‹ Myrtes & cyprèsChapitre 10 sur 26 · LETTRES A MA VOISINE · texte numérisé non relu

LETTRES A MA VOISINE

C'est une femme aussi, c'est une ange charmante. A. de Vigny.

Quand je te vis à la fenêtre Durant les beaux mois de l'été, Je sentis palpiter mon être Aux doux rayons de ta beauté.

J'étais seul, étudiant morose, Penché sur Racine et Boileau,

68 Myrtes et Cyprès.

Préférant à leurs vers la prose Babillarde d'un chant d'oiseau,

Je ne savais rien de la vie, Le collège était ma prison, La muraille sombre et noircie Me masquait le grand horizon.

Enfin, ton regard de sirène Jeta, sans m'avertir, un jour Une démangeaison soudaine Dans mon âme : c'était l'amour.

Je t'adorai comme on adore Les anges qu'on ne saurait voir, Comme on bénit l'astre qui dore La sombre coupole du soir,

Et je contemplais en silence Ton visage consolateur,

Myrtes et Cyprès. 69

Lorsqu'on parle moins qu'on ne pense Et que l'esprit devient rêveur.

Pgrdu dans une extase folle, Je voyais ton front de seize ans S'illuminer dans l'auréole De tes beaux cheveux ondoyants.

Je voyais ta bouche mignonne Entr'ouvrir son arc de carmin Pour me dire : 4 Je te pardonne, Nous suivrons le même chemin. »

Tel était donc ce divin songe.

Serait-ce la réalité?

Réponds-moi; ce doute me ronge, Je veux savoir la vérité.

Dis-moi que, puisque ma pauvre âme A besoin d'espoir et d'amour,

jo Myrtes et Cyprès.

Tu t'approcheras de ma flamme Pour un peu m'aimer à ton tour.

Novembre 1870.

La nature n'a plus de charmes Depuis que j'ai vu ton œil noir!...

Je passe les nuits dans les larmes!

Je vois fuir les jours sans espoir!

Partout je trouve ton image; Lorsque je lis, à chaque instant Mes yeux découvrent sur la page Ton doux fantôme souriant.

Dans les chants de l'oiseau volage Il me semble entendre ta voix;

Myrtes et Cyprès. 71

Si je m'enfuis sous le feuillage, Si je me cache au fond des bois,

Toujours ta vision charmante Revient à mes yeux éblouis!

Toujours froide, fière, enivrante, Tu m'apparais et tu me fuis.

Pitié! pitié ! car je vous aime, Ce serait si doux vivre à deux :

O le délicieux poè'me Qu'une existence d'amoureux!

Un mot, un billet, peu m'importe :

« Je vous aime! », m'écrirez-vous; Et je vole vers votre porte, Et je me jette à vos genoux 1

Juin 1871

72 Myrtes et Cyprès.

Puisque, belle, jeune et charmante, Tu ne m'as pas abandonné, Et puisqu'en étant mon amante, Tu m'as tout pris et tout donné ;

Puisque j'ai pu sentir ta tête Reposer sur mon sein brûlant, Puisque ta bouche encor muette Pour moi s'est ouverte en tremblant

Puisque tes yeux noirs, en extase, Se sont mirés dans mes yeux bleus Comme dans le cristal d'un vase L'étoile aux rayons lumineux;

Myrtes et Cyprès.

Puisque j'ai senti ton haleine Passer près de ma lèvre en feu, Puisque mes souhaits, ô ma reine !

Dans ton cœur devenaient un vœu.

Puisqu'un instant tes doigts de rose Sont restés trembler dans ma main...

Oh! je dédaigne toilte chose, Aube vermeille et soir serein!

Et je répète à la nuit sombre:

« J'oppose à vos froids ennemis Plus de feu que vous n'avez d'ombre, Plus d'amour que vous de mépris !

Juillet 1871.

74 Myrtes et Cyprès.

Aimons-nous donc, ma bien-aimée, Car l'amour est le seul vrai bien :

Gloire, honneur, tout n'est que fumée Sans lui, la richesse n'est rien;

Car l'amour est dans toute chose, Dans la terre et dans le soleil.

