SI
GAITÉ
LES CHARPENTIERS, Drame en cinq actes, par M. Barrière.
J"ai écouté de toutes mes oreilles et je n'y ai rien compris, si ce n'est une tirade sur les billets de banque. On dit que M. Delamarre, de la l'ahie, a C(jllaborc à la chose, — je suis porté à le croii-e. — Ne pas confondre
avec un compliment.
Cornélius HolH".
— U aorit.
THEATRE-FRANÇAIS
LE SAGE ET LE FOU, Comédie en trois actes, jiar iLNf. Méry et Bernard Lopez.
Le Sage et le Fou ! le fou — le vrai sage; le sage — le vrai fou : celui-ci l'homme du travail à la lampe attardée, de la vie en cravate blanche, des moeurs discrètes; un jeune homme rangé qui a toutes les vertus d'expérience; un jeune homme sans fortune et sans créanciers; un jeune homme du bois dont on fait les notaires, les maris et les héros de drame; celui-là l'homme du sentiment à fleur de cœur, vivant bon train, mangeant ses revenus, aimant à tous les étages,
ÔIS
traitant domain comme un faux de Talnianach; détaillant son cœur à cinq niaîtresses sans maigrir/
Belge contrefaçon des mœurs orientales ;
prêtant son mouchoir à l'une, à Tautre, à la grisette de la rue Vivienne, à la follette du quartier Breda, à la maîtresse d'hôtel g-arni, à la onzième muse, etc., menant le plaisir à toute hride, tapageur d'amour, l'homme du scandale, l'épouvantail des pères et des maris. Et le fou se marie et le saçe reste garçon. Comment cela? direz- vous. C'est que le fou aime toutes les feunnes, c'est que le sage aime une femme; c'est que le fou quitte un amour comme une paire de gants sales, c'est que le sage s'attache comme le lièvre; c'est que le fou donne cinq congés en un acte, c'est que le sage ne peut rompre une chaîne en trois; c'est que le fou s'énamoure un quart d'heure, c'est que le sage aime des cinq ans de suite et que ces cinq ans, cinq ans de promenades dans le clair-obscur du sentiment et les mains dans les mains avec une femme qui peint au pastel, — surgissent comme l'ombre de Banco au moment où il veut signer le contrat. Adieu l'étude déjà achetée en songe, les rentes et le m-^nage, l'avenir et l'ambition permise! Le fou ramasse la plume, le contrat, les beaux yeux de la cassette! il promet de ne plus être garçon, de s'occuper de la greffe des pêchers, et d'aller à la Tnesse tous les dimanches.
Les vers sont de charmants vers de Saint- Charlemagne. .\h ! monsieur Méry, nous n'oublions ni Héva, ni la Floride, ni la Guerre du Xizam. Quand reviendrezvous aux jongles?
Leroux, — ce marquis palsembleu, ce talon rouge de
l'École des Bourgeois, habitué à traiter l'amour en îiTarul seigneur, de haut en bas, — s'est fait amoureux bourgeois, prosaïque, convaincu, attendri. M. Maillard a eu de la verve. M'" Favart a mis en sa diction une àme et une distinction bien faites pour expliquer la folie du
sage.
Edmond et Jules de Concourt.
GAITÉ
LA CHAMBRE ROUGE, Dranip en cinq actes et un prologue, par M. Tlu'odore Anne.
La commode chose et Futile invention, pour les auteurs, que la censure ! Pauvre fdle, elle ne croit remplir qu'un devoir, et elle rend des services! Si la pièce est mauvaise, c'est la faute de la censure ! Si l'intrigue est mal coupée, c'est la faute de la censure ! Si les mots sont édentés, c'est la faute de la censure! Si le français est bâtard, c'est encore et toujours la faute de la censure! Et si la pièce est sifflée, c'est probablement que la censure n'a pas même voulu laisser jouir sa victime d'une vie nmtilée! N'accusons donc que la censure des ennuis que nous peut avoir causés l'audition de la Chambre rouge! Heureusement que les restaurateurs n'ont pas de censure à leurs fourneaux ! L'immangeal)le cuisine qu'ils nous feraient manger ! l'imbuvable vin qu'ils nous feraient boire!
