LA POISSARDE
Drame en cinq actes, par MM. Dupeuty, Deslandes et Bourget.
« Messieurs, mesdames, c( J'profitons du biau et nouviau temps pour avoir riionneur de vous flanquer par la philosomie un plat de not méquier qui n'est pas chien, et dont j'nous flattons que votre çarvelle, qui est subtile comme une botte d'allumettes, sera satisfaite comme sont les spiritueux rébus de mam'selle Margot la mal peignée, reine de la Halle, qui demeure au rez-de-chaussée d'un septième étage, à une maison qui n'a ni devant ni derrière. Aile fait une fille accomplie : tous les hommes en sont amoureux comme les chiens d' coups de bâton.
C'est une grande petite personne de la hauteur d'une s'ringlcd'un apothicaire^ blanclic connue une bouteille à l'encre, la tète faite en pain d'suc, les cheveux fins et doux comme un balai de jonc, le front carré comme une cuiller à pot, les yeux à fleur de tète et grands comme des noyaux de cerises dans des bouteilles à eaude-vie, l'nez comme l'éperon d'une botte, les joues vermeilles comme une betterave, les dents petites comme des touches d'épinette, l'haleine douce comme celle d'un bouc, le menton comme une corne à bouquin, la peau tendre comme un décrottoir, d'ia gorge comme une lentille dans un plat, la taille menue comme un tambour, les jambes en serpent, les pieds en truelle de maçon, des grâces comme une tortue, la voix harmonieuse comme un corbiau, le caractère gracieux comme la porte d'une prison... » Si nous n'arrêtions pas là M"^ de Bligny, ne croyez pas qu'elle s'arrêterait ; c'est qu'elle sait vendre sa marée, la poissarde ! Ne lui dites « pas qu'elle met des influences de la lune dans les ouïes de ses poissons pour les fraîchir. » Elle vous engueulera, joîir de Dieu! «Sac à grajllon! moule à Satan! barque à Caron ! Va t' cacher, dépouilleur d'enfants dans les allées !, Je t'avons vu faire la procession dans la ville, derrière le confessionnal à deux roues de Chariot cassebras, qui t'a marqué l'épaule au poinçon de Paris! Queuqu tu dis, vieux manche de gigot! bijou manqué, perroquet à foin, enseigne de cimetière, espalier de la Courtille, sac à vin ! Adieu, figure d'ognon pelé, qu'on ne peut voir sans pleurer. »
Mais au milieu de ce monde de crocs et de forts en gueule, de ce monde à la Yadé, il s'est ghssé une pauvre petite élégie poissarde. L'élégie,— M"" Lia- Félix, — a
ôté élevée dans un grand pensionnat, et a eu iiour professeur d'amour un Abailard à 3 francs le cachet. Mais, qui ne devine ? le maitre de dessin est un grand seigneur, Gaston de la Tourangerais. Un beau jour on l'apporte mourant dans la boutique de la mère Pailleux, la mère de la jeune Aurélie. Aurôlie reconnaît Gaston, — et Gaston, qui n'a pas de préjugés, va l'épouser, quand le père la Tourangerais survient et s'oppose à Yencanaillement.
Le second acte nous apprend que le père la Tourangerais est un ancien intendant du comte de la Tourangerais, et qu'il a volé au comte mort son nom, son titre et ses biens ; — que par conséquent c'est le faux père du vrai fils la Tourangerais ; — que Jérôme, un ami de la mère Pailleux, n'est autre que le frère du défunt la Tourangerais, mais qu'il n'ose dépouiller l'incognito ni confondre le faux la Tourangerais, parce qu'il est hii-méme sous le coup d'une condamnation à mort pour avoir tué un officier dans un duel sans témoins; — que la brave M™^ Pailleux a été déshonorée, la nuit, par ce même la Tourangerais qu'elle n'a pas vu, et qui depuis est devenu Jérôme, marchand coquetier ; — qu'enfin la comtesse de la Tourangerais est une fausse comtesse, ancienne camarade de la Pailleux, enlevée à un éventaire du carré des légumes; en somme, que les gens mai mis sont comtes, que les gens bien mis ne sont pas comtes, que Jérôme est grand seigneur, que M. le comte est un voleur, qu' Aurélie n'est pas la fille de son père, que Gaston n'est pas le fils de son père, que le vrai est le faux, que le faux est le vrai, — ce qui corse diantrement l'intrigue.
Mais Gaston est têtu; il épousera Aurélie. Le faux
père, — à bout de malédictions, — lui souffle dans l'oreille qu'il a dans sa griffe toute la fortune des Pailleux, qu'il va les ruiner... Gaston, épouvanté, s'exécute ; il n'épousera pas la fille de la poissarde, et la pauvre Aurélie est redestinée à Pervenche, un jeune fruitier d'avenir qui obtient déjà des citrouilles de 418 livres.
