‹ Myrrha-MariaChapitre 3 sur 6 · DE SES DÉFAITES · texte numérisé non relu

DE SES DÉFAITES

Wenceslas Ziska et sa petite-fille Myrrha-Maria de Palkul étaient rentrés à Prague et avaient repris leur tranquille manière de vivre.

Dans cette ville ancienne et célèbre par les événements tragiques dont elle avait été le théâtre, les siècles précédents, le vieux descendant de Jehan de Trosiio, dit Ziska ou le Borgne, habitait sur les bords de la Molde une splendide demeure.

Gomme ses ancêtres, il pratiquait la religion réformée de Jean Huss, pour laquelle le premier de sa race avait tant combattu, et il était le chef des débris de la secte, appelés dans le pays Taborites, en souvenir du château de Tabor, forteresse élevée par Jean Ziska pour la défense de sa religion.

Craint et respecté en Bohême, ses rares coreligion-

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naires devaient à son crédit et à la terreur qu'inspirait encore le nom qu'il portait le droit de rester fidèles à un cuite condamné par les Conciles et dont le fondateur avait été brûlé comme hérésiarque. Aussi professaient-ils un dévouement sans bornes pour Wenceslas.

Ce dernier, que sa fortune immense rendait indépendant, passait en outre à juste titre pour un des derniers dignitaires de la Sainte-Wehme, cette terrible association dont la puissance dans toute l'Allemagne et surtout la Westphalie avait contrebalancé, plusieurs siècles durant, celle des rois et des empereurs, qui refusaient de s'affilier.

Les tribunaux secrets, dont se composait la Sainte- Wehme et qu'on appelait aussi, pour ce motif, cours Wehmiques (du vieil allemand fehmen, condamner), avaient pour but primitif de rechercher et de punir les criminels que n'avait pas atteints la justice humaine, mais ils avaient perdu, au commencement du dix-huitième siècle, une grande partie de leur influence.

Les derniers francs-juges ne formaient plus guère qu'une véritable société secrète, dans le sens moderne du mot. Tout en conservant les anciens rites, ils ne prononçaient plus de jugements que lorsque l'un d'eux y avait un intérêt personnel à satisfaire ou une vengeance à assouvir. Et comme au temps où la Sainte-Wehme florissait presque ouvertement, avec un semblant de légalité, le hasard désignait l'exécuteur de ces sanctions, à moins qu'un affilié ne s'offrit spontanément pour cet office.

Ces tribunaux dont on savait l'existence et qu'un mystère plus profond entourait depuis qu'ils avaient renoncé à poursuivre les criminels de droit commun, étaient encore fort redoutés. Qui pouvait se vanter de n'avoir pas un ennemi parmi ces francs-juges dont on ignorait les noms et qu'on supposait fort nombreux ?

La Sainte-Wehme n'était donc plus déjà, à cette époque, la Sainte-Wehme des quatorzième et quinzième siècles, c'était déjà la secte dont le célèbre docteur Weisshaupt devait faire quelques années plus tard la secte officielle des Illuminés, en lui donnant une immense extension et de nouvelles doctrines. Du reste, ce titre d'Illuminé n'était pas neuf, car déjà, plusieurs siècles auparavant, on se servait de ce vocable pour désigner d'une façon générale les adhérents à la Sainte-Wehme.

Peut-être sera-t-il bon de dire quelles furent les origines et l'organisation des cours Wehmiques, dont les membres joueront un rôie important dans ce récit.

L'opinion la plus accréditée est que cette institution secrète fut établie par Charlemagne dans le but de faire surveiller les Saxons, récemment convertis à la foi chrétienne.