C'est sans doute la censure qui aura retranché le rôle de Léontine dans la Chambre rouge, car Léontine devait nécessairement avoir un rôle dans la Chambre rouge. Conçoit-on une pièce à la Gai té sans Léontine, la
d/'llrantc Léontino? Non, une telle idée n'a pu venir dans le cerveau de M. Tliôodore Anne, un homme grave et peu oseur; c'est cette malemoutreuse censure qui aura retranché le r()le de Léontine. Eh bien! j'en suis fâché, car J'aurais été bien curieux de savoir comment Léontine intervenait dans la Chambre rouye. — Enfin, puisque la censure paraît ne l'avoir pas voulu . inclinons-nous et passons, mais non sans lui reprocher d'avoir accepté la moindre parcelle de la Chambre- rouye. D'abord un drame qui s'appelle Chambre rouge dojt être un récipient à revenants. La censure n'a pas voulu de revenants, et voilà comment la censure a fait ce que je vais vous dire de l'œuvre capitale de M. Théodore Anne, car M. Théodore Anne n'a pas mis moins de plusieurs années à tendre la Chambre rouge. Cette circonstance nous rappelle que, dans le dernier numéro du Mercure de France, un monsieur signait ainsi un proverbe versifié : i<S39-4;). Ceci inchquait que le monsieur avait mis six ans à le faire. Il aurait pu mieux faire, se faire décorer, par exemple.
Pendant plusieurs années, M. Thfodore Anne s'est préoccupé du désir de populariser en France l'histoire de la Suède, et voilà comment, la censure aidant, il est accouché de lu Chambre rouge. Reste à savoir ce que M. Lowenjheim, le spirituel et savant diplomate qui représente le gouvernement suédois à Paris, doit penser des travestissements de son histoire nationale. Vous n'êtes pas sans avoir entendu parler du roi de Suède Gustave II, Gustave-Adolphe, Gustave- le-Grand, le héros de la guerre de trente ans, l'épopée des Confusions racontée par Schiller? Vous croyez peut-être que (Gustave eut pour successeur sa fille, la célèbre Christine?
Du tout. Gustave, à ce qu'il paraît, fut tuô à l.utzen par ramant de la reine, Coppen, et un brigand de ses amis, Grégoire. La reine Éléonore succMe à son mari, et naturellement co sont les assassins du grand homme qu'elle prend pour ministres. Mais ces ministres craignent la vengeance du prince royal , car il y a un prince royal, Charles-Gustave. Ce prince royal a une maîtresse, la comtesse Eudoxie, et de la comtesse Eudoxie une fille, l'incomparable Pauhne. Le prince royal a envoyé son intéressante famille chercher un refuge chez sa nourrice, la vieille Michelin, la propre mère de ce coquin de Grégoire, ce qui prouve que les bons sentiments ne sont point héréditaires. Mais Coppen et son acolyte viennent pour arracher Eudoxie et sa fille à cet asile tutélaire. Le prince royal se trouve là fort à point pour passer son épée au travers du corps de Coppen, ce qui rerapèche de mener à Ijonne fin ses coupables desseins. A Coppen ont succédé, dans la faveur de la reine, le baron de Muller, le comte de Norberg, et autres gaillards d'une trempe également mauvaise. Des années se sont écoulées, et le prince royal a eu le temps de se remettre d'une alarme si chaude. Les affaires vont leur petit train à la cour, lorsqu'il prend envie à la reine Éléonore d'entl'er dans la chambre rouge et d'y mourir ; car il faut vous dire que, dans la famille des Wasa, l'usage est de passer par la chambre rouge pour aller au tombeau. La société Muller et compagnie s'apprête à substituer au prince royal son jeune frère, un prince de pâte molle, mais la reine Éléonore ne leur en donne pas le temps; elle meurt avant que la conspiration soit mûre, et Charles-Gustave, avec tambours et trompettes, se met majestueusement à la place de sa
