ACTÉON
Opéra-comique en un acte, paroles de M. Scribe, musique de M. Auber. (Reprise.)
Entre le Carillonneur et Galatée. il n'y a pas de place pour une nouveauté, et l'Opéra-Comique est forcé par ses brillants succès à ne célébrer que des reprises. Avant-hier les Voitures cernées, hier T/ra/o, aujourd'hui Action. Demain une reprise encore et, soyez-en sur, un succès. 11 y a maintenant plus de seize ans de la pre-
micre représentation cYActénn. En rc temps-là, Aubcr était dans toute la plénitude de son talent. .AI. Scribe, par exemple, était dès lors ce qu'il est aujourd'hui ; cet homme- là ne change pas; il est comme M""" Saqui. Comme elle est jolie, la partition, comme elle est gracieuse et coquette! Comme elles sont bêtes, les paroles! — Vous souriez, madame, à part vous, vous m'accusez de prévention; permettez -moi de vous raconter la pièee, aussi bien étes-vous trop jeune pour l'avoir jamais vue. Sachez donc que le prince Aldobrandi est jaloux de sa femme, la signora Lucrezia-Miolan. Vous trouverez peut-être qu'il est bien bon, que voulezvous? il est jaloux, et, fille de l'amour, la jalousie a nécessairement, comme son père, une énorme taie sur l'œil. Ceci suffira grandement à vous expliquer la passion extravagante du prince pour Lucrezia-Miolan, vertueuse femme, du reste, qui prend en patience la jalousie de son époux. Ce prince, en digne fils de M. Scribe, a pensé que le bon moyen pour contraindre sa femme à la fidélité était de lui ôter la possibilité de l'infidélité, et il l'a privée du commerce des hommes : Liicrezia n'est entourée que de femmes ; et elle n'aime pas assez le prince pour être jalouse de celles qui partagent sa solitude, d'autant plus que la seule qui pourrait lui inspirer des craintes, W^ Decroix, n'est autre qu'Angela, la sœur du prince. Que faire pour se désennuyer? — Jouer à la main chaude? — On ne peut jouer à la main chaude toute la journée. — Lucrezia est de mon avis, — ce qui m'honore infiniment, — et comme elle sait peindre, elle va peindre. — Mais que peindre? La tentation de saint Antoine? — Non; un sujet mythologique ? — il y en a sept cent quatre-vingt-
trois ; la déplorable avt^nture de la dresse Vénus surprise par Vulcaiu en conversation criminelle avec le dieu Mars? — un peu leste pour une femme, — d'accord; Diane surprise au bain par Finfiniment trop curieux Actéon? — Va pour Actéon, aussi bien le titre de la pièce l'exige. — Et Lucrezia entreprend le tableau d' Actéon. Mais elle est arrêtée dans l'exécution par une impossibilité : il lui faut un homme, un modèle qui pose pour Actéon , et le prince Aldobrandi ne veut pas que sa femme aperçoive un homme. M. Scribe serait fort embarrassé si un jeune aveugle ne se présentait à la porte du château. Un homme, c'est l'affaire de la princesse ; un aveugle, c'est l'affaire du comte. L'aveugle posera pour Actéon. Or voici que l'on dispose le tableau vivant que Lucrezia doit reproduire sur la toile. Je ne vous ai pas dit que la princesse avait un page? — Non. — Ah ! je suis impardonnable, car, sans ce bienheureux page, la pièce durerait encore, et ce serait grand dommage. Ce page n'est ni plus ni moins que M"" Révilly, — un enfant bien espiègle, — amoureux du sexe en général et de la princesse en particulier. Curieux comme l'innocence, le page serait très-désireux de voir les femmes de la princesse dans le simple appareil adopté jadis par les nymphes de Diane. Et le voilà qui se glisse, qui se glisse, comme on se gUsse à douze ans quand l'on se doute de quelque chose, que l'on n'a jamais rien vu et que Ton voudrait voir quelque chose. Prenez garde, dit une voix, — la voix du jeune aveugle, qui aperçoit la manœuvre du page! — Ah! c'est trop fort, vous m'avez dit qu'il était aveugle! — Sans doute, je le croyais comme vous; mais c'est une finesse de l'auteur ; oubliez-vous que je
VOUS détaille une pièce de M. Scribe?... Je continue. Les nymphes prennent la fuite, désordre général. Tableau. Les uns crient au miracle, les autres à la trahison. Le prince Aldobrandi crie plus fort que les autres. Du premier coup, il a deviné un amant déguisé; c'est en effet un amant déguisé, le comte Léoni, jeune seigneur qui demande la main d'Angela, la sœur du comte ; et, comme il est riche et que M. Scribe a fait la pièce, soyez persuadé qu'il l'épousera. Quant au prince Aldolirandi, il ne veut plus donner le moindre modèle à sa femme, et, ne rétléchissant pas à l'infirmité capitale d'Actéon, il lui dit : « C'est moi qui serai ton Actéon, » un mot qu'il eût dû dire dès le commencement, mais qu'il n'a pas dit^ parce que, s'il l'avait dit, il n'y eût pas eu moyen de faire la pièce, et que M. Scribe eût complètement manqué le but qu'il se proposait.