Au quatrième tableau, nous sommes à la Halle : une vraie balle, avec les allants, les venants, les gueulées et les criées, le bruit et la vie. La mère Pailleux donne une véritable fête de famille. — Pervenche obtient le prix de citrouille au moment où Aurélie, apprenant que Gaston va se marier, se trouve mal. Le bon Jérôme n'y tient plus : il part.
FéUcitonsMM. Dupeuty, Deslandes et Bourget de leur cinquième acte. Il y a des accents ^Tais. Cela sent la misère. Dans ce trio de douleurs d'un père imbécile, d'une mère aux abois, d'une jeune fille mourante, ils ont mis toutes les angoisses du tableau de Prudhon : la famille malheureuse. Arrive la débâcle de l'intrigue, et ils se marient, Gaston et Auréhe !
Par ce gros drame, M. Fournier répond, ce nous semble, assez fort à ce vieux paradoxe qui regarde le talent littéraire comme une incompatibihté avec une direction théâtrale, et l'intelligenœ comme une ennemie du succès ; mais nous avouons que nous nous attendions à une œuvre plus littéraire de la direction de l'auteur des Libertins de Genève.
Boutin, de cette face comique de Pailleux, a d'abord fait comme un type de Paul de Kock; puis, aux moments de crise, il a transfiguré tous ses ridicules, toutes ses trivialités; il s'est monté magnifiquement, lui, Pail-
loux, lui le Pimhoii de sa feiniiic, lui riiomuie de la Halle, lui le pied-plat, lui le marchand de beurre, aux plus hautes émotions du cœur! — 11 a fait toucher du doigt aux moins clairvoyants ce qu'est le drame moderne, c'est-à-dire la vie : une comédie où Ton pleure, une tragédie où l'on rit ; et que les grands effets, que les véritables larmes sortent de ce heurt, viennent de ces métamorphoses vraies de l'homme ! — Quand il a dit, au troisième acte : Je le savais ! il a eu dans la voix et dans tout l'air je ne sais quel héroïsme profond et sans fracas qui a arraché des pleurs. Et dans le dernier tableau, qu'il a bien été ce vieux marchand à qui tout a échappé, et ses écus, et son enseigne, et son bonheur, et sa raison, le vieillard tombé en enfance, le vieillard devenu fou, si fou qu'il est égoïste, ce bon Pailleux ! Son regard est grand ouvert, sans rayon; il regarde, et il ne voit pas. Et pourtant, dans la salle, le public riait, car l'éducation du public est à faire : il ne comprenait pas tout le poignant de ce fou grotesque ! — Mais Facteur a laissé rire, et il a continué à être beau, à être émouvant, à avoir de ces accents bêtes et égarés à faire froid ! — Bravo ! monsieur Boutin ! vous vous êtes mis ce soir-là au premier rang des acteurs du drame moderne! — Bravo! et encore bravo!
Edmond et Jules de Concourt.
VAUDEVILLE
LA DAME AUX CAMÉLIAS, Vaude-ville en cinq actes, par M. Alex. Dumas fils.
Et cependant nous y allions tout disposés à applaudir. Une œuvre jeune, osée et bien campée ; un drame
à toute volée, toutes voiles dehors, liautement et franchement httéraire; tout le long courent la passion, le rire, les larmes ; le drame dans ce qu'il a de plus poignant et de plus humain ; les chansons à boire et l'agonie d'une poitrinaire, le Champagne et les crachements de sang, la gaieté et le médecin ; l'amour, un amour vrai, emporté, immense, prenant tout le cœur d'une courtisane ; et puis, au bout de toutes ces joies, de toutes ces folies, de toutes ces hontes, de tous ces martyres, la mort ! — Disons-le, nous espérions une de ces belles choses croyantes et désespérées où chante la jeunesse; nous espérions nous rejwser de ces drames tout faits qui vont à tout le monde; les amis de M. Dumas fils nous montraient derrière la toile la Marion Delorme ressuscitant en la cité Vindé !
