LA DAME AUX COBÉAS
Vaudeville en trois actes, par MM. Cogniard frères et BourJois.
Beaublond ! Ratamboul ! Pompette! — Une parodie de
la Dame aiix Camélias, dont M"" Duplessy fait tous les
frais.
Cornélius Holfl".
— 20 mars. — OPÉRA-NATIONAL.
JOANITA ,
Opéra en trois actes; paroles de M. E. Duprez, musique de M. G. Duprez.
De la poésie de M. E. Duprez, mise en musique par M. G. Duprez et chantée par M"^ C. Duprez : nous n'aimons pas plus les opéras de famille que nous n'aimons les dîners ou les réunions de famille. Nous n'en respectons pas moins la famille; mais, si nous avions commis une pièce de famille, nous aurions eu soin de ne la faire jouer qu'en famille, pour ne pas profaner nos impressions de famille.
On nous a dit qu'il y avait un libretto : nous en avons bien aperçu quelques feuillets sous le nez du souffleur, c'est tout ce que nous en savons : nous nous dispenserons d'en parler. La poésie de famille écartée, nous
restons donc en présence du chant et de la musique de famille.
Tandis qu'à l'ouverture nous nous endormions à l'audition d'un solo de trombone, nous fûmes fâcheusement réveillé par des fanfares dont nous ne comprenons pas le motif; puis l'orchestration retomba dans un silence criard, — un andantino plaintif de violons. Ces instruments, point du tout mélodieux , geii|rnaient encore, lorsque la salie fut ébranlée jusque dans le deuxième dessous : — allegro final. — Il semblait que tous les cors, toutes les basses, tous les violons, toutes les cordes et tous les vents de la création donnaient leur ut de poitrine.
De tous les instruments inventés pour le malheur du genre humain, le plus déplorable est, sans contredit^ la clarinette. Tel est du moins notre avis. — Au premier acte, Léonce-Poultier chante une romance que l'on dit fort agréable; nous ne nous en sommes point aperçu, car nous n'étions point encore remis du solo de clarinette qui lui servait de prélude. Passons au second acte. Nous y avons entendu des chœurs funèbres qui nous ont paru indécents, en ce sens qu'ils avaient l'air d'une mauvaise plaisanterie. Enfin, nous signalerons comme un scandale l'emploi fait au troisième acte de l'instrument charivarique que l'on appelle un mafaphone. Ce soir-là la claque a consciencieusement gagné son argent. Quel accueil le vrai public , — le public payant, fera-t-il aux débuts de la famille Duprez? Nous n'en savons rien; mais, quand nous songeons que Joauita sert de prétexte au maillot de la jeune et jolie Maria Jeunot, nous avons bon espoir.
Cornélius Holff.
AMBIGU-COMIQUE
SARAH LA CRÉOLE , Drame en cinq actes, par^NFM. de Courcelles et Jaime fils.
Êtes-vous assez malheureux pour ne rien avoir qui excite Tenvie? Ètes-vous assez bête ou assez laid pour ne pas avoir un ennemi? Descendez dans la rue, prenez la première misère venue, soulagez-la, et le soir vous aurez une inimitié qui, jamais, ne vous pardonnera. Croyez-nous, la recette est infaillible. — Toutes les religions disent : Donnez , donnez ; Dieu vous rendra au centuple. — Faire le bien, c'est faire métier de dupe. C'est triste, c'est désolant; — toutes les vérités ne sontelles pas tristes et désolantes? Il faut lire, dans toutes les traditions de famille, l'histoire anecdotique de la Révolution de 1792, pour apprendre à juger les hommes. Nous avons la mémoire pleine de noms propres et de souvenirs authentiques : nous pourrions citer des noms ; — nous ne faisons pas œuvre de gazetier cuirassé. Rappelons-nous seulement la triste fin de la comtesse du Barry, et sachons nous tenir à l'écart de la bienfaisance.
Le lendemain de la première représentation de Sarah la Créole, nous dînions chez un riche philanthrope, et, comme la conversation avait pris une tournure philosophique, nous soutenions chaleureusement notre thèse anticharitable. Et le maître de la maison, — membre du conseil général de son département et du bureau de bienfaisance de son endroit, — philanthrope généreux à qui il ne manque que d'aller quelquefois à pied pour tout à fait ressembler au petit manteau bleu, — nous
reprenait violemment, au nom de Dieu et des liorames, de ce qu'il appelait la morbide pestilence de nos paradoxes. Ah! remerciez-nous, monsieur le baron : nous avons été bien généreux avec vous : d'un mot, nous pouvions vous réduire au silence. Ce mot, nous ne l'avons pas dit; car, du regard de ses doux yeux, votre flUe semblait nous prier de ne pas Thumilier avec vous. Louisa, étes-vous contente?