Toutefois il paraît possible que ce tribunal se soit formé au milieu du désordre du moyen âge allemand, par imitation des commissions (missi dominki) que le grand empereur avait, dit-on, chargées de parcourir les contrées qui lui étaient soumises, pour y rendre la justice soit en séance publique lorsqu'il s'agissait de délits rachetables, soit en séance secrète lorsqu'il fallait constater et punir les délits non rachetables, tels que la sorcellerie, la magie ou les vols commis dans les églises. Ces commissions déléguaient une partie de leurs pouvoirs à des personnes dignes de confiance qui demeuraient inconnues et jugeaient comme elles secrètement. On se proposait, à l'aide de ce mystère, d'inspirer plus de crainte aux méchants et de soustraire les juges à la fois aux tentatives de corruption et à la haine des familles puissantes dont les membres pouvaient être atteints par les sentences.

L'historiographe Paul -Emile appelait la Sainte- Wehme : « Le très saint et secret tribunal composé a nommes choisis et intègres. » De là probablement

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la dénomination de Francs -Juges donnée à sesmembres.

D'autres écrivains du temps l'ont désignée, on ne sait pourquoi, sous le titre de: «Miroir de la chambre du roi des Romains. »

Puis, peu à peu^ ce tribunal institué provisoirement commença à fonctionner régulièrement, agissant non plus par délégation, mais pour son propre compte.

Les Francs-Juges prirent pour siège Dortmund, en Westphalie, la terre rouge, suivant l'expression consacrée par eux, puis ils créèrent des tribunaux secondaires dans toutes les principales villes de l'Allemagne. Ces tribunaux étaient placés sous la direction supérieure d'un Grand-Maître (qui était toujours l'Empereur d'Allemagne, s'il appartenait à l'ordre comme initié ou s'il s'en faisait recevoir lors de son couronnement) et étaient administrés par des francs-comtes. Le franc-comtte recevait l'investiture du Grand- Maître, en Westphalie ; son autorité était souveraine dans son siège; il prononçait les jugements contre ceux qui étaient accusés par les Francs-Juges, expédiait les citations et assurait l'exécution des sentences, même hors de son ressort.

D'après le code de Dortmund, ne pouvait être ni franc-comte, ni franc-juge, celui qui ne jouissait pas d'une réputation immaculée.

Les francs-juges étaient reçus par le franc-comte avec l'agrément du Grand-Maître et il y avait deux degrés parmi eux : les loyaux francs-juges ou chevaliers francs-juges et les véritables francs-juges ou francs-juges du tribunal sacré. C'étaient ces derniers qui avaient le plus de part à l'instruction des affaires, laissant généralement aux premiers l'exécution des jugements.

«Les francs-juges, dit iEnéas-Silvius (le pape Pie II), ont des coutumes sévères, des usages mystérieux d'aprè3 lesquels ils exécutent les coupables. La

plus grande partie d'entre eux sont inconnus ; ils vont de province en province, tiennent une note des coupables, portent une plainte contre eux au tribunal secret et prouvent leurs crimes. Aussitôt les condamnés sont inscrits dans un registre appelé le livre de sang et l'on charge les francs-juges de la dernière classe de l'exécution des sentences. Le condamné est mis à mort partout où on le trouve. »

La pendaison était le supplice le plus ordinaire et l'on avait soin d'enfoncer dans la potence un couteau symbolique pour marquer que l'exécution avait eu lieu en vertu d'une décision de la Sainte-Wehme. Le proscrit essayait-il de résister, il était aussitôt poignardé et le franc-juge, laissant dans la plaie l'arme dont il avait fait usage et dont la forme consacrée était bien connue, s'éloignait tranquillement, souvent à la vue d'une population frappée de terreur.

Pour garder une apparence de légalité, les cours VVehmigues décernaient des assignations h comparaître; ces assignations restant ordinairement sans effet, on condamnait l'accusé par défaut et sans appel, après toutefois un délai accordé qui ne dépassait pas six semaines.

La façon dont les citations étaient faites est assez curieuse pour être relatée ici.

