LES MUSICIENS HONGROIS
Comment amener des gens bien portants à prendre des bains de vapeur au mois de juillet? C'est là le problème que le directeur des Variétés devrait résoudre, et qu'il n'a pas résolu. On trouve difficilement des personnes de bonne volonté pour se soumettre aux épreuves de l'étuve. Aussi M. Carpier a beau faire, il ne peut pas parvenir à faire perdre à ses banquettes
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les luibiludcs solitaires qu'elles ont dès longtemps contractées. En \'ain le théâtre des Variétés s est fait la succursale intra-muros des baraques qui servent aux exldbitions des curiosités phénoménales, le public, qui avait résisté aux charmes de la tombola, a résisté aux charmes de raffiche. Nous ne ferons pas autre chose que constater Fincroyable insuccès des musiciens hongrois, et dire que, pour cette fois, le public a eu raison dans ses jugements. Nous ne connaissons pas de charivari qui soit plus fait pour dégoûter de la musique, — de spectacle plus propre à donner une fausse idée de la nation hongroise et de sa littérature
musicale.
Cornélius HolfT.
FOLIES-DRAMATIQUES
UNE BONNE PATE L'HOMME, Vaudevillo en un acte, par MM. Choler et Dallard.
Buzot-Barré, — villageois et Normand, — possède un pantalon phénoménal et une femme également phénoménale, — Rose-Pélagie. Grand bien lui fasse! Partout il y a ce qu'on appelle le coq du village. Or, le coq du village est amoureux de Rose-Pélagie; mais la vertu de la villageoise est aussi robuste que ses appas. Cependant cette résistance ne l'ait qu'irriter Tamour de Lapincheux-Coutard, le coq du village. Impuissant à triompher pag:" l'amour, il se résout à triompher par le dépit. Il persuade à Buzot que, pour éterniser les jouissances conjugales, il faut donner un peu de jalousie à sa femme. Buzot est fort de cet avis, et fait la cour avec empressement à sa cousine Rosalie Roussel, — une
cousine dont plus d'un voudrait être le cousin vrai avec les privilég-es attachés à l'état de cousin. — C'est ici que la pièce manque tout à fait de couleur locale. Rose ne tarde pas à s'apercevoir des infidélités intentionnelles de Buzot. Que croyez-vous qu'elle fasse? Qu'elle s'arme d'un bâton et en caresse les épaules de Rosalie et de son Buzot? Du tout : ni plus ni moins que pourrait le faire une héroïne de Musset , elle se laisse faire la cour par Lapincheux. Ah! de mon temps, ce n'est pas ainsi que les choses se passaient au village; de telles délicatesses y étaient inconnues. Au tour de Buzot d'être jaloux. Lui s'y prend comme on s'y prend au village : c'est le gourdin à la main que Buzot poursuit Lapincheux. Comment finir la pièce? En raccommodant Buzot et Rose, — c'était indispensable, — et en mariant Rosalie et Lapincheux ; — je n'en voyais pas la nécessité. Pourquoi si tôt jeter au minotaure matrimonial une aussi charmante femme que M"^ Roussel?
Cornélius Holff.
— 17 juillet. —
GYMNASE
PAR LES FENÊTRES, Vaude\'ille en un acte, par M. Amédée Achard.
Il est tant de choses que l'on peut faire par la fenêtre... Il y en a qui jettent l'argent par la fenêtre; mon
voisin jette de? clioses que je ne veux pas nommer et qui lui eussent attiré ranimadversion du serjj'-ent de ville s'il n'eût pas pris, pour se livrer à cet exercice, également réprouvé par la pudeur et par la propreté, s'il n'eût pas, dis-je, choisi l'heure consacrée au maniement de la patrouille. Mais on peut, par la fenêtre, l'aire aussi d<.' jolies clioses, l'amour, par exemple; on peut aussi faire de la fenêtre la trrande voie des rendezvous. La fenêtre, mais c'est la niche aux amours, et les jaloux le savent hien, car. Orientaux ou Occidentaux, ils prennent un égal soin de ne pas avoir de fenêtres ou de n'en avoir que sur la solitude. Dans de telles conditions, une fenêtre n'est plus une fenêtre, c'est une ouverture i>ratiquée pour l'introduction de l'air et de la lumière. Eli bien! même quand elle n'est plus une fenêtre, une fenêtre est encore une fenêtre : elle peut avoir des utilités imprévues. La fenêtre est un point dont il faut toujours que s'assurent les stratèges de l'amour. A Marseille, on est très-savant sur la topographie des voies et moyens en amour. M. Amêdée Achard, qui est Marseillais, ne saurait ignorer les avantages résultant d'une fenêtre ouverte ou fermée à propos; car, en amour, un refus est souvent plus agréable qu'un consentement. Un refus, c'est une espérance, et, l'espérance, c'est plus que le bonheur, — c'est l'image du bonheur ivec les illustrations de la fantaisie.