mère. Charles-Gustave, qui sait à quoi s'en tenir sur les favoris de sa nirre, exile Norberg et fait Muller ujinistre de la police. — Si c'est une épig-ramme, elle est bien mauvaise.— Charles-Gustave fait même grâce à Norberg et autres praticiens du même acabit. Ces scélérats n'acceptent leur grâce que pour mieux conspirer. Ce que c'est que d'avoir un cœur inaccessible aux doux sentiments de la reconnaissance! Cependant Pauline a grandi : l'âge des amours est arrivé, et Pauhne n'a pas voulu perdre un instant. Elle aime un jeune officier nommé Yvan Dimitri. Yvan Dimitri aime également Pauline, dont il ignore l'illustre parenté. Charles-Gustave, qui est un bonhomme de père, est charmé de l'amour de sa fille, et les grâces pleuvent sur Yvan Dimitri, qui est fort étonné, car il a le bon goût de reconnaître n'avoir rien fait pour les mériter. Je ne sais pourquoi les conspirateurs ont besoin d'Yvan; ils lui font accroire que Pauline est la maîtresse de Charles- Gustave. Yvan trouve cette opinion assez probable, et se précipite sur lui pour l'assassiner. jNIais le bonhomme de roi lui révèle la vérité, et Yvan se confondrait encore en excuses, si la toile n'était pas tombée. Voici que Charles-Gustave va dans la chambre rouge, pourquoi? Je n'en sais rien. Les conspirateurs profitent de l'occasion pour aller l'assassiner, mais ils ont compté sans le reconnaissant Yvan, qui les extermine avec un pistolet en guise de Durandal.
Devant Dieu et devant les hommes, j'affirme qu'il n'y a rien d'amusant dans tout cela.
Cornélius Hollf.
VAUDEVILLE
LE TRAIT l/l'NION, Vaudeville en un acte, par M. Leroux.
Caroline veut (épouser Soligny, un capitaine do cuirassiers, — tous les g-oùts sont dans la nature. — M"* Robichon, mère de Caroline^ veut que sa fille épouse Beauvillain et non x>as Soligny, qui n'est réellement qu un butor. Caroline épouse Soligny, et Beauvillain est le trait d'union. Comprenez-vous? — Non. — Ni moi non plus. Cette pièce est des plus bêtes. Celui qui devrait inspirer de l'intérêt, Soligny, n'est qu'un homme grossier, cpii ne nous inspire que le désir de lui donner une paire de soufflets.
Gil Ferez, chargé du rôle de Beauvillain, a proclamé le nom de M. Leroux d'une manière comique, spirituelle, mais un peu inusitée. Le charmant acteur a été fort applaudi. M. Leroux n'a pas eu le bon esprit de ne point se plaindre. Gil Ferez a été mis à une amende que le public lui rembourse largement en applaudissements.
Cornélius Holff.
VARIETES
LE ROI DES DRÔLES, Vaudeville en trois actes, par MM. Duvert et Lauzanne.
Vivat Mascarillus, fourbûm imperatar! Le roi des drôles ! 0 vous qui avez lu le Neveu de Rameau, qui gardez dans votre souvenir cette figure surprenante, le Gam-
bara païasite du siècle des soupers; ô vous qui par moments vous êtes comme attendri à le voir presqu'im homme, ce valet-né, vivant dans le l)0url»i('r, qui de ses vices fait comme ses tailleurs et ses cuisiniers; à vous qui vous rappelez ce monstrueux risible, ce mis-'rable qui marche dans ses hontes comme dans une comédie, entre les rhéteurs et les faiseurs de sauces, partageant le matelas du cocher de M. de Soubise et le souper de M. Bertin; ô vous qui avez lu et relu ces pages d'abime de Denis Diderot, — n'allez pas aux Variétés !
