, les ruines d'un palais, ni même une chaumière comme le barde gallois ou le poëte armo* ricain : il a pour toit un arbre, pour nourriture, des baies sauvages, pour breuvage, l'eau d'une fontaine. Un sentiment plus vif de la nature et <le la vie dts bois le distingue; je ne sais quel 4irome de verveine, de trèfle, de jlenrs lVot et de
MERLIN, PEASONNAGE RÉEL. 51
gui de chêne s'exhalent des lieux qu'il habite. Un air de mystère accompagne toutes ses démarches; son langage môme qui conserve, dit-i]^ c( trois mois de la langue primitive \ » semble ne devoir pas être pris dans le sens naturel et littéral. Si la masse des Cambrions du moyen âge Tont interprété littéralement, s'ils ont cru qu'en effet, il a voulu déplorer la perte de riches vergers plantés de pommiers qu'il aurait possédés dans les belles vallées du Midi et que l'épée aurait moissonnés , leur erreur a été celle des Grecs quand ils ont matérialisé les mythes antiques de rOrient. Le souvenir des ravages ordinaires de la guerre, où l'ennemi s'attaque aux arbres fruitiers comme à tout' le reste, est leur excuse. Ils se rappelaient des vers pareils à ceux qu'on chante en Bretagne sur les brigandages d'une époque sinistre : « Ils ont coupé les arbres de nos vergers; il n'y aura plus ni pommes, ni cidre de longtemps *. » Mais sans nul doute les esprits éclairés pénétraient le symbole et voyaient dans les fruils d'or enlevés à Merlin une image de ses espérances trompées. J'en juge par le proverbe
* Tri geir oV hen iaitli kyssefin (Mijvyr. arcli., 1. 1, p. 149). ^ BarzaTi-Breiz, t. II, p. 252.
breton qui dit : a Quand on est jeune, on s'imagine que l*or tombe du haut des arbres*. » Le lecteur en jugera lui-même tout à Theure en entendant Merlin assurer que dès qu'il chantait les arbres secouaient des fruits d'or. Son prototype mythologique avait, on s'en souvient, un royaume rempli de fruits pareils; il s'embarqua, sa mission terrestre finie, pour se rendre dans ce royaume merveilleux, et Ton n'a pas oublié le jardin que possédait en Hespérie la magicienne, mère de Marsus, l'enchanteur de serpents, ce jardin qui fait penser si naturellement aux fameuses pommes d'or des trois nymphes hespérides, gardées par un dragon.
Quant aux bosquets que chante le barde, ils étaient confiés à la garde non pas d'un dragon, (nous les retrouverons dans la légende), mais d'une jeune GUe appelée Splendeur^ qui porte des cheveux bouclés sur les épaules, et qui, lorsqu'elle sourit, découvre une rangée de perles toul à fait dignes de son nom. Splendeur éiaii aussi le nom de l'ainée des Hespérides, et sa forme dans la lan-
*■ Ann dud iaouank a gav gant he
' A gouez ann aour diouc^h beg ar gwe.
(Cf. Ba7^7:r-Breiz, t. II, p. 282.)
gue grecque *, s'éloigne peu de la forme celtique'. Hélas! pourquoi la cliarmnnte gardienne des bosquets du barde n'en a-t-elle pas interdit l'entrée aux barbaies qui devaient dérober et gâter les fruits de prophétie ? Poussés par la gourmandise ou par l'espoir de connaître l'avenir, guerriers, moines, jeunes garçons, jeunes filles, et jusqu'aux enfants {cet âge est sans pitiél) tous les envahissent. L'herbe est foulée aux pieds et ne pousse plus autour des arbres. Les animaux sauvages creusent leur tanière entre les racines ; ils ne se couronnent plus en avril de ces belles et larges feuilles vertes qui charmaient les yeux. Ils n'étalent plus en mai ce gros bouquet rose et blanc qu'on prendrait pour le bouquet de noces du printemps et du soleil; en automne, ils ne s'émaillent plus de fruits brillants comme les étoiles d'or. Voici l'hiver; bientôt arrivera le bûcheron armé de sa cognée. 11 montera sur l'arbre, il en fera tomber une à une les branches; ensuite il coupera le tronc pour le jeter au feu.
* Y gloyuedd, (Ms. de Lewis Moris.) On sait que le dd gallois a le son d'un % aspiré.!(Voy. Richard, Dict, english-wehh^ aux mots BrilUant et Brilliancy^ et Owen, au mot Gloewaiddp qu'il tra» duit exactement : « Of a bright, clear or transparent nature. »
54 MERLIN, PERSONNAGE I5ÉEL.
El désormais, la racine qui donnait à Tarbre sa sève et au barde sa nourriture prophétique ne produira plus la vie, la joie et l'espérance. A celle idée, Merlin est saisi d'une grande crainte et il se désole; mais, ô pommier d'or! que peut-il contre votre malheureuse destinée? S'il a autrefois dormi son sommeil enchanté dans les forêts de la Calédonie, s'il a enflammé le courage d'Arthur €t de son armée en leur prédisant la victoire, si même naguère, à la bataille d'Arderidd, il portait le collier d'or du haut commandement; maintenant il est égaré d'esprit. Il est sauvage et s'en va errant loin de ses bosquets embaumés. IJ n'est plus honoré des hommes. En le voyant vieux, cassé, la tête chauve, à demi nu, mourant de faim, grelottant de froid, jusqu'aux genoux dans la neige, et de la neige sur la tête, le verglas pendant à son manteau usé qui montre pluttôt qu'il ne voile sa misère et sa nudité, les vierges blanches comme le cygne, les belles vierges qui jadis l'aimaient, l'honoraient, se plaisaient à entendre le son de sa voix et de sa harpe, à venir le 'Consulter, à se réjouir de ses heureux présages, s'enfuient saisies d'horreur. Les villageois qui le rencontrent ont peur de lui, eux-mêmes, et se hâ-
lïEULlN, PERSONNAGE RÉEL. 55
tent de montersur les arbres environnants, comme à l'aspect d'un animal dangereux. Et alors, il dit tristement : « Mes yeux étaient plus habitués à l'aspect des harnais couverts d'or et des lances brandies par des rois, qu'à l'apparition sur les arbres <l'alentour de ces formes noires comme des corbeaux. pommier doux! pommier sacré! ne vient-il pas une heure où le cygne s'envole, en laissant flotter quelques plumes sur les eaux du lac? Mon visage s'est flétri à force de pleurer; ne suis-je pas abandonné de mes meilleurs amis? Qui me reconnaîtrait errant parmi les fantômes ? Mais Dieu m'accueillera bienlôl; le Devin par excellence me délivrera de mes maux; il me donnera pour «confident à son fils ^ »
Ainsi, quand il a tout perdu , quand ceux qui l'aimaient l'oublient, Dieu lui reste, et avec lui l'espoir d'être dédommagé dans un monde meilleur des injustices d'ici-bas ; l'espoir de la plus grande récompense qu'un prophète puisse envier, l'amitié, la faveur, l'intimité même du Fils «de Dieu, ce Devin des devins.
^ Pan fo Duw dewin ym difTryt i rhng Irin
Uyd na bwyf gyfrin ag eissifleit.
(Myvyr, arch,, t. î, p. 151.)
56 3IIEîai>', l'ERSO>NAGE liÉEL.
Telle aurait été l'attente philosophique du borde, d'après le plus accrédité de ses poèmes, et I)robablement sa dernière prophétie, à moins qu on ne veuille lui en prêter encore, surTautorité d'un très-ancien poêle, une autre purement nationale que nous retrouvons dans les œuvres authentiques d'un de ses contemporains.
Appelant de ses vœux, après une défaite san-' glante, un vengeur pour sa patrie, Lywarch avait annoncé aux Bretons la résurrection d'un héros des anciens jours : «J'entends, avait-il dit, son arméi; qui s'avance comme un tonnerre. » Ce vengeur, ce Messie, ce Sauveur, n'est ni TArihur, ni le Ronan, ni le Kadwalader de la tradition postérieure, c'est le fabuleux Léménik, «Lémonik l'indomptable, le guerrier porte-flammes qui s'élance de sa couche funèbre, tout armé, dans la mêlée furieuse, en vainqueur ^ »
La prédiction qu'on attribue à Merlin est identiquement la même : « Mon inspiration prophétique l'annonce : la discorde régnera entre les différentes tribus bretonnes, jusqu'à la confédération que formera le chef des héros, Léménik,
* Les Bardes bretons, p. 414.
MERLIN, PERSONNAGE IXtEl. 57
revenu au monde. Comme Taurore^ il se lèvera de sa relraile mystérieuse ; il ordonnera la bataille, il fera autour de lui une large mare de sang rouge ; il anéantira l'étranger ; ses armées s'étendront au loin ; il sera la joie des Bretons ^ » . Ce cri d'espérance, cet appel à un vengeur de la race bretonne retentit des rives de la Clyde aux rochers d'Ârmorique où, sous le nom de Léménik, le peuple voulut voir Arthur, le vainqueur de ses oppresseurs.
Mais les plaintes du malheureux Merlin, parvenues jusque sur le continent, semblent y avoir eu plus de retentissement que ses vœux philosophiques ou patriotiques : les poètes populaires armoricains les traduisirent ainsi aux fils des émigrés de l'ile de Bretagne :
c( Du temps que j'étais dans le monde, j'étais honoré de tous les hommes.
c< A mon entrée dans les palais, chacun poussait de^ cris de joie.
«Sitôt que ma harpe chantait, des arbres tombaient des fruits d'or.
• Ibidem, cf. Myvyrian arch., 1. 1, p. 71.
« Tous les rois du pays m'aimaient, j'étais craint ■des rois étrangers.
«Le pauvre peuple dans le malheur disait:
« Chante, Merlin, chante toujours. » ''
« Ils me disaient, les Bretons : « Chante, Mer- « lin, ce qui doit arriver, o
« Maintensint, je vis dans les bois; personne ne m*honore plus maintenant.
c< Sangliers et loups, quand je passe, grincent <]es dents à ma vue.
c< J'ai perdu ma harpe ; les arbres aux fruits d'or ont été abattus.
« Les rois des Bretons sont tous morts; les rois étrangers oppriment le pays.
a Les Bretons ne me disent plus : c< Chante, « Merlin, les choses à venir. »
c( On m'appelle Merlin le Fou; tout le monde me chasse à coup de pierres *. »
Tout affaibli qu'il est, cet écho de l'élégie du barde en conserve l'accent, et il nous a déjà donné h clef de l'allégorie qu'elle présente.
La physionomie de iMerlin fugitif a aussi gardé
' Voir, pour le texte, les Pièges jusuficatives, n' 111.
son relief dans la tradition d'Ârmorique ; elle Ta vue et ne l'oubliera jamais:
a barde Merlin, d'où viens-tu, avec tes babils en lambeaux? Où vas- tu de ce pas, sans iîhaussure et la lêtenueî Où vas-lu ainsi, vieux Merlin, appuyé sur ton bâton de boux^î»
Et elle ajouterait volontiers, en manière de consolation , avec un autre barde du sixième «iècle, non moins malbeureux que lui :
a dur bâton, soutiens-le bien ; bois fidèle •aux pas cbancelants, tu ne le porteras plus longtemps *! »
Au nombre de ses malheurs, Merlin, on s'en souvient, compte l'oubli de ses meilleurs amis. Le reprocbc qu'il leur adresse paraît un peu •exagéré, car on rapporte que celui d'entre eux qui s'bonorait d'avoir porté le même nom ', €t que Merlin nous montrera tout à l'heure en communion d'esprit prophétique avec lui, Taliésin, vint le visiter dans sa détresse, et lui chanta les chants les plus propres à calmer la douleur d'un barde patriote et prophète.
* BarLaj^Breiz, 1. 1, p. 114.
* Les Bardes bretons, poèmes de Lywarclr le Vieux, p. 132. ' Voyez plus haut, p. 21 .
00 NËULIN, PERSONNAGE RÉEL.
En le voyant venir, Merlin s'écrie :
« Âh ! dans quelle mer de douleur je suis !
Quelle mer de douleur monle jusqu'à moi, depuis que nos concitoyens ont combattu les uns contre les autres !
«C'était, en plein soleil, un assassinat réciproque ; c'était une trouée de boucliers fraternels ! ô douleur! »
Taliésin rappelle au barde que la victoire est resiée aux leurs:
« L'armée de Maëlgun (le chef du Midi) a eu l'avantage ;
« Arrivés au lieu du combat, nos guerriers ont illuminé , aux éclairs de leurs armes, la plaine ensanglantée. bataille d'Arderidd, ne t'ont-ils pas livrée eu braves? N'étaient-ils pas bien préparés?»
Merlin, avec, horreur :
c( Des milliers de lances ruisselantes de sang ! un lac de sang! des milliers de fragiles cottes de soie mises en pièces ! En pièces des milliers de
MERLIN, PERSONNAGE RÉEL. Gl
javelots ! des milliers de javelots repoussés ! des milliers de retour au combat I »
Rappelant les noms des sept principaux chefs du parti de Merlin, Taliésin s'écrie :
« Les sept fils d'Elifer, voilà sept héros à Tépreuve ! Leurs sept lances ne reculaient pas à la tète de leurs sept bataillons. »
Mais Tesprlt de Merlin quitte tout à coup le champ de bataille et s'élance dans l'avenir :
« Sept feux descendent du ciel ! sept batailles sont livrées pour la défense commune ; dans la septième^ Bélen est glorifié au sommet de chaque montagne. »
Emporté par le môme souffle prophétique, Taliésin continue :
ce Oui, sept lances transpercent ! sept fleuves se gonflent du sang des chefs suprêmes ! sept fleuves débordent! »
Merlin, faisant allusion au combat d'Arthur dans le Nord, où cent vingt guerriers de renom périrent, parmi les ombres desquels il vit errant :
a Sept-vingts chefs illustres sont maintenant des fantômes dans les bois de la Calédonie, où ils habitent depuis leur mort. »
Et il conclut modestement:
« Quoique moi, Merlin , je ne vaille plus Taliésin, qu'un même esprit de divination nous animent»
Deux prêtres deBélen, de ce dieu du soleil, des combats et des bardes, auraient-ils chanté autrement s'ils eussent eu à célébrer les événements passés ou futurs de la patrie celtique? Le druide armoricain qu'Ausone eut pour ami
* Kanys mi Myrtin
Gueti Taliesin, I
Bythaud kyfredin
Fy darogan! '
(Livre «o/r de Caermarlhen, fol. 3; cf. le Myvyr. arch., t. ï^ . j
n'aurait pas désavoué les deux bardes bretons ^ A coup sûr, les chagrins de Merlin durent être calmés un moment; mais il aurait en près de lui une source de consolation plus puissante que TamiliédeTaliésin. Était-ce un être réel, une femme, une sœur du barde, comme Ta prétendu le vulgaire, ou un être idéal? Elle lui donne les noms les plus tendres, elle l'appelle son sage Devin, son fien-aimé, son Jumeau de gloire, le Barde dont les chants donnent la renommée, la Clef avec laquelle la Victoire ouvre les portes de toutes les citadelles. Elle l'interroge sur l'avenir du pays et sur la fortune des futurs rois bretons. Elle l'écoute et recueille respectueusement ses oracles. Elle plaint son sort en le voyant « étendu sur la terre, la joue cruellement amaigrie , et malade à en mourir. » Elle accuse le ciel de l'accabler si rudement. Il aura beau mourir, jamais elle ne l'oubliera :
« Hélas! mon bien-aimé, ta lutte ici-bas finie, il y aura entre toi et moi une longue et froide se-
* Nec reticebo senem
Nomine Phsebitium, Qui Beieni seclituus...
Stirpe satus Druidarum Gentis Âreinoricse.
{Professores, iv et x.)
€4 MERLIN, PERSONNAGE HÉEL.
paralion; mais c^est en vain que le Roi des rois, que le Seigneur vaillant el sans peur te couchera sous le gazon; tant que je vivrai, je me souviendrai de toi, je me souviendrai de toi au delà du jour du Jugement; au delà de la tombe, je déplorerai ton infortune*. »
Et comme s'il était déjà dans le tombeau :
if Debout ! lève-toi, et consulte les livres de Tinspiration, les oracles de la Vierge fatidique et les songes de ton sommeil * ! »
A cette voix chérie, Merlin reprend courage, et se remettant à prophétiser avec elle, il Tappelle sa sœur, son amie, sa consolatrice, Taube de sa journée', Tinspiralrice, le refuge des poètes*, et parce dernier nom, il nous apprend qu'en réalité sa mystérieuse interlocutrice n'est autre que la muse bardique'^.
* Ym byu, n'yth diorrydaf A hyt Vraut yth goffaaf
Dy fossaut, trallat trymmaf.
(Myvyr, arch,, t. î, p. 149.)
* Ibidem, p. 148.
^ Gwen-dydd (de Gwen, aube, et de dydd, jour).
* Atlamkerdau (p. 127).
^ Le docteur AU n rapi orte Thisloire d'un !bu qui se parlait à
Pieuse, compatissanle, et pensant que de vagues désirs vers Dieu ne suffisent point sans un culle, qu'il faut des ailes plus fortes pour monter jusqu'au ciel, la muse lui dit de sa voix la plus tendre :
« mon frère, toi dont Tâme est si pure et si belle, je t'en conjure au nom de Dieu, reçois la communion avant de mourir. »
Mais à ces mots le barde, qui jusque-là a satisfait tous les vœux de son Égérie, devient farouche et se révolte. Il se rappelle ces moines menteurs et mécharUs dont il a eu à se plaindre; il repousse durement Tinspiralion chrétienne :
c( Je ne recevrai pas la communion de la main de ces moines aux longues robes; je ne suis pas
lui-même comme à une autre personne, faisait les demandes et les réponses, et se figurait qu'un dialogue réel s'établissait entre lui et un être imaginaire. (Laycock, A Treatise on the nervous Diseuses, p. 321, sqq.) Que de fois, observe M. A. Maury, ne rcncontre-t-on pas dans les asiles des maniaques occupés à soutenir avec eux-mêmes de véritables conversutions. (La Magie et VAstKhlogief p. 267.)
de leur Église. Que Jésus-Christ lui-même me donne la communion ! »
El celle qu^l aime s'éloigne en le plaignant : c( Dieu ait pitié de Merlin! » dit-elle ^
Quand elle n'a pu le vaincre, qui donc pourra triompher de son obstination? Ce sera Dieu, puisque le barde le veut ainsi, ou ceux qui, sur la terre, lui ressemblent le plus.
Dans la triple tradition de la Cambrie, de la rÉcosse etde TArmorique, trois hommes vraiment saints cherchent Merlin pour le convertir ; à chacun d'eux convient cet éloge adressé à un seul : « Rempli de candeur et de bonté, il n'a jamais condamné personne, jamais il n'a méprisé personne; il n'a jamais eu que le nom du Christ à la bouche, jamais dans le cœur que la paix, une piété douce, et la miséricorde*. »
Le premier arrive d'Irlande; il est monté sur un cheval noir, son manteau est noir, sa cheve-
* Gc^elil Duwo VyrdinI (p. 149.)
* vcre beatum Tirum in quo dolus inTentus non fuit, neminem injuste judicans, neminem contemncns... nunquam in illius ore nisi Ghristus; nec in corde nisi pax et patiens cum tnisericordia pictas.(Ki^aS. Cadoci: Lives ofthe Cambro-Brilish saints, p. 80.)
MERLIN, PERSONNAGE REEL. b7
lure est noire, sa figure est noire, toute sa personne est noire. Merlin reconnaît le grand docteur de rÉglise irlandaise, Colomban.
Répondant à la pensée secrète du barde, qui a refusé de s'humilier et de courber le genou devant les ministres du ciel, il lui dit doucement ce simple mot : « Je plains la faible créature qui s'élève contre le Seigneur. » Le barde incline la tête et confesse ses fautes; mais elles sont grandes, peut-il en espérer le pardon ?
« J'ai brûlé une église, dit-il, j'ai enlevé les vaches d'un monastère , j'ai jeté dans l'eau le Livre sacré. »
11 ajoute pourlant de suite : « Créateur des créatures, suprême soutien des hommes, remets-moi mon iniquité. » Puis, avouant qu'avec toute sa science il a manqué du vrai savoir, en ignorant que les plus grands génies ne sont pas à l'abri des coups de la fortune :
« Ah! si j'avais su d'avance, s'écrie-t-il, ce que je sais maintenant, comment le vent tourbillonne à son aise dans les plus hautes cimes des arbres,
i)S MERLIN, PERSONNAGE RÉEL.
jamais, non jamais je n'aurais vécu comme j'ai vécu \ »
Tel est Thonneur que la tradition des bardes chrétiens de la Cambrie fait à saint Colomban.
La tradition bretonne des bords de la Clyden^est ni aussi maigre, ni aussi dénuée d'ornements; cependant elle ne parait pas moins fondée.
Elle nous a été conservée par un clerc de Tcglisede Glascow, qui l'écrivit en Tannée H 47, sous la dictée des fidèles de celte église, où on la chantait, et en se servant en même temps, dit-il, d'anciens documents historiques*.
A travers les forêts de la Calédonie, voyageait un évêque appelé Kentigern. Le peuple lui attribuait la même origine qu'à Merlin : on le disait né d'une vierge et d'un esprit'. Comme Merlin, il avait le don de prophétie, et s'en servait
^ Myvyrian, t. I, p. 132. Cf. mes Notices des princi^ux manuscrits des Anciens Bretons. (Archives des Missions scienli-fiques, 5* vol., p. 252, et le Fac-similé, p. 5, n*» v.)
' De materia codicellis reporta et TÎva Toce fidelium mihi relata... composui. (Vita S. Kentigerni, col. 76, mss. Musi» Britann. Tit. A. 19.)
3 Populus dioecesis S. Kentigerni stultus et insipiens ipsum de virgine conceptum et nafum adhuc extruere non yeretur. (Cf. Rolland., t. I, Jan. , p. 816.)
dans un intérêt patriotique et national. Un jour qu'il avait pleuré pendant son oraison, cl que ses disciples lui en demandaient la cause, il leur répondit : « Je vous r annonce, mes très-chers enfants : le Seigneur livrera la Bretagne à des nations étrangères qui ne connaissent pas Dieu : les païens chasseront de Pile les légitimes propriétaires ^ »
Ami de son pays, il Tétait aussi des bardes nationaux; c'est pour Tun d'eux qu'il fit un de ses plus gracieux miracles. Un chef voulant récompenser royalement un poète celle qui avait charmé sa cour, lui avait promis de lui accorder la faveur qu'il lui demanderait. Le chanteur indiscret (on était au cœur de Thiver) demanda une corbeille pleine de mûres nouvelles \ Fort embarrassé de tenir parole, le roi s'adressa au saint qui, après avoir prié un moment, sortit avec le barde, et le conduisit à un buisson tout noir de mûres au milieu des neiges; là prenant un panier, il les cueillit et les lui offrit. Touché de tant de condescendance, le barde s'aKacha
^ Tradens tradel Dominus Britanniam exteris nationibos Deum ignorantibus, sed et a paganis ab indigenis evacuabitur insula. (Cf. Bolland, 1. 1. Jao. p. 818.)
^ Detur mihi discus moris recentibus plenus. (Ibid,, p. 820.)
au saint, et avec sa harpe il déposa sur Tautel du Seigneur les fruits qu'un rayon de la grâce avait fait mûrir dans un cœur plus glacé que l'hiver.
Mais ce n'était pas seulement à la cour que Kentigern donna des preuves de sa puissanlc bonté. Sur toutes les contrées du nord habitées par les Bretons, leCumberland, la Clyde, le Galloway, TAlban, il fit, dit son biographe, descendre la rosée céleste, et produire à la terre les plus riches moissons. A son arrivée au nord de THumber, le ciel était d'airain, continue-t-il, et le sol, autrefois cultivé, était tout couvert de ronces et d'épines. Pour parler sans figure, l'idolâtrie renaissait dans le pays ; l'eau, le feu, tous les éléments qu'autrefois les Bretons croyaient animés par quelque divinité, avaient retrouvé leurs adorateurs. La foule innombrable des esprits de toute espèce, chassés dans les rochers des montagnes ou la profondeur des forêts par les premiers missionnaires chrétiens, avait reparu. Le saint expliqua aux peuples la nature des éléments, en leur faisant comprendre qu'ils avaient été créés pour leur usage *. Les esprits, au nom de Jésus, s'évanoui-
^ Eletncnta, quibus inesse credebant numina, creaturas esse
rent d'eux-mêmes \ Il baptisa ceux qui avaient refusé ou qui difleraient de recevoir le baptême, ramena les apostats dans le sein de TÉglise, et apprenant qu'il restait au fond des forêts de la Calédonie une dernière mcHsson d'âmes à faire, que les esprits y avaient cherché un refuge avec un petit nombre de dévots, il s'y rendit. Mais il ne prit point de cheval pour le porter comme le docteur irlandais. 11 s'en allait à pied à la manière ^des Apôtres. C'est ainsi que son biographe nous le représente voyageant *.
Or, un jour qu'il priait dans un des bosquets les plus retirés de la solitude, un être étrange, tout nu, couvert de poils, et n'ayant presque rien d'humain, bondit à travers les halliers, pareil à une bête furieuse '. Ne sachant que penser de cette apparition , le saint lui adressa ainsi la parole :
docuit, ex condiforis expositione, ad usum hominum. (BoUand, id.,p. 820.)
* Ingens larvarum multitudo... auffugit. (Ibid.)
* Ubique lucruip animarum quaerendo proûciscens , non equo Tectus, sed more Apostolorum, pedes ire volebat. (Ibid,, p. 818.)
^ Quidam démens, nudus et hirsutus ab oinni solatio mundiali desti tutus, quasi quoddam torrum furiale. (Vita S. Kentigemif mss. Mus. Britann., loc. sup.cil. Cf. citât. Joban. Fordnn. Scoti" chronicon, lib. III, c. xxxi, p. 135, cd. Edimburg, 1759.)
n MERLIN, PERSONNAGE RÉEL.
c< Qui que tu sois, créature de Dieu, je t'adjure par le Père et le Fils et le Saint-Esprit, si tu viens de la part de Dieu et si tu crois en Dieu, de me dire qui lu es, el pourquoi seul et errant tu habites ce désert en compagnie des animaux. »
Aussitôt le sauvage s'arrêtant, répondit :
c( Je suis chrétien, quoique peu digne de ce grand nom; j'étais barde autrefois devant Guortigern. On m'appelle communément Merlin. J'accomplis dans cette solitude une cruelle destinée ^ Mon étoile me réservait pour châtiment cette vie au milieu des bêtes, ne méritant pas de le subir parmi les hommes. Je suis la cause de la mort de tous ceux qui ont été tués dans la bataille bien connue de tous les chefs de guerre bretons, livrée dans la plaine située entre Lidel et Carvanolow*. Durant celte bataille, je vis le ciel s'ouvrir, et
* Ego sum christianus, licet tanti nominis reus, olim Guortigemi vates, Merlinus vocitatus, in hac solitudine dira patiens fata. (F. S. Kertigemi, loc. sup. cit.)