Mais croyez-vous, monsieur le baron, que nous ne sachions point que, par une glaciale matinée de l'hiver de 1780, un montreur de marmottes, un décrotteur de souUers, un pauvre Savoyard gisait étendu sur le terreplein du Pont-Neuf, au pied de la statue d'Henri IV,— d'Henri IV assassiné par ceux qu'il avait comblés de bienfaits. — Après avoir longtemps agoni, l'enfant avait perdu tout sentiment de froid et de faim. Sur ce corps inerte, un passant faillit trébucher. Ce passant, c'était un amoureux ; il revenait du Louvre, où la faveur royale logeait le mari de sa maîtresse, et, le cœur joyeux, il se retirait discrètement, avant l'aube, de la nuit du premier rendez-vous. Sa voiture avait ordre de l'attendre au coin du quai Conti, Ce passant, cet amoureux, c'était un des plus grands seigneurs de la cour de Louis XVI, — un duc et pair. Si, en sortant du tripot où il allait souvent, — après avoir perdu cent mille écus, — le duc eût rencontré sur son chemin cette misère d'achoppement, il l'eût repoussée d'un coup de pied, ou, en supposant qu'il eût été humain, il- se fût contenté de passer en blasphémant le ciel et le lieutenant de police. Voulez-vous être heureux, soyez inconstant. Rien n'égale le bonheur que procure un premier rendez-vous. Le bonheur prédispose à la bienfaisance :
c'est l'histoire de l'anneau de Polyrariie. Le duc était heureux, et, après le premier juron lâché, il eut pitié de cette souffrance qui expirait dans l'ahandon. Il appela ses gens : l'enfant fut porté à l'hôtel, soigné, chauffé, nettoyé. Deux ans après, le duc demanda un jour à son intendant des nouvelles de l'enfant, et, comme il eut sur lui de bons renseignements, il l'attacha directement à sa personne et le combla de bienfaits.
Savez-vous, monsieur le baron, quelle bouche dénonça le duc et pair au tribunal de Fouquier-Tainville ? quel témoignage le fit envoyer à la guillotine malgré la bonne volonté d'un jury à qui l'on avait payé l'acquittement? La bouche et le témoignage de l'enfant devenu homme !
Ce n'est pas tout, cet or, que vous prodiguez à l'indigence, d'où vient-il? D'un vol! Avez-vous oublié qu'une heure avant son arrestation le duc avait confié à son secrétaire un dépôt de 200,000 livres, et qu'avec cette somme le serviteur infidèle acheta les biens de son maître, — tandis que la fille de son amour, — une belle innocente de seize ans, — allait mourir de faim, de lassitude et de froid, sur une route du Wurtemberg. Cet enfant abandonné, ce protégé ingrat, monsieur le baron, — c'était votre père! — Voilà les exemples que vous donne votre famille, et vous persistez à faire le bien? Ah ! vous êtes un grand fou !
Nous croyions tout d'abord que dans Sarah la Créole MM. de Courcelles et Jaime avaient voulu développer cette idée que l'on perd son temps à faire le bien, et nous nous réjouissions de cette bonne fortune qui jetait à notre critique une œuvre philosophique, au grand
mécontentement de la dame sentimentale avec laquelle nous avions l'avantage d'être ce soir-là vrillé dans une première de face. Mais nous nous étions trompé. Les deux auteurs ont craint de faire une tentative hardie; ils ont craint de froisser les préjugés et peut-être les intérêts de leur pul)lic ; après avoir légèrement frôlé cette phase de. la question, ils se sont résolument précipités dans une vieille gaine dramatique. La vengeance, cette basse et ignoble passion, a eu encore une fois les honneurs d'un développement en cinq actes et en prose.
Le colonel Dumont-Lyonnet a une fille, Alice-Naptal-Arnault ; il a aussi une protégée, Sarah la Créole, — Lucie Mabire, — une orpheline qu'il a élevée. Sarah est la fille d'un certain capitaine Blangy, fusillé jadis aux colonies par ordre du colonel. Sarah connaît ces tristes détails, et elle a juré de venger son père. Une autre haine vient accroître son désir de vengeance. Elle aime Julien-Gaston, mais Julien-Gaston ne l'aime pas, il aime AUce. — Tout est en joie dans la maison : Fabrice Dumont , le frère du colonel , arrive aujourd'hui de Rio- Janeiro avec des richesses américaines; événement fort heureux, car la fortune du colonel est compromise. Tout s'apprête pour le mariage d'Alice et de JuUen. — Sir John Dudley! annonce le domestique. — 11 vient raconter la triste fin de Fabrice Dumont, dont le portefeuille a disparu. — Un tour de Sarah, qui a fait empoisonner l'oncle par un médecin nommé Robert. — La famille est ruinée, le mariage est rompu. La délicatesse du colonel ne veut pas d'un gendre qui paraîtrait faire l'amnône à sa fiUe. — Un monsieur en habit noir! — le premier clerc du notaire Firmin; Fabrice, avant de mourir, a fait passer en France 300,000