Messieurs Duvert et Lauzanne, vous venez d'apprendre ce qu'il en coûte pour braconner sur le drame psychologique, — le plus haut, le plus beau des drames! — Vous étiez les rois du vaudeville. Arnal vous devait presque autant que vous lui devez. Vous aviez le coqà-l'àne, vous aviez le vis comica, vous aviez l'esprit, vous aviez la mémoire, vous aviez lu Henri Heine. La Marseillaise, c'est le Ranz des vaches de la liberté, — chsait le Reiselbider; — vous disiez, vous, le Ranz des vaches, c'est la Marseillaise des bestiaux; et vous étiez applaudis, et les muses inférieures vous souriaient. C'est une mauvaise œuvre que votre Roi des drôles, et ce n'a pas même été un succès.
Où est-il, où est-il dans votre vaudeville, ce Panurge doctrinaire, réduisant tout à la mastication? « Tout, depuis le maréchal de France jusqu'au savetier, tout se fait pour avoir de quoi mettre sous la dent. » Ce cynique gourmand, ce frère de Siméon Valette, l'original du Pauvre diable, ce Diogène à genoux, où est-il dans vos trois actes, cet homme qui n'a jamais sentinelle l'avenir, roulant de fange en fange, d'entreteneur
en ontreteneur, niantreant le présent, attable à la vie? Où est -il l'hounne-appôtit, vivant du droit des filles, des laquais et des cliiens, un épa<,'neul à deux jambes, qui fait le beau, et à qui on jette par la gueule un souper de Messelier? Ah! comme il dit, il est un pauvre misérable! Pour vivre, il prend le mot d'un Bouret, un Trimalcion de finance! Un Bouret a la clef de sa gaieté, de ses chansons, de ses rires et de ses sourires! C'est un Triboulet sans fille. Quel rien et quelle platitude que cette vie! Lever les mains au ciel dès que le balourd parle, dire : Ah! qu'il est savant, et jurer qu'Hipparchus et Aratus n'approchaient point de sa capacité! — « Mais, monsieur, la voix de l'honneur est bien faible, quand les boyaux crient. »
... En grand pauvreté Ne git pas trop grand loyauté.
Diner, souper et le reste. Ah! les plaisirs de toutes les couleurs, la volupté sans jupe, comme dit Voltaire, il est fait pour tout cela, le neveu de Rameeu. — Mais chanter, sauter, jouer à f ordre, aux heures de monsieur; voix, esprit, le geste, la parole, la pensée, dépenser tout cela toute la journée; être gai, faire pouffer, médire, savoir les nouvelles, conter, être les mille langues d'une orgie, être brillant, être drolatique sur un mot comme un automate, tout cela pour la mastication! — Mais les rissolettes à la Pompadour, la fricassée à la Sidobre! — Rappelez-lui son oncle, et Castor et lolluji-, il s'écriera comme le Gappa de la Courtisane, dans Arétin : 0 suave! ô douce! ô divine musique qui s'échappe des broches chargées de cailles, de perdrix, de chapons. Et il appelle, et les yeux ardents.
bouche tendue, lèvres rebondie?, il semble flairer des épiées, des délires, son ventre se praudit, il goûte au plat miriJique, et du vin il fait un petit lac dans sa bouche qu'il remue à menus couiiS de langue! — Il ne rougit qu'après souper, mais à jeun il fait tous les métiers, même les métiers sans nom. Des diamants, des dentelles, ma mignonne; des chevaux, des laquais! — J'aurai des dentelles, dit la petite; elle est prise, et le serpent touche quelques louis. — Mais, monsieur, « avoir la table, le lit, l'habit, veste et culotte, les souliers et la pistole par mois ! « Et il montera des cabales avec Pahssot chuté avec sa Zarés, avec Bret chuté avec son Faux généreux, avec Robbé le poëte, avec Corbie, avec Moeth, avec toutes les impuissances et toutes les jalousies! 11 criera : Brava! à la petite Hus, cette parvenue coquine sans talent comme sans cœur, — (les jolis tours que M. de Cury jouait à M. Michon, de Lyon, chez M""= Hus !); et la petite Hus lui donnera un reliquat de sa défroque, un relief de sa livrée, elle qui vient de recevoir de l'auteur de l'Isle des Fous un mobilier de 300,000 livres! Et il se pavanera, et il se vêtira d'infamie sans que sa digestion se trouble.
