CHÉRUBIN, OU LÀ JOURNÉE AUX AVENTURES
Vaudeville en cinq actes et six tableaux , par M. Jules Renard.
La chose était irrécédée d'un prologue en vers, que l'acteur Tournade est venu débiter, — je renonce à vous dire comment. Passons. La pièce, que nous n'avons pas besoin de raconter, est très-joliment faite; elle annonce un homme d'esprit et de grammaire, mais elle est étrangement déplacée aux Délassements-Comiques. M. et M""' Taigny, les seuls peut-être de l'endroit qui entendissent le français, sont les seuls qui aient joué. Tirons un voile épais sur cette erreur d'un directeur ordinairement habile.
Cornélius Holff.
9 octobre —
THÉÂTRE-LYRIQUE
FLORE ET ZÉrUYR ,
Opéra-comique eu un acte, paroles de MM. de Leuven et Deslys, musique de M. Eugène Gauthier.
Un danseur et une danseuse ég-aleuientémérites, unis par les liens du mariage, M. et M""' Vertbois, l'un marguillier, Tautre dame de charité, sont retirés à Montar- %{?,, où ils pratiquent la morale la plus austère et la santé la plus florissante. L'ex-danseur et l'ex-danseuse ont pris de l'embonpoint, de l'ampleur et de la majesté, si bien que l'un est aujourd'hui Leroy et l'autre madame Yadé. Dépourvus d'enfants, M. et M""^ Vertbois se sont donné le luxe d'une nièce admise par eux au bénéfice de la vertu la plus austère. Mariette, tel est le nom de la jeune fille, mène fort à contre-cœur la vie puritaine de M. et de M""" Vertbois; elle soupire après la liberté, après le mariage, car pour elle le mariage c'est la liberté, le grand air, le bal , les fêtes, les caquets. Mariette aime Saturnin , un monsieur qui est chargé de la clarinette à l'orchestre de Montargis. M. et j^jme Vertbois, pleins de défiance pour tout ce qui touche à l'art, trouvent la clarinette un instrument trop léger pour un mari, et refusent leur consentement à cette union. Mariette soupire.
Le jour où nous avons l'avantage de faire la connaissance de M. et de M"^ Vertbois, il parait que des danseurs de hasard devaient donner au théâtre de Montar-
gis une représentation du ballet de Flore et Zéphire, dans lequel le marguillier et la dame de charité avaient, dans le beau temps de leurs mollets, obtenu de grands succès à Berlin. M. et M»* Verbois se sentent pris du besoin d'aller revoir cette cause de leurs anciens triomphes et de leur actuelle tranquillité. Après une lutte de quelques instants, ils se risquent à sortir un peu de leurs nouvelles habitudes. Ils partent pour le spectacle, mais en ayant soin de laisser Mariette à la maison : Mariette préférerait les suivre. Les imprudents ne savent pas qu'une jeune fille ne peut pas rester longtemps seule, parce qu'un monologue trop prolongé finirait par ennuyer le public. Mariette chante en attendant Saturnin. Saturnin arrive : Mariette et Saturnin se livrent à des intempérances de chant. Tandis que nos deux amoureux se jurent, en toutes sortes de fioritures, l'amour le plus pur, M. et W Verbois rentrent du spectacle. Saturnin ne peut que se cacher sous la table. M. et Mme Verbois sont indignés de la manière dont la troupe de Montargis a gâché le ballet de Flore et Zéphire. Sans souci de leur embonpoint de retraite, ils se donnent intra muros une séance de chorégraphie. Sans accompagnement? Pas tout à fait. Saturnin, chez qui