^ Ëram euim caedis omnium causa interremptorum qui interfccti sunt in bello, cunctis in hac patria constitutis eatis noto, quod erat in campo inter Lidel et Carvanolow situato. — C'est la pLiine d'Arderidd. (Ibid.)
j'entendis comme un roulement de tonnerre; une voix d'en haut m'appela par mon nom, disant : « Parce que toi seul as été la cause du « sang versé par tous ceux-ci, toi seul seras puni c( pour tous. Livré à un esprit méchant qui te « châtiera jusqu'au jour de (a mort, tu passeras « le reste de ta vie parmi les animaux des bois *. »
«•Et, comme je regardais d'où venait la voix qui me parlait ainsi, je vis une si grande lumière, que l'œil de l'homme n'en pourrait supporter de pareille. Dans l'air, les bataillons innombrables d'une armée plus éblouissante que la foudre brandissaient des lances de feu et des javelots d'éclair, en les dirigeant contre moi. Puis, l'esprit qui devait me châtier m'a saisi, et m'a jeté parmi les bétes sauvages où tu me vois maintenant, accomplissant ma destinée ^ -»
Il n'avait pas uni de parler qu'il disparut dans les fourrés les plus épais de la forêt.
A la vue d'une telle misère, le bienheureux Kenfigern, attendri jusqu'aux larmes, se jeta la
* Usque in diem mortis tuarn conversationem habebîs inter bestias silvestres. (YitaS. KerUigemi, loc. sup, cit.) .
^ Spiritus malignus me airipuit, ferisque silvestribus, sicut ipse contemplaris, prœdestinaTit. (Ibid.)
face contre terre en s^ écriant : ce Seigneur Jésus ! <x>mment cet infortuné, le plus malheureux des hommes^ si misérables tous, peut-il vivre dans cette horrible solitude, parmi les bêtes, comme i^ne b^te, nu et fugitif, sans autre nourriture que rherbe? Les hôtes de ces bois ont, pour se couvrir, des poils, des soies ou des plumes; ils ont pour se nourrir des fruits, des racines ou des feuilles ; et celui-ci qui est notre frère, qui a notre figure, notre chair, notre sang ; qui ressemble à chacun de nous; voilà qu'il va mourir de froid, de misère et de faim M »
Et rappelant d'une voix forte le fugitif : « Mon frère, ne me fuis pas, reviens. Puisque tu m'as fait ta confession, si tu regrettes véritablement les erreurs où tu as pu tomber, et si tu ne te juges pas indigne d'une si grande faveur, voilà le Christ, voilà la victime qui te sauvera. Elle est déjà posée sur cette table; approche avec confiance, reçois-la d'un.pœur humble, afin que le Christ aussi, lui, daigne te recevoir; je n'ose ni te l'offrir, ni te la refuser *. »
. ^ Et eii| hic, frater noster, formam, carnem, et sanguinem sicut uniis quisque nostrum habens, nuditate et famé moiietur! (Vita S, Kentigerniy loc. sup. ciL, p. 136.)
* Qaoniam nec. ibi dare neque audeo prohibere. (Ibid.)
Le malheureux revint, et, après avoir été lavé par ie saint dans Teau d'une fontaine voisine, il dit : « Je crois fermement en un Dieu triple et un*. »
Puis il s'approcha humblement de Tautel, et reçut avec une foi vive et un grand amour la consolation que donne le divin sacrement.
Quand il sentit Dieu dans son cœur, étendant les mains vers le ciel, il s'écria : « Je te rends grâces. Seigneur Jésus, d'avoir exaucé mon désir, en te donnant toi-même à moi dans ce s^int sacrement*. »
Se tournant ensuite vivement vers le saint :
«Mon père, je te le prédis, marvie terrestre aujourd'hui finira, mais dans l'année trois personnages considérables me suivront : le plus grand des rois bretons, le plus pieux des évèques bretons, le plus noble des comtes bretons. »
A cette prophétie inattendue, l'évêque ne put s'empêcher de sourire : « Mon frère, tu seras donc toujours un peu fou? tu n'as donc pas encore
^ Miser confestim aqua lotus. (Vita S. Kentigemi, loc. sup, cit.) Les douches d'eau froide étaient très-anciennemeut employées pour la guérison de la folie. (Du Haldat, notice citée par M. A. Maury dans son livre sur la magi^, p. 531.)
* Quia, quod optavi, sanotissimum jam consecutus sum sacranientum . ( Vita, p. 1 37 . )
éprouvé la vanité de tes oracles? Cependant va en paix et que Dieu demeure avec loi; je le bénis ^ »
Après avoir reçu la bénédiction de Kentigern, Merlin partit aussi joyeux qu'un jeune faon, et Ton entendit retentir au loin sous les bois ce chant répété d'une voix sonore : c< Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur '. »
Saint doux et bon, ami des bardes, vous méritiez bien de consoler le cœur du poêle le plus grand et le plus malheureux de son siècle et de son pays!
Mais une autre branche de la famille celtique dispute aux Écossais le bonheur d'avoir envoyé un consolateur à Merlin.
Dans le temps qu'il subissait sa destinée sur les frontières de l'Ecosse, disent les Armoricains, y aborda un prêtre breton nomme Kadok , aussi fameux par sa science et sa sagesse que par son talent pour la musique et la poésie*. Le zèle dont
* n Frater, adhuc pcrmanes in siinplicitate tua? non penitus expers irreverentiae? Vade in pace, et Deus sit tecuin. » (Vita, ibid.)
* Benedictione pontifical i suscepta prosiluit velut caprcolus promensque canoro jubilo : « Miscricordias Domini in seternum cantabo. 1 (Ibid,)
* Les œuvres qu'on lui attribue ont été publiées dans le UI*vol. du Myvyrian. Cf. la Légende celtique^ où j'ai raconté son histoire, p. 217 etsui?.
brûlait le bienheureux Kentigern l'avait conduit en Ecosse. Une des préoccupations constantes de ce cœur tendre et indulgent était aussi le bonheur éternel de ces hommes inspirés qui traversent la vie en chantant. On ajoute même qu'il avait entrepris le voyage de la Galédonie dans le dessein exprès de chercher Merlin, qu'on y disait caché. Il n'aimait pas moins les poètes profanes que Kentigern ne les aimait, et un jour Gildas, leur adversaire déclaré, l'avait trouvé pleurant à la pensée que Tâme de Virgile était peut-être dans la douleur.
Le Jérémie breton le railla de sa sensibilité avec l'amertume qui était dans son caractère : a Peut-être dans la douleur , dites-vous ; c'est assurément qu'il faut dire ! Sans aucun doute il est damné. Est-ce que vous croyez que Dieu a d'autres poids pour ces conteurs de fables que pour le reste des hommes? »
Le bon Kadok ne répondit rien, mais, rentré le soir dans sa cellule, il se parla ainsi à luimême : c< Je ne boirai ni ne mangerai que je ne sache au juste quel sort Dieu réserve à ceux qui chantent dans le monde comme chantent les anges dans le ciel. »
Là-dessus il s'endormit, et, tandis qu'il dormais en poussant des souprrs , tel qu'une harpe qui résonna encore quelque temps après qu'on à cessé d'en toucher les cordes, il entendit une voix argentine qui traversait l'air en murmurant:
« Prie pour moi, prie pour moi , ne te lasse pas de prier afin que je chante éternellement les miséricordes du Seigneur S »
Ces paroles, qu'on vient d'entendre répéter à Merlin converti, avaient, en rassurant Kadok sur le sort" du Cygne de Mantoue, redoublé son ardeur à rechercher le grand poëte de sa race.
11 le' découvrit d'une manière si semblable à celle de Kentigern, qu'on ne peut guère douter que le récit armoricain et le récit breton-écossais ne soient deux versions d'une même tradition primitive.
Au bruit d'une clochette que le saint agite, en traversant les bois , pour écarter à la fois les mauvais esprits et les animaux dangereux , le vieux Merlin s'éveille et s'enfuit. Gomme dans les récits écossais, le barde n'a d'autre vêtement que des poils et de longs cheveux blancs ; sa
* La Légende celtique, p. 205.
barbe est semblable à la mousse qui s'attache au tronc des vieux chênes ; ses yeux sont bouillants comme Teau d'un bassin sur le feu. Kadok l'ad* jure au nom de Dieu de s'nrrêter el de lui répondre. Le fugitif s'arrête et chante les vers déjà cités : « Du temps où j'étais dans le monde, j'étais honoré de tous les hommes ; » et le reste jusqu'à la strophe : «On m'appelle Merlin le Fou et on me poursuit à coups de pierres. »
Non moins touché de compassion que le bienheureux Kentigern, saint Kadok lui parle ainsi :
c< Pauvre cher innocent, revenez au Dieu qui est mort pour vous sauver. Celui-là aura pitié de vous. A qui met sa confiance en lui il donne le repos. »
Merlin ne repousse pas l'ami des affligés.
« En lui j'ai eu autrefois confiance, en lui j'ai confiance encore, à lui je demande pardon. »
Le bon Kadok répond :
« Par moi t'accordent ton pardon le Père, le Fils et TEsprit-Saint. »
80 MEiaiN, PERSONNAGE RÉEL.
Et le barde, une fois pardonné, jette au vent ce chant de bonheur :
« Je pousserai un cri de joie en l'honneur de mon roi, homme et Dieu tout ensemble; je chanterai ses miséricordes d'âge en âge et au delà des âges. »
Se rappelant avoir entendu déjà, pendant les visions de son sommeil, un autre grand poète murmurer le même chant consolateur, saint Kadok attendri hji dit: c< Pauvre cher Merlin, que Dieu vous écoute ! que les anges de Dieu vous accompagnent ^l »
Ne devait-il pas en effet écouter favorablement le poëte malheureux, Celui qui a dit : a Venez à moi, vous tous qui souffrez et qu'on opprime, et je vous soulagerai? »
Mais les sauvages habitants de la Calédonie ne cessèrent point d'outrager Merlin.
Le soir même du jour où la Foi. sous la figure du plus aimable des saints, avait reçu dans ses
* Paourkez Marzin, Doue r*ho klevo !
Eled Doue r'I och ainbrougo !
Voyez les Pièces justificatives ^ n** IIT.
MERLIN, PERSONNAGE RÉEF. 81
bras le barde infortuné, on le trouva mort au bord d'une rivière. Des paires de la race des Pietés avaient tué', à coups de pierres , le noble chanteur qu'ils appelaient le Fou ^
Depuis l'antique Orphée jusqu'à l'Orphée celtique, combien d'autres sont morts de même !
C'est la lutte éternelle de la force brutale contre l'intelligence , douce et sublime inspirée du ciel, dont le royaume n'est pas de ce monde.
Ainsi parait avoir Gni un homme dont l'histoire ne nous est guère mieux connue que celle de beaucoup d'autres poêles célèbres qui ont passé sur la terre. Homère et Lucrèce, pour ne citer que deux noms fameux, ont-ils été plus favorisés que Merlin, et n'est-on pas réduit à leur égard à de simples conjectures?
Il est bien à regretter qu'au lieu de déclamer contre le prophèle breton^ Gildas ne nous l'ait pas fait connaître tel qu'il était réellement; nous n'aurions pas été réduits à glaner ça et là, long-
' Gontigit ut eodem die a quibusdam paslorihus usque ad mortem lapidatus ac fustigatus casuin faccrct in mortis articulo^ ultra oram Tuesdae fluminis praeruptain, prope oppidum Dun Mclicr. (Kî/fl, p.137.)
82 BIERLlIi, PERSONNAGE RÉEL.
temps après la moisson, quelques maigres épis qui donnent à peine l'idée de Tabondance primitive; nous aurions pu tracer le portrait en pied^ et non la silhouette d'un personnage considérable des temps barbares, dont on peut dire, comme on a dit d'Arthur, qu'il était vraiment digne d'être célébré par Thistoire, ayant défendu longtemps sa patrie contre l'oppression étrangère.
Mais, après tout, la biographie d'un grand homme a moins d'importance que l'idée qu'il a représentée ; et, si la vie de Merlin offre bien des incertitudes, on peut affirmer que la foi politique dont il a été l'apôtre, que l'espérance nationale dont il a été le prophète, que la cause patriotique qu'il a soutenue n'offraient pas plus de doutes aux nobles âmes de son temps qu'aux cœurs généreux de nos jours; car celte foi, cette espérance et cette cause sont celles de la justice, du droit et de la liberté.
C'est seulement lorsqu*im homme a exercé sur son époque une action réelle qu'il en a sur la postérité, et nul n'a d'histoire fabuleuse qui n'ait obtenu cet honneur par une histoire véritable d'une certaine importance.
Le patriotisme de Merlin, ses incontestables services envers son pays, sa confiance imperturbable dans un avenir libérateur, ses promesses de résurrection nationale répélées d'âge en âge par des générations toujours opprimées et espérant toujours ; telles sont les principales causes de sa renommée légendaire. Elle était déjà établie
Si MERLIÎÎ, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
et regardée comme ancienne moins de deux cents ans après sa mort: Vires dcquirit emido ; elle était même donnée et acceptée pour vraie de la meilleure foi du monde, et jouissait de rautorilé de rhistoire près des hommes les moins crédules du huitième et du neuvième siècle.
Le barde, au reste, avait le sort que la tradition orale avait fait subir à tous les personnages considérables de son époque, devenus de plus en plus grands à mesure qu'ils s'étaient éloignés du temps où ils avaient vécu. Les figures historiques de Germain, évêque d'Auxerre, de Guortigern, d'Ambroise Aurélien , d'Hengist et d'Arthur, parmi lesquelles il apparaît, n^ont pas été différemment enluminées par la légende. Le poète national n'est pas plus transformé que ne l'ont été le saint évêque, le tyran parjure, le roi patriote, le chef saxon, et le libérateur des Bretons.
Prenant Merlin au moment où l'histoire le laisse, la tradition a trouvé le devin non-seulement converti, mais comme sanctifié par le martyre. En lui conservant l'espèce d'auréole qu'il doit à sa mort funeste, elle lui prêle les idées, les sentiments, les actions d'un véritable prophète juif. Elle fait de lui l'idcal chrétien du génie pro-
phélique et national chez les Bretons. L^analogie entre la situation de ces derniers sous la dominalion anglo-saxonne, in captivitateSaxonum positif comme s'expriment les auteurs contemporains, et celle des Juifs pendant la captivivité de Babylone, porta naturellement à donner à Merlin enfant les traits du jeune prophète qui s'asseyait en pleurant au bord des fleuves étrangers, à le représenter comme un autre Daniel, sans lui ôter toutefois la puissance des anciens enchanteurs de serpents, dont il gardait le nom.
Voici comment la légende le met en scène, au huitième et au neuvième siècle ^
Le tyran Guortigern règne, menacé par trois ennemis à la fois : les Romains, qui peuvent revenir Tattaquer; les Pietés, dont les ravages renaissent chaque année avec le printemps; les partisans d'Âmbroise Àurélien, auquel le vœu des vrais Bretons décerne le pouvoir suprême*.
1 Dans cette légende, rédigée vers Tannée 822, comme M. Schœll Ta démontré, celui qui tenait la plume avait évidemment sous les yeux des textes bretons qu*il a mis en latin. Il dit lui-même: Goacervavi omne quod inveni. . . ex traditione veterum nostrorum, quod muUi doctores atque librarii scribere tentaverunt. (Nennius, éd. Stevenson, p. 4.)
* Guorthigernus regnavit in Britannia, et urgebatur a metu Pic-
Pour échapper à ce triple danger, il a recours à rexpédient que nous connaissons : il appelle à son aide des étrangers, des païens ; et, au prix de la nourriture et du vêtement d'abord, puis de terres plus ou moins considérables, ils le servent si bien contre ses ennemis, qu'il leur accorde son amitié et va même jusqu'à prendre pour femme, au grand scandale des chrétiens, la Glle de leur chef Hengist, une princesse idolâtre. Un jour qu'elle lui versait à table le vin et l'hydromel, Satan était entré avec l'amour dans le cœur du roi, et il l'avait demandée en mariage à son père, disant : a Tout ce que tu voudras je te l'accorderai, fût-ce la moitié de mon royaume*. » Hengist voulut avoir la côte orientale de Tîle, et le roi du pays, dépouillé, sans qu'il s'en doutât, au profit des païens, leur fut traîtreusement livré avec tous ses sujets*,
Guortigern met le comble à la répulsion qu'il inspire par un attentat odieux envers une personne
torum Scottorumque et a Romanico impetu, necDon et a timoré Ambrosii. (Nennius, p. 23).
* OmDe quod postulas a me impetrabis, licet dimidium regni mei. (Ibid.y^, 28.)
* Et inscius erat quia regnum ipsis tradebatur paganis, et ipse solus in potestatem illorum clam dari. (Ibid.f p. 29.)
de sa famille. Il déshonore sa propre lille, et ose accuser de ce crime le grand et saint évêque d*A^xerre, aussi aimé que vénéré des Bretons, qui lui ont dû la victoire sur les Saxons dans une circonstance récente. Couvert de honte et réduit au silence, le tyran quitte l'assemblée de prêtres convoquée pour le juger, et s'enfuit poursuivi par les malédictions de tout le peuple ^
Abandonné en même temps des étrangers ses amis, devenus de jour en jour plus exigeants, et qu'il ne peut plus satisfaire, il ne sait quel parti prendre entre des alliés mécontents et des sujets exaspérés. Alors, il se décide à demander à la magie un conseil qu'il ne demanderait pas à Dieu.
11 fit donc venir ses magiciens (c'est le légendaire qui parle) pour les interroger sur ce qu'il devait faire, et ils lui répondirent :
« Va jusqu'au fond de ton royaume, et tu y trouveras une forteresse qui te défendra de tes ennemis. »
S' étant mis en route avec ses magiciens pour découvrir cette forteresse, et ayant parcouru beau-
* lUe siluit et tacuit sed surrexit et iratus est valde ut a facie f>ancti Germani fugerct, et maled ictus est et damnatus a sancto Gennano et omni Brittonum consilio. (Nennius, p. 50.)
88 MEKLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
coup de contrées sans réussir, ils arrivèrent enfin à la montagne des Neiges, dans le nord de la Cambrie,où ils remarquèrent un lieu très-propre à construire une citadelle.
Et ses magiciens lui dirent: «C'est ici qu'il faut bâtir; la position esl imprenable; »
Il réunit donc une foule d'ouvriers avec une grande quantité de bois et de pierres; mais, quand tous les matériaux furent rendus sur place, ils disparurent dans une nuit. Trois fois on en rassembla de nouveaux, et trois fois ils s'évanouirent*.
Le roi dit alors à ses magiciens :
c< Quel mauvais génie s'oppose à mes desseins, et comment le conjurer? »
Us lui répondirent :
c< En trouvant un enfant sans père, en le tuant, et en arrosant avec son sang la citadelle. Jamais, sans C-4a, tu ne parviendras à l'élever ^ »
Diaprés cet avis, le roi envoya des messagers par toute la Bretagne pour chercher un enfant sans père, et comme, après beaucoup de recher-
• In una nocte ablati est ttiateria , et tribus vicibus jussit congregari et nusquam comparait. (Ncnnius, p. 31.)
* Nisi infantem sine pâtre invenies et occidetur et ille, et arx a sanguine suo aspergatiir, niinquam œdificabitur in seternum. (Ibid.)
ches, ils arrivaient dans la plaine des Saules, au bord de TEbwilh, au pays des Silures, ils trouvèrent deux enfants qui jouaient à la balle. Une dispute s'était élevée entre eux, et l'un disait à l'autre : a fils sans père ! tu ne gagneras pas, va! »
Les messagers interrogèrent les autres enfants au sujet de celui qu'on traitait ainsi, et, s'adressant à la mère elle-même, ils lui demandèrent si vraiment il n'avait pas de père.
La mère leur ayant juré qu'il n'en avait point, ils emmenèrent l'enfant et le présentèrent au
roiV
Et, le lendemain, une grande assemblée avait lieu pour le sacrifice.
Gomme on se disposait à l'immoler, l'enfant dit au roi :
« Pourquoi tes gens m'ont-ils conduit vers toi?
— Pour te tuer, répondit le tyran, et pour que ton sang soit versé autour de ma citadelle, afin qu'elle tienne debout. »
* Unum scioquia virum non cognovi unquam. Et juravit illis patrem non habere. Et illi eum secum duxerunt usque ad Guorthî» gernum regem. (Nennius, p. 32.)
•90 MERLIN, PERSONNAGE LEGENDAIRE.
L'enfant reprit :
« Qui t'a fait accroire cela?
— Ce sont mes magiciens, répondit le roi,
— Qu'ils viennent me parler! » dit l'enfant.
Les magiciens s'élant approchés :
c( Qui vous a fait connaître, à vous autres, que <;etle citadelle doit être arrosée de mon sang, et que si mon sang ne coule point on ne la bâtira jamais; je voudrais bien savoir cela. Qui vous a conté mon histoire * ? »
Et comme ils restaient muets :
<c roi! tout à l'heure je parlerai pour toi, et je t'instruirai de ce qui me concerne. Mais laissemoi d'abord demander à tes magiciens ce qu'il y a sous cette plate-forme. Je voudrais que tu l'apprisses d'eux. »
Interrogés par le roi, ils répondirent :
« Nous r ignorons.
— Si vous l'ignorez, je le sais, moi, dit l'enfant; il y a là une grande nappe d'eau. Qu'on vienne,' qu'on creuse, et on la trouvera. »
On vint, on creusa, on trouva ce que l'enfant avait annoncé*.
"* * Quis vobis de me palam fecit? (Nennius, p. 52). » Venerunt et fodenmt, et fuit. (1d., ibid.)
Alors, il parla ainsi aux magiciens :
«Apprenez-moi maintenantce qu'il y a au fond de l'eau ! »
Mais ils se turent comme la première fois, ne sachant que répondre.
Les voyant silencieux, Tenfanl leur dit :
« Eh bien, je vais encore vous rapprendre: il y a là une grande conque*; faites écouler l'eau, «t vous la trouverez. »
L'eau écoulée, on vit apparaître la conque.
« Que renferme ceci? » demanda l'enfant aux magiciens.
Ils ne surent que répondre.
« Je vous le dirai donc encore. Au milieu de
la conque, il y a un pavillon; ouvrez-la, et vous
«n jugerez*. »
Le roi ordonna qu'on ouvrît la conque, et on
trouva au milieu un pavillon.
L'enfant continuant son interrogatoire :
« Dites-moi, magiciens, qu'y a-t-il d'enveloppé
dans ce pavillon? »
^Neijnius rend par duo vasaàeux mots cambriens qui sont évidcriiment dau-vasgl et qui signifient bivalve. (Voy. le Dict. angl. gallois de Richards, p. 29.)
' In medio eorum tentorium est; separate ea, et sic invenietis. (Nennius, p. 55.)
92 MERLIN, PERSONNAGE LEGENDAIRE.
Mais ils ne le savaient point.
Alors il leur dit :
c( Il y a deux serpents : Tun rouge, Tautre blanc. Déployez le pavillon ^ »
On le déploya, et on y trouva deux serpents endormis,
« Attendez , continua l'enfant , et considérez ce que vont faire les deux serpents. »
Or les monstres commencèrent à s'attaquer l'un l'autre, et le rouge faisait tous ses efforts pour repousser le blanc jusqu'au milieu du pavillon. Trois fois il essaya mais, en vain ; il était le plus faible. A la fm cependant, réunissant loutes ses forces, il chassa le dragon blanc du pavillon, et il le poursuivait vainqueur à travers le lac quand le pavillon s'évanouit avec les deux dragons. Alors l'enfant, se tournant vers les magiciens :
ce Que signifie ce qui vient de se passer dans le pavillon?
— Nous n'en savons rien, dirent-ils encore.
— Eh bien, c'est un mystère qui m'a été révélé, et je vais te l'expliquer, ô roi ! Le lac est l'image
^ Duo Termes in eo sunt, unus albus et unus rufus ; tentorium expandite. (Nennius, p. 55.)
MERLIN, PERSONNx\GE LÉGENDAIRE. 1)3
de ce monde; le pavillon, celle de Ion royaume; les deux serpents, de deux étendards nationaux. Le rouge, c'est le tien ; le blanc, celui du peuple qui s'est emparé de tant de contrées de la Bretagne; il la possédera presque entièrement de la mer à la mer, mais à la fin notre nation se relèvera et elle chassera les Saxons par delà rOcéan \
c< Quanta toi, fuis loin d'ici, tyran, tu ne pourras jamais bâlir cette citadelle ; va chercher dans d'autres pays un lieu plus sûr où te réfugier; moi, je ne quitterai pas cette terre; elle m'a été donnée par ma destinée *.
— Qui donc es-tu? demanda l'ami des étrangers ; quel est ton nom ? »
L'enfant répondit :
a On m'appelle Ambroise '•»
Et en parlant ainsi il avait l'air du roi de ce nom *.
' Et postca gens nostra surget et gentem Anglorum trans mare viriliter dejiciet. (Nennius, p. 33.)
^ Et ego hic manebo quia mihi Pato haec mansio tradita est. (Ed. de Gunn, p. 72.)
' Arabrosius vocor, britannice, Embreis. (Guon, ihid.; cï. Stevenson, p. 34.)
* Guletic ipse videbatur. [Ibid.j ibid,)
Le tyran fut sans doute frappé de cette ressemblance, car il ajouta vivement :
ce De quelle race es- tu sorti ?
— Mon père, répondit Tenfant, est un des consuls de la nation romaine. »
En entendant parler de la nation romaine, le tyran, de plus en plus épouvanté, abandonna au jeune prophète sa citadelle et toutes les provinces du côté droit de Tîle de Bretagne, et il se retira du côté gauche avec ses magiciens confus ^ Là, il vécut errant, humilié, maudit de tous les amis de la patrie bretonne, du puissant comme du faible, de l'esclave comme de Thomme libre, du prêtre comme du laïque, du pauvre comme du riche; et, tandis qu'il errait ainsi de place en place, son cœur se brisa, et il mourut, mais non avec gloire *.