Ils sont là trois qui dormcut sous la neige;
non, ils sont quatre qui habitent dans la rue de la Lune, — si connue par l'Arabe et son coursier, — la maison anguleuse, théâtre d'un des épisodes les plus dramatiques de la Bonne Arenture, cet étrange et intéressant
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roman d'Eugène Sue. Seulement M. Amédée Achard, qui n'a i)as les sombres instincts du fécond romancier, n'a pas réuni Pont-aux-Biches, (Jrandisson, M""" Paradis et M""^ Céleste, pour combiner et commettre un crime; non, ces personnages ont des passions plus douces; ils se contentent de s'aimer pour le bon motif et comme on s'aime au Gymnase, sans poignards, sans aguets d'aucune sorte. Maintenant, dites-vous, qu'est-ce que MM. Pont-aux-Biches et Grandisson? qu'est-ce que M"" Paradis et M"^' Céleste font par la fenêtre? Est-ce qu'elles secouent les tapis, contrairement aux règlements de police? — Permettez que je vous fasse d'abord l'exposition des caractères : c'est mon songe d'Atbalie, à moi. A tout seigneur tout lionneur. Commençons par les femmes, si vous voulez bien. M""' Paradis est la femme d'un capitaine au long cours, — un état que j'ai toujours ambitionné; non pas celui du mari, mais celui de la femme, bien entendu. — M""' Paradis a une nièce, car la femme d'un capitaine de marine qui, à défaut d'une fille, n'aurait pas une nièce, ne serait pas la fenmie d'un capitaine de marine. Cette nièce pourrait être Sabine ou Louise, son intime corrélation : c'est tout simplement Céleste, — le prénom de cette femme jadis si célèbre à Cythère sous le surnom de Mogador. — Au -dessus des deux fenêtres occupées par la tante et la nièce, nous voyons deux autres fenêtres : ce sont celles de M. Paradis, propriétaire. M. Paradis en a loué une à M. Ernest Grandisson, jeune peintre de beaucoup d'avenir et d'énormément de turbulence. Ernest n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il était superposé à un délicieux voisinage. Ernest est peintre, — race déplorable que les peintres pour les portiers et les propriétaires.
pour les pères, les maris et les entreteneurs, ces trois formes de la tutelle conjugale. — J'avoue que plus d'une fois il a pu nVarriver de faire Tamour de face, mais faire l'amour de haut en bas, c'est une idée qui ne pouvait entrer que dans la cervelle d'un peintre. Au moyen d'une ligne, Ernest fait passer ses élucuhrations erotiques à M"« Céleste, qui, en jeune personne bien élevée, s'empresse d'en prendre connaissance.— Bravo! voilà du réalisme. — Cette exclamation enthousiaste, arrachée à un de mes voisins par la spontanéité d'action de M"* Céleste, me prouve que M. Amédée Achard sait la femme sur le bout du doigt. Heureux Marseillais ! Céleste, toujours en fille bien élevée, s'apprête à répondre, lorsque paraît M'"'' Paradis, qui vient l'entretenir de Jl. Pont-aux-Biches. >I. Pont-aux-Biches, lui aussi, est amoureux de la donzelle, mais amoureux patenté, breveté par la tante, avec garantie de toute la famille. M. Pont-aux-Biches paraît aussi à la fenêtre, et il y serait encore, si Ernest n'avait la bienheureuse idée de s'essayer à des variations sur la clarinette, — instrument qui a la propriété de mettre en fuite les propriétaires, mais non pas les huissiers. M. Pont-aux- Biches et M""^ Paradis cèdent la place à la clarinette. Ernest et Céleste reprennent leur conversation, et les choses vont si bien qu'Ernest, au moyen d'une corde, va retrouver sa belle. Mais Pont-aux-Biches a aperçu Ernest, il retire la corde et va chercher la garde. Ernest s'aperçoit de ce contre-temps. Tout sera perdu , y compris l'honneur de Céleste. Fort heureusement qu'il a l'excellente idée de regarder dans la chambre de M"* Paradis. Qu'y voit-il? Il ne me l'a pas dit; mais je crois qu'il y voit son dénoùment. Les joues colorées des