la passion de la clarinette est passée à l'état de monoraanie, se livre à un accompagnement de ballet, i^I. et M"'^ Verbois se laissent aller au charme de la musique. Et ce sont des amours chorégraphiques à désopiler sir Spleen. Mais tout à coup Saturnin paraît avec sa flûte : désordre général. Pour cacher leur faiblesse, M. et M™'^ Verbois n'ont qu'un moyen, c'est de consentir à l'union de Mariette et de Saturnin; ils y consentent. Sans aucune prétention, ce petit hbretto est une co-
quette et gracieuse inspiration. Certains ont voulu lui trouver des ressemblances; MM. de Leuven et Deslys sont assez riches pour avoir le droit d'avoir des réminiscences. Du reste, le succès les absout de toute parenté. Le public se plait à ces bouffonneries de sentiment et de situation. Mais à chacun sa part : la musique est certainement pour beaucoup dans le succès de Flore et Zéphire. M. Eugène Gauthier, déjà bien connu dans le monde musical par le Marin de la Garde, Murdock le Bandit et mille autres charmantes inspirations, est l'auteur de cette délicieuse partition. M. Eugène Gauthier appartient à l'école italienne : il a la tradition tout entière de Paësiello, il possède tous les secrets du genre bouffe. Son ouverture, qui a le tort de n'avoir pas été faite pour les besoins de la cause, est peut-être un peu sérieuse et par trop banale. Mais, tout du long de sa partition, M. Gautliier prend bien sa revanche de ce défaut d'originaUté. Entre autres charmantes idées, nous avons remarqué des variations à la manière d'Adam, sur l'air : Il pleut, bergère, qui nous ont paru une délicieuse et ravissante inspiration. M. Gauthier a eu le bonheur d'être aussi bien chanté que MM. de Leuven et Deslys sont bien joués. M""= Guichard a mis en usage toutes les ressources de sa brillante vocahsation. Pourquoi met-elle des jupons si courts dans un rôle de jemie fille modeste? M""' Vadé a été pleine de cette dignité comique, de cette majesté ridicule dont elle sait si bien se revêtir. Son costume serait à lui seul un succès. De ces rôles impossibles elle tend à se faire une spéciahté. Entre les mains d'une administration intelhgente, cette nature de talent est tout un élément de succès. Nous avons déjà eu l'occasion de dire tout le bien que nous
pensions de Leroy. Cet excellent acteur a fait du Kjle de Verbois une très-heureuse création. Il est, tout du long du personnage de Verbois, d'un comique achevé. Verbois ne ressemble en rien à Zizelle, et il était assez difficile de scinder originalement ces deux mimiques, car le jeu des pieds et des jambes occupe une place assez considérable dans les deux rôles. Cette petite pièce de Flore et Zéphire est pour longtemps sur l'affiche; c'est, avec Bonsoir, Monsieur Pantalon et la Poupée de. Nuremberg, les trois seules pièces réellement bouffes que l'on ait faites depuis longtemps. On a beau dire que c'est un genre absurde; il est bon, puisqu'il réussit. On ne fait pas une pièce pour l'art, on la fait pour le public : si le public est bête, il lui faut des bêtises, sans doute; mais à un homme d'esprit, il est plus difficile d'être bête que de ne l'être pas. La caricature, elle aussi, est
un art.
Cornélius Holfl'.
ODÉON
LA TANTE URSULE, Comédie en deux actes et en prose, par M. Moléri.