Dans le papillon et la rose, Dans le rêve et dans le sommeil.

Laissons aux autres leur chimère, Nous tenons la réalité.

Ils disent : « La vie est amère ! »

Et l'amour? L'auraient-ils goûté?

Novembre 1872;

Myrtes et Cyprès.

Madame, on vous a mariée, Je n'ai rien à vous reprocher :

Votre mère vous a priée, Votre père allait se fâcher.

Restons amis. Les belles choses, Un peu plus tôt, un peu plus tard Finissent. — Je vous aimais Rose, Eh bien ! j'aimerai ton moutard.

Mai 1875.

CASTEL GALLIFORT

Deserted now, he scans thy gray worn torvers, Thy vaults where dead of feudal âges sleep. Byron.

Le soir tombait. J'étais resté près des ruines, Enveloppé dans l'ombre, humecté de bruines. Devant moi se dressait cet antique château, Muet comme un passé, triste comme un tombeau. Les débris avaient fait leur monceau sur la dalle, L'herbe croissait folâtre aux voûtes de la salle. Ses murs percés à jour et ses toits effondrés, Où se posent la nuit les hiboux effarés, Aux dernières lueurs de l'horizon de flamme Semblaient se réveiller, et l'on eût dit qu'une âme

7^ Myrtes et Cyprès.

Gémissait par moments dans l'ombre des caveaux

Quand la brise plaintive y jetait quelques mots.

De ses roides donjons, de ses tours altières,

L'une n'existait plus que comme un tas de pierres

Informe. On pouvait voir à côté d'un pilier

Les degrés chancelants d'un gothique escalier,

Désormais sans plafond qui limitât la vue.

La spirale en montait légère vers la nue.

Plus loin on remarquait le donjon isolé

Près des fossés où l'eau jadis avait coulé.

Il se dressait fier, sentinelle avancée,

Levant sur l'horizon sa pointe crevassée,

Où, singulier vestige, on distinguait encor,

Tournant aux quatre vents, la girouette d'or.

Tel était Gallifort, débris du moyen âge,

Ravagé par le temps et rogné par l'orage,

N'ayant pas même, hélas! comme les burgs du Rhin,

Un lierre ami voilant son front chauve et serein.

Jadis on redoutait ses murailles hostiles;

A ses pieds aujourd'hui verdoient les champs fertiles,

Myrtes et Cyprès. 79

A deux pas de ses tours bêche le paysan.

Le manant d'autrefois, le maître d'à présent,

Homme simple toujours, penseur plutôt qu'artiste,

Trouve que ce géant assez longtemps existe,

Que les pierres couvrant un terrain généreux

Ne servent, après tout, à rien d'avantageux,

Et qu'il vaudrait bien mieux, déblayantcesdécombres,

Hâter l'effet des ans sur ces murailles sombres.

Cela peut être fait sinon ce jour, demain....

O poè'te, et l'été, si tu prends ce chemin

Pour y porter ton rêve et ta mélancolie,

Tu comprendras pourquoi tout passe et tout s'oublie

En voyant à l'endroit où, l'an dernier, tes yeux

Contemplaient ce manoir triste et mystérieux,

Frissonner les blés mûrs et fumer les chaumières

Construites sur le sol avec les pauvres pierres

Du castel féodal mort sans faire de bruit :

Le temps le respectait, l'homme l'aura détruit.

4 août 1873.

So Myrtes et Cyprès.

Il existe toujours, le vieux château morose, Je l'ai revu ce soir. Il était presque rose Sous le soleii couchant, et me faisait songer Au vieillard sur lequel les ans firent neiger Le deuil et les chagrins, et qu'un enfant volage Embrasse et fait sourire à son joufflu visage. Quelques pierres de plus couvraient le sol fleuri : Mais, par enchantement, un verdoyant abri De rameaux printaniers et de lianes fraîches Cachait des murs croulants les fentes et les brèches, Et les merles bruyants chantonnaient à plaisir Dans ces lieux délaissés qu'ils semblaient rajeunir.

Anvers, 8 juin 1S74.

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