C'est que la tentation prend à tous, et que la plume démange aux moins jeunes à voir passer la courtisane ! Elle passe, elle passe dans vos nuits, vous souriant d'un air étrange, et une voix se penche à votre oreille qui vous dit : 0 poëte ! voilà ton œuvre ! Cette femme est un roman dont les pages tournent, tournent toujours. Elle n'a ni enfants, ni époux. Elle a la voix vibrante, l'œil noyé, les lèvres rouges. Cette femme est vierge d'amour. Elle fait litière du passé, elle pressure le présent, elle escompte l'avenir; femme toujours en joie, tendant ensemble et le cœur et la main. C'est la sangsue des fortunes pléthoriques. Elle est belle, elle le sait, et ne le lui dites plus. Les courtisanes ! les courtisanes! Voyez-les toutes à ce souper de Casanova où chacun évoquait la sienne : Aspasie, Messaline, Cléopàtre, Ninon ! Elles sont jeunes, elles sont rayonnantes, elles sont reines — la nmt. Elles savent leur métier et le
font. Elles Lattent monnaie avec leurs belles années. Misérables femmes vendues, elles n'ont rien à elles, pas même leurs sourires. Comme dit la tragédie-comédie espagnole, elles meurent, mais ne se fatiguent Jamais. Elles se vendent toutes et si consciencieusement qu elles ne gardent pas la pudeur. Elles trônent, elles ont toutes les splendeurs, elles boivent dans Ter. Comme ridole de Jagernat, leur char fait ornière dans des poitrines d'hommes. — Les unes on les achète tous les soirs; les autres, — c'est Gavarni qui l'a dit, — sont sous remise, et on les loue au mois. — Elles jettent leur vie par les fenêtres. Elles ont mis leur cœur dans leur bourse, leur esprit dans leurs sens. — Moi, dit l'une, quand je passageois par Rome,
Le pennache à la guelphe attaché,
Ne me monstrois moins superbe et vaillante Qu'une Marphise ou une Bradamante!
Moi, — dit l'autre, — j'avais trois coupés et deux millions qui grattaient à ma porte. — Moi, j'ai tué une génération d'hommes ! — Moi, j'ai fait perdre un empire! — Moi, dit celle-ci, j'ai bordé de dentelles d'Angleterre les bourrelets de ma chaise percée !
Je sais : le rêve est beau de donner une âme à ce marbre. L'idée est belle de réhabiliter par l'amour cette femme qui a passé toute sa vie à le profaner. L'idée est belle sans doute de lui faire donner son cœur, elle qui, toute sa vie, l'a prêté à usure.
Avant M, Dumas fils, bien d'autres ont été tentés, bien d'autres ont essayé. Victor Hugo, — cette main tendue aux choses d'en bas,— coula la Tliisbé dans un bronze florentin. — Sautons deux siècles : La Fontaine
fait la Courtisane amoureuse; trois, — Joachim Dubellay, lu vieille courtisane; dix-huit, — Jésus-Christ accueille Madeleine ; le nombre que vous voudrez, — c'est le roi Soudraka qui intitule sa Dame aux camélias le Chariot d'enfant.
Et nous mêmes, mon Dieu ! comme tout le monde, nous nous étions laissé prendi'e à ce roman qu'on est si tenté de faire au moins pour une heure, les deux coudes sur la table, à la seconde bouteille de Champagne, un pied battant sur le vôtre! — Ce roman, M. Dumas le fit sans doute comme nous ; mais, le lendemain, il le continua la plume à la main. — La Dame aux Camélias eut pour elle le succès, — le succès d'un livre qui compose à lui seul bien des bibliothèques de vierges folles.
Marguerite, vous l'avez vue, vous l'avez connue. Elle n'avait jamais aimé. Son amour, c'était le droit de se ruiner. Mais un beau soir, M. Armand Duval est introduit chez Marguerite. Armand l'aime. Il l'aime depuis deux ans. Pendant la dernière maladie de Marguerite, il est venu tous les jours s'inibrmer d'elle, et rien n'a jamais tralii l'incognito de son amour. On soupe. Le souper d'une fille, — je ne dis pas de la première venue, mais de celle que vous peignez, — ce doit être une orgie de l'esprit où toutes les rébellions, où toutes les insolences, où toutes les audaces se donnent rendezvous, où les pensées se font capiteuses et partent comme des bouchons qui sautent, où les cerveaux se grisent.
Là, les plus sots s'efforçaient de mieux dire,
oii l'on tutoie toute chose et tout homme ! Le souper d'une fille! Mais c'est le dix-huitième qui revient deux
Si
heures de la nuit! C'est Voisonon^, c'est Cliamfort, c'est Duclos, c'est Diderot, qui revivent et qui recausent ! Et vous nous donnez ce souper banal, ce prétexte à flonflons de tous les vaudevilles! — Ah ! le diner de la Peau de chagrin!
On se lève, on sort de table, on valse. Marguerite se jette au bras d'un cavalier. Un étouffement la prend. « Ce n'est rien! dit-elle, une mauvaise habitude! » Elle le veut : on la laisse; mais Armand est resté. Il lui dit qu'elle souffre, qu'il le sait, et qu'il l'aime. La fdle persifle cet amour; elle rit à belles dents de cette sentimentalité. Et cependant, pauvre Marguerite, vous êtes prise, si bien prise, qu'entre cette entrevue et un rendez-vous, vous ne voulez plus que le temps qu'une fleur met à se faner.