La gloire était réservée à Tenfant inspiré qui aimait son pays et prédisait sa délivrance.
*■ Et arcem dimisit illi Rex, cum omnibus regnis occidentalis plagaB BritanniiB, et ipse cum Magis suis ad sinistralem plagam |iervenit. (Stevenson, p. 34; cf. Gunn, p. 72.)
* Exosi fuerunt iili omnes homines gcnti suse, pro piaculo suo, inter potentes et impotentes, inter servum et liberum , inter monachos et laicos, inter parYum et magnum, et ipse dum de loco ad locum vagus erat, tandem cor ejus crepuit et defunctus est, non cum laude. (Ed. Stevenson, p. 39.)
II la trouva auprès du successeur de Guorligern, auprès de cet Ambroise dont il portait le nom, avec lequel il semblait ne faire qu'un, et qui devint roi, un grand roi s'il en fut, entre tous ceux de la nation bretonne ^
A ce premier degré, où elle offre une véritable épopée nationale, la légende est plus vraie , ou du moins plus vivante que Thistoire. Les faits ont beau y être obscurcis, l'idée y brille d*un éclat qui replace le prophète chrétien dans l'atmosphère lumineuse dont son prototype mylhologique était enveloppé. Le merveilleux n'est luimême ici que la traduction, dans le style ordinaire aux bardes, delà réalité puissante attribuée à Merlin, et de Tautorité que le peuple lui reconnaissait dans le passé comme dans l'avenir. Tout est combiné pour amener et mettre en relief sa prédiction au tyran , que je n'hésite pas à regarder comme authenlique ; si jamais un cri d'espérance s'échappa de son cœur, ce dut bien être celui-ci :
« A la fin, notre nation se relèvera, et elle chassera les Saxons!»
' (jui fuit Rex inter omnes reges britannicae gentis. (Stevenson, p. 59.)
On se tromperait fort en ne voyant dans le récit précédent qu*un conte destiné à amuser un peuple malheureux, et à le distraire sous le joug de l'étranger, La poésie, il est vrai, a la voix de range qui console, inuis elle a aussi bien souvent répée de Tange qui délivre ; elle a son cri : elle appelle à la liberté les opprimés dans le langage qui lui convient, et toutes les armes lui sont bonnes, pourvu qu'elles atteignent le but. Celui qu'elle poursuit dans cette circonstance est, à ses yeux, tout providcnliel : Dieu suscite le prophète breton comme il suscita autrefois les saints prophètes juifs pour le salut d'un peuple privilégié; il met sous les pieds d'un enfant un monarque superbe ; et les plus grands magiciens, malgré toule leur science, sont muets devant son envoyé. De l'enfant, ami des Bretons, il fait un chef de guerre, comme saint Germain avait fait un roi de l'esclave qui Taccueillit, quand le tyran le repoussa *,
La même moralité ressort de la légende deTaliésin, vainqueur aussi, dès le berceau, d'un chef oppresseur et de ses conseillers ^
» Rex de scrvo factiis est. (Stevenson, p. 27.) • Les Bardes brelons, introduction, p. xlvii.
MEBLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE. 07
Aî-je besoin d'ajou!er qu'elle esl tout évangëlique?La croyance à Tinlervention de la Providence en faveur du faible contre le fort était une de celles qui soutenaient le plus les peuples dans ces temps de calamité.
L'anecdote suivante éclaire la légende des plus vives lumières de la vérité,
A répoque où l'on commençait à raconter dans les monastères bretons du continent l'histoire de la victoire du jeune Merlin sur les magiciens qui voulaient le tuer , histoire non moins intéressante pour les écoliers que pour leurs maîtres, un pédagogue en train d'enseigner à ses élèves les noms latins des mots celtiques les plus vulgaires, tels que selle, hache , marteau, couteau, francisque et autres, plus convenables à des soldats qu'à des clercs, interrompit tout à coup sa leçon pour leur adresser ces touchantes et patriotiques paroles :
« On vient de m'apprendre une grande nouvelle: une bataille terrible a eu lieu entre le roi des Bretons et le roi des Saxons, et le Seigneur a donné la victoire aux Bretons, parce qu'ils sont petits et pauvres et qu'ils ont mis en Dieu leur confiance. Les Saxons, au contraire,
sont des orgueilleux, el, à cause de leur orgueil, Dieu les a humiliés, car Dieu résiste aux superbes, et il donne sa grâce aux petits avec la victoire. Oui, un grand carnage des Saxons a eu lieu ; de leur côté , une multitude d'hommes a péri; du côté des Bretons, très-peu *.»
Le maître annonçait à ses disciples une éclatante victoire'remportéeen Cornouailles, Tan 722, par le roi Rodri, chef des Bretons cambriens,sur Œlhelbert, roi des Saxons *.
Quel fu( Teffet de cette nouvelle dans Técole du pédagogue, et le cri des Armoricains? Une rature du manuscrit empêche de le dire expressément; mais de jeunes Cambrions n'auraient pas manqué de s'écrier : « Merlin l'avait prédit'! »
Transportée de leur pays au delà de la Manche, la légende de Merlin y subissait alors une seconde
' Audivimus aliquos vlros enuncianfes nobis veraciter factum fuisse inter regem Britonum et regem Saxonum bellum ingens, et dédit Dominus victoriam Britonibus, ideo quia humiles sunt et pauperes, et in Deo coiifidunt... Saxones autem superbi sunt, et propter superbiam eorum humiliavit eos Dominus. (Vocabulaire latin-breton ins. de la bibliothèque Bodléienne, n*572, fol. 46, t*.)
» Archives des missions scientifiques, V" vol., p. 247.
* «Disgogan Merdin! » [Myvyrian, t. I, p. 150.)
MERLI>\ PEUSONNJL&E LEGENDAIRE. 9>
phase; elle s'y développait, et, en même temps, que sa tige prenait une nouvelle vigueur, elle se couvrait de fleurs nouvelles. Sous Tinfluence des lieux, des circonslances et des passions, le récit primitif subit des additions où la vanité armoricaine trouvait son compte \
Le récit populaire primitif, pas plus que Thistoire authentique, ne disait mot de la généalogie du royal patron de Merlin. L'un et Tautr^ laissaient une lacune à cet égard ; les chanteurs ar* moricains la comblèrent au plus grand honneur de leur pays. Ils firent d'Ambroise Aurélien Tarrièro-pelit-fils d'un conquérant fabuleux allié des Romains, le descendanl direct de Konan Mériadck, prétendu fondateur de la monarchie bretonne d'Armorique. Dans l'abandon des légions
* La version continentale, écrite en bi'ythanek au dixième siècle^ n'a pas encore été publiée; nous n'en pouvons juger que par lu rédaction en kymraekyqm date des premières années du douzième siècle, et a dû son succès européen à Geoffroi de Moninouth, son amplificateur latin. Les éditeurs du Myvyrian ont imprimé cette dernière, d'après une copie du quinzième siècle du collège de Jésus à Oxford, sous le titre de Brut Tyssilio. Je demande la permission (le renvoyer k Texamen critique que j'en ai fait dans mes Notice^ des principaux manusirils des anciens Bretons, p. 27, 28, 29, 30, 51 et 32, et h ce que j'ai répété di.ns un autre ou\r:tj;e, Us Bomans de la Table Bonde, p. 26 et 27.
100 MERLIN, PERSONNAGE LËGENUAIRB.
romaines, c'était désormais aux rois bretons armoricains, selon les chanteurs du continent, que les rois de Tîle demandaient secours contre les barbares. Un jour, à leur requête, le chef de la péninsule leur avait envoyé trois mille hommes et trois mille chevaux avec son frère Constantin, pour les délivrer des Pietés et des Scots. Ce dernier, ayant donné la victoire, avait reçu la couronne, et de lui étaient nés trois (ils : Tun qui fut assassiné, à l'instigation de Guorligern, son ministre; les deux autres, appelés Ambroise et Uter, qui cherchèrent leur salut à la cour de leur oncle, l'Armoricain Budik ou le Victorieux.
A tous les torts que la tradition primitive reproche à Guortigern, la haine des saints, l'amour des étrangers, son alliance avec des païens, son mariage avec une princesse idolâtre, il joignait donc les crimes d'usurpation et d'assassinat. C'est pour arrêter un pareil scélérat et pour ranimer le courage de ceux qu'il opprime, que Dieu a suscité Merlin.
La mère du jeune devin est conduite devant le tyran, tenant son enfant par la main :
« roi ! que voulez-vous faire de mon fîlsî
NERLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE. iOi
— Mêler son sang avec de Teau et de la chaux pour cimenter ma forteresse, » répond brutalement le barbare \
Les entrailles maternelles se déchirent à ces mots.
« Ah ! seigneur, s'écrie-t-elle, tuez-moi, mais ne tuez pas mon enfant * ! »
Le tyran, sans Técouter, faisait signe au sacrificateur de saisir l'innocente victime, lorsque Merlin prend la parole avec Taccent d'un maître pariant à des esclaves. Il révèle sa puissance en indiquant la cause qui s'oppose au dessein du roi : le lac souterrain, une caverne, et dans cette caverne deux dragons dont les soubresauts ébranlent le rocher, le lac et la terre, et renversent la citadelle qui doit protéger le méchant. Puis, quand le tyran lui demande le sens des deux dragons en lutte, — ces dragons bien connus d'un ancien fascinateur de serpents', — il satisfait cruellement sa curiosité, et met le comble à ses terreurs.
i Kymysgu, heb ef, y waet ar dwfyr ac ar kalc*h y geissiau gan ygweith scvyll. (Ms. delà bibliothèque Cottonnienoey cléop. B. ▼, n- 138, fol. 60, V.) Cf. Myvynan, t. II, p. 260.
' Oc'h, Arglwyd, heb hi, Uad yi, ac na lad vy mio ! (Ib^i
3 Voyez plus haut, p. 1 9.
«Tremble, lyran, dil-il, les fils de Constantin arrivent; aujourd'hui même ils mettent à la voile, ils sont déjà partis des côtes d'Armorique ; demain ils descendront ici pour reprendre leur héritage aux Saxons ; demain Ambroise et Uler arriveront avec douze mille hommes, et ils rendront les joues saxonnes rouges de sang saxon. Après avoir puni les étrangers que tu as appelés à ton aide et qui sont venus pour ta perte, ils le châtieront pareillement, ils te brûleront vivant dans une tour de pierre, vengeant ainsi là mort de leur frère que tu as détrôné et fait assassiner. »
Le jeune prophète ajouta :
c< Mais, toi mort, ta postérité n'aura pas plus de bonheur que tu n'en as eu toi-même; du fond des forêls de la Cornouailles je vois venir un sanglier qui la dévorera *. »
Telles sont les prophéties terribles que les chanteurs armoricains, développant celles des poêles populaires gallois, prêtaient à Merlin contre l'usurpateur et contre ses amis les païens. La dernière concerne Arthur, figuré par le san-
* A baed Kerniw a dial hyn oU yn 6\\.(Myvyrianj t. lî, p. 267, et le fol.95, VduMs. d'Oxford.)
glierde Cornouailles^; elle sera amplifiée au siècle ^suivant; ici, c'est surtout d'Ainbroîse et de son frère que s^occupe la tradition continentale; le premier, qui rebâtira les églises de l'île de Bretagne, dévastées par les adorateurs d'Odin; le second, qui sera père d'Arthur.
Quand la prophétie de Merlin s'est réalisée par le retour des chefs nationaux; quand la justice a triomphé de la force, grâce à Tépée des Armoricains, et quand la patrie bretonne et la religion .leur ont dû leur salut, quel rôle reste-t-il à jouer à Merlin î
Si la légende primitive ne le dit pas, la tradition postérieure supplée encore son silence.
Tandis que le roi relève les autels renversés, les prêtres songent à célébrer les funérailles des guerriers morts en les défendant.
' Entre les champs de bataille de Tile, il en est un tout blanchi de leurs ossements. Victimes d'un* odieux guet-apens, il ont péri, non vaincus, mais assassinés ; ils sont tombés dans une conférence pacifique, au milieu d'un banquet, sousles longs couteaux des Saxons \
^ Baed Kernyw, sef ew hunnu Arthur. (Ms. cité, ibid. et le
^yw-y P- 268.) • Myvyrian, t. II, p. 255.
lOf MERLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
Les Brclons avaient pour archevêque un saint venu d'Armorique, qu'ils appelaient pour cette raison Tramor. 11 n'avait pas été moins frappé que ses contemporains de la mission providentielle de Merlin ; il partageait Tadmiration qu'il leur inspirait.
Comme le roi, après bien des recherches, désespérait de trouver en Bretagne des architectes assez habiles pour élever un monument digne d'eux aux Bretons morts pour leur pays, Tàrchevéque lui indiqua Merlin.
«Envoyez-le chercher, dit-il, je ne crois pas qu'il y ait sur terre un homme doué d'un génie pareil. S'il est bon prophète, il n'est pas moins bon architecte *. »
Le devin, qui préférait la solitude au monde, habitait souvent alors au fond d'une vallée retirée, sur les frontières de la Cambrie, au milieu des bois, au bord d'une fontaine. Informé du dessein du roi, Merlin quitta sa chère solitude pour se rendre h la cour.
Quoiqu'un motif purement national y eût amené le prophète breton, le roi voulut profiter
* Myvyrian, t. lî, p. 276.
de sa science dans un inlérél personnel; mais, à la demande indiscrète d*Ambroise Âurélien, Merlin devint triste, et, ne craignant pas de donner à celui qu'il aimait une leçon de nature à lui faire comprendre qu'il savait distinguer l'homme du souverain, il lui répondit d'un ton grave :
« On ne doit révéler l'avenir que lorsque l'intérêl national le demande. Si la vanité personnelle, ou tout autre motif futile allégué par le s rois, me faisait ouvrir la bouche, l'Esprit qui m'inspire m'abandonnerait quand j'aurais besoin de lui*. N'adressez donc plus à votre devin de questions indiscrètes , et pensons à l'affaire pour laquelle vous m'avez mandé. »
Le roi, confus de la loçon, cessa donc de presser Merlin et lui parla du monument qu'il avait le projet d'élever.
« 11 y a en Irlande, dit le devin, au sommet d'une haute montagne, des pierres d'une prodigieuse grandeur, rangées en cercle, et formant comme une ronde, appelées pour cela la Danse
* Yr yspryd ym dysgu ai odiwrth ira pan vai rait ymi wrt ho. {^yvyrian, i.lU p 276.)
106 MERLTN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
des Géants^ Personne de noire âge ne connaît leur histoire; aucune force humaine ne les a mises debout; seule, la puissance de resprîl a pu les ëlever. Or voici ce que je vous propose : envoyezles chercher, et dressons-les ici dans le même ordre qu'elles le sont là. Nul monument plus <îonvenable ne pourrait être bâti en l'honneur de nos guerriers, nul ne durera plus longtemps. »
En entendant Merlin parler ainsi, le roi ne put «'empêcher de sourire.
a Y pensez-vous? Faire venir de tels blocs de granit de si loin! Est-ce que notre île manque de pierres?
— Ne riez pas, seigneur, répondit Merlin, car je vous parle sérieusement. Ces pierres-là sont des pierres mystérieuses ^
«Elles oîît la vertu de guérir bien des maladies. L*eau que le ciel verse dans leurs cavités ferme les blessures et rend la vue aux yeux malades. A leurs pieds croissent des plantes douées de mille vertus salutaires. Il y a de cela bien longtemps, des géants venus du fond de 1* Afrique apportèrent ces pierres précieuses, et les
* Kor y Kewri. (Myvyrian, t. II, p. 277,)
* Main rinTedaul. ( Ibid.)
HËRL1K, PERSONNAGE LÉGENDAIRE. 107
rangèrent en cercle en Irlande, comme elles Tétaient dans leur pays. »
En entendant parler Merlin, les guerriers bretons s'écrièrent :
« Ne tardons pas plus longtemps, parlons ! »
Et quinze mille hommes se présentèrent pour prendre part à Tentreprise, Le roi mit à leur têfe son frère Uter; les navires furent bientôt prêts, et on les vit s'avancer vers Tlrlande, leurs voiles gonflées par le vent, et Merlin debout à la barre du vaisseau amiral.
En ce temps-là Tlrlande éail gouvernée par un jeune et vaillant roi du clan de Killianmor, qui n'était pas d'hnmeur à se laisser rien enlever de précieux. Apprenant le débarquement et le projet des Bretons, il marcba à leur rencontre, Jurant sur son âme que, tant qu'il vivrait, on n'enlèverait pas la plus petite pierre de h Dame (les Géants. Mais les Bretons n'étaient pas non plus d'humeur à renoncer à leur entreprise. Àtta^ 4]ués vigoureusement, ils répondirent de même, «t se battirent si bien, qu'ils mirent en fuite les Irlandais; puis ils gagnèrent la montagne où s'élevait le fameux monument. Cette victoire toutefois ne suffisait pas. Il fallait maintenant en remporter
une autre sur les pierres elles-mêmes; et, quand ils virent les quatre énormes cercles qu'elles formaient, quand ils considérèrent leur hauteur, leur largeur, leur épaisseur, leur poids et leur nombre, ils restèrent pétrifiés d'étonnement.
Pour Merlin :
«À Touvrage, enfanls! s'écria-t-il; des pioches! des échelles! des câbles! des leviers! des rouleaux! rassemblez toutes vos forces, unissez tous vos bras, attaquez vaillamment ces rochers, et voyons si la force vaut mieux que Tintelligence, ou si rinlelligence vaut mieux que la force.
— ATouvragc! » répondirent les Bretons. Et pioches de creuser, leviers de gémir, câbles de tirer, rouleaux d'avancer. Mais Touvrage n'avançait pas. Depuis Taube jusqu'à midi, malgré les bras des quinze mille hommes, pas une pierre n'avait bougé. Depuis midi jusqu'au soir^ en dépit d'efforls redoublés, pas une n'avait pu être enlevée.
Voyant tous les fronts ruisselants et tous les bras lassés, Merlin se mit à rire et dit :
ce Montrons donc que l'intelligence vaut mieux que la force. » Et, commandant lui-même la ma-
MEHLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE. 101)
nœuvre, il souleva les pierres sans effort et les flt transporter à bord des navires, qui reprirent triomphalement le chemin de Tile de Bretagne \
A la nouvelle de leur arrivée, le roi Âmbroise convoqua ses sujets dans la plaine de Salisbury pour rinauguration du monument funèbre. Et le jour venu, tout le monde étant rassemblé et le roi sur son trône, Merlin soulevant les rochers du cercle des géants avec autant d'aisance qu'il les avait remués déjà, les rangea en Bretagne de la même manière qu'ils l'étaient en Irlande. D prouva de la sorte au monde que l'in* telligence vaut mieux que la force *.
Telle est la tradition la plus répandue; mais il en est une autre qui, bien que postérieure^ est plus belle, et je ne veux pas l'oublier.
Lorsque la lune eut paru, et que Merlin vit les travailleurs découragés, il entra dans le cercle des géants, sa harpe à la main, et, montant sur la table de pierre dressée au milieu, il se mit à chanter une incantation que les bardes ont appelé V Enchantement des pierres précieuses :
* Myvyrian, t. II, p. 279.
« Bot yn well kyvraindeb na kryfdcr. (/d^m., cf. avec le BriU Tysilio, ms.)
:10 MERLIN, PERSONNAGE LEGENDAIRE.
c< Voici l'heure! il s'éveille le chiBurdes pier-; c< res précieuses ; elles se meuvent en cadencct. « elles se balancent lumineuses sur le sol de c( Tenceinle funèbre ; chacune d'elles saluant ce d'abord celui qui conduit la danse. >> . .
Quel fut Tétonnement des guerriers! Les géants de pierres, entraînés par les chants du nouvel Amphion, s'avançaient en cadence vers le rivage, déroulant devant l'armée bretonne une longue spirale colossale.
Ravi en exiase, le barde poursuivit, en évoquant le souvenir de la conférence où les Bretons avaient péri sous les longs couleaux des vSaxons :
« Voyez! le tyran! l'orgueil! la présomption! fi l'iniquité! le cheval de guerre! la vérité outrac( gée! la justice sous les pieds des chevaux! une « mêlée générale d'hommes armés, et quiconque c( hurle le plus haut, jugé le plus sage!
«i Voyez! quelle foule de guerriers ! Ici, là-bas, « ils tombent d'inanition, ils manquent de pain, a ils meurent en braves sans une parole.
«Voyez! ils meurent ensemble, ô sort fatal!
MERLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE. lit
(( entre nos bras. Et Toppression nous force à c( prendre le chemin de Texil.
c< Mais la biche blanche lève la tête au sommet « des montagnes d\\saph, et Taigle fond sur les c< guerriers du haut des rochers de Ganna.
« Maudit soit le pays des Sihires, parce qu'il a « été trahi ! Béni soit le pays dePowys, parce qu'il c< est devenu plus sage!
c< Les étrangers errent sans demeure; Tes- « pérance renaît après une longue tyrannie. Les c< otages nous arrivent traînés en échange ; le bâ- « ton d'ormeau les pousse en avant.
(( Voyez! l'Irlande visite notre terre : Tlrlande « se dirige vers la grande plaine des héros. La « joie éclate sur la hauteur de l'enceinte funèbre^ « et de notre pays le Saxon disparaît \ »
A ce moment en effet l'Irlande, représentée par ses a Géants de pierre, » visitait la Bretagne; enchantés par Merlin, ils avaient continué à travers l'océan leur farandole gigantesque.
* Garchan y main gtoyrth, Mss. de Ilengwrt, cf. le Myvyrian, 1. 1, p. 551 . Ce remarquable poërae a été attribué k d'autres bardes qu'à Meilin, notamment à Taliésin; M. Stephens, avec sa science ordinaire d'investigation , en retrouvera le véritable auteur parmi les poètes gallois du moyen âge.
ilï MERLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
De retour dans leur pays, les guerriers les trouvèrent debout, dans le même ordre qu^en Irlande, pour la cérémonie funèbre.
Merlin pouvait donc dire avec la vierge fatidique des Armoricains : c< Je sais une chanson qui fait tressaillir la grande mer et la terre trembler ^»
11 eût pu ajouter :
c< Qui fait fendre les cieux *. »
Car les cieux n'avaient pas de secrets pour lui, et ihy lisait à livre ouvert l'histoire des rois de son pajs.
Peu de jours après les fêtes auxquelles donna lieu rérection du monument funèbre de Salisbury, uii signe parut dans le ciel. C'était une comète d'une grandeur et d'une splendeur incomparables. Elle ressemblait à un dragon, et de sa gueule sortait une langue rouge à deux fourches, dont l'une s'agitait vers le nord, l'autre vers l'orient. Le peuple était dans l'effroi, chacun se demandant ce que cela présageait. Uler, en l'absence du roi Ambroise son frère, occupé à poursuivre un des fils de Guortigern, consulta tous les sages de la nation bretonne; mais aucun ne put lui ré-
* Barzaz-Breiz, 1. 1, p. 226.
* A li'k ann envou da tVail a. (Ibid.)
pondre. Alors il songea à Merlin, qui était retourné auprès de sa fontaine. Ayant si bien expliqué Fapparition du dragon rouge et du dragon blanc, le devin ne pouvait manquer de savoir ce que signifiait ce dragon nouveau. 11 fut donc mandé à la cour.
« Que présage ce signe? lui demanda le roi.
Il ne s'agissait plus ici d'un intérêt privé : la nation tout entière était intéressée aux grands événements que la comète annonçait; Merlin se mita pleurer^ :
« fils de la terre bretonne, vous venez de faire une grande perte : le roi est mort! »
Après un moment de silence, il ajouta :
« Mais vous avez encore un roi : hâte-toi, Uter, attaque Tennemi. Toute Tîle te sera soumise, car c'est toi que figure le dragon de feu. Le rayon allant vers la Gaule représente un fils qui doit naître de toi, qui sera grand par ses exploits, et non moins grand par sa puissance. Le rayon allant vers rirlande représente une fille dont lu seras le père, et ses fils et ses petits-fils régneront tous sur les Bretons S »
» Wylo a oruc Mordin. (Myvyriarht- H, p. 283.) * A niaibion hono ai hwyron a vedianant oH ol yn oll. (Ibid. p. 284.)
il4 MERLIN, PERSONNAGE LÉGENDAIRE.
Couronné roi, après avoir suivi le conseil de Merlin et vengé son frère, Uter, pour obéir au barde, fit couler en or deux dragons dont Tun devait être porté en tête de son armée, Tautre consacré à Dieu, dans la principale église du royaume.
C'est à cause du dragon explique par Merlin qu'il fut nommé Penn-dragon ou Chef-dragon, 5 en croire les Armoricains*. Ils prétendent de plus, — pour avoir ignoré le sens d'un autre symbole, confondu le roi Uter avec Jupiter , Merlin avec Mercure, et voulu faire naître Arthur du triple sang armoricain, gallois et cornouaillais, — ils prétendent, dis-je, que le sévère prophète, voyant son jeune maître près de mourir d'amour pour une reine de Cornouailles, consentit à jouer près de lui le rôle que joue Mercure auprès de Jupiter, dans Amphitryon, et participa de la sorte à la naissance du roi Arthur.
La gloire du devin n'avait pas besoin d'un
' Myvyi'ian, t. Il, p. 286. Un autre mannscrit d'Oxford ajoute: • Mais, en gallois, on l'appelle Vthyr Pen dreic » sef yw hynny yn Gymraec Utliyr pen dreic. (Ibid., Var.) Les Cambriens, comme les Armoricains, avaient donc perdu la clef du symbole figuré par le dragon ou le serpent, qui représentait la souveraineté. (Voy. Gildas; éd. de Stevenson, p. 12, et \es Bardes bretons du sixième siècle, p. 45.)
MERLIN, personnage: LÉGENDAIRE. lia
rayon parti de si bas, et les bardes gallois ont grandement raison de protester contre les conteurs d*Armorique.
Du reste, il faut le dire, c'est moins sur la part de Merlin à la naissance d'Arthur, et sur les sortilèges qu'il opère en cette occasion, que sur ses prophéties concernant la fin du héros, que la légende armoricaine appuie.