francs, qui devront être remis à sa nièce le jour de ses noces. — Sac à papier! s'écrie Sarali, ma venj^^eance m'écliappe ! Une idée ! — C'est George-Arnault, comte de Cerny. — Le comte est un mauvais sujet, parfaitement ruiné, et de plus cousin d'Alice. — Épousez votre cousine! — Mais elle n'a rien. — Elle aura 500,000 francs, donnez-vous les gants de la générosité. — 11 en est ainsi fait, le mauvais sujet devient un excellent mari. — Alice est heureuse avec George. — Sarah brouille ces deux époux ; — ils se réconcilient; — alors Sarah empoisonne Ahce. — Mais sir Dudley déjoue ses plans. — La coupable est confondue. Et sir Dudley, — ce deus ex machina, — c'est Fabrice Dumont en personne ! Sarah sera-t-elle livrée aux réquisitions de M. le procureur de la répubhque? — Non, car c'est la flUe du colonel Dumont, — et le tribunal de famille la condamne au cloître à perpétuité. Encore une paraphrase du fameux proverbe : L'homme propose et Dieu dispose. Voilà le drame en gros; passons aux observations : nous reprochons au premier acte certaines ressemblances avec la comtesse de Sennecey. — Tu es riche, et moi je suis pauvre ! — Tu as des amoureux, et je n'en ai pas. — Et, franchement, la furie ne mérite guère d'en avoir. Nous condamnons l'emploi de l'oncle d'Amérique, une institution qui, malheureusement, ne fonctionne plus dans les réalités de la vie. A côté de cette vieillerie ressort une nouveauté. MM. de Courcelles et Jaime n'ont pas tenu compte des liens du sang, nous leur en faisons nos sincères compliments. Mais n'est-il pas absurde d'user cette pauvre Sarah à venger un père putatif? Et puis, la vengeance n'est-elle pas hors de propos? Un militaire fusillé, cela se voit tous
les jours, et los.juçes aux conseils de guerre n'en vivent pas moins longtemps. Nous déplorons toutefois la conduite du colonel Dumont; il a beau dire que c'était la consigne, je crains bien qu'il n'ait fait fusiller le mari parce qu'il était l'amant de la femme. Le rôle du comte de Cerny est une platitude et une invraisemblance : uri homme que l'on nous dit rangé et qui n'a que 25,000 francs de rente, s'amusant à donner à sa femme, à propos de rien, un cachemire et une broche en diamants. Un cachemire ne peut pas coûter moins de 2,000 francs, une broche en diamants n'est que fort ordinaire au prix de 7,000 francs, c'est déjà 9,000 francs de cadeaux, soit les 9/25 de la totalité du revenu. A ce compte-là, la fortune d'Alice me parait courir de grands risques. — L'amour de Sarah pour Julien est trop fortement accusé pour n'occuper que l'espace restreint qui lui est départi par les auteurs. La réapparition de Fabrice Dumont ne va guère avec les discours du docteur Robert, qui se vante d'avoir volé son portefeuille. Et bien d'autres choses que nous ne dirons pas pour ne pas chagriner notre metteur en pages. Nous ajouterons seulement que nous avons remarqué dans le courant du dialogue quelques tirades qui nous ont paru un peu trop prétentieuses. Elles n'étaient pas mal écrites, mais déplacées. Ce drame aura-t-il du succès? Nous l'espérons, car il le mérite après tout. Mais nous croyons que l'Ambigu-Comique a tort de représenter le drame en habit noir.
Maintenant, messieurs les sociétaires, permettez-nous de vous dire ce que nous pensons de votre jeu. Alice- Naptal-Arnault s'est tirée avec beaucoup de talent d'un rôle qui n'était peut-être pas nettement dessiné. 11 est
fâcheux qu'on lui ait taillé dans des proportions exagérées la scène de l'empoisonnement; ces longueurs sont aussi fatigantes pour l'actrice que pour les auditeurs. Sarali-Lucie-Mabire ne ressemble pas du tout à une créole : il n'y a pas dans son action la froideur glaciale que nous aurions désirée. Et puis pensez-vous qu'elle serait aussi grasse et aussi fraîche, la femme qui souffrirait ainsi les passions de la vengeance? Marie- Caroline, — la femme de chambre, — ne fait qu'entrebâiller la porte, mais nous devons dire qu'elle le fait d'une manière fabuleuse, le chef orné d'une coiffure rosée semblable à celles dont se décorent les ouvreuses du théâtre de M. Séveste. Dudley-Cliilly fait tous ses efforts pour ressembler à un Anglais. A notre sens, il ne réussit pas : l'originalité anglaise est facile à caricaturer, impossible à imiter. George-Arnault a des allures de commis-voyageur, mais il n'a rien de ce que doit avoir le comte de Cerny. Nous regrettons de lui avoir vu toujours le même habit , et nous lui conseillons de ne pas tourmenter sa canne d'une manière aussi fastidieuse. Telles sont les façons de l'élégance maillechort, mais, dans le vrai monde, Cerny serait mis à la porte. Julien-Gaston jouit du plus fantastique pantalon qui ait jamais frappé nos regards. Ce jeune homme a un peu trop l'air d'un officier en bourgeois. Bard, — le docteur Robert, — a rempli son rôle avec un talent qui mériterait plus d'espace; nous en dirons autant de Thiéry, qui, vieux serviteur, a su trouver par instants des inspirations assez remarquables.
Cornélius Holff.