IX VOYAGE AUTOUR DE PARIS
Vaudeville en trois actes et cinq tableaux, par MM. Lelargc et Faulquernont.
Le grand défaut de cotte pièce, c'est dVHre une énigme; elle a bien d'autres défauts , nous ne parlerons que de celui-là. La question du i>ourquoi et du comment revient à chaque instant tout du lon^ des trois actes et des cinq ta])leaux. Pour raconter la chose, il faudrait mi courage dont Je ne me sens pas capable; car je suis malade, fatigué et de plus ennuyé. Ce n'est pas que la pièce soit plus béte qu'une autre : non ; elle vaut certainement tous les vaudevilles présents et peutêtre futurs ; bien plus, si l'on veut une fois prendre les choses comme les auteurs les ont faites, rien n'empêche de trouver l'intrigue preste, vive et légère, le dialogue gai et amusant; — quant au dénoùment, on pourra ne point s'en occuper; rarement on vient voir un vaudeville pour le dénoùment.
11 y a dans la pièce des mots assez heureux : sincère comme un portrait de femme; l'abricotier ou sont nés Paul et V/ryinie; — il y a aussi un monsieur qui va acheter un bout (le corde pour se brûler la cervelle. Ces traits, et plusieurs autres que nous pourrions citer, dénotent chez les auteurs une prédisposition à l'observation satirique qui donne droit d'espérer de leur collaboration une œuvre plus sérieuse, à laquelle il ne manquei-ait rien, si elle était mieux construite.
Nous n'en avons pas fini avec le Voyage autour de Paris. Cette pièce soulève une question bien grave :
c'est le programme de toute une révolution dans le vaudeville, la profession de foi d'une nouvelle école. Par Koiit et par profession , j'aime beaucoup les nouveautés, et cei)endant, je le déclare, j'hésite à passer dans le camp des novateurs. J'ai des remords, j'ai des regrets... Mais je ne vous ai pa-> dit de quoi il s'agissait? Figurez- vous, honnêtes et paisibles bourgeois, que ^IM. Kaulquemont et Lelarge ont fabriqué un vaudeville sans l'aide du calembour! Et si c'était un" oubli! mais non : c'est une révolte! Cette audace aurait pu rae séduire, ne fussent mes remords et mes regrets; mais il me fait peine de me sevrer du calembour, qui fit les délices de ma prenùère jeunesse ; il me semble que c'est de l'ingratitude : voilà pour les remords; voici pour les regrets : je crains de ne point trouver ailleurs les jouissances inefl'ables que je savourais dans la dégustation du calembour. Certes, le calembour est une anomalie, une irrégularité, un désordre; plus il est bête, plus il est spirituel, c'est-à-dire qu'il n'est pas ce qu'il est , qu'il est ce qu'il n'est pas. Dites et pensez du calembour tout le mal que vous voudrez, j'en dis et j'en pense bien pis que vous encore ; mais, l'on ne saurait le nier, le calembour a des charmes : il a la I)ropriété d'exciter le rire, et c'est quelque chose, — une propriété que n'ont souvent ni les situations ni les couplets. Le grand avantage du calembour, c'est de ne point avoir besoin d'être l)on pour ne pas être mauvais, — avantage inappr('ciable qui sauva plus d'un vaudeville des sifflets et de leur corollaire la stérilité à l'endroit du rapport. Le calembour, — différent en cela des maisons de campagne, — est une chose de produit et d'agrément. Poiu'quoi donc lui déclarer la guerre?
Sans doute le calembour est d'une bêtise intime; uiaii; le vaudeville n'est-il pas d'une bètiso plus pommée encore, s'il est possible? Le calembour est le complément du vaudeville. Un vaudeville sans calembour, c'est une femme à pied avec des bas sales. Le calembour est au vaudeville ce que l'argent est aux lorettes : il est la clef qui monte le succès, la iiraisse qui le fait tourner. Pourquoi MM. Lelarge et Faulquemont s'abstiennent-ils donc du calembour? Ce sont sans doute deux liommes d'esprit; mais, tout compte fait, ils n'ont pas assez d'esprit pour être incapables d'un calembour.
Aussi, sràce à cette absence de calembours, je ne sais pas ce qui serait advenu du Voyage autour Je Paris, si Alphonsine n'avait pas été là, — Alphonsine, qui est
un calembour vivant.
Cornélius Holft".
— 26 juin. — THÉÂTRE-FRANÇAIS.