Si, pendant le règne d*Uter Penn-dragon, elle ne fait apparaître Merlin à l'armée qu'une seule fois^; si pendant le règne d'Arthur elle ne le montre à la cour qu'une seule fois encore ^ si elle semble plus souvent le laisser dormir dans son bois, au murmure de sa fonlaine; elle ne se lasse pas de répéter la prophétie du barde concernant son royal ami, le sanglier de Gornouailles, et en la répétant elle l'amplifie ainsi :
« Le sanglier Gornouaillais viendra au secours des Bretons;
c( Sous ses pieds il pressera la gorge de l'étranger;
c( Les îles de l'Océan lui seront soumises; les
* Merdyn en e llu et oeà(Myvyn(in, t. H, p. 291.) > Daroganaud Merdyn rac bron Uther Bendragon a rac bron Ar* thur. (/Wd., p. 386.)
116 MERLIN, PERSONiNAGE LÉGENDAIRE.
pays Franks lui obéiront ; il fera trembler Rome elle-même ;
«Les peuples Tadmireront; le récit de ses exploits donnera du pain aux bardes ;
« Sa vie aura une fin douteuse ^ »
Repassée, sous la forme qu'on vient de voir, du continent dans Tîle, son berceau, après la bataille d'Hastings et Tasservissement tant prédit de la race saxonne, la légende armoricaine, d'abord mise en gallois, puis en latin élégant, fit une brillante fortune à la cour des rois conquérants, grâce aux prophéties de Merlin, par des raisons politiques que j'indiquerai en leur lieu.
Mais cette légende n'est pas finie; il nous reste à montrer quels développements lui ont donnés les imaginations des Bretons-Ëcossais.
* Baed Kernyw a vyd kanhorthwy ; — a mynygleu yr estronyon a sathyr dan y drayd ; — ynyssed yr eiga^vn a darystygant idau; — A gwladoed Freink a vedhaud; — Gw Rufein a ofynhaa; — Popylyd anrydedir ; ae weithredoed a vyd bwyt yrae datgano. (Myvyrian, T. II, p. 262, cf. avec le Ms. rouge.) Il est à remarquer que la version galloise omet la tradition bretonne, citée par GeofTroi de Monmouth, concernant Timmortalitéd^Arthur; elle se borne à dire : « Pour ce qui regarde la mort d'Arthur, il n'en est point question ici, » Ni ddiwedir yma am angau Arthur. (Brut Tysilio, ms., fol . i 23, V. ; cf. le Myvyrian , t . II , p . 357 . )
MERLTN, PERSONNAGE POÉTIQUE.
Les Écossais reçurent avec d'autant plus d'empressement le portrait embelli de Merlin qu'ils avaient lieu de croire que le devin breton leur appartenait, sinon par son berceau, du moins par sa tombe. Ils trouvaient d'ailleurs son nom gravé dans leur propre mémoire, et, en réunissant les traits qu'elle leur offrait, à tous les traits épars dans les souvenirs des Gallois, des Armoricains et des Cornouaillais, ils en firent un personnage moins légendaire que poétique.
On ne peut se tromper de beaucoup en plaçant vers le milieu du douzième siècle cette nouvelle phase de la tradition, quoique le monument qui
Tâttesle date d'une cinquantaine d'années plus tard*.
A cette époque, Merlin règne en souverain dans l'empire des songes celtiques.
Il est vieux comme le roi de Pylos; sous ses yeux se sont écoulés les règnes glorieux d\\mbroise Aurélien, d'Uter el d'Arthur. II a vu s'accomplir tout ce qu'il a prédit; son nom est fameux dans tout l'univers. Il continue de donner des lois au peuple de la côte méridionale de l'ile de Bretagne, que le tyran Guortigern lui a autrefois abandonnée. Il prédit toujours l'avenir aux chefs bretons qui viennent le consulter sur les destinées du pays. Il est barde et roi comme par le passé*.
II ne lui resterait plus qu'à se reposer dans sa gloire, lorsque la guerre malheureuse que nous connaissons éclate entre les Bretons du Nord et
^ Ce monument, tout celtique de fond, est intitulé Vila Mer Uni, Oiî ignore le nom de Fauteur, mais on sait maintenant qu*il n*est pas postérieur à Tan 1217. Il a été publié par MM. fichai et \ Wright en 1837, et réédité par San-Marte en 1855. * Ergo peragratis, sub multis regibus, annis,
Glarus habebatur Merlinus in orbe Britannus ; Rex erat et vates, Demetarumque superbis Jura dabat populis; ducibusque futurn canebat. (Vita Merliniy éd. de 1857, p. SÎ)
MERLIN, PERSONNAGE POÉTIQUE. ii<J
ceiixduMîdi,elil s'y engage.L victoire se déclare pour le Midi, mais les Bretons méridionaux la payent chèrement : Merlin voit lomber à ses côtés trois de ses plus chers frères d'armes ; le désespoir s'empare de lui ; il fait sonner la retraite : c'est en vain que les autres clefs le consolent, il repousse toute consolation.
On le voit se rouler dans la poussière, s'arracher les cheveux, déchirer ses habits. On entend de loin ses cris désespérés. Pendant trois jours il refuse toute nourriture. Enfin la folie, une folie furieuse, s'empare de lui; il quitte secrètement l'armée et s'enfonce dans les forêts de la Calédonie. Là, nourri des racines et des fruits que produit le bois, il devient un sauvage ^ * L'été passe, l'hiver arrive; plus de fruits aux arbres, plus de feuilles, plus même d'herbes sur la terre. Si par hasard il rencontre encore quelques châtaignes, quelques glandsou quelques noix cachés sous le feuillage, les truies avides et les sangliers voraces accourent pour les lui disputer.
Utitur herbaruiij radicibus, utitur herbis, Utitur arboreo fructu, inorisque rubeti; Fit silvester homo^quasi silvis editiis esset.
(Vila Merlini, p. 4.)
Autrefois, il possédait dix-neuf arpents de pommiers aux fruits rouges; où sont-ils? « Qui donc me les a enlevés? dit-il. Je les avais encore hier, je ne les ai plus. Tel est le destin, il donne et reprend ; mais ce ne sont pas mes seules pommes qui me manquent : je manque de tout, aussi bien (le fruits pour me nourrir que de feuilles pour me couvrir. La pluie et le vent les ont emportés \ »
De tous ceux qui Taimaient lorsqu'il était heureux et qu'il avait à offrir les pommes rouges de son verger, un seul lui est resté fidèle, c*est son loup familier :
c( cher loup, mon Adèle compagnon, toi qui m'as suivi dans ces bois, la cruelle faim te presse comme moi, tu ne trouves plus rien à manger; avanl moi tu as habité les forêts, avant moi, Tâge a blanchi ton poil ; la vieillesse odieuse a rendu ton pas lourd et amolli tes nerfs ; il ne te reste plus comme à moi que la force de hurler étendu sur la terre \ »
Tics quater et juges scptenac poma t'erentes
H:c stetorant mali ; nunc non stant. (Vita Merlini, p. 4.)
Tu lupc, care cornes ?
Et te dura famés et me languere coegit.
Tu prior bas siivas coluisti; te prior aetas Prolulit in canos (Ibid., p. 5.)
Ainsi chante le barde insensé quand quelqu'un qui passe Tentend et fait part de sa découverte à un serviteur de Gwendoloèna, épouse de Merlin, que cette princesse et la reine Ganiéda, sa sœur, ont envoyé pour le chercher \
Le messager royal, qui sait comment on apaise les fous, et qui d'ailleurs est barde, a porté sa harpe avec lui ^
Se glissant à travers les coudriers, il aperçoit Merlin assis au sommet d'une colline, au bord d'une fontaine d'où celui-ci promène ses regards sur la vallée.
Comme le fugitif, en observant les jeux des animaux dans la vallée, poursuivait son chant de tristesse, le messager des deux reines, accordant sa harpe, lui donna ainsi la réplique à demi-voix^ sans se montrer' :
« Oh ! les gémissements cruels que pousse Gwendoloèna !
« Oh! les larmes pleines d'amertume que répand Gwendoloèna!
* Celle sœur est Tèlre idéal qu'il appelait Gwendydd. (V. plus hiiiit, p. 64.)
* Cum modulis cilhane quam secum gesserat ultro
Ut sic decipcret demuUeretque fureutem. (VitaMerl.j^. 7,) '• Talia, pone latens, demissa vocecanebat. (Ibid.)
a Oh! pitié pour la malheureuse, pour la mourante Gwendoloènal »
Merlin dresse l'oreille, il écoule. Le jeune barde continue :
c< Elle se meurt, Gwendoloèna, car elle ignore où son mari est allé et même s'il est encore en vie. . -
(c Et Ganiéda pleure aussi ; les deux reines pleureût ensemble, Tune, son époux; Tautre, son frère*. »
Merlin s'était levé, ravi par les sons de la harpe; il s'approche du jeune barde, il lui fait répéter son chant. Aux noms de sa femme et de «a sœur, il se met à pleurer; il a recouvré la raison, et bientôt il est de retour à la cour*.
Mais à peine y a-t-il mis les pieds que la vue de la foule accourue sur son passage l'effarouche, et il veut s* échapper. On l'arrole, on lui donne une garde, on lui rend ses habits de pourpre, «es faucons, ses chiens, ses chevaux, ses colliers
* flaec fralrem flet, et illa virurn. (VitaMerlini, p. 8.)
* Ûcius assurgit vates, juvenemque jocosis Afi'atur verbîSy iterum que movere precatur Cuni digitis cordas
Et gémit ad nomen, motus pietate, sororis Uxorisque simul, mentis ratione recepta. (Ibid,, p. 9.)
d'or et de perles, ses coupes de pm. Le nouveau David, avec sa harpe, a ordre de calmer le nouveau Saûl. Merlin repousse tout. Sa fontaine, ses chênes, ses bois, ses rochers, sa vie libre et sauvage, voilà ce qu'il aime, voilà ce qu'il préfère au luxe des cours.
Gomment donc le retenir? On lé charge de fers; il reste morne et silencieux, dans l'angle de la «alfe dû palais*.
Mars si ses bras sont enchaînés, son esprit est toujours libre, et il donne des preuves de sa puissance divinatoire.
Un jour, on est tout surpris de le voir éclater de rire, lui qui n'a pas ri depuis longtemps.
La reine Ganiéda rentrait avec une feuille dans les cheveux. On dit qu'elle aimait à s'asseoir à ta lisière des bois pour causer avec les jeunes pages. • ' *' '
Le roi, son mari, demanda à Merlin pourquoi il avait ri.
« Délivre-moi de ma chaîne, et je te le dirai, » répondit le devin.
* Rex... forti vincire catena
Jussity ne peteret nemorum déserta solutus.
^,p, Protinus indoluit tacens tristisque remansit (vales.)
{Vita Merlini, ip. H.)
Une fois délivré, Merlin parla au mari de sa sœur de façon à lui faire comprendre que la reine ne devait plus aller se promener seule dans les bois.
« Vous savez bien qu'il est fou, dit Ganiéda, et plus fou que lui encore est celui qui pourrait le croire. Faites-en l'épreuve. »
Et appelant un de ses pages :
c( De quelle manière mourra ce jeune homme?
— Il se brisera la tête contre un rocher, » répondit Merlin.
On introduisit de nouveau le page, après l'avoir déguisé et lui avoir coupé ses longs cheveux.
— Et celui ci, quelle sera sa fin?
— Il se pendra à un arbre, dit Merlin. »
Alors Ganiéda fit prendre au même page des
habits de jeune fille, et le ramena vers Merlin : c( Comment mourra cette jeune fille?
— Cette prétendue fille se noiera, » répondit Merlin.
Ce fut au tour de la reine et du roi de rire ; mais le devin avait prédit juste, car plus tard, devenu grand, le page étant à la chasse, au haut d'une montagne, fit une chute de cheval, se brisa le crâne contre un rocher, rebondit sur un arbre
placé au-dessous, où il demeura un moment suspendu, puis roula dans une riTière où il se noya, mourant ainsi d'un triple genre de mort S
Rendu à la liberté et à ses bois, le devin reparut pourtant de lui-même à la cour, à Toccasion que voici .
Sa femme, ennuyée d'être veuve, tout en étant mariée, lui avait demandé la permission de prendre un autre mari. Merlin le lui avait permis; même il avait poussé Tindulgence jusqu'à lui promettre son présent de noces : a Seulement, que ton nouvel époux, dit-il, se garde bien de paraître devant mes yeux; il lui arriverait malheur, »
Prévenu du jour des noces par l'étoile de Vénus, Merlin arrive, suivi d'un grand troupeau de cerfs, de biches et de daims, à cheval sur un cerf, monture ordinaire de plusieurs grands personnages de la tradition celtique ^
Laissant son troupeau aux portes de la ville :
* Sicquc ruit, mersusque fuit, lignoque pependit.
(Vita Merlini, p. 17.)
* Ceryorumque gregos agmen collegit in unum.
Et damas capreasque siinul ; cervoque resedit, Et veniente die, compellens agmiûa pr» se, Festinans redit, quo nubit Guendoloena. (Ibii.y p. 18.)
« Gwendoloëna, s'écria-t-il, arrive, je t'apporte ton présent de noces ; » et il lui montrait le grand troupeau qui le suivait.
La reine accourt : à la vue de son mari à cheval sur un cerf, et auquel un troupeau de bétes sauvages obéit, comme des brebis au berger, elle reste stupéfaite d'étonnement.
Cependant le nouvel époux, debout à une fenêtre, riait aux éclats de Tétrange monture, et du cavalier plus étrange encore.
Merlin le remarque ; il frémit, il arrache un des bois de la tête de son cerf, le lance au front du rieur insolent, le tue, et, donnant de l'éperon à sa monture, il s*enfuit emmenant le présent nuptial.
Si toujours il s'enfuit, toujours on le ramène. Pour le retenir plus sûrement qu'avec des chaînes, on essaye de le distraire, en lui faisant visiter la ville, ses places publiques et ses marchés. Dans cette promenade, il donne de nouvelles preuves de divination.
En sortant du palais, un homme déguenillé attire son attention. Cet homme est le portier même de la cour, et son maître, à ce qu'il parait, ne le paye guère, car il tend la main à ceux qui
HEULIN. PERSONNAGE POETIQUE. 127
vont et viennent, en leur demandant de quoi s'acheter un habit.
Merlin sourit et passe.
Plus loin, à la foire, il voit un jeune homme marchandant des chaussures et ce qu'il faut pour les réparer quand elles seront usées. Devant cette action très-simple, il rit une seconde fois.
Pourquoi ril-il ainsi? Le mari de Ganiéda veut encore le savoir, et il lui promet de nouveau la liberté pour prix de sa réponse.
« Hé bien ! dit Merlin, j'ai ri à la vue du portier mendiant, en songeant qu'il était riche sans s'en douter, attendu qu'il avait sous les pieds un trésor qui l'eût dispensé d'importuner les passants.
« J'ai ri à la vue de Tacheteur de souliers, sachant qu'il ne les mettra pas longtemps, mais surtout qu'il ne les usera pas, car il est déjà noyé. »
En effet, cet homme, au retour de la foire^ était tombé dans l'eau et avait péri.
Quant au portier, il regretta bien de n'avoir pas éié aussi habile que Merlin, lorsque le roi déterra devant lui, en rendant mille grâces au devin, le trésor enfoui sous ses pieds ^
* SufTodit, et vertit terram, reperitque sub ipsa Thesaurum positum, vateinque jocosus adorât.
(Ft/aM^/tm, p. 21.)
Mais le trésor ne servit pas plus au beau-frère de Merlin que sa chaussure nouvelle n^avait servi à rhomme de la foire, car il ne tarda pas à mourir.
Restée veuve, resiée seule aussi par suite de la mort de Gwendoloèna (dont on n*entend plus parler) , Ganiéda ne veut pas quitter son frère et le suit dans les bois; mais comme il s* obstine à vivre en sauvage, et qu'elle redoute pour lui pendant Thiver la faim et le froid , elle lui fait bâtir au fond de la forêt un beau palais percé de soixante portes et d'autant de fenêtres ^
Pendant que durent le printemps. Tété et l'automne, et que le barde court les bois en compagnie de son loup gris, elle ne s'inquiète pas de lui ; mais aux premières gelées elle le ramène sous son toit. Là, il trouve près d'elle bonne table, bon gîte et le reste, et quand l'inspiration le prend, quand il observe les astres du haut d'une de ses soixante fenêtres, ou au seuil d'une de ses soixante portes, cent vingt secrétaires amenés par la reine
^ Ante domos alias unam compone remotam Ciii sex dena decem dabis ostia tolque fenrslras.
(Vita Merliniy p. 22.)
qui l'écoute avec admiration , prennent note de ses prophéties ^
C'est aussi là que Taliésin, récemment arrive d'Armorique, où il était allé s'instruire à' l'école chrétienne de Gildas, cet ennemi des bardes, maintenant réconcilié avec eux, rend visite à son vieil ami. L'objet de son voyage dans le Nord est de s'entretenir avec Merlin sur les merveilles de la création*. Ils chantent ensemble les éléments, l'origine des vents, des nuages, de la pluie; les trois cieux, le ciel supérieur, le ciel intermédiaire et le ciel inférieur. Ils chantent la mer et ses trois couches d'eau, de température différente. Ils chantent les îles, les fleuves, les poissons ; tout ce que l'air, la terre et les mers offrent de singulier'^.
* Inspiciamque polo labentia sidcra noctu Quse me de populo regnî vcntura docebunt; Totque notatores quae dicam scribere docti AdsiDt, et studeant carmen mandare tabell.'s ;
Tu quoque saepe veni, soror, o dilecta.( Vita Merlini, p. 23.)
* dilecta soror, Telyesinoque venire Praecipe; namque loqui desidero pluritna secum. Venit eniin noviter de partibus armoricanis
Dulcia quo didicit sapientis dogmata Gildae. (Ibid., p. 28.) ' Ces chants cosmogoniques sont imités d'une série d'anciens poèmes gallois sur le même sujd attribues fk Taliésin,' et publics dans le Myvyrian, t. I, p. 22, 25, 24 et 25.
Puis ils parlent du passé jours heureux d'autrefois, comme ils vous rappellent avec larmes !
c< J'étais jeune alors, disait Merlin; je paraissais devant Guortigern au bord du lac desséché; j'expliquais la lutte mystérieuse du dragon rouge contre le dragon blanc ^ Puis je vis arriver d*Ârmorique nos deux jeunes princes fugitifs, je les vis punir l'oppresseur de notre malheureux pays, je je les vis repousser Tétranger avec Paide du Christ, J'assistai plus tard aux débuts d'Arthur, ce héros qui n'eut pas son pareil au monde. Il était trop jeune et trop faible d'abord pour combattre nos ennemis. Nous appelâmes à notre secours les guerriers d'Armorique. Hoël, leur roi, Hoël que les liens du sang et de Pamitié attachaient au nôtre et rendaient son allié naturel, vint à nous. Ses vaillants soldats, réunis à nos guerriers donnèrent la victoire au jeune Arthur*.
* De Vortigerno cecini prolixius olim Exponendo duum sibi tnistica bella draconum In ripa stagni, quando consedimus hausti.
(VitaMerlinh^.^l.)
* Et puer Arturus fuerat, nec debilitate ^tatis poterat tantas compescere turmas.
Arïnorico régi mittens mandavit Iloelo Ut sibi prsesidio feslina classe rediret :
ce La victoire pendant quarante ans lui est resiée fidèle. Le dragon rouge a fait avec lui le tour de presque toute l'Europe; les Scols, les Irlandais, les Norv^égiens, les Daces, les Gaulois, les Romains le connaissent : un fatal amour et la trahison devaient nous perdre. Mordred, uni aux Saxons contre notre roi, causa sa chute et celle de notre pays. Ohl Taffreux carnage! Oh! que de larmes versèrent les mères le lendemain de la bataille où notre roi tomba blesse mortellement! Conduit par toi, Taliésin, à travers l'Océan, il se rendit à la cour des Vierges de la mer : t'en souviens-tu, Taliésin?
— Oui, je m'en souviens, répondit son ami ; je vois encore cette terre lointaine pour laquelle nous nous embarquâmes tous les deux après la bataille de Camblann; Barenton tenait le gouvernail; Barenton, cet habile pilote, qui connaissait les écueils de la mer comme les étoiles du
Sanguis enîm cominunis eos sociabatamorque.
Vcnit, et Ârturo sociatus, perculit hosles.
( Vita Merhni , p . 43 . ) * Diiximus Arturum, nos conducentc fiarynlho
^qiiora cui fueranl et cœli siilera nota (*). (Ibid., p. 37.)
(') Bnrenton ou Barynlhe, que les Irlandais appellent généralement
« Nous visitâmes cette terre verdoyante et féconde, qui chaque année a deux moissons, deux printemps, deux étés, deux récoltes de fruits; cette terre où Ton trouve des perles, où les fleurs renaissent à mesure qu'on les cueille, celte île des Pommiers appelée l'île du Bonheur ^ Là, point de culture, point de fer pour déchirer la terre : elle offre sans travail le blé et le raisin. Là, on vit cent ans, et plus longtemps encore. Là, neuf sœurs, dont la joie est la seule loi, régnent sur ceux qui viennent de notre pays. L'aînée est très-habile dans l'art de la médecine et surpasse en beauté les autres : elle s'appelle Morgan, et connaît la vertu de toutes les herbes des prés; elle sait pour quelle maladie chacune d'elles doit être employée; elle possède l'art de changer de figure et de s'élever dans l'air comme un oiseau. Quand elle le veut, elle est dans un instant à Brest, à Chartres ou même à Pavie. Quand elle le veut, elle descend du haut des airs sur nos côles. Ses sœurs connaissent
siiinl Brendan, est une des figures les plus originales de la légende celtique. La fameuse fontaine magique de la forêt de Brocéliande a clé [)iacéc sous son invocation et appelée de son nom Baranton.
* Insula Poinoruin quœ fortunata vocalur. (Vita Merliniy l>. 30.)
toutes, grâce à elle, la science des nombres. L'une d'elles, Thiten, est Irès-renommée pour son talent à jouer delà harpe. Nous leur conduisîmes Arthur. Morgan nous reçut avec honneur; elle fit déposer le roi dans sa propre chambre, sur un lit d'or. Puis, découvrant d'une main délicate la blessure du héros, elle la considéra longtemps. Enfin elle lui dit qu'elle pourrait le guérir, s'il restait près d'elle tant que cela serait nécessaire, et s'il voulait se soumettre à ses soins ^
c< Heureux de cette bonne nouvelle, nous lui avons confié le roi, et nous avons remis à la voile.
— Depuis lors, que de malheurs! répondit Merlin, que de changements funestes! que de dissensions civiles ! que d'émigrations ! que de triomphes des Saxons! Ils nous opprimeront long* temps! »
' Cum Principe venimus illuc ;
Et nos quo decuit Morgeii siiscepit honore Inque suis thalamis posait super nurea regem • Strata, manuque sibi detexit vulnus honesta, Inspexitque diu ; tandemque redire salutem Posse, sibi dixit, si secum tempore longo Essety et ipsius vellet medicamine fungi.
(Vila Merlini, p. 57.)
Taliésin reprit ;
ce II faudrait faire savoir nos malheurs à Arthur. S'il est guéri, il s'empressera de s'embarquer, il reviendra vers nous, il repoussera nos ennemis avec sa vigueur ordinaire, et rclablira • parmi nous la paix qui régnait autrefois \
— Le moment n'est pas encore venu, dit Merlin; il faudra que les étrangers dominent notre pays pendant bien des années encore, Dieu a condamné les Bretons à perdre pour un temps l'empire. Ils ne recouvreront leur puissance que le jour où trois de nos chefs, reprenant les armes, soumettront définiiivement les Saxons; le jour où viendront d'Armorique un puissant Konan et: un Kadwalader, en compagnie de notre vénérable roi cambrien, qui tous trois uniront par une ferme alliance les Bretons d'Ecosse, les Gallois, ceux d'Armorique et de Cornouailles, et rendront à leur nation le diadème perdu. Alors l'ennemi disparaîtra; le temps des vieux Bretons recommencera ; nos chefs soumet-
* Ergo necesse foret populo transmittere quemdain Et mandare Duci festina classe redire Si jam convaluit, solitis ut viribus hostes Arceaty et cives antiqua pace reformet. (VitaMerl.f]^. 38.)
tront de nouveau les rois des contrées lointaines, et par de glorieux combats, ils leur enlèveront leurs couronnes ^ »
Les cent vingt secrétaires du prophète achevaient à peine d'écrire celte mémorable prédiction nationale, que des serviteurs de la reine Ganiéda accouraient disant qu'une fontaine venait de jaillir au sommet de la montagne voisine, et déjà répandait à travers la vallée ses flots plus purs que le cristal. Tout le monde accourut pour voir le prodige. Merlin voulut goûter Teau, et comme, après y avoir puisé à longs traits, il y ploùgeait son front brûlant et le retirait rafraîchi :
« Dieu! s'écria-t-il, d'où revient ma raison? comment ma folie s'est-elle envolée? Il n'y a qu'un moment, j'étais un insensé.
c( Tandis que, semblable à un esprit, je savais
* Trcs taiiien ex nostris magna virtute résistent Et inuUos périment et eos in fine domabunt.
Sed non perficient,
Donec ab Ârmorica veniet temone Gonanus Et Cadwalladrus, Cambronnn dum Venerandus, Qui pariter Scotos, Cambios et Cornubienses Armoricosque viros sodabunt fœdere firme, Amissmnque suis reddent diadema colonis.
(Vita Merlini, p. 59.)
l'hisloire du passé, je prédisais Tavenir, je connaissais tous les secrets des choses, j'expliquais le vol des oiseaux, le mouvement des astres, les jeux des poissons; la cjouleur m'accablait, je manquais du repos naturel à Thomme. Je reviens à moi, mon esprit retrouve sa vigueur. Soyez-en béni, ô père souverain des hommes, vous à qui je dois ce bienfaits »
Et unissant sa voix à celle de Merlin, Ta lié chanta la vertu de Teau des fontaines qui rend si souvent la santé*.
A la nouvelle de la guérison du roi-barde, les chefs bretons méridionaux accoururent dans le Nord, pour le féliciter et le prier de venir reprendre le gouvernement de son peuple'. Mais il ne put y consenlir :
« jeunes chefs, dit-il, je suis bien vieux; c'est à peine si, comme mon vieux loup, je peux franchir la limite de ces champs. Mes jours de
' (Juasi spiritus ucta sciebam
ProBteriti populi, praedicabara quae futura
Id me vexabat, naturalemque negabat Humanse menti districta lege ({meiem.(Vita Merlini, p. 46.) * Cf. dans le MabinogioUf t. III, p. 328, son poëme commençant par ce vers : « L'eau possède des qualités dignes de mille bénédictions. »
^ Atque rogaretur sua sceptra resumere rursus. (Ibid., p. 49.)