Honneur au courage malheureux! Honneur à l'Odéon! Je n'ai jamais pu , sans un sentiment de pitié, songer au sort du malheureux Sisyphe; — c'est cfue, moi aussi, je roule mon rocher, et quel rocher? — et je ne songe jamais à l'Odéon sans songer à Sisn>he. N'êtes-vous pas comme moi? le directeur de l'Odéon ne vous fait-il pas l'effet de Sisyphe, avec cette différence que Sisyphe ne recevait aucune subvention? Deux de mes spirituels collaborateurs, MM. de Concourt, vous ont dit un jour
quelle était la singulière composition du comité de lecture du second Théâtre-Français. Eh bien ! en dépit de ces conseillers fournis par la subvention, la spirituelle direction du spirituel M. Altaroche a rendu de grands services à Fart, — elTorts d'autant plus louables qu'ils étaient plus difficiles. N'a-t-elle pas représenté un petit chef-d'œuvre de M. de Montheau? Quoi qu'il en soit, malgré le concours d'une foule de poètes plus ou moins chevelus, malgré les réclames de Cham et l'alliance du Charicori, l'Odéon, — ceci est une vérité mathématique, — n'a jamais pu réunir plus de quarante-neuf personnes à la fois; dans ce nombre encore, pour rester exact, devons-nous comprendre les sergents de ville et les gardes républicains de service. Quarante-neuf personnes, c'est peu pour cette vaste et magnifique salle. En vain on faisait aux amis des services fabuleux, — on sait que Grassot, l'année dernière, ne put, en toute une journée, trouver une seule personne pour partager une avant-scène de la rue de Vaugirard, une loge de douze places. — Les jours de première représentation, les quarante-neuf personnes n'étaient même pas à leur poste, car il en montait quatre dans les coulisses : l'auteur, le chef du matériel, le chef des accessoires et le médecin. Grâce à une heureuse combinaison au moyen de laquelle toute une famille reçoit une subvention pour passer à l'Odéon la soirée du jour du repos, M. Altaroche était arrivé à réunir jusqu'à soixante-trois personnes le dimanche. C'est donc le dimanche que la direction donne aujourd'hui les premières représentations. Ceci vous explique comment le dimanche, 20 septembre de la présente année, on donnait à l'Odéon la première représentation de la Tante Ursule, tandis que
votre indigne serviteur se promenait, en maugréant après des lettres qui n'arrivaient pas, sur le pont de George IV, dans le bassin de Portsmouth. De retour à Paris, un peu comme il était parti, — très-rapidement, — il n'eut rien de plus pressé que d'aller voir la Tante Ursule, sur la foi d'un journal ordinairement bien informé. Quand on a traversé la Planche dans une barque, par une mer houleuse, on ose se risquer dans les parages de rOdéon; votre serviteur était précisément dans cette position. Or donc, ce soir-là, la fine fleur de rodéon , M"" Grasseau et Lafont étaient en scène en compagnie de MM. Fleuret, Kime et Néroud. En 1823, pendant la guerre d'Espagne, le colonel Faverolles avait été sauvé d'une mort certaine par un jeune officier qui paya de sa vie ce beau dévouement. Ce jeune officier n'était point assez jeune pour ne pas laisser une femme et un enfant; il laissait une maîtresse et une espérance de progéniture : cette progéniture fut une fille. La mère est morte de chagrin, et M. Bernard, un excellent homme, a recueilli la fille, — Marie. M. Bernard a aussi recueilh un autre enfant abandonné, Léon, qui n'est autre que le fils naturel du colonel. Les deux jeunes gens s'aiment. M. Bernard a aussi une sœur : la tante Ursule, vieille fille qui ne sait rien et qui veut tout savoir ; elle se jette au travers de ces amours en découvrant aux deux intéressés qu'ils vont être incestueux. Fort heureusement que le colonel reconnaît son fils, et Néroud épouse M"^ Lafont; le plus heureux est certainement Néroud, qui se trouve possesseur d'une charmante femme. Qu'ajouter? Que cette pipce est parfaitement dans les eaux de l'Odéon, et que M. Moléri fera bien de faire autre chose, s'il veut au steeple-chase de
la renommée gagner plus que la réputation d'un homme
d'esprit,
Cornélius IIollT.
rORTE-SAINT-MARTIN.
RICHARD III, Draine en cinq actes, par M. Victor Séjour.
Il y a des gens qui croient avoir tout dit quand ils ont dit : C'est une œuvre slmkspearienne.
En Angleterre^ tout est grand, les docks et le workliouse.
Le drame de Shakspeare est au vrai drame
Ce que le cheval boulonnais est à Fanimal décrit par BufTon,
Ce que le carabinier est à l'homme vrai.
On ne raconte pas les drames qui ont la prétention d'être liistoriques, on les juge.
Le côté dramatique est nul; le côté artistique peut seul avoir de l'intérêt.
La pièce de M. Victor Séjour a le tort de trop ressembler aux vaudevilles qui sont faits pour Arnal : elle est trop faite pour Ligier.
L'auteur ne doit pas ainsi s'aplatir devant l'histrion.
Avant les intérêts de la boutique, les intérêts de l'art. Je parle pour ceux qui, comme M. Victor Séjour, ne sont pas de vulgaires faiseurs.
