‹ Mystère des théatres 1852Chapitre 42 sur 87 · IX VOYAGE AUTOUR DE PARIS · texte numérisé non relu

IX VOYAGE AUTOUR DE PARIS

Vaudeville en trois actes et cinq tableaux, par MM. Lelargc et Faulquernont.

Le grand défaut de cotte pièce, c'est dVHre une énigme; elle a bien d'autres défauts , nous ne parlerons que de celui-là. La question du i>ourquoi et du comment revient à chaque instant tout du lon^ des trois actes et des cinq ta])leaux. Pour raconter la chose, il faudrait mi courage dont Je ne me sens pas capable; car je suis malade, fatigué et de plus ennuyé. Ce n'est pas que la pièce soit plus béte qu'une autre : non ; elle vaut certainement tous les vaudevilles présents et peutêtre futurs ; bien plus, si l'on veut une fois prendre les choses comme les auteurs les ont faites, rien n'empêche de trouver l'intrigue preste, vive et légère, le dialogue gai et amusant; — quant au dénoùment, on pourra ne point s'en occuper; rarement on vient voir un vaudeville pour le dénoùment.

11 y a dans la pièce des mots assez heureux : sincère comme un portrait de femme; l'abricotier ou sont nés Paul et V/ryinie; — il y a aussi un monsieur qui va acheter un bout (le corde pour se brûler la cervelle. Ces traits, et plusieurs autres que nous pourrions citer, dénotent chez les auteurs une prédisposition à l'observation satirique qui donne droit d'espérer de leur collaboration une œuvre plus sérieuse, à laquelle il ne manquei-ait rien, si elle était mieux construite.

Nous n'en avons pas fini avec le Voyage autour de Paris. Cette pièce soulève une question bien grave :

c'est le programme de toute une révolution dans le vaudeville, la profession de foi d'une nouvelle école. Par Koiit et par profession , j'aime beaucoup les nouveautés, et cei)endant, je le déclare, j'hésite à passer dans le camp des novateurs. J'ai des remords, j'ai des regrets... Mais je ne vous ai pa-> dit de quoi il s'agissait? Figurez- vous, honnêtes et paisibles bourgeois, que ^IM. Kaulquemont et Lelarge ont fabriqué un vaudeville sans l'aide du calembour! Et si c'était un" oubli! mais non : c'est une révolte! Cette audace aurait pu rae séduire, ne fussent mes remords et mes regrets; mais il me fait peine de me sevrer du calembour, qui fit les délices de ma prenùère jeunesse ; il me semble que c'est de l'ingratitude : voilà pour les remords; voici pour les regrets : je crains de ne point trouver ailleurs les jouissances inefl'ables que je savourais dans la dégustation du calembour. Certes, le calembour est une anomalie, une irrégularité, un désordre; plus il est bête, plus il est spirituel, c'est-à-dire qu'il n'est pas ce qu'il est , qu'il est ce qu'il n'est pas. Dites et pensez du calembour tout le mal que vous voudrez, j'en dis et j'en pense bien pis que vous encore ; mais, l'on ne saurait le nier, le calembour a des charmes : il a la I)ropriété d'exciter le rire, et c'est quelque chose, — une propriété que n'ont souvent ni les situations ni les couplets. Le grand avantage du calembour, c'est de ne point avoir besoin d'être l)on pour ne pas être mauvais, — avantage inappr('ciable qui sauva plus d'un vaudeville des sifflets et de leur corollaire la stérilité à l'endroit du rapport. Le calembour, — différent en cela des maisons de campagne, — est une chose de produit et d'agrément. Poiu'quoi donc lui déclarer la guerre?

Sans doute le calembour est d'une bêtise intime; uiaii; le vaudeville n'est-il pas d'une bètiso plus pommée encore, s'il est possible? Le calembour est le complément du vaudeville. Un vaudeville sans calembour, c'est une femme à pied avec des bas sales. Le calembour est au vaudeville ce que l'argent est aux lorettes : il est la clef qui monte le succès, la iiraisse qui le fait tourner. Pourquoi MM. Lelarge et Faulquemont s'abstiennent-ils donc du calembour? Ce sont sans doute deux liommes d'esprit; mais, tout compte fait, ils n'ont pas assez d'esprit pour être incapables d'un calembour.

Aussi, sràce à cette absence de calembours, je ne sais pas ce qui serait advenu du Voyage autour Je Paris, si Alphonsine n'avait pas été là, — Alphonsine, qui est

un calembour vivant.

Cornélius Holft".

— 26 juin. — THÉÂTRE-FRANÇAIS.

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