Armand est aimé. Il y a de beaux projet de bonheur en tête-à-tête aux environs de Paris. Mais Armand est jaloux. 11 connaît Manon Lescaut. Il ne veut pas devoir son bonheur. Marguerite n'a qu'à sourire : il part; et le comte est introduit ; un homme à faire prendre en considération, — comme gens d'esprit, — les gens qui achètent l'amour tout fait. Il a tout l'air, toute l'aisance de façons d'un gentilhomme. Le comte n'a jamais fait antichambre dans une armoire; il ne sourcille pas à une demande de lo,000 francs; il donne sans demander pourquoi, et certainement, dans son for intérieur, il compare les amants de cœur aux domestiques qui montent les chevaux de leur maître.
Mais Armand a vu entrer le comte. 11 remercie froidement l'amour de Marguerite. Marguerite blessée va souper avec le comte. Armand est rentré. Il veut lui dire un mot, un seul mot! L'exphcation fourneau sen-
timent. A une lettre du comte, qui Fattend dans son coupé, Marguerite, ne daigne pas répondre, et fait signe au machiniste de baisser la toile.
Bonheur des champs! Existence à deux! Longues promenades au travers des blés d'or, par les sentiers perdus! Du soleil plein la campagne! Du délire pleni le cœur! — La courtisane est transfigurée. Elle songe à vendre en secret son mobilier, et projette des jours filés de misère et d'amour à un cinquième étage. Au beau milieu de Fidylle survient un père noble, - le père d'Armand. - Le monologue le plus long de tous les dialogues connus. Bernerette se sacrifie au bonheur delà famille Duval; et, au moment où Armand revient de Paris, après les caresses d'usage, il reçoit un congé
formel. .
Olympe donne une grande fête. Armand y vient; Marguerite y est amenée par M. de Varville. Dans une de ces scènes un peu teintées de rodomontades espagnoles comme les affectionne M. Dumas père, Armand, a bout de jalousie, jette aux pieds de Marguerite, pour qu'elle se paie son amour, un paquet de billets de banque qu il vient de gagner à la table de jeu, et ramasse le gant
de M. de Varville. , ., .
Au cinquième acte, Marguerite est mourante : iln y
a plus d'espoir, elle va mourir. Elle voudrait revoir
Armand. Armand, après avoir blessé M. de Varville,
est parti, et depuis, plus de nouvelles. Et pourtant il
doit tout savoir maintenant. M. Duval n'a pu refuser a
la pauvre femme la consolation de tout écrire a Armand
avant qu'elle ne fût tout à fait morte . Marguerite compte
les heures; elle attend ; elle s'efforce de durer quelques
jours encore. On sonne : c'est lui; et alors, entre cette
femme qui croit que son amour va la faire revivre, et qui se dit qu'elle est jeune et que ce serait trop dommage; entre cet amant qui la voit défaillir sous ses baisers, et qui essaie de lui sourire, et la mort qui est là, qui attend et qui s'impatiente, se passe une déchirante scène. — L'acte, dramatique par le sujet, — nous le disons à regret, — manque complètement de ce qui fait l'émotion, du mot vrai, du mot dérobé à l'agonie : De la dentelle, que t'es béte! c'est de la blonde! — Et tu diras : La Thisbé! c'était une bonne fille! — L'agonie de Marguerite est en phrases, en belles phrases bien portantes. Il n'émerge pas sur ces tirades d'une poitrinaire de ces trivialités qui se mêlent et se heurtent dans toute bouche mourante aux poésies de la mort.
Nous avions présent à la mémoire cet acte frissonnant où M"'' ThuilUer traduisait la mort avec ces notes cristallines, cette toux sèche, cette parole entrecoupée... C'est que le poëte n'avait pas écrit cette scène; il l'avait laissé conter aux souvenirs de son cœur en deuil.
Le drame de M. Dumas flls vaut assurément beau" coup mieux que tous les drames joués ces temps-ci. Mais est-ce là un bien grand éloge? et ne devions-nous pas attendre d'un homme de talent comme lui quelque belle œuvre de style? — Nous le lui demandons à luimême.
Fechter est toujours d'une très-grande distinction.
Pour M""' Doche, rendons-lui justice : elle a déployé dans ce rôle tout ce qu'elle a... de diamants et de belles robes. Nous lui ferons une simple observation sur son jeu : elle se coiffe au premier et au quatrième acte d'une sorte de tourtière en velours noir, dont elle aura pris dessin dans quelque mauvais tableau de Frago-
nard. Nous protestons au nom du goût de Marie Du-
plessis. — Du talent de M"'* Doche^ nous ne dirons rien :
nous n'aimons pas à médire des absents.
M""' Astruc, — la Célestine de cette MtHibée, — est
entrée en plein naturel dans son rôle d'intendante des
menus plaisirs.
Edmond et Jules de GoDcourt.