La pièce de M. Victor Séjour est purement écrite; il y a peut-être certains mots qui reviennent trop souvent, comme le marchepied de cadavre; — il y a aussi trop de mots à effet qui ont le tort de n"étre pas la propriété
particulière de M. Victor Séjour. Son œuvre n'en est pas moins assez remarquable; elle est liabilcmcnt conduite et savamment coupée. Mais M. Victor Séjour ne connaît ])as le prender mot de la vérité historique. (Jn a droit de faire Tliistoire, mais non pas de la travestir. Du reste, le sentiment de la vérité Idstorique est une faculté qui ne s'acquiert point. Un savant contemporain, excellent homme du reste, Alexis du Monteil, n'en a jamais su la première note. C'est ce sentiment que possède à un degré si éminent Alexandre Dumas. Dans ce sentiment, il a puisé sa grandeur, sa force et son mérite aux yeux des gens sérieux. Alexandre Dumas, — et lui-même en convient, ^- n'a pas la science de la forme comme Victor Hugo, mais il a la science de l'incarnation. Le personnage de Raoul de Foulques est une très-malheureuse création. Son dévouement à la cause de Richmond n'est nullement en rapport avec le siècle où il vivait. Ceux qui servaient Richmond étaient de hardis aventuriers, et ces gens-là n'étaient pas capables de risquer plus qu'ils ne pouvaient gagner. Le dévouement au chef, parce que la personne du chef personnifiait la cause de chacun sous une forme concrète; mais le dévouement à l'homme! ah! n'en demandez pas aux hommes du moyen âge. Les civilisations ultra-religieuses comportent seules ces absorptions complètes de l'homme dans l'homme. Amour ou fanatisme, voilà les deux sources de tout dévouement. Le fanatisme ne peut être le produit que d'un principe; quel principe représentait Richmond? Aucun. Richard avait après tout autant de droit que lui au trône d'Angleterre. Ses mains étaient teintes de sang, mais quel ouvrage peut-on faire sans se salir les mains? A quoi re-
connaît-on un travailleur? A ses mains. On ne fait pas du fanatisme avec des arguties de jurisprudence. M. Victor Séjour a aussi rais fort mal à propos dans la bouche; de Raoul une tirade sur la lutte qui va s'engager entn; lui et Richard; on s'attend à des prodiges, à quelque chose d'immense qui personnifie le grand duel de ce qu'aucuns appellent dans leur langage les deux principes. Point du tout : la chose se résout en une fuite exécutée avec bonheur et agilité par le terrible paladin. Dans le caractère de Richard III, l'auteur a un peu trop sacrifié aux préjugés vulgaires : un homme de talent ne doit pas tenir compte des préjugés.
L'ambition se passe des cruautés inutiles. Si M. Victor Séjour avait l'habitude du crime, il saurait que ceux qui font du crime un métier n'en font ni un plaisir ni une plaisanterie. Il n'y a que les enfants qui s'amusent à plumer les oiseaux tout vifs. Robespierre, l'inflexible sphinx révolutionnaire, était un ange de douceur dans la vie intérieure. Il y a des nuances qu'il faut savoir garder. Si M. Victor Séjour était bien ambitieux, il n'ignorerait pas que l'ambition marche de pair avec les plus douces passions de l'humanité, et que si quelquefois elle sait les sacrifier, c'est toujours avec connaissance de cause. Le caractère de Richard III a été un peu trop fait pour les besoins tragiques de M. Ligier. M. Ligier est sans doute un acteur d'un grand talent, mais ce n'est pas une raison pour lui faire un holocauste de l'art et de la vérité. Ne soyons toutefois pas trop sévère : M. Victor Séjour a présenté Richard sous un j< (ur trop odieux, mais il lui a donné des mots, des audaces et des sang-froid que lui envierait un homme d'Etat. Ft voyez comme on est obligé de rendre hom •
mage à la vérité : ce drame est fait pour prouver la supériorité de la force sur l'esprit, du nombre sur la ruse. Eh bien! tout du long de la pièce, jusqu'au dénoûment, c'est l'esprit qui triomphe de la force, et si l'on s'intôresse à quelqu'un, c'est certainement à Richard le Grand. Pourquoi ne pas accepter hardiment le fait? il n'y a qu'une puissance dans le monde : la volonté. Son siège n'est ni dans le bra> ni dans le cœur : il est dans la tête. L'action n'est rien , la (hrection est tout. Celui qui agit n'est qu'un instrument, celui qui pense est un dieu ! Et d'ailleurs il n'y a pas d'assises pour les ambitions : le succès ou la mort, le pavois ou l'échafaud.