MERLIK, PERSONKAGE POÉTIQUE. 157
gloire sont passés. Il y a dans cette forêt un chêne séculaire à qui la sève manque et qui pourrit déjà. J'ai vu le gland dont il est sorti tomber du bec d'un pivert perché sur la branche d'un.arbre; je l'ai vu pousser peu à peu, je me suis assis à son ombre. Dès ce temps-là déjà j'étais honoré des Bretons^ Vous le voyez donc bien, je suis trop vieux pour recommencer à régner. Rien ne pourrait m'arracher à ma forél. Toujours elle me plaît et je l'aime. C'est ici que je veux finir mes jours, nourri de fruits et de légumes, et purifiant pieusement ma chair afin que mon âme puisse jouir d'une vie qui ne finira pas*.
— Et moi aussi, je resterai avec ta sœur et toi, dit alors Taliésin. Tous trois, nous habiterons ensemble. Je renonce au monde. Je suivrai ton exemple'. »
< Roboris aonosi silva stat quercus in ista . . . Hanc ego cum primum cœpisset crescere vidi Et glandem de qua prooessit forte cadentem Duin super astaret picus ramumque videret . . . . . . Tune et verebar. [Vita Merlinif p. 50.)
* Bic ero dam vivura pomis contentus et herbis, Et mundabo meam pia per jejunia carnem Ut yaleam fungi vita sine fine, perenni. (Ibid,, p. 50.)
^ tf Sic et ego faciam Tobiscum tertius auctus, •
Telyesinus ait, « despecto thfmate mundi. » (i^û2., p. 57.)
Et s'adressant aux chefs bretons :
c< Pour vous, amis, allez défendre vos cités. Laissez-nous habiter en paix dans cette solitude. Celui que vous aimez vous doit assez d'applaudissements. »
Les chefs s'éloignent. Merlin, Taliésin et Ganiéda demeurent. Depuis la mort de son mari, la reine porte une robe noire; désormais elle n'aime plus que les bois, non pas à cause des jeunes pages qu'elle y rencontrait autrefois, mais à cause de Dieu, de son frère et de son ami; et elle chante souvent avec eux et guidée par eux, les destinées futures de la patrie bretonne ^
ftinsi, désabusé du monde, sinon de sa science astronomique; trouvant le bonheur dans le sein de Dieu, d'une sœur, d'un ami, Merlin finit en ermite, ou plutôt il continue à jouir, avec ceux qu'il aime, du calme de ses bois, de la vertu de ses fontaines, du parfum de ses fleurs utiles, de l'éclat de ses chères étoiles tant de fois consultées avec fruit dans l'intérêt de son pays. Ce portrait traditionnel ne manque pas d'une
' Nunc cum fratre sibi silvis nil dulcius exstat. Banc etiam quandoque suus rapiebat ad alta Spû'itus, ut caneret de regno s%pe futura.
(Vita MerlinU p. 57.)
certaine grandeur, à part quelques traits extravagants que la folie du héros faii, du reste, excuser. Dans l'ensemble, il conserve assez bien la majesté presque épique delà iradilion primitive.
Mais sur le continent breton, il a un peu perdu de sa dignité, et fait présager Tenchanleur enchanté dont nous parlerons plus tard.
C'est sous cet aspect nouveau que nous Toffre un vieux chant populaire cornouaillais, et il n y figure peut-être que par suite de Tinfluence de la tradition écossaise. D:ms cette tradition en effet, il y a un épisode où, aussitôt après Téruption de la fontaine qui guérit Merlin, parait un personnage appelé Maëldin, dont le nom se rapjproche beaucoup, on le voit, de celui de notre devin. Étant à la chasse, Maëldin trouve, au bord d'une fontaine, des pommes enchaniéqs par une margicienne. Il les mange et subit un charme réaervé à Merlin lui-même*.
Dans la ballade cornouaillaise, Merlin, cherchant sa harpe et son anneau de barde qu'on lui a dérobés, passe devant la porte d'une vieille sorcière plus puissante que lui. Elle le prie d'en-
* Haec mihi, iion illis, velut aestimo, poma dabanlur.
(Vita Merlini, p. 56.)
140 MKHIIN, PERSONNAGE POÉTIQUE,
trer, lui promettant de les lui faire retrouver. Il entre, il mange trois pommes rouges que lui offre la vieille, et aussitôt il tombe dans un sommeil magique dont il netsortira que pour suivre malgré lui la sorcière à la cour du roi de Cornouailles, d'où il s'échappera dès qu'il le pourra S
La tradition trégorroise ne relève pas Merlin. 11 ne prédit plus dans un intérêt national, mais toujours dans un intérêt privé, et encore quelles prédictions ! Une fois, il arrive à la cour d'Arthur, trois pommes à la main, vraies pommes de discorde, comme celles d'Apollon :
« Voici trois pommes d'or brillant; elles seront le partage des trois plus belles dames. C'est moi, Merlin, qui prédis cela *. » Et il disparaît.
La légende, on le voit, prenait, avec les années, des rides chez la race celtique. La France devait les effacer; elle devait, en adoptant l'enchanteur breton, le présenter au reste de l'Europe, rajeuni et transfiguré.
* Barzaz-BrdZf 1. 1, p. 115.
• Les romans de la Table Rondey p. 397 et 598.
On s^imaginait, il n'y a pas encore longtemps, que nos romanciers français du moyen âge sont des inventeurs. Leurs noms auraient dû indiquer ce qu'ils étaient en réalité : troubadours et trouvères ont peu créé, ils ont trouvé. Il y avait de riches mines poétiques déjà ouvertes; ils ont continué à les exploiter. Je ne prétends pas qu'ils n'aient point mêlé un certain alliage au métal de la tradition, mais je soutiens que l'alliage est aussi reconnaissable dans leurs ouvrages que l'était l'argent dans la couronne d'or que le roi Hiéron soumit à l'examen d'Àrchimèdo.
Du reste, la façon y surpasse la matière. En ce qui regarde Merlin, je ne voudrais pas plus gâter cette façon qu'Archimède ne voulut gâter celle de Torfévre syracusain. Je me garderai donc de décomposer, par une analyse barbare, Touvrage finement ciselé des trouvères. Il me suffira de le peser. Sachant quel est le poids de Ter de la tradition celtique, nous verrons aisément quelle quantité de matière étrangère l'artiste français y a mêlée.
Jusqu'au moment où nous sommes arrivés, Merlin a été un héros purement national et local. Il a vécu tour à tour en Cambrie, en Cornouailles, en Ecosse, en Armorique, et chacune des branches de la famille bretonne, en le revendiquant comme un fils, a vu en lui, avec raison, le prophète de la race commune. C'est ainsi, d'ailleurs, qu'il se pose lui-même dans sa dernière prédiction, si large et si complète, où il convie à une ferme alliance, à une confédération puissante^ les Écossais, les Cambriens, les Cornouaillais, les Armoricains, tous les Celtes de TOccident, pour la délivrance nationale, pour l'expulsion de la raceélrangère ^
. Voyez plus haut, p. 154 et 155.
Mais, en racucillant, la muse française devait le traiter comme les majordomes de la cour de nos rois traitaient les étrangers de distinction qui se présentaient pour faire partie de la maison royale de France. Elle lui fit quitter ses habits de pro* vince et l'habilla à la mode du jour.
Soyez débonnaire et courtois,
aurait elle pu lui dire avec les trouvères* des bords de la Seine;
Sachez aussi parler françois, Car moult est langage niosé ; De gentilhomme est moult aimé ^
Dans le Midi^ elle lui aurait dit avec les troubadours, toujours en l'engageant à changer de langage :
a La parladura francesca val mais et es plus avinens a far romanz*. La langue française vaut mieux et est plus convenable dans un roman, ou à un héros de romans* »
Avec la langue et le costume français; avec la
* Le Dictié d* Urbain (manuel de civilité) attribué à Henri I*', roi d'Angleterre et duc de Normandie. (Delanie, Trouvères, t. Ih p. 5.)
« Haymond Vidul. (Fortoul, Études, t. Il, p. 68.)
\\i MERMN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
courtoisie, c^est à-dire les belles manières des cours; avec la dcbonnaireté, autrement dit une bonté magnanime cl inépuisable, elle lui donna ce qu} devait le rendre particulièrement agréable aux dispensateurs de la renommée dans tous les temps et dans tous les pays. En ajoutant une légère pointe de malice à la bonne humeur qu'il commence à montrer dans la tradition écossaise, elle le doua de la qualité la plus propre à enchanter Tesprit gaulois.
Ai-je besoin de dire qu'en lui faisant jouer, dès sa naissance, un bon tour au diable, elle mit adroitement de son parti tous les ennemis du malin Esprit, lous les pieux chrétiens, le clergé, les rois, les barons, chevaliers, bons bourgeois, dames et demoiselles de France, et avec la France l'Europe civilisée, dont elle a toujours été et sera toujours la capitale.
Mais il est (emps de donner la parole au noble collecteur et amplificateur français des traditions bretonnes sur Merlin K
' Je prends pour guide messire Robert de Borron • du sangdes gentils paladins des Barres. » C'est du magnifique manuscrit àeMerlin, de la grande bibliothèque de Paris, n* 6769, aux anres de France, de récriture du treizième siècle, que je me suis généralement
11 était furieux, TEnneini, de ce que Noire- Seigneur était descendu aux enfers, et avait délivré Adam et Eve et des autres autant qu'il lui avait plu. 11 assembla donc son conseil; et ses conseillers dirent entre eux :
« Nous ne pensions pas que nul homme pût naître de femme qui ne fût nôtre : celui-ci cause notre perte.
a Comment pourrons-nous en trouver un qui pense, parle, agisse comme nous, et ait la connaissance que nous avons des choses faites, dites et passées ? Si nous avions quelqu'un qui eût notre pouvoir et notre savoir, et qui fût avec les autres hommes sur la terre, il nous pourrait aider à les enginer. Sachant les choses qui seraient faites et dites de loin et de près, beaucoup de gens croiraient en lui. Celui qui pourrait nous créer un tel homme accomplirait un bien bel exploit.
servi; mais je n'ai cru devoir négliger ni len" 6958, de la mémo bibliothèque, recommandé par un maître excellent (P. PaiiS; Catalogue, t. II, p. 543), ni quelques autres de même date, notamment le ms. dePArsenal, n* 235.
— Je m'en charge, dit un des Ennemis; j'ai le pouvoir de prendre la figure humaine. »
Et il entreprit de créer un homme à sa manière, et ayant son esprit pour enginer l'homme sauvé par Jésus-Christ.
Là-dessus, le conseil se sépara d'accord sur ce qu'il y avait à faire.
En ce temps-là vivait un prud'homme riche comme Job, et qui fut aussi malheureux sans être aussi patient que lui. Sa femme, qui avait fait un pacte avec le diable, attira l'Ennemi dans sa maison. Celui-ci jeta un sort sur les troupeaux, et les chevaux du prud'homme qui périrent, Et le riche, dans sa colère, ayant donné au diable tout ce qu'il possédait ; son fils s'étrangla, sa femme se pendit, une de ses filles fut enterrée vivante pour un grand crime, et lui-même mourut de chagrin.
De toute la famille, il ne restait plus que deux jeunes filles, deux sœurs.
Un bon ennite, appelé Biaise, apprenant leur
malheur, vint les voir et les consoler*. Il leur demanda comment cette aventure était arrivée.
« Nous n'en savons rien, dirent-elles, sinon que Dieu nous hait, puisqu'il nous a fait tant de chagrins. »
Le bon ermite répondit :
« Vous ne dites ni vrai ni bien. Dieu ne hait personne, mais au contraire il est marri quand le pécheur se hait lui-même. Sachez donc que c'est l'Ennemi qui a perdu votre famille. Gardez-vous de ses œuvres, elles sont mauvaises^ et conduisent ceux qui les commettent à une mauvaise h'n. Venez souvent à moi, je vous conseillerai de mon mieux, à l'aide de Dieu Notre Seigneur. »
En l'entendant parler ainsi, la plus jeune se moqua de lui et ne tarda pas à s'en repentir, étant morte de mort violente, peu de temps après, comme le reste de sa famille. L'aînée, au contraire, écouta les conseils de Biaise, et eut lieu de s'en applaudir.
* Ce personnage n'est autre que saint Loup, évêque de Troyes, l'apôtre des Bretons du cinquième siècle, dont le nom latin, Lupus, est traduit par Blaidd (qu'on prononce Blaiz) dans la légende galloise (Myvyrian, t. H, p. 249), et s'écrit Bleiz, en dialecte armoricain. Mais évidemment Robert de Borron ne s'en est pas douté.
Si TEnnemi profita d'une lampe éteinte, d'une prière oubliée , et surtout d'un accès de colère de la jeune fille pour Tenginer, le bon ermite, qu'elle alla bien vile trouver, la releva en la bénissant, et plus tard il engina à son tour le diable en lui enlevant son fils par la force de Teau du baptême.
« Ainsi advient-il à plusieurs, devait dire un jour Merlin (car c'est de lui qu'il s'agit) , qui pensent enginer autrui, et qui s'enginent euxmêmes. »
Tout en ayant le sang et le pouvoir du diable, l'enfant n'eut pas la méchanceté de son père. Grâce à la vertu du baptême, et pour l'amour de sa pauvre mère innocente, il fut doué d'un heureux naturel, et au lieu de tromper les hommes, il fut destiné à les servir.
La première preuve qu'il en donna eut lieu (c'était trop juste) en faveur de sa mère elle-même.
L'Ennemi, furieux d'avoir été pris dans son propre piège, avait trouvé un prétexte pour la
MERLIN, PERSONNAGE ROHANESQUE. 149
faire brûler toute vive : le bûcher était déjà allumé, et on y conduisait la jeune femme dépouillée de ses vêtements, excepté de sa chemise, quand elle trouva sur sa route son petit enfant. Elle le prit entre ses bras, et marcha ainsi à la mort. Mais, à la vue du bûcher, Merlin entra dans une grande colère, et, quittant les bras maternels, il s'élança vers le juge, le convainquit d'injustice, et fit éteindre le bûcher.
Le bon ermite, témoin de celte délivrance, revint avec la mère et Tenfant, s' émerveillant de voir tant de puissance dans une si petite créature ; et comme il faisait allusion à l'origine attribuée par le vulgaire à cette puissance mystérieuse, Merlin lui dit très-sagement : c< C'est la coutume de tous les mauvais cœurs de voir plutôt le mal que le bien dans les choses de ce bas monde. »
Puis, sentant que son rôle allait commencer, il demanda une grâce à Biaise :
a Fais un livre, lui dit-il, où tu écriras mon histoire à mesure qu'elle se passera ; je t'apprendrai, pour que tu les y mettes, des choses que nul excepté Dieu ne te pourrait dire. Beaucoup de ceux qui liront ou entendront lire ce livre en seront meilleurs, et se garderont du péché. »
Biaise répondit :
« Je ferai volon tiers le livre, mais tu vas me jurer par le Père et le Fils et le Saint-Esprit en qui je crois, et qui sont une même chose en Dieu en trois personnes ; tu vas me jurer par la bienheureuse Dame qui porta le Fils de Dieu, et par tous les apôtres et par tous les anges, et par tous les saints et saintes du Paradis, et tous les prélats de rÉglise, et tous les bonnes gens, hommes et femmes, et toutes les créatures qui servent et aiment Notre-Seigneur, de ne me tromper ni engluer, et de ne rien faire qui soit contre la volonté de Jésus-Christ. Réponds-moi, le jures-tu? »
Et Merlin dit : « Je le jure. »
Alors, Termite prit la plume, et commença à écrire l'histoire de Merlin, à partir du roi qui régnait alors dans la Grande-Bretagne.
Ce roi était Vertigier, que nous avons connu jus^ qu*ici sous le nom de Guortigern.
Ayant contraint à fuir en Berry Uter et Am-
broise, fils du légilime souverain de la Grande- Bretagne, Yertigicr faisait son plaisir de toute l'île comme si elle eût été à lui, et aimait les Saxons lesquels étaient des Sarrasins venant des parties de Rome\ en guerre contre les Chrétiens. Même il avait épousé une de leurs princesses, ce qui affligeait les fidèles, qui s'en allaient disant : a Tel a perdu la foi pour avoir pris femme qui ne croit pas en Jésus-Christ. »
On lui disait en face à lui-même : « Tu n'es pas notre roi, toi; le royaume ne t'appartient pas. » Les parents des deux jeunes princes ajoutaient : « Non, tu n'es pas noire seigneur, roi Vertigier, et tu lUe liens pas celle terre justement. Tu l'as contre Dieu et contre sainte Ëglise et contre raison; tu nous menaceras tant que tu youdras; mais, aussi longtemps que nous* aurons un seul ami en ce pays, nous te ferons la guerre. »
Voyant que tout le monde le haïssait, et craignant que les fîk du roi légitime ne revinssent, Vertigîer consulte ses magiciens. Ceux-ci lui
* La critique me f^it un devoir de maintenir au romancier ses opmioDs en ethnographie et géogiaohie comme en tout le reste.
conseillent de bâtir une tour pour se mettre en sûreté; et, comme elle ne peut rester debout, d'occir un enfant né sans père, dont le sang la rendra solide.
A l'approche des messagers du roi, Merlin, qui sait ce qui doit lui arriver, va trouver le bon ermite Biaise, et lui apprend comment il sera emmené devant Vertigier, comment il confondra ses magiciens, comment il expliquera pourquoi la tour ne peut tenir, et ce qu'il y a sous la tour, et le sens de deux grands dragons aveugles, un rouge et un blanc, qui sortiront du fond de l'eau pour se combattre, et de qui le rouge est la figure, et qui représente le blanc, et pourquoi l'un finit par vaincre l'autre.
L'enfant ajouta : « Tu ne viendras pas avec moi; va de ton côté, marche vers le Nord, et demande une terre qui a nom Northumberland.
Cette terre est pleine de grandes forêts, elle est inconnue aux gens du pays eux-mêmes, car il y a telle part'e où nul n'a encore été.
« Vas-y et restes-y. Je reviendrai te trouver quand ma besogne sera finie, car je veux que tu saches que Notre*Seigneur m'a donné la faculté et le moyen de la bien faire dans tout le royaume où je vais aller travailler. Dieu ! que j'aurai d'ouvrage ! Oh ! les nobles cœurs que j'y trouverai ! Mais apprends et mets en écrit que mon plus grand travail ne commencera qu'avec le quatrième roi, lequel aura nom Arthur. Apprends que jamais nulle histoire de roi ou de sage ne fut écoutée aussi volontiers que le sera celle d'Arthur et des gens qui vivront de son temps. »
Merlin alla donc d'un côté avec les messagers, du roi Yertigier, et le bon ermite d'un autre, et tout se passa de la manière que Merlin l'avait annoncé à Biaise, car Yertigier fut brûlé dans une tour par les deux jeunes princes dont il retenait injustement la terre.
Après leur victoire sur l'usurpateur, comme Uter et Ambroise songeaient à mettre le siège de-
\bl MERLIN, PERSONNAGE RO-MANESQUh!.
vant un château occupé par les étrangers, et qu'on racontait devant eux l'histoire de Merlin, le plus grave de leurs conseillas leur dit : « Celui-là vous enseignera bien le moyen de mettra les Saxons hors de notre pays; car c'est le plus sage homme du monde. » ;
Apprenant que Merlin demeurait dans les forêts du Northumberland, les jeunes princes Ty envoyèrent chercher^
Leurs messagers étaient depuis trois jours en route pour cette mission, moins désagréable que celle des mes^gers de Vertigier, quand ils reni^ontrèrent au coin d'un ' bois un bûcheron qui avait une barbe si longue, des cheveux si hérissés^ des v^ements si peu suffisante, et un aspect si farouche, qu'ils le prirent pour un sauvage. La voix du personnage, au moment où il ouvrit la bouche, n'était pas faite pour les détromper : «Ah! ah! mes seigneurs, s'écria-t-il de loin, je sais bien qui vous cherchez, c'est le devin Merlin ; mais vous ne le cherchez pas bien ; si j'étais à votre place, je le trouverais plus tôt que vous. »
Les messagers surpris lui demandèrent :
« Vous savez donc où il est? Tavez-vous vu?
— Si je l'ai vu? reprit le sauvage; oui, vraiment
MERLI.N, PKUSONNAGË ROHANESQUE. 155
je l'ai vu, et même il m'a dit que vous le cherchiez pour savoir de lui comment prendre le château où demeure Hengist, et comment mettre les Saxons hors du pays. Mais, quand bien même vous le trouveriez, dit-il, il n'irait pas avec vous; il ne veut aller qu'avec le roi, et si le roi en personne ne vient le chercher, on ne l'emmènera pas.
Quant à la ville assiégée, aussi vrai que celui qui a conseillé d'aller chercher Merlin est mort, on ne pourra la prendre tant qu'Hengist sera vivrait. »
En achevant ces mots, >lc bûcheron s'enfonça dans le bois.
Les messagers revinrent vers le roi : « Sire, nous avons rencontré un homme sauvage qui nous a fait rebrousser chemin : il nous a dit de la part de Merlin que si on veut trouver le devin, il faut que vous alliez le chercher vous-même ; quant à la ville on ne la prendra pas, assure-t-il, tant que Hengist vivra. Pour preuve de la vérité de ses paroles, il qous a annoncé que nous trouverions mort celui qui a conseillé d'envoyer quérir Merlin. »
Le roi demeura interdit : son conseiller venait effectivement de mourir. Résister à un signe pareil
150 MEPiLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
n'eût pas été sage; il dit donc à son frère : « Continue le siège, il faut que je parte. Mais bientôt, je Tespère, je serai de retour avec celui qui nous fera prendre la ville et mettre les Saxons hors du pays. »
Arrivé avec sa suite dans le bois où ses premiers messagers avaient rencontré le bûcheron : a Voyez! voyez! seigneur, cet idiot si laid et si contrefait, à qui des bêtes sauvages obéissent! » s'écrièrent ses compagnons ; et ils lui indiquaient un personnage singulier, à Tair hébété, vêfu d'une robe de bure, une grosse massue à la main en guise de houlette, et gardant un troupeau de daims.
— Si je suis idiot, je ne le suis pas assez pour ne pas savoir qui vous cherchez, ô roi Ambroise ! dit le gardeur de daims. Continuez votre route ; Merlin n'est pas loin d'ici; demandez de ses nouvelles au premier mendiant que vous rencontrerez. »
Sans s'arrêter à écouter le pauvre sot, le roi poursuivait son chemin, quand le mendiant annoncé parut. Alors il eut bien du regret d'avoir dédaigné moins sage que lui, en apparence, et, ne considérant ni la condition misérable, ni les vête-
IIERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE 157
ments déchirés du mendiant, mais ce qu'il pouvait savoir, il Tinterpelia :
« Au dire d'un idiot que nous venons de rencontrer, tu peux nous donner des nouvelles du fameux devin Merlin, que je cherche depuis longtemps .
— Merlin ! répéta le mendiant en secouant ses haillons, sans vergogne; Merlin! mais c'est lui qui vient de vous parler; c'est lui le sot que vous avez rencontré gardant les daims du bois; c'était lui le bûcheron que vos messagers ont pris pour un homme sauvage; c'est lui-même qui m'envoie vers vous pour vous apprendre une bonne nouvelle : Hengist est mort, votre frère Uter Ta tué.
, — Est-ce possible! s'écria le roi émerveillé.
— C'est certain, répondit le pauvre; » et comme le roi le regardait attentivement, l'autre lotira par son manteau et l'entraîna à l'écart dans le bois. Là, au lieu d'un misérable déguenillé, le roi eut devant lui un enfant charmant.
Et l'enfant lui dit : a Je veux être bien venu de vous et de votre frère Uter. Sachez que je suis ce Merlin que vous êtes venu chercher. »
Merlin parlait encore qu'on vint annoncer à Ambroise que dans une sortie Hengist avait été
pris parUter et décapité. Le roi se hâta donc de retourner vers son frère pour le féliciter et mettre à profit révénement.
TU
A la vue du roi, suivi du bon devin, les assiégeants coururent au-devant d'eux : de tous côtés on entendait crier: c< Voilà Merlin! voilà le meilleur devin qui soit au monde! il va nous dire comment prendre la ville.» Quelques-uns s'adressaient au roi : ^< Sire, demandez-lui qui de nous ou des Saxons l'emportera; sachez que, s'il le veut, il vous le dira bien. »
Le roi interrogea donc Merlin, et le devin répondit :
c< Pour que les Bretons i*ecouvrent leur terre et leur couronne, il faut que les étrangers disparaissent ; qu'ils soient donc sommés de retourner dans leur pays et c[u'on leur fournisse pour cela des vaisseaux. »
Mais celte sommation n'agréa point aux assiégés; ils demandèrent à rester et à conserver
MERLIN, PERSONNAGE ROSANESQUE. 159
teur ville, consentant à la tenir du roi et à lui payer tous les ans un tribut de deux chevaliers, dix demoiselles, neuf faucons, cent lévriers, plus cent destriers et cent palefrois.
Avant que leur proposition eût été transmise au roi, elle était connue de Merlin : « nous offrir un tribut pour avoir le droit de rester chez nous ! s'écria-t-il indigné ; leurs chevaliers, leurs Qlles, leurs faucons, leurs chiens, leurs chevaux, qu'avons-nous besoin de tout cela? qu'ils s'en aillent! qu'ils quittent la terre de nos pères ! voilà ce que nous voulons d'eux; sinon, nous les ferons périr par la famine ou par Tépée : qu'ils le sachent et qu'ils acceptent nos propositions et nos vaisseaux: ils sont trop heureux que nous leur laissions la vie, car ils croient déjà être morts. »
Les étrangers finirent, en effet, par accepter les propositions des Bretons, s'estimant heureux de quitter l'île sains et saufs; et l'on vit bientôt avec joie s'éloigner les navires qui les emportaient.