Le franc-juge chargé de les porter les attachait à la maison de l'accusé, à la statue d'un saint placé à côté ou au tronc des pauvres, qui se trouvait toujours en plein champ, à peu de distance d'un crucifix. 11 appelait le concierge, le garde de nuit ou le premier passant et lui recommandait d'en prévenir l'accusé. Il coupait ensuite avec une hachette trois morceaux d'un arbre voisin, d'un poteau, d'une barrière ou de la porte d'une maison, afin de les emporter avec lui comme témoignage authentique de l'accomplissement de sa mission. Si l'accusé était absent ou s'il se cachait, on

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affichait la citation aux quatre coins d'un carrefour correspondant aux quatre points cardinaux.

Toutes ces pratiques étaient pour ainsi dire tombées en désuétude au commencement du dix-huitième siècle. Comme on l'a vu plus haut, les tribunaux des francsjuges existaient toujours, mais on sentait déjà dans leur manière d'agir ce parti-pris d'hostilité contre la société et les pouvoirs constitués, qui devait plus tard être la caractéristique de l'Illuminisme et du Carbonarisme.

Quelques-uns seuls avaient gardé cette foi naïve, qui leur faisait croire qu'en exécutant des sentences qu'ils croyaientjustes, ils accomplissaient un acte de religion.

De ce nombre était le tribunal de Prague dont Wenceslas Ziska était le franc-comte, c'est-à-dire le chef suprême, car on ne reconnaissait plus guère l'autorité du Grand-Maître de qui on ne recevait plus l'investiture que par pure forme.

Dans son fanatisme étroit, le vieux sectaire était de bonne foi et il jouait en conscience son rôle de justicier, se prenant positivement pour l'Elu de la Providence, placé là pour le redressement des torts et l'exécution de cette maxime élastique des Livres Saints qu'il interprétait à sa façon : CEil pour œil, dent pour dent.

Son ancêtre, le borgne Jean Ziska, avait lavé dans des flois de sang la mémoire de Jean Husss ; il croyait être agréable au ciel en continuant cette œuvre sanguinaire, et il trouvait dans les Taborites des auxiliaires aveugles, pour qui sa parole était sainte et ses ordres sacrés.

Myrrha-Maria avait sucé ces principes avec le lait, et, par une tolérance assez commune à cette époque, elle avait été admise à prendre rang parmi les membres du Tribunal-Sacré, dont elle était regardée comme la prêtresse.

Le prince Constantin Siierbanesko, le noble roumain qui avait recherché la main de la petite fille des Ziska, était un grand dignitaire de la société secrète qui existait en Moldo-Valachie, et qui s'appelait déjà la secte des Illuminés.

L'oppression sous laquelle la Porte tenait ces Etats, à qui elle avait enlevé le droit de nommer des liospodars nationaux en leur imposant des Grecs Fanariotes, tous dévoués à sa politique, en avait favorisé l'éclosion. C'est ainsi que la secte des Illuminés, qui flattait l'orgueil et l'amour-propre des Moldaves, avait bientôt compté parmi ses adhérents, ce qu'on avait appelé jusqu'alors le parti national.

Les intérêts de la société ayant amené Constantin Sherbanesko à entreprendre dans les pays circonvoisins un voyage destiné à établir entre la secte naissante et les anciennes cours wehmiques d'Allemagne et de Bohême des relations d'amitié, ce prince avait été mis en rapport avec Wenceslas Ziska. Une mutuelle sympathie s'étant établie entre lui et la fille de Patkul, il avait prolongé son séjour à Prague, et demandé la main de Myrrha-Maria.

On a vu la réponse qu'avait faite à ces avances l'ambassadeur moscovite.

Le prince s'était contenté de la promesse de Jean de Patkul et il attendait impatiemment qua le succès, venant couronner les entreprises de son futur beaupère, vînt aussi couronner ses désirs- Quelques mois s'étaient écoulés depuis le retour de Myrrha.

On était au commencement d'octobre 1706.

La quiétude, qui seraijJait régner dans la maison de Wenceslas avant le voyage de Dresde, avait fait place à une vie de préoccupations et d'anxiétés, car on n'avait depuis des semaines aucune nouvelle de Patkul. Les dernières lettres étaient rassurantes, il est

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