La scène de la mort de la duchesse d'York, — si bien jouée par notre charmante ennemie M"^ Person, — est un incident fort beau. La tenue de Ligier est superbe, le sang-froid de Richard III est subhme. Voilà donc l'histoire des liens du sang réduite à sa plus simple expression! L'amour de Richard III pour lady Betty a quelque chose de strident; et Ligier le velouté avec des patelineries de chat-tigre. Il y a, dans les compliments de cet amoureux sans amour, quelque chose qui rappelle les consolations et les patenôtres du saint-office. L'entrée de Ligier est mauvaise, en ce sens que Richard III ne pouvait pas, dès le lever du soleil, poser ainsi pour le tyran de Phalères. Louis XI avait ses heures de faiblesse, et pourtant c'était un homme bien fort. M. Victor Séjour a aussi le tort de trop parler de ces deux enfants si connus sous le nom des enfants d'Edouard. Outre que, dans la conversation, leurs cadavres servent trop souvent de marchepied à l'aml)!tion, il est impossible que lady Betty ait conservé au
souvenir de ces deux mioches des regrets aussi épileptiqucs que ceux de M'"" Lia Félix. Le iiersonnage de Rutland est également manqué : Richard 111 doit se déshabiller un peu plus devant le vidangeur de sa vie intime. Devant lui^, il n'a pas besoin de paraître; mais, à en croire M. Victor Séjour, Richard III aurait posé même en dormant. Du reste, ce reproche peut ne s'adresser qu'à Ligier, qui a tort de ne vouloir jamais être que Croquemitaine. Il ne faut pas abuser des meilleures choses : le meilleur arc perdrait son élasticiti'- s'il restait toujours bandé; du moment que la passion n'est plus que l'état normal, elle n'est plus la passion. Du reste, Vannoy a parfaitement sautillé ce rôle assez difficile. Déguisé en juif, il est méconnaissable. Mais pourquoi n'ôte-t-il pas plus tôt sa perruque? A quoi bon cette longue discussion avec le roi? Pourquoi ne pas commencer par où il finit? Quoique renouvelée des Borgia, à qui il arrivait quelquefois de faire erreur, la scène de l'empoisonnement involontaire du complice par le complice est d'un grand effet. La caricature du juif est assez bien faite, quoiqu'un peu forcée. Il y a loin de là aux réelles études d'Ivanhoé. L'astrologue Hawkins est une création fort mal indiquée : comme tous les caractères honnêtes, il manque un peu de vigueur et d'énergie. L'amour de Betty pour Richmond est un hors-d'œuvre assez déplaisant; on n'aime pas ainsi Finconnu. Richmond est trop heureux d'être aimé de si loin, quand de si près les autres ont tant de peine à se faire aimer; c'est peut-être une raison. N'y a-t-il pas des plantes qui ne vivent qu'à l'ombre? M'"* Lia Félix a déployé toutes ses ressources dans le personnage de Betty; il n'y aurait pas de mal à ce qu'elle mit un peu
plus de sobriété dans son jeu. Les princesses ne se conduisent pas comme une héroïne des halles, l'habitude des grandeurs et du commandement ont une dignité qui exclut le déraillement des cris et des gestes. La reine Elisabeth est une inspiration détestable; le caractère historique de cette femme ne va pas au tempérament véhément de M"* Lucie Mabire, qui a Tair, dans ce rôle, d'une tempête enfermée dans une boîte de sardines.