C'est ainsi que, par le conseil de Merlin, le roi Ambroise et son frère renvoyèrent les étrangers. Comme il se disposait à partir, les deux frères le conjurèrent de rester près d'eux; mais il résista à leurs prières.
c< Par ma nature, leur dit-il, je ne puis vivre dans le monde; cependant, soyez-en certains, partout où je serai, ce sera de vous plutôt que des autres hommes que je me souviendrai, A peine serez-vous en péril que vous me verrez venir pour vous aider et vous conseiller; mais, je dois vous le dire, si vous voulez jouir quelquefois de ma compagnie, ne vous inquiétez pas de moi quand je m'en irai : seulement, à mon retour, faitesmoi beaucoup de joies devant le monde; ils m'en aimeront mieux, les bonnes gens qui vous aimeront, et les mauvaises gens, ceux qui vous haïront, me haïront. »
Vin
En effet, malgré sa bonté, Merlin avait des ennemis à la cour, et Âmbroise faillit les croire. Ils dirent un jour au roi : « Laissez-nous le mettre à répreuve, et vous verrez clairement qu'il ne sait rien. »
Alors ils usèrent du stratagème que nous connaissons : ils tirent subir trois déguisements à la
MBRLIN, PBRSOR:«AGfi ROMAliESQUB. 1«1
.même personne, et prédire au devin qu'elle mourrait de trois morts différentes, savoir : en se cassant le cou, en se pendant et en se noyant. L'événement les confondit, mais Merlin n'eut pas moins de chagrin d'avoir été mis à l'épreuve, et il quitta la cour.
Les deux frères furent bien aFOigés de son départ; ils le crurent fâché contre eux, et craignirent qu'il ne revint plus. C'était mal con- :naître le bon devin et peu coropler.sur sa parole : au bout de quelque temps il reparut.
u Je vous aime trop pour ne pas revenir auprès de vous, leur dit-il, je veux votre bien et votre honneur : or voilà qu'ils sont en péril. Vous souvenez-vous des Saxons que vous chassâtes de celte terre après la mort d'Hengist? Eh bien, ceux qui s'en sont allés ont porté en Saxonie cette nouvelle, et comme il était de grand lignage, ceux de son pays disent qu'ils n'auront pas de joie qu'ils n'aient vengé sa mort; et ils espèrent re* prendre notre terre. »
Quand les deux frères Tentendirent, ils funnt bien étonnés, et ils lui demandèrent : « Ont-ils donc tant de soldats pour pouvoir résister aux nôtres?»
Merlin répondit : a Pouf un que vous avez ils
en ont deux, et, si tous n'agissez sagement, ils rayageront et conquerront votre royaume.
— Nous ferons ce que tous coinmanderez , i»
répliquèrent les jeunes princes. •
Alors le devin leur proposa un stratagème qui devait perdre les ennemis. Il fallait les laisser débarquer sans obstacle et s'avancer dans la plaine de Salisbury. Une fois engagés bien avant dans les terres, les chrétiens, sortant d'une embuscade, leur couperaient le chemin de leurs vaisseaux. Un dragon paraîtrait dans Pair, qui serait le signe de la défaite des païens.
Gomme les chrétiens étaient en route pour aller surprendre l'ennemi , les deux frères demandèrent à Merlin :
c( Pour Dieu, Merlin, dis-nous si nous mourrons dans cette bataille. »
11 leur répondit :
a Tout ce qui a eu un commencement doit avoii une iin; nul homme ne peut éviter la
mort, chacun le sait; et vous mourrez vousmêmes comme les autres hommes. L'important est. de bien mourir, fionne vie aide beaucoup à avoir bonne fln. »
Le roi.Ajfnbroise, voyant sa demande éludée :
« Je te prie de me dire si je mourrai de la main des Saxons. »
Merlin continua :
« Jurez-moi , sur les reliques des saints, que vous serez en cette bataille loyaux et preux envers vous-mêmes; et sachez que nul ne peut être loyal et preux envers lui-même s'il ne l'est envers Dieu; et je vais vous apprendre le moyen de l'être : metlez ordre à vos consciences. Vous le devez aujourd'hui plus qu'en toute autre circonstance, parce que vous allez combattre vos ennemis, et si vous êtes tels que je le voudrais, soyez sûrs que vous les vaincrez, car ils ne croient pas à la sainte Trinité, non plus qu'à la passion que Jésus-Christ, Notre-Seigneur, souffrit en terre. Celui qui meurt en d^endant son droit, d'accord avec Jésus-Christ et avec la sainte Église, ne doit pas redouter la mort. »
Merlin s'arrêta un moment, puis il poursuivit en ces termes :
.« Il n*y a pas eu de notre temps, et il n'y anra jamais de plus grande bataille que celle qui va être livrée : Tun de vous deux y mourra; oui, je vous le répète, un de vous deux y mourra; mais, comme je veux que chacun de vous soit bien préparé à paraître devant le Seigneur, et que chacun de vous meure en brave, je ne vous dirai pas lequel doit mourir. »
Cependant les païens étaient débarqués, et ils s'avançaient sans crainte à traversla plaine deSalisbury. Tout à coup de grands cris s'élèvent derrière eux. C'étaient les chrétiens conduits par Merlin, qui, sortant de leur embuscade^ les attaquaient à r improviste. En ce moment un monstre apparaissait dans l'air ; il avait la figure d'un dragon vermeil, et jetait feu et flammes par les naseaux et par la gueule. Les païens en eurent grand'peur; les chrétiens, au contraire^ sentirent redoubler leur courage.
MERLIN, PERSOKKAGE BOMAKESQUE. 165
« Voici le signe prédit par Merlin, s'écria le roi ; courons-leur sus ! ils sont vaincus I »
Et ils leur coururent sus aussi vite que leurs chevaux purent les porter, et ainsi commença la bataille de Salisbury.
Fallait-il qu'au milieu de la victoire la prédiction de Merlin concernant un des deux frères reçût son accomplissement? Mais son désir aussi fut exaucé, car, si Ambroise mourut, il mourut en brave, et parut en chrétien devant le Seigneur.
Beaucoup d'autres eurent le même sort, et ce fut, on le sait, pour leur faire honneur que Merlin transporta sur le lieu même de leur martyre les pierres du grand cimetière d'Irlande qu'on appelait la GaroUe ou la Danse des Géants.
* Après avoir honoré le roi mort, Merlin honora le roi vivant. 11 fit fondre pour lui' un dragon d'or à cause duquel Uter fut surnommé Penn-d ragon ; et désormais il porta lui-même ce signe en guise d'étendard à la tête de l'armée chrétienne
166 UERLIN, PERSONNAGE HOMANESQUE.
Puis, ayant fait couronner leprince, il retourna vers l'ermite Biaise dansles forêts du Northumbërland pour lui raconter ce qu'on vient de lire.
Quand Biaise eut tout mis en écrite Merlin iui dit :
« Écoute-moi bien : à présent je vais te parler d'un grand mystère, c'est celui de lia Table Ronde^ la table où Notre-Seigneur Jéstis-Christ mangea et but avec ses disciples; elle élait perdue, je Tai retrouvée, et je la veux rétablir en ce temps du roi Penn-dragon. 11 y fera asseoir cinquante des meilleurs chevaliers et hommes de bien du royaume. 'Mais ceux qui s'y assoieront sous le règne de son fils le roi Arthur, seront encore meilleurs et plus renommes. Je. m'en vais à Caiv dueil, en Galles, pour dresser cette table. »
Merlin vint donc en Galles à la fête de la Pentecôte, où le roi tenait sa cour dans la ville de Cardueil, et il y porta la Table Ronde, à laquelle il Qt asseoir les cinquante meilleurs chevaliers du temps; et le roi commanda qu-ils fussent servis, aimésf, et honorés comme son corps. 11 vint même les voir à leur table, et il leur demanda s'ils s'y trouvaient biep. ;
Les chevaliers répopdirent:
«Sire, nous nous y trouvons si bien, que nous voudrions y rester toute notre vie, et ne jamais la quilter. Avec votre permission, nous allons faire venir en cette ville nos femmes et nos enfants, et nous vivrons ainsi ensemble dans la paix de Notre-Seigneur Jésûs-Glirist; car nous n*avons tous qu'un jseul cœur. »
Le roi leur dit :
« N'avez -vous vraiment tous qu'un cœur?
— Oui, rien qu'un seul en vérité, répondirent
les chevaliers, et nops nous étonnons beaucoup de voir comment cela peut être, car chacun de nous n'est ripn à l'autre; nous ne nous étions jamais vus; il y en a peu d'entre nous qui soient de 1^ même famille. Cependant nous nous entr'ainpions autant et plus que de bons frères aiment leurs ffèrei?, et jamais^ ce nous semble, nous ne cesserons de nous aimer ; jamais nous ne nous séparerons; la mort seule nous séparera. »
Le roi fut j bien joyeux de ce qu'il voyait et entendait, et ainsi fut établie cette table fameuse
par Merlin, au temps d'il ter Penn-dragon.
168 MERLIN, PEKSONNÂGE ROMANESQUE.
Mais ceux qui n'avaient pas été trouvés dignes^ de s'asseoir à la Table Ronde en voulaient à Merlin, et^ comme il était retourné à ses forêts selon' son habitude, ils firent courir le bruit qu*il était mort, qu'un vilain l'avait tué dans un bois du Northumberland.
Une place restait vide à la table, place mystérieuse et réservée. Le devin avait annoncé qu'il arriverait malheur à quiconque serait assez hardi pour s'en emparer sans en avoir le droit.
Ôr un des ennemis de Merlin, voulant le braver et nuire à sa réputation de prophète, se présenta un jour dans la salle où les cinquante chevaliers étaient attablés :
« Vous allez voir, s'écria-t-il d'un air fanfaron, si ce siège est dangereux, comme vous le croyez sur la foi du prétendu devin Merlin. »
Et, s'avançant, la tête haute, vers le siège qui se trouvait vide entre deux dignes chevaliers de la Table Ronde, il s*en empara, et s'y installa insolemment. Mais à peine y était-il assis qu'à la
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. i69'
vue de tout le monde il fondit comme fond un morceau de plomb au feu, et nul ne sut jamais ce qu'il était devenu.
En ce moment, Merlin reparaissait dans la salle, et c'est alors qu'il dit au roi cette parole devenue célèbre :
« Ainsi advient-il à plusieurs qui cuident enginer autrui, et qui s'enginenl eux-mêmes \ »
Il ajouta :
« Et tu peux bien savoir si c'est vrai , sire , puisqu'il disait et faisait entendre qu'un vilaiu m'avait occis. »
Le roi répliqua :
c( C'est la vérité qu'il l'a dit; » et il allait con* tinuer quand il s'aperçut qne le devin n'était plus là.
Merlin était retourné près du bon ermite; maiscette fois il ne lui annonça pas quels nouveaux services il allait rendre à Penn-dragon, et com-
' Cf. Lafontaine, la Grenouille et le Rat, Ijb. IV, fable IX. -
170 MBRLIN PBRSONNAQB ROMANESQUE.
mejat» grâce ,à des .herbes magiques dignes d'un meille^i* usage, le roi. devait prendre k ress^n-. blance d'un duc de Cornouailles et>deyenin père. d'Arthur. ;Le saint ermite: lui aurait reproché sa fsiibifisse,: comme ide, manquer à sa promesse en participant au péché.
Lorsqu'il revint.de nqu veau ; vers l'ertnite, ce fut à 1^ suite 4'un^cai^aslrophe dont Blaiseï devait sans scrupule mettre par écrit le récit .
.1^ roi était maluclêy les païens, de retour, et se$^baroiip^.i;ef^P0ient d'obéir à. celui qu'il avait chargé de défendre le royaume à sa place, sous prétexte qu'ils étaient aussi nobles que Ini^ et aussi riches^ sinon plus.; . ,,
, On vint }ui»annoQcer .cette nouvelle^ et que les païens avaient mis sous leur obéissance une grande partie du pays. Presque en même temps, on lui apprit un autre événement qui ne le consterna pas moins.
Un petit vieillard appuyé sur une béquille, les yeux cachés sous son capuchon, et vêtu d'une robe brune, comthe un ermite, â'était présenté à la porte du palais, avait pris dans ses bras le petit Arthur sôus prétexte de le caresser, et s'était enfui avec l'enfant.
MERLIN, PEBSOfillAGK ROMANESQUE. 171
ÂlôrSy vint souvenir au roi du Seigneur-Dieu qui l'éprouvaiti çt il pleura.
H pensa ensuite à Merlin :
« Merlin, mon. bon conseiller, où es-tu7 Pourquoi ne vieus-tu pas me visiter dans mes malheurs? Tu m'avais promis que partout où tu serais, tu te souviendrais de moi, qu'à peine j'aurais besoin de toi, je te verrais accourir; mais certainement tu es mort, car si lu vivais tu viendrais mo conspleir. »
— « Me voici, » dit une voix douce; et le roi vit Merlin debout près de son lit.
c< J'ai entendu tes plaintes, continua le bon devin, et mon cœur n'a pu y tenir.
-r Ah! Merlin^ que de malheurs depuis ton départ! les païens vajinqupfirsijmoi malafl§] mon fils enlevé!, sais-tu qui a enleyé mon fils? saisrtu où est Arthur? le sais-tu ? » .
Merlin sourit:
(c Ne te mets p^ en peine de cela; sache
MERLIN, PERSONNAGE ROSIANESQUE.
que l'enfant est en bon lieu, qu'il est beau, qu'il grandit, qu'il est bien nourri. Quant aux païens n'en aie nulle peur. Tu feras réunir fous les gens que tu pourras, et, quand ils seront rassemblés, tu te feras porter sur ton lit, à leur tête, et tu iras ainsi combattre l'ennemi. Sois-en sûr, tu auras la victoire. Elle vient du cœur et non du bras. Elle vient de Dieu et non de l'homme. Mais aussi, après la victoire, tu feras pour l'amour de Dieu ce que je te commanderai. »
Le roi promit de suivre le conseil de Merlin. U fit rassembler autant de soldats qu'il en put trouver, et donna ordre qu'on le portât dans son lit à la tête de son armée.
Les païens, le voyant venir, se mirent à rire '
« Quel roi' que celui-ci, qui guerroie du fond de sa bière, et qui en bière va à la bataille ! »
Mais leur orgueil leur coûta cher. Le roi, les entendant, se redressa sur son lit :
c( Mieux vaut être couché dans sa bière qu'être
bien portant et vaincu ; mieux vaut mourir avec honneur que vivre longtemps dans la hon(e; mais montrons-leur qu'un homme à demi mort saura vaincre des hommes vivants. »
Et les chrétiens, animés par la parole et par l'exemple de leur prince, assaillirent si fièrement les païens qu'ils les taillèrent en pièces et les chassèrent du pays.
Le lendemain de la bataille, comme Merlin était assis près du lit du roi victorieuXi Penn-dragon lui dit : .
c< Merlin, je sens que je n'ai plus longtemps à vivre. Me quitterez-vous avant que je meure, et ne vous reverrai -je plus? »
Merlin répondit :
. c( Une fois seulement.
— Alors, pour Dieu, Merlin, apprenez-moi ce que je dois faire maintenant que j'ai eu la victoire et que je vais paraître devant le Seigneur.
— Partage tes richesses entre les pauvres et les indigents, pour l'amour de Dieu, dit Merlin, car je veux que tu saches que ceux qui ont de grands avoirs, sans en faire part aux pauvres, ne se conduisent pas en bons chrétiens; ré* pands en ce monde, tandis que tu vis, les biens
17i MERLIN, PERSONIiAGE ROMANESQUE.
qae Dieu t'a donnés, àGn que tu trouves là-haut ta joie du paradisj II convient à l'homme sage de se servir de ce qu'il a en cette vie mortelle pour acquérir le bonheur dans l'autre; et toi qui as eu tant de bonheur ici-bas, tant de^ biens, tant de richesses et tant d'honneurs, qu'as-tu fait pour Diea, Ion créateur, de qui tu as reçu ces grâces? Toutes les choses de la vie ne peuvent valoir une bonne fin ; tu n'emporteras rien de ce siècle, sinon tes= œuvres. Je t'ai bijen aimé et t'aime encore; mais, n'en doute pas, nul ne peut t'aimer autant que toi-même. »
Le roi fit donc apporter devant son lit les coffres où étaient ses trésorsy puis il manda lés pauvres et les indigents du pays, les femmes veuves^ les orphelins, tous ceux qui avaient eu le plus à soufTrh*fde la part des païens sous son règne, et, devant eut, il fit ouvrir ses coffres, et leur distribua son trésor pour l'amôur de Dieu.
Ainsi fit' le roi par le conseil de Merlin, et il montra si bien à tous qu'il ain^it Dieu, et la sainte Église et son peuple, que ceux qui étaient là pleuraient.' Merlin, en s'en allant, pleurait Tîômmèlès autres.
- Le bon devin n* était pas encore loin du palais,
MEKLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. 175
^uand le roi malade, ayant partagé tout son trésor entre les pauvres, s'affaiblit tout à fait, perdit là parole, baissa la tète; et l'on entendit répétet* d'un bout à l'autre du palais : c( Le roi est mort ! »
XYl
Au bout de trois jours, Merlin reparaissait.
Chacun Tentoura :
ce Hélas! hélas! Merlin, il est mort le roi que vous aimiez tant ! »
Merlin répondit : • '
ce Vous ne dites pas vrai. Nul ne meurt quand il fait une aussi bonne fin que lui. Mais je sais bien qu'il n'est pas encore mort. »
Ils répliquèrent :
tt Cela n'est que trop certain-, il y a trois jours qu'il ne parle plus.
— S'il plaît à Dieu, il parlera, dit Merlin en souriant ; menez-moi où il est. »
On conduisit le bon 'devin dans la chambre mortuaire. Les fenêtres en étaient fermées. Au milieu était couché le roi, dans le même lit qu'au jour de la victoire.
Voyant tous les signes du deuil autour du lit du roi, Merlin parut étonné, et allant à la fenêtre, il l'ouvrit. L'air et le jour entrèrent, et un rayon yint éclairer le visage du roi.
Ceux qui veillaient près du lit s'approchèrent du prince et lui dirent :
ce Sire, voici Merlin que vous aimiez tant. »
Le roi, se retournant, ouvrit les yeux et reconnut son ami .
Alors Merlin dit aux assistants :
a Que celui qui veut entendre les dernières paroles du roi s'approche ; » et s' approchant luimême du chevet du roi,«il lui dit à l'oreille :
a Tu fais une bien belle fin si ta conscience est ce qu'elle parait. Sache en vérité que c'est moi qui ai enlevé ton fils et qui le fais élever. Ton fils Arthur sera roi après ta mort par la vertu de Notre Seigneur Jésus-Christ, et il achèvera l'œuvre de la Table-Ronde que tu as fondée. »
Quand le roi entendit Merlin parler de son fils, ses yeux brillèrent de joie :
« Arthur! mon ûls, mon pauvre enfant! pour Dieu, qu'il prie Jésus-Christ pour moi ! »
Ceux qui étaient présents étaient tout ébahis de voir que Merlin avait fait parler le roi;
MERIJN, PERSONNAGE ROMANESOlîK. 177
mais, n'ayant pas entendu la prophétie de Merlin : (c Que lui ayez-vous donc dit? » lui demandérenuiis.
Merlin ne. répondit pas, et, quittant brusquement la cour, il retourna près de Termite Biaise, dans les forêts du Northumberland.
Si le roi Penn-dragon s'était endormi plein d'espoir en Dieu et dans les promesses de Merlin, ses peuples étaient dans un grand trouble par suite de sa mort.
Ils envoyèrent chercher Merlin pour le consulter.
« Vous êtes très-sage, lui dirent les envoyés, et vous avez toujours bien conseillé nos rois, nous le savons. Voilà que le royaume est sans héritier; enseignez-nous ce que nous devons faire, et apprenez-nous le moyen de trouver un roi qui soit pour le salut, pour le bien et pour le profit du peuple. Puisse Dieu vous donner bon conseil ! »
Merlin écouta leurs prières et les suivit dans la ville, où le peuple Tattendait. Quand tout
le monde eut fait silence, il se leva, et parla ainsi :
ce J'aime bien ce royaume et tous les hommes qui y demeurent : puisque vous voulez avoir mon conseil, je vous le donnerai bon et loyal, selon Dieu et selon le monde. Voici que le grand jour approche où naquit le Roi des rois. Or, je vous annonce, et à tous ceux du royaume, que si dans ce jour vous voulez dévotement prier Notre- Seigneur, il fera un miracle pour vous faire Irouver un roi. Adressez-lui donc cette prière :
« Seigneur, Dieu tout-puissant, qui 5 tel jour c< daignâtes naître de la vierge Marie, roi des rois « et seigneur des seigneurs, qu'il vous plaise- de « piontrer lequel de nous est digne d'être roi, pour c( bien gouverner et entretenir le peuple en la «loi chrétienne; faites qu'un signe apparaisse <( devant tous, montrant quel est le plus digne de « régner sur nous. »
c< Si vous priez avec ferveur, continua Merlin, vous verrez, très-certainement, l'élu de Jésus- Christ lui-même. »
En prononçant ces mots, il s'éloigna.
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. \l\i
Quand la fête de Noël arriva, saint Dubriz, archevêque deCarlion, chanta trois messes, et à la messe de minuit il monta en chaire pour rappeler aux chrétiens qu'ils devaient faire trois prières.
La pi'emière, pour le salut de leurs âmes ;
La seconde, pour l'amour du peuple et le bien du pays ;
La troisième pour le miracle que Dieu, selon la promesse de Merlin, devait faire celte nuit-là pour l'élection du nouveau roi.
Le miracle ne se fit pas aitendre.
Gomme l'archevêque fmissait la messe de l'aurore, la foule, en sortant de la cathédrale, fut surprise de voir devant le portail de Téglise un perron de marbre de trois degrés, et sur ce perron une large enclume d'acier, et dans cette enclume une épée enfoncée. Or, sur la garde de l'épée on lisait écrit :
Celui qui me retirera,
De par Jésus-Christ roi sera.
L'archevêque lui rinscripiion au peuple, et engagea les grands du royaume à faire Tépreuve Tun après Tautre. Mais aucun des six rois de la Grande-Bretagne ne put, malgré tous ses efforls, parvenir à tirer Tépée. Les barons tentèrent aussi vainement Taventure. Les chevaliers vinrent ensuite sans plus de succès, puis les écuyers et les sergents, puis les bons bourgeois du pays. Tous perdirent leur temps.
L'archevêque, voyant que les grands et les forts ne pouvaient réussir, voulut que les petits et les faibles fussent admis au concours, et il appela les enfants.
Ils avaient échoué comme les autres; il n'en restait plus qu'un seul dont personne ne connaissait le père, et qui était venu à la messe avec un vieillard appelé Antor, qui l'avait adopté et nourri. Saint Dubriz ne crut pas devoir l'oublier, et mal gré les rires des seigneurs, il lui fit signe d'approcher.
prodige ! à peine la petite main de Tenfant toucha répée qu'il la lira aussi légèrement de Fenclume qu'une flèche d'un carquois.
Voyant cela, l'archevêque le prit dans ses bras, l'embrassa tendrement, et l'élevant au-dessus de sa tête pour le montrer au peuple, il commença à chanter : Te Deum laudamus.
Les barons ne riaient plus. Les uns disaient tristement : a Est-il possible qu'un si jeune garçon devienne notre roi ! »
D'autres ajoutaient : « Encore ne sait-on qui est son père. Nous ne ferons jamais notre seigneur de quelqu'un qui n'a pas été loyalement engendré; non jamais^ s'il plaît à Dieu, nous ne laisserons gouverner par un bâtard un aussi beau royaume que celui de la Grande-Bretagne. »
Mais l'archevêque alors dit tout haut cette hardie parole :
ce Sachez que quand le monde entier serait contre cette élection, l'enfant sera roi; Dieu le veut! »
Et s'adressant à Tenfant :
(c Va, mon fils, tu es roi. »
Quand le menu peuple entendit les paroles de l'archevêque, il en fut réjoui, et se mit à mau-
182 VEBLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
dire ceux qui voulaient empêcher rélection.
Se rangeant donc du parti du clergé^ il disait : c< Honnis soient ceux qui voudront nuire au roi nouveau. Celui qui l'a élu le connaît mieux que nous. »
Alors il arriva que Merlin vint à Carlion. Les barons le mandèrent au palais, et en le voyant approcher ils allèrent au-devant de lui avec de grands semblants de joie. Puis ils le menèrent à leur conseil, et se mirent à le raisonner, lui de^mandant ce qu'il lui semblait de ce nouveau roi que Tarchevêque Dubriz voulait couronner sans leur permission.
« Certes, dit Merlin, l'archevêque fera bien, car sachez que cet enfant est plus grand qu'aucun de nous, et qu'il n'est pas fils d'Ântor, si ce n'est de nourriture.
— Comment ! s'écrièrent les barons, qu'est-ce que vous dites là?
— Je dis, reprit Merlin, que si vous voulez
causer quelque dommage à mon seigneur Arthur, vous y perdrez plus que vous n'y gagnerez, car Dieu, le grand roi, à qui est la puissance sur toute la terre, en tirera vengeance, et vous serez honnis. »
Les barons se mirent à rire et à se moquer de Merlin :
<i Ah! Tenchanteurl comme il parlé bien, Tenchanteur ! » ; ^
Cependant la Pentecôte était arrivée, et Tarchevéque de Garlion ne crut pas devoir retarder plus longtemps le sacre du jeune roi. Il lui posa donc la couronne sur la tète, en sa cathédrale, en présence de tout le peuple, lui mit le sceptre à la main, et, prenant sur l'autel Tépée qu'Arthur avait tirée de l'enclume, il la lui ceignit. Or, elle jeta une grande clarté. Son nom était Ëscalibor, lequel e9l nn mot kébreu qui signifie en français tTaaMhe'fer\ et Merlin la connaissait bien.
' Bien entendu le mot n'est pas hébreu, il est d'origine celtique , mais il a réellement le sens que lui donne le romancier. (V . les Romans de la Table-Honde, p. 29.)
i84 MERL PERSONNAGE ROMANESQUE
Alors le nouveau roi dit aux barons :
ce Je vous pardonne de bon cœur; que Notre- Seigneur vous pardonne aussi. » Puis il fit distribuer à tous des armes, des chevaui^ des robes de pourpre et de soie, de Tor et de l'argent autant qu'il en restait dans le trésor royal.
Les barons virent bien qu'ils ne pourraient trouver en lui aucun mal. Leur jalousie n'en diminua pourtant nullement, et ils ne tardèrent pas à se révolter. Mais ils devaient en être punis, comme leur avait. prédit Merlin.