teintes de la pudeur et le cœur content, il s'esquive par le bec de gaz. Pont-aux-Bidies revient avec le poste, — celui du boulevard /yo/i/ic-.Vou/,T//e, je présume; — mais il ne trouve que Céleste et aperçoit à sa fenêtre Ernest, qui se plaint de ce qu'on rerapèche de travailler. Le caporal, qui a lu Descartes, se dit : Je ne vois rien, donc il n'y a rien. Pont-aux-Biches est accusé d'avoir voulu mécaniser le troupier, et, en vertu d'une commission rogatoire délivrée par le caporal, les soldats emmènent Pont-aux-Bicbes. Ernest profite traîtreusement de son absence pour venir demander à M'"^ Paradis la main de sa nièce. Refus prévu de M""* Paradis. — Ernest en appelle à M. Paradis, — absent. — Ernest déclare s'en étonner et avoir vu tout à l'heure.... M™* Paradis, qui n'est ni plus ni moins qu'une femme adultère, comprend... Ernest épousera Céleste à la barbe de M. Pontaux-Biches, qui a été relâché sur le bon t'''moignaKe de son épicier.
Cette pièce n'a qu'un défaut, c'est de paraître une justification des procédés de chantage si fréquemment et si déplorablement employés de nos jours.
Cornélius Hoiff.
VARIÉTÉS
l'homme de cinquante ans.
Vaudeville en un acte, {lar M. Gaston de Montheau.
Autrefois, M. Gaston de Montheau faisait des pièces à rodéon. Plus tard, désirant mettre à profit la parenté
d'une haute position au théâtre des Variétés, M. de
Montheau trempa dans de déplorables collaborations.
Le voilà revenu au genre honnête et raisonnable. Nous souhaitons qu'il ne Tabandonne plus.
Voyez-vous ce monsieur qui a l'œil impertinent et qui regarde les femmes d'un air protecteur? — Celuici? — Non, celui-là : il a des pantalons gris, une redingote verte, le menton ras, les cheveux bien i»eigncs, un gilet blanc, des breloques, des manchettes, une épingle en diamant, du ventre et des lunettes. — Oui. — C'est un homme de cinquante ans. — Age heureux où l'on occupe une position quelconque dans l'administration , et où l'on peut se promettre auprès des femmes des succès sinon brillants, du moins honorables. Car si la femme a une jeunesse pour son plaisir, elle a toujours un âge mûr pour son utilité. Mais ce n'est pas seulement dans le quartier Breda que l'homme de cinquante ans est renommé, c'est aussi la désolation des ménages. Il a si bien l'expérience de la femme, et aussi celle du mari ! 11 est si peu compromettant et il a tant de temps à perdre! Ah! l'homme de cinquante ans! c'est le boa-désunion, et Edouard l'apprendrait à ses dépens, si Duflot... si Dutlot n'était pas l'introuvable Duflot.
Edouard et Emmeline sont de jeunes mariés qui s'ennuient de se regarder toujours, ils s'ennuient de leurs baisers mutuels, — de cette crécelle monotone qui ne sait que dire tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes : Je t'aime, — et on s'ennuierait à moins. Cooper a fait une très-jolie nouvelle sur les inconvénients de la satiété; M. de Montheau a voulu refaire Cooper. Pas n'est besoin de dire qu'il est resté au-dessous de l'illustre romancier. Si le ménage était à Paris, il aurait les incessantes distractions du mouvement de
la grande ville; mais le niénairc est à la campagne. Edouard cherche un moyen honnête pour prétexter une échappée dans la vie de garçon. Quant à Emmeline, elle re contente d'apjprendre qu'une femme ne meurt pas pour avoir trompé son mari : elle lit George Vandin. Est-ce une épigrarame contre Molière, — une épigramme contre le CaMigat ridendo mores? Il y a des ahîmes dans la pensée de M. de Montheau. — Je le répète, les deux époux s'ennuient, lorsqu'arrive Duflot, conduit par M. de Montheau, qui n'est pas moins malin que M. Bayard. Duflot, c'est l'ami d'Edouard, c'est l'homme de cinquante ans. Edouard demande à sa vieille expérience des conseils pour tromper sa femme; mais Duflot, qui n'est pas digne d'être un homme de cinquante ans, l'avertit que sa femme pourrait hien en être comme lui à chercher le moyen de tromper. Étonnement assez fat d'Edouard. Duflot, qui, d'un couji d'œil, a jugé la position, s'offre de lui prouver son erreur. Edouard consent. Duflot fera la cour à Emmeline et tiendra le mari au courant de ses progrès. Mais c'est qu'Emmeline, plutôt que de ne rien faire, réjjond par d'autres sourires aux sourires de Duflot. Celui-ci a hien envie de prendre la chose au sérieux, mais la vertu iinit par triompher dans son cœur, — il n'y a que M. de Montheau ou M. Bayard pour oser de pareilles invraisemblances, — et les deux époux sont réconciliés par les soins de l'homme de cinquante ans.