Terminons, car, à notre grand regret, il faut terminer en disant que l'agonie de Ligier est beaucoup trop longue; on souffre et pour ses jambes qu'il fatigue et pour ses yeux qu'il écarquille. — Nous ajoutons un post-scriptum en faveur de Colbrun. Quand, conduit en prison avec l'assurance d'être sauvé, il s'écrie en contrefaisant les gestes, la voix et les allures d'un martyr : Marchons! — toute sa personne est une admirable satire de ces gens qui, entre deux petits verres, s'en vont délivrer la Pologne, — puff aux nationalités, blague et carotte!
Le grand événement de ce drame est la révélation du talent de Bignon. Dès longtemps nous savions qu'il avait un avenir, mais nous ne nous doutions pas qu'il dût sitôt s'élever à une telle hauteur; le voilà maintenant presque l'égal de Méiingue, Bignon a de la voix et de la prestance : avant peu, il sera le favori du boulevard; mais, maintenant qu'il en est temps encore, ne ferait-il pas bien de se défaire de cette inflexion du cou à la façon de l'antique, qui est un peu la manière de Méiingue? Ce petit défaut n'empêche pas Bignon d'être dès aujourd'hui un grand et réel mérite.
C'est tout. Ah! pourquoi donc M. de Groot, — le chef
trorchestrc^ — se livre-t-il à toutes sortes d'opéras, sous
prétexte d'ouverture?
Cornélius llolff.
AMBlGU-COMiyUE.
MARIE SIMON, Drame en cinq actes, par MM. Alboize et Saint-Yves.
Ce drame s'appelait d'abord Marie Salmon. Marie Salmon est un personnage vrai, qui fit les beaux jours de 1781. Sa famille, à ce qu'il parait, n'est point encore éteinte; personne ne s'en serait douté, si les héritiers de son nom n'avaient cru devoir intervenir dans la petite pot-bouille de MM. Desnoyers, Alboize et Saint- Yves. Pour satisfaire leurs susceptibilités, le directeur et les auteurs, renonçant au bénéfice d'un droit incontestable, ont bien voulu mettre sur l'affiche : Marie Simon (Usez Marie Salmoti). Les réputations sont du domaine public : faire le procès au roman, ce serait le faire à l'histoire, à la presse, à la publicité des débats, à la loi qui veut qu'à chacun incombe la responsabilité de la faute. Et, d'ailleurs, n'était-ce pas plutôt un honneur bien grand que faisaient MM. Alboize et Saint- Yves à une femme qui n'eut d'autre mérite que de fixer pendant deux minutes l'attention pubUque, privilège dont pourrait jouh' un veau à deux tètes ou un serpent de mer?
MM. Alboize et Saint- Yves ont pris de l'histoire de Marie Salmon ce qu'il y avait de dramatique et d'inté" ressaut; mais ils ont eu le bon esprit de ne pas se croire obligés de refaire une sorte de procédure, et nous ne
pensons pas que personne tienne assez à connaître les détails intimes de Toxistence éphémère de rhéroïne d'un jour de caprice de Topinion publique, pour que nous nous donnions la peine de contrôler le drame par rinstruction judiciaire : Marie Salmon n'est ici qu'un prétexte. Vers la fin du xyiii* siècle, — Tavénement de Turgot au ministère étant pris pour la fin du siècle de Richelieu et de la Pompadour, — vivait, retiré dans un village, un vieux soldat; le vieux soldat avait une fille, Marie. La famille vivait dans une honnête aisance, entretenue par l'industrie du père et le travail de la fille. Or, il advint que le vieux soldat tomba dangereusement malade. 11 guérit, mais aux dépens de son aisance. Le collecteur va le faire saisir et emprisonner, lorsque Roger, un monsieur en uniforme qui se promène dans le pays, paie les dettes du père aux beaux yeux de la fille. Marie aime Roger, Roger aime Marie; tous deux iilent platoniquement l'amour le plus tendre, lorsqu'un coup de tonnerre vient culbuter les rêves de la jeune fille. Un jour que Roger se promenait dans le village, un avocat vient à passer et le salue de la quahflcation de monsieur le comte. Adieu le parfait amour! Roger, ce charmant jeune homme, n'est plus, aux yeux de la jeune fille, qu'un séducteur déguisé en amant; ce qu'elle voulait, c'était un fiancé. Marie, pour fuir cet amour et refaire la tirelire de son père, se décide à entrer dans la domesticité du château de Clavières. Elle était filleule de la di''funte marquise, qui, en mourant, lui a remis un livre sur lequel sa main moribonde a tracé le legs suprême du bonheur de la jeune fille à son mari et à son fils. Le marquis de Clavières s'est remarié, et, par un oubli impardonnable, il a, sans se soucier de