Dans cette symphonie du scepticisme qui a pour dernier mot : f important, est d'aller librement à la garderobe, vous le voyez tour à tour être fou, être raisonnable, être trivial, être sublime! Vous le voyez passer des Indes galan{es à l'air des Profonds abîmes; il chante des gavottes, il chante les Lamentations de Jomelli ; tantôt le front ouvert, l'œil ardent, la bouche humide de luxure; tantôt le visage défait, les yeux éteints, un cou débraillé, des cheveux ébouriffés, vous le voyez se rengorger^ approuver, sourire, dédaigner, mépriser, chas-
ser, rappeler, pleurer, rire, se désoler, roucouler, grimacer, rêver, ricaner, crier, tousser, se prosterner, s'égosiller, minauder, hausser, baisser les épaules, s'éplafourdir, sangloter, sifller, lever les' yeux au ciel, rire de la tète, du nez, du front, admirer du dos, imiter la basse, contrefaire le fausset ; vous le voyez faire Tabbé tenant son bréviaire, retroussant sa soutane; vous le voyez faire la femme jouant de l'éventail et se démenant de la croupe; vous le voyez faire Bouret avec son chapeau sur les yeux, les bras ballants; vous le voyez entrer dans la peau de tout le monde. Soudain voilà le comédien de Diderot qui se frappe le front avec son poing, se mord les lèvres dessus, dessous, saisit l'archet imaginaire, s'arrête, remonte ou baisse la corde, la pince de l'ongle, bat la mesure du pied, de tout le corps. Et il se jette à un clavecin idéal; il prélude; ses doigts volent sur les touches; il place un triton, une quinte superflue; il joue, il chante, il déclame, il accompagne enivré, inspiré; il tâtonne, il se reprend; la musique galope; la voix tonne ou prie; le français, l'italien se succèdent; les airs de bravoure, les ariettes, les gigues, les triomphes, pèle-mèle tout cela sort du clavecin imai:inaire. Il devient la femme qui se pâme de douleur; il devient « les eaux qui murmurent dans les endroits solitaires. » Puis, la tète perdue et les tempes noyées de sueur, il contrefait les cors, les bassons, les flûtes; il est à lui tout seul un opôra, les chanteurs, les danseurs, les spectateurs; et il se démène, et il a la fièvre, et il crie : Monseigneur! monseigneur! laissez-moi partir.,. 0 terre! reçois mon or, conserve mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie!... 0 terre!... Le voilà, le petit ami! le voilà, le petit ami! Aspetar si non venire... A Zerbina
petiaereta... Seinprc iii contra.sti cou /«• si sta... En ce gueux, il y a symptôme d'àme 1
L'étourdissante comédie de Diderot avec ses deux acteurs, Lui et Moi! Et quel rôle que Lni! 11 n'y a peutêtre pas dans toutes les littératures un étalage plus disparate de sentiments, im heurt plus effrayant de passions, des transfigurations jikis soudaines, une plus extravagante mimique, l'illuminisme, le syllogisme brutal, Tordurier, le pathétique !
Frederick Lemaître a joué dogmatiquement. 11 a scandé ses phrases comme des sentences ; il a pris le plus long pour faire rire... et puis, hélas! le temps s'en va.
Las! le temps non, mais nous nous en allons.
La voix perd les ressorts de la jeunesse. Les notes pleureuses, les accentuations basses et brisées abondent. Son jeu, traversé de quelques éclairs, a été tristement et laborieusement mené. Il eût fallu mordre et attendrir. Frederick a joué de tout son cœur, de tout son zèle et de toute sa voix; mais je ne pense pas que Bouret eût donné à souper à un pareil drôle.