11 nous reste à dire que la pièce est aussi ennuyeuse que faiblement écrite, et que les caractères sont tracés de main d'écolier. Ajouterons -nous que l'intrigue est mal conduite et dépourvue d'intérêt? Notre compterendu le prouve assez. Et mamtenant les amis ou les
réclamateurs peuvent dire que la chose est digne d»; Musset, — digne de la scène de la rue Richelieu , — ou ils s'avouent pour des laudateurs impudents ou ils font contre le Théâtre-Français une sanglante épigramme. 11 nous est d'autant plus pénible de nous exprimer ainsi sur le compte de M. de Montheau que nous ne le connaissons nullement; mais autant nous savons être indulgent pour les modesties, autant nous sommes sévère pour les prétentions littéraires. Nous pourrions faire de l'œuvre nouvelle de M de Montheau une critique détaillée, et prouver qu'il n'y a pas là-dedans tant seulement un mot qui valût la peine d'être dit à la lueur des quinquets, mais nous ne nous sentons pas
assez de temps à perdre.
Cornélius HoliV.
DÉLASSEMENTS-COMIQUES
POSTE RESTANTE. ■ Vaufleville en un acte, par MM. de Léris et Couailhac.
Qui est-ce qui n'a pas adressé des lettres d'amour aux premières initiales venues? Qui est-ce qui n'a pas reçu des réponses quelconques? Et qui sait, pour plus d'un, le bonheur a pu se trouver dans ces amours de facteur ! Héloïse, éprouvant le besoin de faire venir une passion qui ne veut pas venir de bonne volonté, a écrit des lettres brûlantes à l'adresse du prénom de Frédéric. Un employé de la poste, favorisé de cette dénomination sonore, s'attribue la correspondance: il répond. Les affaires vont même très-vite, si vite qu'Héloïse se présente en sa personne naturelle. Des Cosaques reçu-
leraient peut-être, à plus forte raison un employé de la poste, qui, par la nature de ses fonctions, n'est pas tenu à toute la bravoure que peut comporter le tempérament de riiomme. Frédéric s'est nié lui-même. Un monsieur du nom de FrédériA: vient demander s'il n'y a pas de lettre pour lui. On lui remet la lettre d'iléloïse. Frédérifc est un provincial qui est venu pitsser joyeusement à Paris le temps que sa femme met à lui donner un héritier. Déjà il a jeté son dévolu sur M"'^' Robillard, mais M""^ Robillard n'a pas fait attention à lui; telle n'est pas l'opinion de M. Robillard, qui a le tempérament très-jaloux. Frédéric se figure que la lettre paraphée Héloïse émane de M""^ Robillard, dont les froideurs apparentes servent à cacher un amour tropical. Robillard, craignant une escapade de son épouse, vient à la poste demander s'il n'y a pas de lettre pour M. Frédéri/i'. Il y en a une. Robillard a l'indiscrétion de l'ouvrir. La femme de FrédériA; écrit à son mari qu'elle vient d'accoucher et qu'elle l'aime toujours. Je n'essaierai pas de vous raconter ce désopilant quiproquo. Si bien que tout le monde finit par s'embrasser. On a ri, et il y a des scènes
qui en valent la peine.
Cornélius Holff.
- i\ .jiiilliM.
OPÉRA-COMIQUE
LX CllUlX DE -MAKIE.