ses rides et de ses cheveux blancs, épousé en secondes noces une jeune femme. Comme toutes les jeunesses, elle avait un amour au cœur, un amour pour Favocat Grandpré. Mais la marquise est vertueuse; elle a refoulé son amour dans un tout petit coin de son cœur, et elle a, par ses prières de précaution, contraint l'avocat Grandpré à contracter un riche mariage. Le marquis n'ignore aucun de ces détails, mais il n'en est pas moins jaloux, et il a raison. Aussi il est triste et sombre. Pour se distraire un peu de ses soucis, il se livre à Fétude de la chimie et de la physique : c'était alors une occupation de grand seigneur. Il ne pouvait peutêtre trouver de consolation plus efficace, parce qu'il n'y a rien de plus attachant que la résolution de ce problème immense : faire de For. Études chéries! Comme on est heureux dans une cave entre un creuset et un alambic! Les belles nuits d'émotion que Fon passe à souffler le feu et à suer la sueur de Fespérance et de la trépidation !
J'avais oublié de vous dire que le marquis avait un autre sujet de chagrin dans la conduite de son flls, — un gentilhomme accompli, vrai chenapan de bon ton et de bonne maison. Renouvelons donc connaissance avec le comte de Clavières, qui n'est autre que Roger. Marie est reprise de son amour; Roger est repris de ce qu'il prétend sentir au cœur. Marie s'attend à une lutte vigoureuse, dans laquelle le comte s'aidera de tous les moyens possibles de séduction, jusques et y compris la connaissance intime des voies et moyens du château de Clavières. L'esprit est fort, mais la chair est faible. Marie, désespérant d'elle-même, se prémunit d'une arme contre la faiblesse de la chair : elle remplit de poison
un flacon que lui avait jadis donné Roger. Mais Urbain, un paysan qui aime Marie et qui est entré au service du marquis de Clavières pour ne pas la quitter. Ta vue préparer le suicide de ses jeunes appas. 11 se jette tout au travers de ce sombre dessein; il prend le flacon libérateur et l'emporte. Le comte pénètre dans la chambre de Marie. Toute résistance a un terme; celle de Marie va se laisser vaincre, lorsque la victime se prend à invoquer le souvenir de la marquise. Roger se souvient du legs de sa mère et se retire humblement. Tandis que cet amour se dénoue, un autre amour se renoue : Grandpré, dont le mariage a manqué, décide la marquise à partir avec lui, et la marquise, qui aime véritablement, ne craint pas de se compromettre pour son amant. Balivernes de femme qui n'aime pas, que la terreur des médisances et le respect des convenances. Urbam a entendu la marquise donner à Grandpré le rendez -vous suprême. Il a entendu sans voir; il croit qu'il s'agit de Marie et de Roger; il prévient le marquis. Marie proteste de son innocence. Roger émet l'intention désastreuse d'épouser la vertu. Pas avant ma mort ! s'écrie le marquis, le seul qui ait le sens commun. Le fils s'incline avec un signe d'assentiment. Au même moment luit le signal qui doit être celui de la fuite de la marquise et de son amant. Le marquis, suivant le raisonnement que fit le père d'mi de nos amis en se coupant la gorge, se dit : Je suis un obstacle au bonheur de tout le monde, — haut la main! et il avale le contenu du flacon que lui a remis Urbain. Qui est-ce qui a empoisonné le marquis ? Ce ne peut être que Marie, puisque son flacon a commis le crime et qu'elle avait intérêt à la chose pour épouser le comte. Et voilà
lo fils, la more et l'amant poursuivant de concert la vengeance du père, avec l'aide de cet imbécile d'Urbain. Marie est condamnée à mort. Roger s'aperçoit un peu tard qu'elle pourrait bien être innocente. Ne pouvant la sauver, il lui fait obtenir un sursis sous prétexte qu'elle est enceinte. La chose n'était pas si facile, mais il faut qu'elle le soit pour faire la pièce. Marie proteste; qu'à cola ne tienne; mais, avant de mourir, elle veut revoir le livre de sa marraine. Sur ce livre, le marquis a écrit qu'il se donnait volontairement la mort. Tout est sauvé, y compris l'honneur de Marie* La pièce est très-intéressante. M"'' Thuillier a joué avec une grâce inimitable et un talent supérieur. C'est, à Paris, la seule actrice qui sache mourir; elle s'est fait de la mort une spécialité; il est dommage qu'elle ne meure pas dans Marie Simon. Sa manière de quitter la vie est autrement navrante que les apoplexies de M"»* Lia Félix ou les éructations de M'"^ Doche.
