‹ Mystère des théatres 1852Chapitre 46 sur 87 · LES GAIETÉS CHAMPÊTRES · texte numérisé non relu

LES GAIETÉS CHAMPÊTRES

Comédie-vaudeville en deux actes, par MM. Guyard eî Durant in.

« Je voudrais bien chanter les Atrides, je voudrais bien cliantcr Cadiuus ; mais mon luth ne veut chanter que Taraour. Je changeai l'autre jour toutes mes cordes, et je me mis à chanter les travaux d'Hercule; mais, de son côté, il ne chanta que l'amour. Adieu donc pour jamais, héros! mon luth ne chante que l'amour ! »

C'est la première chanson d'Anacréon.

Ah! quand le poëte a touché à ton harbitns, 6 vieillard de Téos; quand il a fait sonner d'un doigt agile l'instrument de Terpandre, couché sur les herbes de lotos et les feuilles do myrte; quand il a voulu réveiller tes odes endormies, le refrain, l'éternel refrain, s'est envolé, joyeux et battant de l'aile : « Adieu, héros ! mon luth ne chante que l'amour! »

Ainsi, il a dit à l'heure où l'Ourse tourne déjà sous la main du Bootes, à l'heure où les déesses déroulent leurs cheveux parfumés d'ambroisie; et toc, toc! Louison et Eugène, comme à un appel de fée, ont monté les quatre étages de la rue de Vaugirard ; et bras dessus, bras dessous, cœur battant neuf, gais comme des pinsons, trente ans à eux deux, frais, pomponnés, attifés, bec à bec, cœur à cœur, trémoussant et de ci et de là; — Louison, une joue rouge d'un baiser maraudé sur la porte, — Eugène tout fier de sa vieille épée, — bras dessus, bras dessous, ils sont entrés, hardis comme

un coup do soloil! « Voilà les Grâces qui s'en vont; le charmant Cupidon, le beau Bacrhuset la riante Vénus se sauvent aux feux de joie de la place de la Bastille ; les clubs chassent les belles façons de dire ; en ton coin chéri, ou chante Tara vert et jaune, en ton coin chéri, les pieds sur ta peau de lion, les yeux sur tes livres si bien vêtus, les trlorieux: tu entends des bandes d'honirnes aller au Luxembourg;! Les jours calmes, la sérénité des anciens jours, la certitude des lendemains, les amitiés protégées, les haines muettes, les ambitions réglées, les dévouements honorés, les muses révérées, — ami, quand reverras-tu cela? Nous sommes la Jeunesse et FAmour. Nous venons de la Balance d'Or. Nous allons bien loin... aussi loin que va la jeunesse quand Tamouv est du voyage. Et il sera du voyage!» dit Louison en regardant Eugène. — Elle avait, en son doux parlage. un air à croquer. Elle montrait ses perles, — Técrin de ses dix-huit ans ! a Viens avec nous, par les bois, le long des eaux claires qui te murmureront mille joUs ressouvenirs d'Ovide. Nous irons à Tibur par Vincennes. Les plames et les monts, les bois pleins d'ombre, oracles des amants, le chêne de saint Louis et le parc de Fontenay, nous te mènerons par tout ce que tu aimes. Tu nous diras des vers, nous te conterons notre cœur, et tu nous le raconteras ! Les Gaietés champêtres, les moissons qui jaunissent aux ardeurs de Phébus, les moutons qui sautent et bêlent, la matinée qui s'éveille, le soir qui soupire comme un cygne du Gaïstre, la passerelle sur le ruisselet qui plie sous la lavandière à toucher l'eau et à mouiller ses sabots, gai! gai! compère, vous aurez tout cela; et vous me verrez relever ma robe de Unon, et vous

rencontrorcz peut-cti-e M'"^ de Lespinassc en route, et. que sais-je? vous aurez ridyllc; et, pour vous, Vônus, sous les ombrages de la Brie, dansera avec les jeunes llyménées. » Us partirent tous trois , le Chanteur, la Jeunesse et FAmour. — Attendez que je m'accommode, disait la belle en face une glace toute charg-ée de Heurs peintes par Narcisse Diaz. — J. Janin avait écrit son feuilleton du lundi, que la belle n'était pas encore accommodée !

Le voyage, vous l'avez lu : ce sont des épanouissements, des éblouissements, des agenouillements devant la verdure et le bon soleil ; c'est la Fête-Dieu de la nature — dont Horace semble avoir fait les cantiques; ce n'est pas un livre, — c'est un mois de mai !

Pour le premier jour de mai ,

Soyez bien réveillée!

Je vous apporte un bouquet

Tout de giroflée, Un bouquet cueilli tout frais.

Tout plein de rosée.

Tout y chante en ces pages, l'alouette, les amoureux, la matinée! Et puis, par-ci par-là, Louison et Eugène accrochent le xvni« siècle, qu'ils ne saluent pas, — tant ils sont à leur affaire, tant ils se sourient sans se détourner, tant ils se voient seuls et ne voient pas autre chose! Et là J. Janin s'en donne à cœur-joie contre ce pauvre xvnr siècle qui n'en peut mais, et qui n'est pas son ennemi tant qu'il veut bien dire. C'est qu'il la sait, sur le bout du doig-t, cette diablesse d'époque, — le xviii^ siècle! — Il est des deux ou trois antiquaires qui savent différencier l'ample perruque du robin de la

vertrettc du notit-maitro, la 1)0uc1p militaire do Tofflcifr iIp. Tônormo catogan du batMu' do pavt's; il sait los papillottcs et los bichonnagos ; il sait le dialdn et la riiiaif/n'ite; il sait quel jour Daquin touchera Torguc^ et le nom de Tinipure qui a orné ses chevaux de marcassite au dernier Longchamps, et qu'aux yratis les charbonniers ont le balcon du côté du roi et los poissardes du côté de la reine, et que Crébillon fds mange cent douzaines d'huîtres.

De toutes ces visions charmantes et énamourées, on a fait une pièce, et, chose étonnante ! la pièce a réussi, — mais beaucoup et du meilleur succès. Louison et Eugène ont enjambé les planches en enfants de l'amour, avec leur sourire et la belle chanson de leurs beaux yeux, les braves enfants! Le pUlilic s'est laissé allé à se rappeler le livre devant la rampe, et, à la fin, il s'est trouvé applaudissant tout et tous, acteurs et auteurs, et 1rs Gaietés champclrcs de Michel Lévy, et lest (iaictés cliainpètres du Vaudeville, et M"*^ Samt-Marc, et M""' Bader, et M. Luguet, et M. .Iulian, — et J. Janin.

Edmond et Jules de Goucourt.

Page 1