Opcra-comique en trois actes, paroles (\c MM. I.ockrov' et Deimery, musique «le M. Maillart.
Et constatons que ce soir-là la salle était fraîche; elle était presque lar.u-einent ventilée, en sorte que Je n ai pas eu à reurettor mon absence forcée du Château des Fleurs, cette coquette succursale de Mahille. Elles sont là, toutes les houris du quartier Breda, ces femmes au cœur aimant, au sourire enivrant comme le parfum d'un verre de chypre. Elles sont là, et comment tous ne serions-nous pas où elles sont? Le Château des Fleurs est peut- être plus joli que Maljille. Sa disposition en amphithéâtre procure à ceux qui veulent bien se don • ner la peine de gravir les degrés rustiques de la terrasse, le plus éblouissant de tous les coups d'oeil : des fleurs, des jets d'eau, la lumière étincelante du gaz, les verres de couleur, les dentelles, les soieries qui scintillent, le jeu des lueurs et des ombres qui miroitent, l'harmonie de l'orchestre, les valses qui tournoient, la bise tout embaumée des senteurs de l'amour, les échos qui partout redisent des paroles d'amour, et, au milieu de tout cela, la loi qui se promène avec son épée à poignée de plomlj, son pantalon gris, son habit boutonné et son tricorne, — le sergent de ville qui se promène au milieu de ces joies comme la mort au miheu d'une
bacchanale allemande! car le sergent de ville, dans nos fêtes, au travers de nos plaisirs et de nos abandons, n'est-ce pas le salut du trappiste : « Krère, il faut mourir? » Le sergent de ville, au sein de nos folies, c'est la cloche qui tinte au lever du chrétien pour lui dire : Tu as des devoirs; — au midi, pour lui dire : Tu as des frères; — au soir, pour lui demander : Qu'as-tu fait? A une société matérialiste comme la nôtre, il fallait une démonstration matérielle; cette démonstration, c'est le sergent de ville. Honte à nous, qui ne sommes que de grands enfants, qui ne savons pas nous souvenir et qui avons besoin d'un moniteur!
Revenons à l'Opéra-Comique. Il y avait foule, tout comme un jour d'hiver; c'est que la pièce était depuis longtemps annoncée, que pendant longtemps elle avait été retardée, et enfin c'est aussi parce que chacun était curieux de l'œuvre nouvelle de M. Dennery, l'habile faiseur que vous savez. Disons-le tout d'abord : l'attente de l'auditoire n'a pas été trompée. Quelques longueurs exceptées, c'est bien un des plus intéressants drames qui aient été représentés à l'Opéra-Comique. M. de Saint-Georges est un homme de beaucoup d'esprit, mais il n'a pas ce sentiment dramatique, cette habitude de la machine que M. Dennery possède à un degré si éminent. M. de Saint-Georges est bien le librettiste des salons, le librettiste des gens qui vont au théâtre pour se montrer ou parce qu'il faut aller quelque part, mais il ne sera jamais le librettiste du peu • pie, de ces hommes qui ont besoin d'émotions grandes comme le travail de chaque jour, fortes comme la musculature de leurs membres. Et je comparais à part moi le Carillonneur de Bruges et la Croix de Marie. Quelle
(litTéroncc ontre cos deux pièces! quelle supériorité de facture de Tune sur l'autre.
Nous sommes en pleine Bretagne, — ce pays de la fausse légendomanie. Je déteste de parti pris toutes les bretonneries. Lorsque d'Allemagne j'arrivai à Paris, je ne connaissais la Bretagne que par l'histoire, pour un pays arriére, profondément entiché de ses petits privilèges et de sa maigre nationalité. L'enthousiasme débordait alors de toutes parts pour les bretonnades. Les fondeurs avaient été obligés de fabriquer une quantité considérable de k. Le k avait haussé sur le marché. Les programmes se pouvaient stéréotyper, car de la Galiote à la rue de Vaugirard, c'était la cacophonie bretonne qui avait le privilège de retentir sur toutes les scènes de la capitale. La mode, dans ses jugements, remplis souvent d'équité, avait fait justice de la Bretagne et de sa prétendue originalité. Depuis quelque temps, le goût des choses bretonnes semble s'être réveillé. Je signale cette hausse dans les actions de la légende infernale comme un mauvais symptôme littéraire. 11 faut, en elfet, avoir bien peu d'imagination à soi pour se livrer à l'exploitation de ces traditions de miracles, de diablotins et de caractères grandioses. Ne prenons pas de verre grossissant pour voir nos concitoyens; le paysan, en général, est un être... fort déplorable, soyons persuadés que le paysan breton ne vaut ni plus ni moins. C'est un paysan avec l'étroitesse d'idées d'un paysan qui ne connaît rien de beau comme l'église de son endroit, avec l'abchère àpreté d'un homme qui est obligé de disputer le pain de chaque jour au servilisme du travail de la terre, aux rudesses de l'hiver et de l'été, aux ronces et aux chardons. Si le
paysan est ce qu'il ost^ co nest pas sa faute^ sans doute; mais de ce qu'il est involontairement ce qu'il est, cela ne prouve pas (pi'il soit mi(^ux.