Nous allions oublier de dire que MM. Duvert et Lauzanne ont ajusté une intrigue au dialogue de Diderot. Rameau s'est marié une première fois sérieusement avec une femme qu'il a abandonnée. — Clarisse-Miroy a joué ce rôle de veuve involontaire avec gaieté et colère. Elle est vive, elle est alerte; son jeu a la tète près du bonnet; elle détache le soufflet; elle joue de la prunelle; elle est bien jalouse et bien femme. — On fait marier une seconde fois le sacripant à moitié ivre avec une petite demoiselle, mais par un semblant de conjimgo où un laquais a fait office de curé. Après la céré-
monie, la demoiselle s'est trouvée dans un carrosse qui n'était pas celui de Rameau, et tout est dit, du moins pour Rameau, qui ne songe pas plus à sa première femme qu'à sa seconde. Pour se venger d'avoir été plantée là, Dorothée, — la femme légitime, — fait croire à Rameau que le second mariage a été sérieux, et que le curé était un curé pour de bon. Les trois actes se passent en terreurs de Rameau, qui se croit bigame et qui se voit pendu. La pièce finit au mieux, comme vous imaginez, et le neveu de Rameau promet, avant que la toile tombe, de prendre l'état d'honnête homme.
L'étourdissante comédie, toute stridente de rires qui font mal, — celle de Diderot !
Edmond et Jules de Concourt.
DÉLASSEMEiNTS- COMIQUES.
LA VECVE TRAFALGAR,
Drame- vaudeville en trois actes, par M&L Wœstvn et Ch. Deslys.
Il y a quelques mois à peine, M. W'œstyn débutait dans la carrière dramatique par Venutroto Ce f fini, une des phis spirituelles parodies de l'époque. Aujourd'hui, nous rencontrons M. Wœstyn armé d'un drame vaudeville en trois actes, dont M. Deslys lui aide à porter le fardeau. Et d'abord, pourquoi MM. Wœstyn et Deslys ont-ils donné à leur pièce ce titre : la Veuve Trafalgar I A la vue de ce titre, l'on croit que l'on va rire; du tout : l'on peut éprouver des émotions, je ne le nie pas, mais
Ton n'a g-iière envie de rire; et puis la veuve Trafalgar ne Joue là-dndans (ju'un rôle purement ('idsodiqiie. Jiî ne connais rien de déplorai )le couiinc cet abus des éti- (juettes mensongères : sous le nom de Champagne, nul ne serait bien aise qu'on lui servît du vin d'Argenteuil, et pourtant voilà ce que font les gens qui, après vous avoir bien promis de vous faire rire, vous calfeutrent dans une loge pour avoir, deux heures durant, le droit de vous donner le désir de savoir pleurer.