Cornélius Holff.
GYÎ\INÂSE.
Nous comptons y aller Tannée prochaine.
VAUDEVILLE
SCAIIN,
Comédie-vaudeville en un acte, par MM. Carmoiiche et Vermond.
Quand M"*" Déjazet joue dans une pièce, on peut être sûr que si les auteurs n'ont pas mis d'esprit dans
la pièce, elle en mettra pour eux. Nous ne sommes pas dos admirateurs de la célèbre actrice, nous trouvons parfois son talent un peu vieillot, un peu passé : trop bonne compagnie pour Tépoque. C'est un elojre et c'est un reproche. M"^ Déjazet nous semble une charmante étude du passé; elle nous fait Teffet de ces petits vieillards qui offrent des bonbons aux dames et qui ne leur parlent que le chapeau à la main. Aujourd'hui nos mœurs se ressentent de nos habitudes et de nos préoccupations. Si en bas l'on veut acquérir, en haut l'on veut augmenter; à la Bourse, dans l'industrie, dans le commerce, dans un bureau, dans un atelier, on n'a jms le temps d'être poh. M""^ Déjazet est une actrice de cour; ce qu'il nous faut aujourd'hui, ce sont des actrices de tabagie.
Il y a de par le monde des oncles bien baroques : celui-là était de ce nombre. Il avait, en mourant, confié au notaire Patrigaud un testament excentrique par lequel il laissait toute sa fortune au marquis Cassiodore de Cottignac ou au chevalier de Valembray, tous deux ses neveux, le tout au choix d'une présidente qui devait décerner l'héritage au plus digne. Le chevalier de Valembray est un jeune homme qui ne donne que des espérances. Le marquis est un monsieur non moins fat que sot, superbement incarné dans la personne de Delannoy, l'excellent comique. Le chevaher est amoureux d'une veuve, M'""^ Clary, ce qui prouve qu'il a bon goût. Supposant que l'héritage de l'onde facihterait son mariage, le chevaher, qui est roué comme un gentilhomme de son siècle, trame contre Cottignac une conspiration diabolique. 11 se déguise en Scapin, car le
chevalier, c'est D(\jazet. Introduit cliez le marquis en qualité de domestique, il Texcitt' à mille extravagances; il y en aurait assez pour indis])<)ser la présidente, mais il n'y en a pas assez pour faire la pièce. Scapin fait la cour à la maîtresse de son maître; Scapin se cache sous im domino pour attirer son maître à un rendez-vous d'amour, piège tendu au bénéfice des oreilles de la présidente; Scapin se fait passer pour somnambule et abuse du somnambulisme pour révéler les secrets de son maître. Moralité : le chevalier a Tliéritage.
M"* Déjazet a léché son rôle avec ce talent, à la façon de Meissonnier, qui lui est propre; elle a su ne pas être Lauzun et ne se point copier elle-même. Delannoy est toujours le plus embarrassé, le plus nasillard, le plus bouffon des comiques; c'est un vrai talent qui n'est pas
assez apprécié.
Cornélius HoUT.
VARIÉTÉS