Décidément, aujourd'hui, je suis en cours de digression; je m'empresse de reprendre à la Loupe le chemin de fer de l'Ouest, pour regagner l'Ope ra-Comique au plus vite.
J'ai hâte de le dire, M. Dennery est un homme trop riche par lui-même pour avoir spéculé sur le fonds hreton; son op '-ra-comique n'a de breton que les désinences et la légende, mais la légende n'est dans la pièce qu'un détail.
Connaissez- vous la Vierge de Kermo? — Non. — Eh bien! sachez qu'une fois par an, je crois, elle descend de son piédestal pour venir déposer un baiser sur le front de la plus chaste, ou de la plus belle, comme le prétend le chevalier Couderc, le plus amusant personnage que vous ayez jamais rencontré. Un couronnement de rosière avec accompagnement de miracles et de musique en sourdine. Le fait est que, pour trouver une rosière de dix-huit ans accomplis, il ne faut, je crois, rien moins qu'un miracle, avec accompagnement de beaucoup de musique en sourdine. La scène se passe sous la régence de Philippe d'Orléans, de philosophique mémoire, à quelques jours de la conspiration de Cellamare, car la Bretagne est tout en émoi des condamnations capitales dont le régent se croyait obligé d'effrayer Ja turbulence des ennemis de son pouvoir. Il n'était pas sanguinaire, le régent, mais le Champagne le faisait trébucher dans le sentier de la politique vraie. Il croyait être fort, il n'était que pesant.
Marie, la fille du vieux Kerouan, le pêcheur de la côte.
aspire pour rotto année au l)ais(>r de, la \ieriro. C'est fête au village, car les jeunes aspirantes doivent entrer en retraite au couvent^ et on fête leur entrée comme on fêtera leur sortie : plus de litanies que de danses, plus il(î prières que de libations. C'est ainsi que les choses se passent en Bretagne. 11 est vrai que quand il s'agit de cidre, Je comprends parfaitement l'abstinence. Mais pourquoi les Bretons Ijoivent-ils du cidre? Parce que le vin est trop cher. Pourquoi le vin est-il trop cher? Parce que... Ah! j'allais faire une digression sur le terrain favori de mon jeune rédacteur en chef, vous parler du trépas de Loire et de la traite d'Anjcju ; ce n'est pas le moment...
^oici que Jean, le cousin de Marie, parti naguère comme simple matelot, arrive avec l'uniforme de maître de timonnerie de la marine du roi et un congé de quelques jours. Jean est nécessairement amoureux de Marie, mais Jlarie n'est pas du tout amoureuse de Jean. Un quiproquo d'un comique complètement déplacé maintient Jean dans une erreur qui dure jusqu'à la moitié de la pièce. C'est dans un but éminemment dramatique que M. Dennery a voulu Jean dans l'erreur; mais il me semb'le qu'il y eût eu moyen d'éviter un épisode comique qui est presque un scandale, d'éviter à Jean les apparences d'une niaiserie qui est un contresens, d'éviter à Marie les allures d'une naïveté qui n'est pas dans son caractère. Marie est amoureuse du marquis de Lorcy, jeune homme mystérieux qui est resté pendant un mois malade dans la cabane de la vieille Madeleme. Pour se rendre intéressant, le marquis se fait passer pour un proscrit, pour un de ces gentilshommes que poursuit à outrance le gouvernement du
régent, et quo punit avec tant de sévérité la commission qui est ciiargée de rétablir l'ordre en fJretagne. Or, il faut vous dire que le marquis est tout simplement un oflicier de la m;u'inc royale qui, une belle nuit qu'il sortait de chez sa maîtresse, a failli se rompre le cou en tombant de cheval. Le marquis, en vrai roué qu'il est, tient à Marie les discours les plus attendrissants, il lui propose de l'enlever. Marie consent à le suivre, et au lieu d'entrer en retraite au couvent, la 'voilà qui s'esquive.