En ce temps-là il y avait dans l'Inde un nabab, — c'était dans le temps où il y avait encore des nababs, — qui avait une flUe et des trésors , — la Compagnie des Indes avait oublié de passer chez lui; et le nabab était en guerre avec la Compagnie des Indes; et le nabab ne se pouvait cacher que lui, ses mannequins de soldats, sa fille et ses trésors ne seraient qu'une bouchée pour un escadron des dragons rouges. Or le nabab aimait beaucoup sa fllle et ses trésors, — passion bien excusa ble chez un homme primitif. Le nabab était un homme peu perspicace; il confia sa fllle et ses trésors à un capitaine anglais nommé Ramsey. Ai-je dit que la fille du nabab s'appelait Fatma? — On l'a deviné , car à quoi bon être Indienne si ce n'est pour s'appeler Fatma? Le nabab était peu perspicace, mais il était très-défiant; en conflant sa fille au capitaine anglais, il en exigea un reçu en bonne forme qui resta déposé entre les mains d'un banquier indien, du nom fort peu indien de Pliaringa. Fatma anne un jeune officier anglais répondant au nom de Richard ; mais Fatma est vindicative comme une prêtresse de Jagernath, et elle médite les desseins les plus sinistres contre ce pauvre Richard qu'elle a vu presser une jeune fille sur son sein, ou se presser sur
le sein d'une jeune tille, — coiuuie vous rentendrez. Le nabab est tué, comme il devait arriver. Pharinj^a remet, je ne sais pourquoi, à Richard le reçu de Ramsey. Richard aimait déjà Fatma, mais il Taime bien plus encore quand il connaît l'importance de la dot. Or voilà Richard à la recherche de Fatma, tandis que Fatma est à la recherche de Richard. Ce que c'est que de ne pas s'entendre! Ramsey arrive en quaUté de commodore à l'escadre où est Richard. Richard, je ne sais pourquoi, se fait passer pour Pharinga et vient forcer Ramsey à reconnaître l'authenticité du reçu; mais Richard apprend en même temps que Fatma va épouser sir Arthur, le neveu de Ramsey, un jeune homme qui est aimé de sa sœur, à lui Richard. Le même Richard, furieux, insulte le commodore. Celui-ci le fait arrêter et l'envoie devant le conseil de guerre. Les affaires de Richard me font l'etFet d'aller très-mal. Mais un marin tout dévoué à Richard, Trafalgar, a reconnu dans la femme de Ramsey sa légitime épouse; il la menace d'une accusation de bigamie, si elle ne change pas les dispositions de Ramsey. Sollicité par l'ex-madame Trafalgar, et gagné par son neveu qui lui promet une approbation pure et simple de son compte de tutelle, s'il consent à faire grâce au fi'ère et à lui laisser épouser la sœur, le commodore absout Richard, qui va épouser Fatma, très-satisfaite, d'apprendre que son amant n'avait pressé sur son sein que sa sœur, — la même qui se va marier avec sir Arthur.
Voilà la pièce : il n'y a de comique que les angoisses de la veuve Trafalgar, et encore le chantage si heureusement pratiqué par Trafaigar vient faire ombre au tableau. Du reste, la pièce est purement écrite et assez
lialiileiiieiit tUsposée. .lo sigiialft seulement cette tendance ultra-iéali.stc à Tin trod action du chantage dans la chose dramatique, qui depuis quelque temps se l'ait remaiNjuer dans la plupart des dénoùments.
Cornélius IIollV.
QUI PAIE SES DETTES S'ENRUiniT, Vaudeville en un acte, par M. Bondois.
11 y a des gens qui croient qu'il suffit de faire un paradoxe pour avoir de l'esprit; à ce compte, ceux qui prétendent que rien n'est bon comme la soupe aux choux, auraient autant d'esprit que Voltaire. 11 y a des paradoxes spirituels , il y a des paradoxes qui ne sont qu'ingénieux, il y en a qui sont fort sots.
De ce qu'un proverbe est, il ne s'ensuit pas qu'il soit juste. La sagesse des nations peut se tromper, les nations se trompent si souvent! La sagesse des nations peut être bête, les nations sont si bêtes! Je possède 4, je dois 3, je paie 3, il me reste 1 : — je possède 4, je paie 4, il me reste 0 , c'est là ce que l'on appelle s'enrichir. Dans le premier cas, j'appelle cela s'ai>pauvrir; dans le second , se ruiner. Ah! c'est que l'arithmétique a des rigueurs inflexibles ! Je ne dis pas qu'il faille ne pas payer ses dettes, mais je dis que payer ses dettes n'est pas le moyen de s'enrichir, et j'en appelle à la bonne foi de tous ceux de nos contemporains qui ont fait fortune : est-ce bien en payant intégralement tout ce qu'ils devaient, qu'ils se sont enrichis? Payer ses dettes est une action fort louable qui doit satisfaire la conscience de l'homme, mais il ne faut cependant pas s'abuser sur la vivacité des jouissances que peut procurer cette action. Bienheureux les créanciers de M. Bon-