Assiégé dans sa capitale, Arthur eut recours au bon devin :
« J'ai ouï dire que vous avez rendu de grands services au roi Dter Penn-dragon, mon père; vous m'avez déjà beaucoup aidé moi-même. Je vous prie donc, au nom du ciel, de me donner conseil, et d'avoir pitié de moi et de mon peuple. Nous serons exterminés, si Dieu ne nous vient en aide, car ils sont six rois contre moi.
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQITE. 1^5
et les chevaliers de la Table-Ronde sont allés guerroyer en de lointains pays. »
Merlin prit le roi par la main, et 1 ayant conduit à Técart, il lui dit :
c< Ne vous effrayez pas, cher seigneur; vous n'avez, rien à craindre d'eux; vous serez délivré de vos ennemis; avec Taide de Dieu, Tarchevéque Dubriz et moi nous les affaiblirons. »
11 n'avait pas fini de parler que l'archevêque, du haut des murailles de la ville, excommuniait les assiégeants.
De son côté, Merlin donnait au roi une bannière de la forme de celle qu'il avait fait faire à Penndragon, mais encore plus admirable car le nouveau dragon avait la queue encore plus longue et plus tordue que l'autre. Il était plus léger, plus facile à manier, et jetait feu et flammes par la gueule. En le voyant élevé dans Tair, au bout d'une lance, on n'osait le regarder, et on se demandait où Merlin l'avait pris.
Lorsque Merlin eut arboré cette bannière, et que le roi Arthur fut prêt à repousser l'ennemi dont les tentes et les pavillons couvraient au loin la plaine, il monta au sommet de la plus haute tour, et fit un tel enchantement que tout l'air se
remplit de flammes et de fumée, si hien que les assiégeants ne savaient où se réfugier, et auraient bien voulu être à cent lieues ^de là.
Les voyant dans ce désarroi, Merlin descendit vers Arthur et lui dit :
^ « k eux maintenant ! »
Et les portes ayant été ouvertes, le roi chargea si vivement les barons, déjà étourdis par Tenchantement de Merlin, qu'il les rejeta de l'autre côté de la rivière. Mais, dans cette charge, son cheval s'abattit, et les barons, le croyant mort, reprirent courage et recommencèrent le combat.
Les barons allaient avoir la victoire, et les chevaliers d'Arthur reculaient déjà, quand le menu peuple, apercevant du haut des murailles le roi démonté, accourut armé de haches et de massues, en criant : a Nous aimons mieux mourir que voir le roi souffrir le moindre mal. Nbu3 ne serons joyeux que lorsque nous l'aurons ve^gé; pas de quartier pour les barons! pas d'autre rançon que leurs tètes !»
El ils frappèrent si fort sur les gens des six rois, avec leurs haches et leurs massues, qu'ils en massacrèrent un grand nombre, et mirent le reste en déroute.
Pendant ce temps, Merlin, du haut de sa tour, continuait à faire pleuvoir' le feu du ciel' sur les pavillons ennemis; tout y fut brûlé, hormis la vaisselle 3'or et d'argent, dont le vainqueur fit de grandes largesses à ceux qui l'avaient secouru.
En voyant tant d'amour, les pauvres gens du pays jurèrent qu'ils continueraient à servir le roi jusqu'à la mort.
De grandes^ fêtes furent célébrées à la suite de la victoire, mais Merlin n'y voulut point assister; et comme Arthur Ten priait, il lui fit la même réponse qu'au défunt roi son père :
«Je veux que tû saches que par la nature de celui qui m'a engendré ma coutume est d'habiter les bois (ce n'est pas que j'y demeure pour jouir de sa compagnie, car il ne se soucie d'aucun com-
188 MËBMN, PERSONNAGE liOMANESQUE.
pagnon ami de Dieu) ; mais tu peux être sûr, comme Télait le roi ton père, que tu ne seras jamais en danger sans que j'arrive aussitôt pour te conseiller.
« Ne sois pas surpris cependant si je me montre souvent à toi sous une autre forme que celle que j'ai d'ordinaire : je ne veux pas, vois-tu, que tout le monde me reconnaisse. Mais il faut que tu me promettes de ne rien décmvrir à personne de ce que je pourrai te dire. »
Le roi le lui promit, et Merlin s'en alla en l'assurant de son amour.
Le bon prophète avait prédit aux barons que s'ils guerroyaient Arthur, ils auraient plus de perte que de gain, et les barons venaient de l'éprouver. Mais ils l'éprouvèrent mieux encore une fois arrivés chez eux. Les Saxons, proGtant de leur absence et de leurs démêlés avec Arthur, avaient fait venir trente mille de leurs compatriotes, et ils étaient entrés sur les terres des six rois, où ils avaient tout brûlé et ravagé, empor*
tant un riche bntin vers la capitale de la Cor* nouailies, qu*ils espéraient prendre d'assaut.
Arthur apprit le danger où étaient ses barons, et voulant leur rendre le bien pour le mal, il vint à leur secours. De son côté, Merlin, admi* ranl la bonté du roi, ne tarda pas à le rejoindre. Du plus loin qu'il aperçut les tentes des Saxons, il excita contre eux une telle tempête que les pavillons ennemis, soulevés par les tourbillons d'un vent furieux, tombèrent sur la tête de ceux qui élaîent dedans, et les écrasèrent presque tous. Arthur y trouva le butin fait sur les terres de ses barons, et il le distribua entre les plus pauvres de leurs chevaliers et sergents, d'après le conseil de Merlin.
Le roi était de retour à sa cour et Merlin à ses bois, quand un jour, du haut de la fenêtre du palais, d'où il regardait les jardins, les prés et la rivière, Arthur vit venir un grand paysan le
long de Teau, un arc à la main, et un faisceau
de fléchies sur J!épaule-K.
Trois oiessauyagas au pliimagie blanc allaient se baignant dans :l%iriyÂèFej^Q paysan bande son arc;. la flèche papt, une oie sauvage tombe, pois une seconde,; pi)is tjm^.trQiisiènie. Le manant va les ramasser, les pend par le cou à sa ceinture de peau de chèvre, et se dirige vers le palais orù le roi se trouvait. Malgré la mauvaise mine du rustre et son, air cruel et félon,, Arthur, qni causait volontiers avec les gens de toutes conditions, rappela et lui dit : . .
ce Vilain, veux-tu me vendre un de ces oiseaux?
— Je le veux bien, seigneur.
— Combien les vends-tu? »
Le paysan ne répond mot.
(c Je te demande combien tu les fais?
— Combien je les fais, répète Tautre en grommelant. Je ne les fais d'aucun prix. Je n'estime pas un roi qui aime son argent. Maudit soit le roi regr allier qui n'ose faire d'un pauvre homme un homme riche, quand il le pourrait aisément. Je vous les donne pour ;rien, mes oies, tout gueux que je suis. Mais ce n*est pas, sachez-le
bien, pour votre honneur, à tous qui avez un si grand trésor enfoui.
— Qui vous a dit cela? demanda le roi.
— l^n . sauvage comme moi, répondit le paysan; un sauvage qui a nom. Merlin. »
Et entrant dans la cuisine, où il trouva Keu le sénéchal, frère de lait du roi :
c( Tenez, faites plumer ces oiseaux, lui dit-il, et que votre maître les mange avec autant de plaisir que je les lui donne. »
Arthur étant survenu, le paysan ajouta entre ses dents : a Et ce n'est pas le premier don que je lui fais !
— Que dis-tu? » demanda le roi étonné.
L'autre se mit à rire :
c( Comment! vous ne reconnaissez pas Merlin?
car c'est Merlin lui-même qui vous parle, Merlin qui vous a tant aimé, Merlin qui vous a tant servi! »
Le roi se signa tout émerveillé :
c< Jamais je ne vous vis en pareil équipage!
— Ne vous en étonnez pas, sire : Merlin vous fera voir bien d'autres changements, et il prendra bien d*autres formes par force d'art et de nécromancie. S'il se change ainsi, c'est qu'il y a
in MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
dans ce pays beaucoup de gens qui voudraient le voir mort. »
Le roi Arthur lui dit :
« Je sais bien que vous m'aimez, Merlin; vous m'avez donné de si bon cœur vos oiseaux que je les mangerai de même pour F amour de vous. »
Merlin était venu pour prémunir le roi contre les ruses de ses barons, que ses bontés n'avaient pas encore gagnés. Us se disaient souvent l'un a l'autre : a Sachez que le dommage que nous éprouvons de la part d'Arthur est le fait des conseils de Merlin. Tant que Merlin sera contre nous, nous ne pourrons rien contre Arthur. Nul n'est ni si grand ni si sage qu'il se puisse défendre de l'enchanteur. Prenons donc garde à nous, et fortifions nos châteaux. »
Ils fortifièrent donc leur meilleur château, qui était Nantes en Bretagne.
Tandis que Merlin se trouvait encore auprès d'Arthur, Léodogan, roi d'Ecosse, envoya deman-
MERLIN, PERSONNAGE ROMAiNESOU K. !93
der du secours au roi et aux chevaliers de la Table- Ronde, de retour depuis peu de leur expédition lointaine. II était attaqué par le géant Kion, roi d'Islande, de Danemark et de Saxonie, et sur le point de voir sa capitale prise d'assaut.
Arthur ne se fît pas prier, et Merlin l'accompagna.
Le bon devin marchait à la tête des chevaliers de la Table-Ronde, portant lui-même la bannière dcint il avait fait présent au roi, et tout en marchant il chantait :
« Si vous aimez vos corps, suivez mon étendard en quelque lieu que vous le voyiez. »
Et les chevaliers ne perdaient pas de vue le dragon de Merlin, qui ce jour-là leur semblait bien avoir la queue longue d'une toise et demie, et ouvrait une gueule énorme, et agitait sa langue sanglante avec fureur, et de ses yeux lançciil des éclairs.
Merlin chevauchait à grande allure, tant quil atteignit une troupe de Saxons qui emmenaient une riche proie, et il la leur enleva. Trois rois, suivis de quinze mille hommes, accourent pour la lui reprendre. Il jette un coup de sifllet, et aussitôt un tel orage éclate, qu'aveuglés par la
i94 MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
pluie, la grêle et la poussière, les ennemis prennent la fuite. Malheureiisement, en fuyant ils font prisonnier Léodagan, et Tenimènenl au roi Rion, qui se tenait assis devant sa tente, sous les murs de la capitale assiégée.
Grand fut Témoi des chevaliers d'Arthur. Plus grand encore celui de la fille de Léodagan, la belle Genièvre. Du haut du palais, la jeune princesse avait vu emmener son père prisonnier. Le géant Rion était célèbre par ses manies aussi orgueilleuses que cruelles. 11 avait entrepris de se faire un manteau fourré avec les barbes des rois qu'il tuerait, et en voyant venir Léodagan prisonnier, il se réjouissait à l'idée d'avancer, grâce à lui, l'ouvrage. Mais sa joie fut de courte durée. Merlin indigné y mit un terme. Enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, il cria aux siens : « Suivez-moi ! k eux, francs chevaliers \ Vous êtes tous morts si un seul vous échappe. » Ils le suivent; le roi est délivré, et il reconnaît l'enseigne de celui à qui il doit son salut.
liCs compagnons de Merlin avaient un peu ralenti leur course :
«Francs chevaliers, que faites-vous? » Et il leur montrait sous les murs de la ville assiégée
les chevaliers de la Table-Ronde adossés à leurs chevaux morts, et coijibattant à pied, terribles comme des sangliers. Et toujours en avant du front de bataille, au galop, ses éperons dans les .flancs de son cheval, son enseigne à la main, il allait.
II allait d'une telle allure que tout son coursier dégouttaitde sang et de sueur; et son dragon vomissait vers le ciel de tels brandons de feu qu'on en voyait la clarté au loin d'une demi-lieue et plus. Quelle joie que celle des chevaliers de la Table-Ronde à son arrivée! Quels coups ils frappèrent ensemble! Que d'ennemis tombés!
Que de coursiers fuyant, la bride entre les jambes! Ah! il en sera parlé longtemps! Ils firent bien leur devoir, les compagnons !
Arthur aussi fit sou devoir. Un géant, vassal de Rion, bravait tout le monde. Le roi breton accepte le défi. En vain les vieillards veulent Ten détourner. Merlin l'approuve et l'encourage. 11
1&6 MERLIN, PËRSOr^NAGE ROMANESQUE.
attaque le géant, et d'un revers d'Escalibor il en fait deux tronçons.
Genièvre, de sa fenêtre, vit le coup, l'admira et demanda qui Tavait fait.
En apprenant que c'était le jeune chevalier qui avait délivré son père, elle trouva le vainqueur doublement admirable, et dit entre ses dents :
c( Bienheureuse sera la dame qu'un tel preux requerra d'amour, et honnie soit celle qui réconduirait. »
Merlin de son côté avait remarqué qu'Arthur était loin d'être indifférent aux charmes de Genièvre, et il dit un mot à l'oreille d'un des barons du roi, qui demanda à Léodagan pourquoi il ne mariait pas sa fille :
c< Ah ! je voudrais bien lui trouver un époux comme j'en connais un ! répondit le roi d'Ecosse; elle serait mariée avant trois jours, et pourrait dire qu'elle aurait le plus beau et le plus preux; mais il est trop puissant pour moi. »
Merlin se mit 5 rire ; toutefois, ne trouvant pas encore le moment venu, il parla ainsi à Arthur :
a Sire, pendant que nous sommes ici h perdre notre temps, votre cousin le roi de la Petite-Bretagne est attaqué par celui du Berry, qui ne veut
XERLTN, PERSONNAGE ROHANESQUE. 197
plus VOUS obéir; et vos quatre jeunes neveux, Gauvain,Ivain, GalerietetGaléchin, sont assiégés dans Gamalot par les Saxons, qui font endurer le martyre au menu peuple du pays. Il faudrait avoir le cœur plus dur que la pierre pour ne pas pleurer en les voyant massacrer les femmes des chrétiens avec leurs enfants dans leurs bras ; et quand il advient que le pauvre peuple se cache en cave ou en souterrain , ils y mettent le feu et brûlent ceux qui sont dedans. Ceux qui échappent s'enfuient avec leurs troupeaux et leurs récoltes vers les grandes forêts du Morthumberland. II me convient d'aller d'abord les aider, et vous irez de votre côté au secours du roi de la Petite^Bretagne près duquel je vous rejoindrai. »
Le roi dit à Merlin :
«Pour Dieu, doux ami, ne nous quittez pas pour longtemps. »
. Merlin répondit:
«Je vous aime autant et plus que moi-même.
Avant qu'aucun mal vous arrive je serai près de vous. Je vous recommande à Dieu. »
'' Le lendemain matin, le jeune Gàuvain, neveu* d*Ârthur, étant avec ses cômpagnoifs sur les murailles de Camalot, occupé à regarder les flammes ' rouges qui s'élevaient de tous les villages brûlés par les païens, disait:
c< Voyez-vous ce pâtre à cheveux blancs qui mène son troupeau vers la ville? Gomn^e il pleurCi et comme îl crie! Que lui est-il donc arrivé? Approche, vilairt,' et apprends-nous pourquoi tu te lamentes ainsi? » '
Le vilain fait la sourde oreille^ et, frappant la terre de son bâton, comme un forcerié, il continue de'cHer. Puis il chasse devant lui ses bétes, comme s*il eût voulu s'enfuir vers la fo^êt.
Gauvain, l'appelant trois fois d'une voix forte: « Dis-moi, vilain, qu'as-tu donc?»
A la première fois, le vieillard ne répond rien; à la seconde, il s'écrie : / . ^
c< Ah ! bons chevaliei^ de Bretagne, qu'êtesvous devenus? que n'êtes-vous ici pour sauver ces enfants?»
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. i09
A la troisième fois , il lève vers Gauvain sa grosse tête grise et hérissée, et le regarde, un œii fermé et Taulre ouvert; puis il fait une grimace de la bouche et des dents, et, clignotant, comme quelqu'un que le soleil gêne, il lui répond :
• a Que me voulez-vous ?
— Je veux savoir pourquoi tu pleures, et pourquoi lu blâmes les bons chevaliers de Bretagne?
— Parce qu'ils ne défendent pas bien notre terre, et qu'ils vous laissent tous tuer, mes pauvres enfants !
— Est-ce que tu la défendiais mieux, toi?
— Donnez-moi un cheval et des armes, et vous verrez ce que je sais faire. »
On lui donna un cheval et des armes; et trois cents chevaliers sortirent qu'il conduisit vers les païens.
Alors, vous l'eussiez vu, hardi et puissant. Tépée à la main, s'élancer; et autour de lui, armes reluire, enseignes flotter, hauberts briller, coursiers hennir et courir, en tirant du feu des cailloux, et tous les cœurs bondir à sa suite.
Les païens furent repoussés, mais qu'était devenu le vainijueur? On ne retrouva que son che-^
val , qui s'enfuyait tête levée^ les arçons tout ensanglantés.
c< Il aura été tué, dit Gauvain en pleurant. Cherchons-le. »
Mais ils le cherchèrent en vain. Et comme. ils rentraient sur le soir tout découragés dans la ville, ils rencontrèrent à la porte un jeune garçon tenant à la main un tronçon de lance, qui semblait s'être bien battu et qui les salua gaiement.
Comment, sage Gauvain, tu ne devinas pas quel était ce joyeux garçon !
Peu de temps après, Merlin racontait à Biaise en riant de bon cœur, son aventure de Camalot et toutes celles qui lui étaient arrivées depuis leur dernière entrevue.
Mais quand il eut tout raconté^ il devint grave, et l'ermite lui en ayant demandé la raison :
c< Je pars, lui dit-il, pour la terre que je dois le plus redouter, si douce et si belle qu'elle soit. La Louve est la dans la forêt. Elle liera
le Lion sauvage avec des chaînes qui ne seront ni de fer, ni d* acier, ni d'or, ni d'argent, ni d'étain, ni de plomb, ni de bois, ni de rien de ce que produisent la terre, Tair et l'eau; et elle le liera si étroitement qu'il ne se pourra plus remuer.»
Le saint ermite comprit bien le sens de cette prophétie.
«Gomment, Merlin, la Louve serait plus forte que le Lion ! Explique-moi cela.
— Je ne vous en dirai pas plus long, maître Biaise : c'est la destinée. »
Et Merlin s'en alla en Gaule pour rejoindre Arthur, comme il le lui avait promis ; et quand Arthur eut délivré le roi de la Petite-Bretagne et remis le Berry sous l'obéissance des Bretons, il prit congé de lui pour huit jours, et revint seul vers son pays par les grandes forêts des Gaules.
C'était à l'entrée du mois de mai, au temps nouveau et joli ; les oiseaux recommençaient à chanter, les feuilles à s'ouvrir, les fleurs à em-
baumer les airs de leur parfum, les douces eaux à murmurer, et toute chose à s'enflanrmeru
Merlin ch^ninaît de grand . malin., à la frat«t cheur, pour éyiier la chaleur du jour; et la penséedui étant tenue de faire comme le temps nouveau, il avait pris>Phabit «t«la« figure d*un jeune écolier en vacances.
Tandis qu'il cheminait ainsi sous les bois de
Brocéliande, il trouva \xm belle fontaine. Â.jcette fontaine venaiit souvent jouer une jeune demoiselle d'une merveilleuse beauté. Elk> demeurait .dans un manoir, prèsdje là' au pied td'une montagne. Son père seiplaisait painàfii les rochers, et les bois, les fontaines eileû niviètes* Il venait souvent }ha-> biter son..maapk de Broeéliande pour les belles eaux at les beaux arl)res do la foirôt, et il éfail si gracieux que tous ceux da pays l'aimaient. La mère de la demoiselle était une fée de la vallée. A la demande de son père, l'enfant avait été douée, le jour de sa naissance, de trois vertus si grandes qu'elle devait être aimée de l'homme le plus sage du monde ; faire faire à cet homme toutes ses volontés, sans qu'il pût jamais la forcer à consentir aux siennes; apprendre de lui toutes^ les choses qu'elle voudrait savoir.
Elle avait reçu de ses parents le nom de Viviane, qui signifie, en chaldéen : n Je ne ferai rien^ »
 peine Merlin était arrivé a la fontaine que Viviane y arrivait aussi. Il resta longtemps debout , sans rien dire, à la i;egarder, pensant en luirmêpfie qu'il n^était pas assez fou pour s^ena*. moutif^r d'une fillette. Cependant, quand il eut assez longuement pensé, il .pe crut pas devoir s'en aller sans la saluer. En pep^pnne bien cleyée, Viyiane lui rendit son salut :
« Que Celui qui connaît les pensées du cœur, dit-elle, vous en envoie de telles que vous vous en trouviez bien,, et qu'i) voi^s donne autant de bonheur et d'honneur que j'en vou^rai^ avoir ppur moi-ipême. n ^ i ,
* Viviane, qui n^est qu'âne alféi*atîon du noiA celtique Chwiblian ou Vivlian, est traduit^ avec raison, par iVymp/ie, dans les dict. gallois. (Owen, éd. de 1836, p. 25.] Le romancier l'applique à ceUe que Merlin a appelée jusqu'ici sa sœur, sa Gwendydd ou sa Ganiéda.
20i MËllhlN, PEBSOiNNAGE ROMANESQUE.
Merlin, en Ten tendant si bien parler^ s'assit au bord de la fontaine, puis après un moment de silence, il lui demanda son nom.
ce Je suis fille, dit-elle, d'un gentilhomme de ce pays; et vous, doux ami, qui êtes-vous?
— Demoiselle, je suis un écolier qui va retrouver son maître.
— Et que vous a-t-il enseigné, votre maître?
— Oh ! bien des choses, demoiselle.
— Mais quoi encore? que savez- vous faire?
— Je pourrais bâtir ici devant vous un château , et y mettre tant de chevaliers que ceux qui voudraient l'assiéger ne viendraient jamais à bout de le prendre. Je pourrais faire encore autre chose : couler, par exemple, une rivière où jamais goutte d'eau ne coula, et même je marcherais dessus sans enfoncer ni me mouiller les pieds.
— Certes, dit la demoiselle, vous êtes bien sa vaut, et je donnerais beaucoup pour en pouvoir faire autant.
— Ce ne sont là que des jeux d'enfants, fil Merlin; j'en sais d'autres pour divertir les plus hauts barons et les rois.
— En vérité ! seigneur écolier ! oh ! si cela ne
VOUS déplaisait, je voudrais bien connaître ces jeux-là : je vous offrirais en échange mon amitié sans vilenie.
— Par ma foi, demoiselle, vous me semblez si douce et si gentille que je ne saurais refuser de vous en apprendre une partie, seulement pour votre amitié, sans vous demander rien de plus.
— Je vous l'accorde,» dit Viviane.
XXXUl
Merlin s'éloigne de quelques pas et trace sur la bruyère un cercle du bout de son bâton. Puis il revient vers la demoiselle, et s'asseoit auprès d'elle au bord de la fontaine.
Us n'étaient pas assis depuis longtemps quand Viviane regarde et voit sortir de la forêt une foule de dames et de chevaliers, de demoiselles et d'écuyers qui, se tenant par la main, s'avançaient en chantant. A leur tête marchaient des joueurs de flûtes, de timbales, de tambourins, de toute espèce d'instruments; et tous se dirigeaient vers
20G MERLIN, PERSONNAGEROMANESQUE.
Tendroit où Merlin avait fait son cercle, et lorsqu'ils furent dans le cercle, ils commencèrent à danser le plus joyeusement du monde. Or, comme ils dansaient, apparut sur la bruyère, à la lisière de la forêt, un château magnifique; et devant ce cliâteau un jardin délicieux dont les arbres avaient autant de fleurs que de feuilles, et autant de fruits que de fleurs, et d'où soufflait un air suave qu'on respirait de la fontaine. Viviane était si ébahie de la merveille qu'elle voyait, et si occupée à regarder les danseurs qu'elle ne prit pas garde à leur chanson, dont le refrain était :
L^amour arrive en chantant, Et s'en retourne en pleurant.
Non moins émerveillés semblaient ceux du manoir du fond de la vallée, à la vue du château et du jardin apparus sur une cqlline où jamais fleur n'avait poussé, et à la vue des belles dames et des gentilles demoiselles, arrivées on ne savait d'où.
La fête dura depuis le matin jusqu'au soir.
Quand vint le moment de se reposer, les danseurs, emmenant leurs danseuses, entrèrent dans le jardin, et allèrent s'asseoir à l'ombre des arbres
chargés de fruits et de fleurs, sur Thyerbe verte et fraîche.
Alors Merlin prenant la main de Viviane :
Que vous en semble? lui demanda-t-il.
— Beau doux ami, je suis ravie.
— Vous me tiendrez parole, n*est-ce pas?
— Oh! certainement, dit Viviane; mais vous ne m'avez encore rien appris.
— Je vous apprendrai tous ces jeux-là, et vous les mettrez par écrit, vous qui savez si bien écrire.
— Et qui vous a dit que je sais écrire?
— Mon maître lui-même; je sais par lui tout ce qu*on fait.
— Tout ce qu'on fait! Vous possédez là le plus grand savoir dont j'aie jamais entendu parler, et le plus nécessaire en tous pays^ et celui que je désirerais le plus avoir; mais des choses qui doivent arriver, n'en savez-vous rien?
— Si fait, douce amie, une bonne partie.
— Dieu merci ! et que cherchez-vous donc 7 Certes, vous pourriez vous dispenser d'aller à Técole, si tel était votre plaisir. »
. Tandis que Merlin et Viviane discouraient ainsi , les dames et les demoiselles étaient rentrées en chantant sous le bois, et le château avait disparu. Pour le jardin, il ne disparut pas. A la prière de Viviane, Merlin le conserva, et ils l'appelèrent le Jardin de joie.
Le soir venu, Merlin dit à Viviane : a Je m'en vais, car j'ai à faire ailleurs.
— Comment! doux ami, et les jeux que vous deviez m'apprendre?
— Ne soyez pas si pressée, douce dame, je vous les apprendrai quand il en sera temps; mais vous ne m'avez encore donné aucun garant de votre amitié.
— Quel garant? demanda Viviane. Dites, et je vous le donnerai.
— Belle amie, jurez-moi de faire ce qui me plaira. »
Viviane savait bien qu'elle ne courait pas grand danger, grâce à la vertu dont sa mère l'avait douée à sa naissance.
Nonobstant, elle réfléchit un peu.
« Doux ami, j'y consens, dil-clle, mais promettez-moi, de votre côté, de m'enseigner d*abord toutes les choses que je demanderai.
— Je vous le promets, » répondit Merlin.
El Viviane, en échange, lui jura tout ce qu'il voulut.
Merlin allait continuer sa route; elle lui demanda quand il reviendrait.