Nous sommes à Vannes, dans la petite maison du marquis. Ses amis trinquent joyeusement à son retour. Le bruit de son amourette s'est répandu ; on prétend seulement que la villageoise s'est moquée de lui : on le somme de la montrer. Les amis-figurants se retirent en formant le projet de revenir le surprendre avec sa belle. Marie qui est à Vannes, cachée chez de braves gens de sa connaissance, je présume, accepte un rendez-vous du marquis, qu'elle croit toujours exposé aux rigueurs de la justice. Marie est introduite. Elle s'étonne du luxe de la maison ; le marquis lui apprend qu'elle est chez lui, et que lui-même a le droit de porter des feuilles de fraisier à sa couronne. Marie s'écrie : Vous m'avez trompée, je ne suis plus digne de porter la croix de ma mère. — Elle l'ôte de son cou et la pose sur la table. Attendrissement mêlé de chaut. Le marquis dit : Je t'épouserai. — Je ne crois pas que le garnement eût été capable de cette fohe, d'autant plus qu'il était déjà marié. — Marie assure qu'elle n'y croit pas; puis, comme elle ne demande pas mieux que d'y croire, elle Unit ipar assurer qu'elle y croit. On vient, Marie se précipite dans un cabinet. C'est Jean, le maître
de tiiiionncric, qui apporte au inaniuis un onlre de la part de sou oncle le vice-amiral. Jean, qui ne pouvait venir plus mal à propos, reconnaît la croix de Marie.
— Mais c'est la croix de Marie ! — Le marquis est assez embarrass". 11 me semble qu'à sa place, capitaine de vaisseau, je ne me serais pas senti embarrassé pour envoyer un sous-officier se mêler de ses atfaires. Jean a Tindécente impertinence d'accuser Marie. Marie parait pour se justifier. Trio. Jean, qui a l'air passablement^ niais, dit : Attendez, mes petits amis, je vais chercher le papa pour vous mettre tous à la raison. Kerouan entre : — Monsieur le marquis, je viens vous recommander Jean, car c'est moi qui ai eu le bonheur de sauver M""' la marquise, un jour qu'elle allait se noyer.
— Il est marié! — Pâmoison de Marie. — Brouhaha universel. En voici bien d'une autre : irruption générale des amis du marquis, qui veulent voir la petite, connue ils disent. Le marquis a beau prier, rien ne fait. Kerouan, qui ne sait pas que c'est sa propre fille dont il sauve la réputation, la prend par le bras et sort triomphalement au milieu des respects de tous, ni plus ni moins qu'un paysan dogmatique de l' Ambigu-Comique. Ce petit imbécile de Jean, qui est cause de tout le désordre, traite alors le marquis de lâche, et le marquis, qui a perdu la tète, à ce qu'il parait, outrage impitoyablement la vérité liistorique en relevant le défi de son maître de timonnerie. il est tout à fait temps que la toile tombe.
Au troisième acte, le rideau se lève sur la maison de Kerouan. Marie, après la scène de Vannes, regagne timidement la demeure de son père, et, pour soulager son çjeur, elle éprouve le besoin de chanter un air; les
traditions do rOpôra-Coinique le veulent ainsi. Puis elle rentre dans la hutte du pêcheur. Tout se prépare pour la fête. Kerouan et les paysans se livrent à un accès de gaieté qui est navrant pour ceux qui savent comme nous que la honte monte la garde à la porte du vieillard. Nous apprenons que Jean et le marquis se sont battus, que le marquis a été blessé, mais qu'il a promis d'interposer son autorité pour empêcher Jean de passer en conseil de guerre. Et Jean a accepté cette générosité de son ennemi : preuve de petitesse dans son caractère. Je n'avais jamais eu bonne opinion de ce petit homme. Maintenant il ne me reste plus qu'à vous faire connaître le dénoùment. Au moyen d'un miracle, Marie a pu être à la fois à Vannes dans la maison du marquis et en retraite à Kermo dans la maison de Dieu, le couvent. Ce miracle, c'est la Vierge qui l'a fait, parla grâce de ^f. Dennery. De Marie, l'innocence seule est connue, et finalement, Jean, qui a bien ses torts de susceptibilité à réparer, l'épouse, au grand contentement des amis de la vertu. Figurez-vous, au milieu de tout cela, le plus comique de tous les chevaliers, sorte de raisonneur imbécile, et, tant bien que mal, vous aurez la Croix de Marie.