La musique d'Auber est fraîche comme si elle était d'iiier; il en est ainsi pour les œuvres du talent : jamais elles ne vieillissent, éternellement elles sont jeunes. M"'' Miolan a toujours le secret de ses brillantes cascadelles ; il est fâcheux qu'elle soit privée de moyens extérieurs et qu'elle ignore si parfaitement l'A B C de la mimique. M"'' Decroix a parfaitement rempli le rôle d'Angela, rôle qui n'exigeait après tout que l'emploi des qualités qui lui sont naturelles et qui malheureusement font défaut à M"'^ Miolan ; elle n'avait qu'à être ce qu'il lui serait bien difficile de ne pas être, — qu'à
être johe femme .
Cornélius Holff.
GYMNASE
L'AMOIREUSE de TITUS, Vaudeville en un acte, par MM. Carmouche et Ernest. Si VOUS avez lu Berthold-Gcorg-e Nielmhr, —ne fûtce que dans la traduction (iOlbéry, — vous devez connaître Titus; n'eussiez-vous pas lu cet historien sceptique, vous avez nécessairement entendu parler de cet empereur qui avait la ]:)onhomie de dire : J'ai perdu ma journée, quand il n'avait fait aucun ing-rat, au lieu de dire avec le sage : Je ne me suis fait aucun ennemi. Vous devez bien penser que ce n'est point de ce Tituslà que M. Bayard veut nous entretenir aujourd'hui. Mais l'amoureuse de Titus, vous dites- vous, ce ne peut être que Bérénice, à moins pourtant que Titus ne soit un nom de chien. Ah ! vous ne vous doutez pas de toutes les ressources du fécond vaudevilliste. M""® Flipotte Gringoire s'est énamourée de Dufrène, acteur de la Comédie-Française, depuis qu'elle lui a vu jouer le rôle de Titus. — Il n'y a que M. Bayard pour supposer une femme capable dé s'amouracher d'un homme déguisé en Romain. — Quoi qu'il en soit, Flipotte Gringoire, de par M. Bayard, est amoureuse de Titus Dûfrêne. Que faire? Écrire au beau Dufrène. C'est ce que fait Flipotte, car Flipotte sait écrire, elle tient les livres de son mari, M. Gringoire, savetier par goût et par état. Mais Dufrène est amoureux de M"*^ de Cardeville. Cependant il pourrait peut-être s'abaisser jusqu'à l'échoppe, et je ne répondrais pas de sa vertu s'il recevait les lettres de Flipotte. Mais Lafleur, son domestique, alléché par les erreurs d'orthographié et de calhgrapliie qui illustrent les adresses, a happé les déclara-
tjons an passauc. Lalleur, on domestiquo bien avisé, ne trouve rien de mieux que de se sui)Stituer à son maître. Coup de théâtre : TMifrcne vient chercher pour sa maitresse, M"'^ de Cardeville, un refuge chez Gringoire; ce pouvait être Tliémistocle au foyer d'Admète, mais M. Hayard n'a i>as voulu que ce fût Thémistocle au foyer d'Admète. Tout s'explique. Nous approchons du dénoûment. Far une série de compUcations comme M. Hayard seul peut les enlacer, (;ringoire apprend les déportements de son épouse. Cet homme, légèrement pacifique, demande bassement sa vengeance au bâton, cette arme éternelle de tous les maris trompés ; Flipotte se rend à la logique du bâton. Dufrène épouse M"^ de Cardeville. Qu a voulu prouver M. Bayard? Que ce mot d'un directeur à un jeune premier qui lui disait ne pas avoii" de quoi vivre avec des appointements de cent francs par mois : « Mais vous avez les avant-seènt^s ; » que ce mot, dis-.je, dénotait chez le directeur en question une parfaite connaissance des influences de la rampe! Voilà ce que M. Bayard a voulu prouver; car, habitué que je suis à ne voir au Gymnase que les exercices de M. Bayard, je m'étais persuadé que cette pièce était de lui. A travers le cliquetis des sifflets, j'avais mal perçu les noms des auteurs : il a fallu l'affiche pour me faire connaître MM. Carmouche et Ernest. Et je serais tenté de supposer que M. Ernest n'est autre que M. Bayard. En tout cas, si cette pièce n'est pas de M. Bayard, elle devrait être de lui; et si elle n'est pas de lui, elle est de son frère ou de son fils, car elle porte la marque de fabrique de la C('"lèbre maison Bayard ctC«.
Cornélius Holfif.
VAUDEVILLE