« Dans un an, douce amie; la veille de la Saint- Jean d'été. »
Viviane trouva le tefme bien long; mais il fallut se résigner.
Merlin, comme il l'avait dit à Viviane, avait fort à faire ailleurs. Arthur l'attendait pour épouser Genièvre.
2t0 MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
A son retour delà Petile-Bretagne, le roi l'avait obtenue sans peine de son père, et comme Léodagan lui demandait quel jour seraient les noces :
« Le jour qu'il vous plaira, avait répondu Arthur; mais il me faut mon meilleur ami : je ne puis me marier sans celui à qui je dois ma terre et ma couronne. »
Le sage Gauvain avait appuyé les paroles de son oncle, disant que certainement Merlin ne manquerait pas d'arriver à temps, puisque le roi l'attendait; et, sur son avis, on s'était décidé à retarder les noces de huit jours.
Gauvain ne s'était pas trompé; Merlin arriva la veille du mariage.
Comme il avait assisté saint Dubriz quand il s'était agi de l'élection d'Arthur, il l'assista de nouveau quand Tarchevlêque bénit le mariage du roi; mais il lui rendit dans cette circonstance un autre service qu'on -ne doit pas mettre en oubli.
Au moment de coucher la mariée, Genièvre, n'ayant plus de mère, était conduite au lit nuptial par sa vieille gouvernante, et toutes deux traversaient un jardin qui séparait les appartements du roi de ceux de sa fille. Tout paraissait calme
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. 2il
au dehors; On n^entendait que le clapotement de l'eau qui battait une nef amarrée au bas du jardin où coulait la rivière, et le bruit du vent dans le feuillage d'un pommie'r planté près du bord.
Or, au fond de la barque il y avait des hommes d'armes, et dès que Genièvre parut, ils s'élancèrent, la prirent dans leurs bras, et se hâlèrent de retourner, nvec la reine, à leur bateau. Mais le pommier cachait aussi des hommes armés sous son feuillage, et Merlin était avec eux. Sachant ce qui devait arriver, il se tenait là aux aguets, et quand les ravisseurs passèrent, il se précipita sur eux, mit les Iraîtres en fuite, délivra Genièvre ; puis il alla chercher Arthur pour le conduire au lit nuptial.
Le lendemain des noces d'Arthur» Merlin était dans l'ermitage de Biaise.
En apprenant ce qu'avait fait son ami dans la forêt de Brocéliande, le bon ermite le gronda doucement :
c( Que le Lion sauvage prenne garde à la Louve ! »
Et parlant sans figure :
« J'ai grand'peur que la prophélie s'accomplisse. »
Merlin repondit brusquemenl:
«Qu'on reproche la faule quand elle sera faite ! .
— Ce serait grand dommage qu'elle le fût, dit Biaise, et si je pouvais l'empêcher, j'y mettrais volontiers ma peine. »
Merlin ne répondit pas; mais, changeant de discours, il dit à son maître :
« Aussitôt que je vous quitterai, j'irai vers les rois de la Petite-Bretagne, et vers ceux des deux royaumes de Cornouailles pour les inviter tous à se rendre près d'Arthur; et de mainte autre terre il en viendra de non moins vaillants, pour l'amour de Dieu et de la chrétienté; car sachez qu'une grande bataille se prépare, comme jamais on n'en aura vue, et que réconciliés enfin avec Arthur, les six rois ses vassaux s'uniront à lui pour exterminer les païens. »
Merlin prit ensuite congé de Biaise, qui le recommanda tendrement à Dieu , tremblant et priant.
Arrivé dans la Petite-Bretagne, Merlin se rendit à Gaël, près du roi Ban le Benoît, puis à Lamballe, près du roi Bohor, et leur dit :
« Passez la mer sans plus tarder, avec autant de gens que vous pourrez en réunir; allez àSalisbury, où vous trouverez beauconp de chevaliers qui y seront venus pour la même cause que vous, et ne bougez pas avant mon retour. »
Puis, comme la Saint- Jean était le lendemain, il reprit sa figure d'écolier, et alla voir Viviane.
Son amie l'attendait. L'apercevant de loin, elle courut au-devant de lui, le prit par la main et le conduisit dans le Jardin de joie ^ où un joyeux repas était servi sur l'herbe, au bord de la fontaine.
Si Merlin avait trouvé Viviane bien belle la première fois qu'il la vit, il la trouva plus belle encore cette fois. Eût-elle vécu jusqu'à la fin du monde, on ne lui aurait donné que quinze ans; sa peau était si fraîche, si blanche, et si polie! 11 se mit à l'aimer d'un amour tellement violent qu'il en était presque fou.
Quand elle fut sûre qu*il raimait, elle le pria de lui apprendre Tes secrets qu*il lui avait promis. Merlin lui en enseigna trois, savoir : à faire couler de l'eau là où jamais eau ne coula ; à changer de forme à son gré; à endormir qui elle voudrait.
Devinant sa pensée touchant ce dernier point :
« Pourquoi me demandez-vous cela? dit-il.
— Pour endormir mon père et ma mère toutes les fois que je voudrai venir vous voir, répondit Viviane en rougissant (car elle ne disait pas la raison véritable); sachez qu'ils me tueraient s'ils se doutaient que je vous aime. »
Merlin résista quelque temps; mais un jour elle lui parla d'une voix si 'douce qu'il lui apprit les trois paroles à l'aide desquelles on endort. Tout en l'aimant sincèrement, Viviane s'en défiait beaucoup trop; si elle l'eût mieux connu, elle n'aurait pas pris tant de précautions contre lui, car nous ne lisons pas que Merlin ait jamais aimé personne autrement que d'amour loyale, quoiqu'il ait aimé éperdûmenl, comme Viviane en fil l'épreuve.
11 lui enseigna donc ce secret, et bien d'antres secrels encore; Dieu, notre seigneur, le voulait ainsi.
Après huit jours passés dans le Jardin de joie, Merlin revint trouver Arthur, lui annonçant Parrivée à Salisbury de cinquante mille chevaliers de la Pelile-Brelagne, et, chose encore plus heureuse, celle des six rois ses vassaux ; puis il le conduisit au lieu du rendez-vous.
Arthur, en voyant cette armée, ne savait comment remercier Merlin :
c( Doux ami, je ne sais que vous offrir; mais je veux que vous soyez toujours mon gouverneur et mon seigneur; c'est par vous que j'aurai ma terre franche et libre. »
Libre et franche en effel fut bientôt la terre du roi. Le matin de la grande bataille qui devait délivrer la chrétienté des païens, Merlin lui ayant fait part de ses projets, et Arthur lui ayant dit de faire ce qui lui conviendrait, qu'il s'en remettait entièrement à Dieu et à lui ; te bon devin visita l'un apfè$ l'autre les six rois dans leurs pavillons, et- les prévint de se tenir prêts à combattre pour le lendemain.
Le lendemain au point du jour, monté sur son cheval noir, et portant la bannière du roi, il s^avança devant Tarmée, et montrant l'ennemi :
« Les voilà, dit-il, ceux qui ont pris et ravagé noire terre. On va voir aujourd'hui comment il en sera tiré vengeance. Aujourd'hui c'est le jour où le pays de Bretagne sera vaincu ou honoré. Que notre douce lerre, je vous en conjure, ne perde son prix, son honneur et sa renommée par la faute d'aucun de vous ! »
Tous les chefs s'écrièrent :
c< Nous ferons ce que vous voudrez.
— Vous le jurez?
— Nous le jurons.
— Eh bien, vous venez de promettre fidélité au roi Arthur. Je vous le dis : jamais ces païens n'auraient été chassés, jamais ils n'auraient été détruits tant qu'auraient duré vos discordes. »
Aucun des rois ne contredit Merlin; tous mirent leur main dans sa main, et cette paix fut accueillie par les transports de toute l'armée.
Si la joie fut grande le matin, elle le fut encore plus le soir; culbutés et repoussés jusqu'à la mer, à la voix du bon devin, les païens périrent tous par l'eau ou par Tépée.
« Vous voilà délivré des Saxons celle fois pour toujours, » disait alors Merlin au roi, a loute la chrétienté s'en réjouira; nnoi, je retourne à mes affaires. »
Et, montanl à bord du navire qui ramenait le roi de la Petite^Bretagne, il dirigea la nef dans la traversée, la main à la barre du gouvernail, et altentif aux vents et aux étoiles.
Ses offaire»^ comme il disait, élaient encore d'aller voir Viviane. Son amie lui fît grande joie, car^ malgré sa cautèle (quelle est la dame qui n'en ait pas un peu), elle l'aimait d'amour sincère.
Il demeura huit jours près d'elle en fête, et, pendant ces huit jours, il lui raconta son histoire, à commencer par celle de sa naissance, dont elle ne fut pas peu surprise.
Comme au Jardin de joie y c'était fête au palais d'Arthur. La mi -août approchant, il avait dit à son .neveu Gauvain :
c< Beau neveu, je veux tenir une cour si grande et si notable que tous les princes et chefs de TOccident y viennent de près et de loin, et non-seulement mes vassaux, mais encore les étrangers; non-seulement les riches, mais aussi les pauvres gens. Je veux faire fête et joie à tous, telle qu'il en soit parlé longtemps. »
Gauvain fit si grandement les choses que la ville de Camalotne put suffire aux invités, et qu'il fallut dresser des tentes sons les murs: repas, tournois, quintaines et danses, rien n'y manqua. On n'avait jamais vu pareille fête en Grande- Bretagne.
Naturellement, les jongleurs et les ménestrels y accoururent en foule. Au banquet^ comme le sénéchal, messire Keu, révêtu de sa pelisse d'hermine, servait le premier plat sur la table du roi, arriva un joueur de harpe qui attira l'attention de tout le monde.
Il portait une cotte de satin. et une ceinture dorée, ornée de pierres précieuses j:etant ujae telle clarté que les yeux en étaient éblouis. Ses cheveux blaoïds retombaient en boucles sur ses épaules. Sur la-têle il avait une couronne d'or comme un roi ; ses chausses étnient de soie d'un brun orangé, ses
souliers, en cuir blanc de Gordoue pailleté d'or^ se raltachaienl sur le coude-pied par des boucles d'or. A son cou il portaitune harpe d'argent ciselé, dont les cordes étaient dorées, et où brillaient çà et là des diamants incrustés. Sa figure était la plus belle qu'on pût voir, et toute sa personne charmante. Par malheur, avec de fort beaux yeux, il était aveugle. A sa ceinture pendait une chaîne; cette chaîne retenait un lévrier plus blanc que neige, portant un collier en vermeil; et ce léyrier, de lui-même, l'avait conduit devant le roi.
Or, il chantait sur sa harpe d'une voix si douce un lai breton, que c'était merveille de l'ouïr. Au refrain de son lai, il saluait je roi et la reine et tous les compagnons de la Table-Ronde.
Le sénéchal restait debout, mueld'étonnement^ ne se lassant pas d'admirer le harpeur breton.
En ce moment arriva un messager royal, avec une lettre scellée de dix sceaux. II la présenta au
roi, qui la donna à lire à l'archevêque Dubriz. L'archevêque la déploya et lut:
«Le roi Rion, seigneur et gouverneur de toute la terre d'Occident, au roi Arthur.
« Sachent tous ceux qui ces lettres verront et entendront que j'amène avec moi neuf rois couronnés, et les chevaliers de leurs royaumes. De tous les rois que j'ai vaincus à la pointe de mon épée par mon courage, j'ai pris les barbes avec la peau, et en souvenir de mes victoires, j'ai fait un manteau de satin que j'ai fourré de barbes royales. Ce manteau est prêt et garni de ses attaches, il n'y manque plus que la frange. Or, ayant entendu parler des hauts faits d'armes du roi Arthur, dont la renommée court lemondi% j'ai voulu qu'il fût plus honoré que tous les autres rois. Je le prie donc de m'envoyer sa barbe pour faire la frange de mon manteau. Je l'y placerai avec honneur. Qu'il me Tenvoie par un des plus vaillants compagnons de sa Table-Ronde ; sans quoi, j'irai l'arracher moi-même de mes propres mains. »
Rion voulait prendre sa revanche de l'échec qu'il avait subi en attaquant Léodagan.
On se figure assez l'indignation de Tarcho-
MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE. 22i
vêque el les cris des chevaliers d'Arthur. Ils allaient mettre à mort Tinsolent messager, quand le roi, se levant avec calme et caressant sa longue barbe :
c< Mon amiy va dire à. ton maître qu'il peut venir chercher ma barbe lorsqu'il voudra. »
Le malencontreux messager une fois parti, le jeune ménestrel aveugle continua de jouer de la harpe et de chanter, d'une table à l'autre, et les convives ne cessaient de l'écouter avec admiration, car ils n'étaient pas habitués à voir un tel joueur de harpe. Pour lui, ramené devant le roi par son lévrier, il lui dit:
c< Seigneur, s'il vous plaisait, j'aurais la récompense de mon service.
— Certes, mon ami, c'est bien juste : demande ce que tu voudras : sauf mon honneur, mon royaume, ma femme et mon épée, je ne le refuserai rien.
— Loin de perdre votre honneur, vous en gagnerez, au contraire, répondit le ménestrel.
— Parle donc hardiment, dit le roi.
— Donnez-moi, seigneur, votre enseigne à porter à la première balaille. »
Le roi sourit :
c< Mon ami, ce ne serait pas chose à mon honneur ni à celui de mon royaume, et pas davantage à la gloire de mon épée. Quand Notre- Seigneur Jésus-Christ t'a privé de la vue, comment y verrais-tu pour porter Tenseigne royale, qui doit être le refuge et la sûreté de Tarméeî
— Ah ! ah! fit le harpeur. Dieu saura bien me guider. N'est-ce pas lui le vrai guide? Il m*a conduit en maints lieux dangereux. Je vous le répète, ce serait à votre profit. »
Les barons s*émerveillèrent. Le roi de la Petite- Bretagne regarda de près le ménestrel, et se rappela qu'à l'âge de quinze ans il avait vu Merlin sous cette forme arriver à la cour. Il dit donc au roi :
« Accordez-lui sa demande ; il ne semble pas homme à être rebuté.
— Comment, s'écria Arthur, y pensez-vous?
MEULIN, PERSONNAGE ROMANESQUET. 323
Donner mon enseigne à une personne qui n'y voit goutte ! »
A peine il achevait ces mois que le ménestrel disparut.
Alors le roi se souvint de Merlin, et demeura silencieux, regrettant de ne pas lui avoir accordé sa demande.
a Par ma foi ! dit le roi de la Petite-Brelagne, vous deviez bien le reconnaître !
— C'est vrai , l'épondit Arthur ; mais ce qui m'a dérouté^ ça été de le voir conduit par un chien, lui qui sait conduire une armée.
— Qui était-ce donc? demanda Gauvain, survenant.
— Mon neveu, dit Arthur, c'était Merlin, notre mailre à tous
— En effet, remarqua le sage Gauvain, il se déguise souvent ainsi pour nous réjouir et nous divertir. »
Il parlait encore qu'on vil paraître dans la salle un enfant de huit à dix ans. 11 avait le teint
livide, la tête rnsée, des yeux hagards à fleur de léte; il était nu-jambes el nu-pieds; il portail un fouet en sautoir; il avait tout l'air d'un fou.
S'agenouillant devant Arthur :
«Le roi Rion, dit-il, arrive; préparez-vous à marcher contre lui; où est votre bannière? qu'on me la donne à porter. »
Ceux du palais se mirent à rire, mais le roi cette fois ne rit pas :
« Vous l'aurez, mon ami, je vous l'accorde de bon cœur.
— Et bien vous faites, répondit le fou ; elle ne sera pas en mauvaises mains. »
Merlin, alors reprenant sa figure ordinaire, dit au roi Arthur qu'il allait prévenir les alliés.
Cependant le roi des îles, à la tête de son ar* mée, s'avançait contre celle d'Arthur.
Quand elles eurent combattu quelque temps, le géant Rion, voyant la grande tuerie qui commençait de part et d'autre, saisit un drapeau, et alla au-devant de son adversaire :
c(0 roi, pourquoi cette boucherie? Rendons nos gens joyeux. Qu'ils se retirent, et combattons tous deux. »
Arthur accepta le duel. Quel duel 1 on n'en vit jamais de semblable.
Le combat que le roi breton avait- soutenu sous les yeux de Genièvre contre un autre géant n'avait été qu'un jeu auprès de celui-ci. La chair des deux rois paraissait à travers les trous de leurs cuirasses d'or; leur sang formait une mare autour d'eux; leurs chevaux n'étaient qu'une plaie.
Comme ils reprenaient haleine , Rion parla ainsi :
«Je n'ai jamais trouvé ton pareil. C'est dommage que tu doives mourir si jeune; prends pitié de toi-même, et conviens que tu n'en peux plus. Je te laisse la vie, et je renonce à finir mon manteau . »
Arthur rougit de colère; pour toute réponse il fit voler, d'un coup d'épée, la têle du cheval du géant, et, renversant sous lui son adversaire :
«Rends-toi, ou tu es mort*
— J'aime mieux mourir, hurla le géant.
— Vis pour achever ton manteau ; liens, voilà de quoi le finir. » Et Arthur lui coupait la barbe.
c< Je suis honni, je veux mourir.
— Relève-toi, tedis-je, finis ton manteau, vis joyeux et bois. »
Le roi des îles ne voulait pas vivre humilié, et comme son généreux ennemi lui tendait la main pour le relever, il lui porta un coup de traître.
Arthur chancela, puis tomba. Mais, dans sa chute, la bonne épée qu'il devait à Merlin avait envoyé la tête du géant perfide baiser celle du cheval mort.
Transporté à Gamalot, Arthur fut longtemps à se remettre de ses blessures; mais enfin, grâce aux soins de Genièvre et de Merlin, elles se fermèrent.
Voyant le roi rétabli, les païens chassés, les grands vassaux réconciliés avec leur suzerain, et la paix rétablie dans tout le royaume, Merlin dit à Arthur :
c( Maintenant vous n'avez plus besoin de mes services, permettez-moi de vous quitter. »
A ces mots, le roi devint triste et répondit en soupirant :
c< N'ai-je pas toujours besoin de vous? Puis-je
rien faire sans votre aide? Je voudrais' vous garder éternellement près de moi. I^ourquoi me quitter ? »
Merlin ne fît point connaître ses raisons ; il se contenta de répondre :
« Quand il lé faudra, je reviendrai.
— Et quand le faudra-t-ilî » demanda le roi.
Merlin répondit :
« Quand le Lion, fils de FOurs et de la Panthère, arrivera dans ce royaume*. »
Et laissant le roi ébahi de cette réponse énigmatique, il parût.
Mais il partit si brusquement que ceux qui le virent s'écrièrent : « Merlin a perdu la raison. » Il partit si vite que ni cheval ni cerf n'aurait pu l'atteindre. Il s'en alla droit à la forêt, et de la forêt à la mer, et à travers la mer, à Rome ; et il
^ Nous verrons eiïectivement Merlin reparaître, son livre de prophéties à la main, sous le règne du Limi, c'est-à-dire d'Henri I", pour servir les sujets opprimés d'Arthur. C'est a ce retour idéal que le roman fait allusion.
se monii*a là sous la forme d'un cerf, puis d'un homme sauvage; y fut pris, enchaîné, conduit devant Tempereur, lui expliqua un songe des plus intéressants pour son honneur conjugal, recouvra la liberté, courut à Jérusalem, où il donna à un autre prince des preuves de sa puissance divinatoire, et, en6n, harassé de sa course furieuse, sinon guéri de la passion qu'il voulait peul-êire étourdir, il revint pour se reposer dans l'ermitage de son mailre Biaise.
Après être demeuré quelque temps près du bon ermite, et lui avoir fait le récit de ses voyages, il lui dit :
« 11 faut que je vous quitte, je veux voir Viviane. »
En vain l'ermite le conjura de n'en rien faire; Merlin persista dans sa résolution :
« Je n'aurai jamais le courage de Tabandonner; cependant je sais bien qu'une fois auprès d'elle, je n'aurai plus la force de revenir vers vous.
— Puisque vous savez ce qui doit vous arriver, n'y allez pas.
— J'irai, car je lui ai promis ; je l'aime d'un tel amour, que je ne me puis retenir. C'est moi, d'ailleurs, moi seul qui lui ai donné son pouvoir.
et je Taugmenterai encore. Elle saura tout ce que je sais; je ne m*en pourrais, je ne m'en puis, je ne m'en veux défendre. »
Le bon ermite, le tenant pour fou, se mit à pleurer; il l'embrassa, et Merlin partit, pleurant aussi, lui, de quitter son cher maître.
Quand Merlin revint vers Viviane, les églantiers étaient en fleur, au bord de la forêt, commt: au jour où il vit son amie pour la première fois. Comme alors, il avait pris sa mine éveillée, ses cheveux blonds bouclés, sa cotte et son chaperon d'écolier.
Viviane le trouva si charmant qu'elle lui témoigna plus d'amour que les autres fois. Cependant elle se désolait à l'idée de le voir la quitter encore, et cherchait comment elle pourrait le retenir près d'elle, ainsi jeune et beau, pour toujours; mais vainement elle imagina vingt moyens, et vainement elle les employa ; Merlin seul eût pu lui venir en aide. Voyant cela, elle se mil
iSO MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
à lui faire des caresses eomme elle ne lui en avait jamais faites.
c( Mon doux ami, il y a encore une chose que je ne sais pas, et je l'apprendrais volontiers ; je vous prie de me l'enseigner. »
Merlin, quoi qu'il devinât sa pensée, lui demanda ce que c'était.
a Doux ami, je voudrais savoir comment emprisonner quelqti'un sans pierres^ sans bois et sans fer, et seulement par enchantement. »
Merlin hocha la tête et soupira.
« Pourquoi soupirez-vous? dit-elle.
— Douce dame, je vois bien ce que vous pensez, et que vous voulez me retenir , mais je me sens si faible que, bon gré malgré, il faudra que je vous accorde ce que vous demandez. »
Viviane, avec une joie d'enfant, lui sauta au cou:
« Mon doux ami , n'est-il pas juste que vous soyez mien, puisque je suis vôtre? N'ai-je pa& quitté père et mère pour vous? Tout mon désir, toute ma pensée, n'est-ce pas vous? Sans vous, ai-je joie ou bonheur ? En vous est toute mon espérance, je n'attends de bien que de vous, et puisque je vous aime et que vous m'aimez , j'ai bien droit
que vous fassiez ma volonté , comme vous avez droit que je fasse la vôlre. »
Merlin répondit :
« Oui, je la ferai de tout mon cœur, ma douce amie; c'est justice; demandez*moi ce que vous voudrez.
— Je veux, reprit Viviane, que ce Jardin de joie ne soit jamais détruit, que nous y vivions toujours, tous les deux, sans vieillir, sans nous quitter, sans jamais cesser de nous aimer et d'être heureux.
— Je ferai ce que vous désirez, répondit Merlin.
— Ne le faites pas vous-même, mon doux ami ; mais dites-moi eomm>ent m'y prendre. »
Merlin lui apprit donc comment elle devait s'y prendre, et Viviane en fut si ravie qu'elle redoubla ses tendresses.
Or, un jour qu'ils se promenaient, seul à seul, la main dans la main, soiis les feuilles nouvelles, à Brocéliande, ils trouvèrent un grand buisson d'aubépine tout chargé de fleurs. Ils s'assirent dessous, à l'ombre, parmi l'herbe verte, et Merlin reposa sa tête sur les genoux de Viviane.
Passant et repassant avec amour ses doigts
dans les cheveux blonds de renchanteur, Viviane finit par Tendormir. Lorsqu'elle sentit qu'il dormait, elle se leva et tourna neuf fois son écharpe autour du buisson d*aubépine fleurie, en faisant neuf enchantements que Merlin lui avait appris. Puis elle revmt s'asseoir près de lui, et remit la tête de son ami sur ses genoux, pensant que ce qu'elle avait fait n'était qu'un jeu, et qu'il n'y avait rien de sérieux dans ces enchantements.
Mais quand Merlin ouvrit les yeux et regarda autour de lui; la forêt, le jardin, l'aubépine, tout avait disparu, et il se trouvait dans un château enchanté, couché sur un lit de fleurs, prisonnier d'amour de Viviane.
« Ah ! Viviane, s'éeria-t-il, je croirais que vous avez voulu me tromper si vous me quittiez jamais !
— Mon doux ami, répondit Viviane à son cher captif volontaire, pourriez-vous le croire? Pourrai-je vous quitter jamais? »
Et elle lui tint parole.
Ici finil le roman de Merlin, qui, en lous lieux où chevaliers de langue française demeuraient, était aimé et recherché au-dessus des autres ouvrages répandus parmi les peuples; et plaît toujours et plaira tant que le monde durera, a Du grand livre que fit messire Robert de Borron, » — poursuivrai-je avec son parent el compagnon d'armes, le chevalier Élie de Borron, — «j'ai pris quelques fleurs, et de ces fleurs, j'ai fait une couronne à Merlin. »
Je ne franchirai pas le seuil du château où il dort, loujours jeune et beau, dans les bras de Viviane ; qu'il me suffise d'en avoir enlr'ouvert la porte d'ivoire.
Encore moins suivrai-je l'enchanteur à travers les fantaisies des continuateurs et des imitateurs de son noble panégyriste. L'esprit grivois et goguenard y remplace progressivement l'esprit moral et grave passé de la tradition bretonne dans l'œuvre française primitive. Le sentiment est chassé trop so'iivent par le rire; ce
23i MERLIN, PERSONNAGE ROMANESQUE.
qui est élevé, par ce qui est plat; le sérieux, par Tamusant. A la fin, Merlin sera plus ou moins moulé sur le type scolastique et vulgaire du savant devenu fou d'orgueil, du sage Salomon que séduisent les femmes étrangères, du poète Lucrèce que la perfide Lucile empoisonne, du vieillard de la comédie, victime de sa sotte passion. Et la verve de Rabelais, pas plus que l'art de Jennyson, ne parviendront complètement à vaincre la pitié qu'inspirera cette figure tombante.
Après avoir vu comment la plus ancienne tradition romanesque a fait agir Merlin, comment elle a personnifié et idéalisé en lui le dévouement .passionné à tout ce que la grande époque chevaleresque jugeait digne de son respect, je veux dire la religion, la pairie, la royauté^ l'amour; Tamour pur, discret, délicat; la solitude à deux, éternellement enchantée; nous allons voir de quelle manière on Ta fait parler.