EN CAMBRIE
fruits délicieux apprennent à expliquer les paroles mystérieuses. L'Âne s* est levé pour exciter ceux (|u'il commande^; or, je sais de science certaine que TAigle * va fondre du haut du ciel sur ses guerriers; les armes d'Owen rendent un son terrible; des soldats lui arrivent nombreux, de Tautre côté de la mer, et quoiqu'ils n'entendent pas sa langue, ils le serviront bien.
c( pommiers doux, un voile sombre couvre votre feuillage vert; la trahison et la tyrannie régnent dans nos places fortes; les Bourguignons arrivent conduits par des héros d'Arras ; la moisson sera belle, je le prédis, le blé pousse si vert ! L'Aigle et ses aiglons arrivent de France : ils ne s'en retourneront pas sans profit pour nous *. »
Hélas 1 l'Aigle ne vint pas de France ; vainement Owen l'appela deux fois; mais le projet du chef gallois était de ceux qui méritent de réussir, comme le remarque un écrivain patriote et sa» vant^ il fit honneur à la politique de ce prince et dut accroître l'estime de sa nation pour lui.
* L^Âne en question est le roi d'Angleterre Henri II. « Louis VII.
' Myvyrimi, t. I, p. 153.
* Th. Stephens, loco citato.
Nous ne voyons pas que la renommée de Merlin ait souffert en rien de cet échec. Ses prophéties furent attribuées au pelit-6Is d'Owen, et si elles ne reçurent pas leur accomplissement en l'année 1169, on crut, à partir de Tan iJ93, qu'elles s'accompliraient sous le nouveau règne. Seulement, les bardes jugèrent à propos d'abandonner le cadre un peu usé des pommiers du prophète, et, au lieu de continuer à le faire parler à ces arbres symboliques dont quelqu'un ^ s'était moqué en les comparant au pommier de mort du paradis terrestre , ils le firent s'adresser à un symbole populaire moins vieilli. La tradition leur en offrit un tout voisin dans le sanglier et ses petits. On connaît son antiquité ; les médailles gauloises l'attestent*. Après avoir représenté très-probablement chez les Celtes un certain culte national, et figuré plus tard les derniers druides armoricains et leurs disciples, le sanglier et ses petits étaient devenus au moyen âge la figure de la race bretonne, chefs et peuple. Cette curieuse transformation, soupçonnée par le critique gallois
^ Mada^g Dwigraig.
* Voyez dans Montfaucon celle des deux sangliers sous un pommier; et le Bar%az-Brei%, 1. 1, p. 10.
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que j*aime le plus à ciler, est un fail pleinement démonlré par les textes : j'ai eu occasion ailleurs de publier une ancienne ballade où il est dit : « C'est un vieux dicton, une vérité bien connue qu'il n est d'hommes en Bretagne que des sangliers ^ ; » et Thistorien du duc Jean le Conquérant explique ainsi ce singulier proverbe :
« Les Bretons se font un devoir de vivre en bon accord et de s'aimer jusqu'à mourir les uns pour les autres ; de là vient qu'on les appelle communément, sans vouloir les injurier, des sangliers : les sangliers, en effet, ont un tel instinct d'union que quand l'un pousse un cri tous les autres courent à son aide *. »
Les habitants du pays de Galles comprirent donc à merveille leurs bardes nationaux, quand ceux-ci, vers Tan 1210, à la veille d'une levée de boucliers de Lywélin le Grand contre Jean sans
* Âl lavar koz, ar wirionez :
N'euz tud e Breiz nemet moc'h-gwez.
{Bar%a%'Brei%f t. II, p. 42.)
* Telle nature ont,
Quand Tun fort crie, les aultres vont Tous ensemble por Taïder.
(Guillaume de Saint-André, en sa chronique. Hist. de Bretagne, Preuves, t. II, p. 510.) *
Terre, firent retentir le pays de cet appel que Merlin, disaient-ils, adressait aux marcasdns de sa solitude :
<k Ohé ! chers marcassins ! N'allez pas fotiir au haut de la montagne; fouissez plutôt à l'écart, dans les bois. Je prédis la joie à tous les Gambriens, avec celui dont le nom est- LywéMn-, dé la race deGwyned, l'indomptable héros!
a Ohé! marcassins, il le faut, fuyez les chasseurs de Morda*; ils vous tueraient f ils nous cherchent. Si nous leur échappons, ce n'est pais moi qui me plaindrai de nos fatigues, fe le juré par le neuvième flot des mers, pai*Tunique barbe blanche de Dyved, cette terre épuisée; du haiit de ma retraite, non pas de l'église, du haut de la demeure où je vis parmi les animaux Sauvages, je le jure : tant qu'un Konan ne viilidra pas visiter mon pays, la charrue ne labourera pas ses champs.
« Ohé ! marcassins bénis, voici que ma Chvribliau * m'annonce un événement qui m'émeut :
ce Quand TAngleterre campera dans le pays de <c notre prince héréditaire ; quand la forteresse
< Chef breton du nord, contemporain du barde Merlin. * C'est de ce nom que les ronianciers ont fait Viviane.
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t< de Déganwy sera forcée de veiller; quand TAna gleterre et Lywélin viendront aux mains, que « l'enfant, la sœur et Tépouse prennent la fuite; c( car alors un héros, fils de Dunod, s*enflammcra, « Télranger fuira par un chemin peu agréable; « on fera des siens un grand carnage à l'embou- « chure du Dulaz, et ses habits blancs devien- « dront rouges *. »
Les Gallois répondirent à cet appel allégorique, en se retranchant dans les forêts et les marécages, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs troupeaux, et laissant la plaine, où les étrangers avaient trop bon marché de leurs bandes à moitié nues. Réduit aux places de Chester et de Déganwy, harcelé à chaque sortie par les indigènes, privé de vivres, et sans moyen de communication avec son royaume, le roi Jean se vit forcé de renoncer momentanément à la conquête de la Cambrie septentrionale et de revenir en Angleterre.
Sa retraite fut une victoire pour les Gallois, qui ne manquèrent pas d'en faire honneur aux sages conseils de Merlin.
' Voy. le teite aux Pièces justificativbs, n* iv.
Cependant Lywélin mourut sans 'avoir pu réaliser complètement les prédictions du prophète, et elles furent appliquées successivement à ses fils. À chaque nouveau souverain, il se trouvait un barde royal pour dire : « Le moment est venu ; c est mon nfeitre qui portera la couronne ; en lui s'accompliront toutes les prophéties de Merlin \ » Et la masse du peuple accueillait le présage avec enthousiasme.
La défaite et la triste fin du dernier chef gallois de sang royal ne put détromper ses sujets, et quand Tétranger, pour les railler, leur montrait, au haut delà tour de Londres, la tête de leur noble et généreux prince, placée au bout d'une pique, et couronnée de lierre, comme celle d'un vassal rampant et vaincu , un feu sombre s'allumait dans leurs yeux , et des éclairs en jaillissaient qui voulaient dire : a Vous aurez beau faire , la prophétie s'accomplira : notre nation finira par se relever, et nous vous chasserons ! »
^ Lygad 6wr (Myvyr., 1. 1, p. 544.)