La musique est traînante et incolore, telle à peu près que toute celle de l'école assez impuissante sortie des flancs de M. Halévy. Il y a d'assez jolis couplets, les couplets de la marine du roi ; mais le pittoresque de Taccompagnement n'a rien d'original.
Quelques mots des artistes à qui incombait la responsabilité de cette soirée. M"^ Lefebvre n'a ni gagné ni perdu. Comme toujours, elle n'a pas eu une inspiration vraie, pas un geste, pas un regard. Tout son jeu
est du dramatique le plus faux. Il n'y a pas d'âme dans son chant. Une tabatière. en musique, avec vocalisation des paroles, tiendrait avantageusement lieu de ces actrices qui semblent être là pour se faire voir beaucoup plus que pour jouer la comédie. Cette fois, Boulo avait un rôle assez largement taillé. Il s'en est tiré avec cette grâce, cette facilité qui sont les caractères de son jeu. D'ailleurs, il semble fort naturellement en sa place quand il joue les séducteurs. II a dans les yeux une prière persuasive, de temps à autre traversée comme d'un éclair fugitif par le sourire de la raillerie; et puis il a dans la voix les supplications de la sincérité : on croit que c'est le cœur qui parle, et ce n'est que la bouche. Boulo a obtenu un succès d'enthousiasme dans la scène du premier acte, où il refait, avec les illustrations d'un jeune seigneur de ce bienheureux temps de la régence, l'iiistoiredu classiquedon Juan. Au deuxième acte, Boulo semble chez lui, dans sa petite maison ; il est très-pathétique avec Marie, mais peut-être manquet-il d'un peu de hauteur dans sa rencontre avec .lean. Les rôles énergiques ne semblent pas dans ses moyens. En somme, la soirée a été pour lui un éclatant succès; une fois de plus^ il a reçu le baptême enivrant des bravos de la foule. Jourdan, dans le rôle de Jean, avait une situation malheureusement tracée. Coudercaété éblouissant dans le rôle du chevalier ; il sait mettre au démêlé rapide de ses raisonnements le plus comique de tous les débits. Au tour de Bussine : ou son rôle est mal fait ou il le joue mal. Kerouan doit être un vieillard sérieux, sévère en ses gaietés; Bussine a l'intention trop comique pour être à sa place dans un pareil rôle. Aussi il n'y est pas. Et maintenant, pourquoi les clioristes
semblent-ils danser le cancan quand ils dansent un ]ias breton? Les paysans n'ont ni ce déhanchement, ni cette désinvolture^ ni ce laisser-aller dans la taille!
Cornélius UoW.
GYMNASft
DONNANT DONNANT, Vaudeville en deux actes, par M. Amédée Achard.
M. de Breuil est le père d'une fdle charmante connne toutes les filles à marier, M"*^ Élise. ÉUse a aussi une tante, — excellente comme toutes les tantes, j'en parle par expérience, — M^'^de Charmieu. Élise a enfin tout ce qu'il faut pour être heureuse, car elle a aussi un confident, l'intendant de la maison, Petit-Cerf, — obligeant comme tous les intendants. M. de Breuil veut marier sa fille. M"'' de Charmieu ne veut ]ias marier sa nièce. Je n'y ai pas compris autre chose, à mon grand désavantage sans doute. 11 est vrai que j'étais fortement occupé du jeu singulièrement original des acteurs. Une mention particulière surtout à M"*" .Judith
Ferreyra.
Cornélius Holff.
VAUDEVILLE
LE Dl'EL DE L'ONCLE , Vaudeville ea un acte, par M. Amédée Arliard.
En garde! une, deux, touché!
M. .\médée Achard a parfaitement touché.
Grizior ('•tait là qui applaudissait on connaisseur.
Le public, beaucoup moins connaisseur en général que Grizier, n'a pas moins applaudi.
Du reste, la chose en valait la peine. Si la pièce est inénarrable, elle n'en est pas moins amusante.
• Cornélius Holtl.
31 juillet. —
VAUDEVILLE