UN VIEUX DE LA VIEILLE ROCHE
Comédie-vaudeville en un acte, par MM. Ch. Dupeuty et E. Grange.
Les exhibitions foraines n'ayant pas réussi, le directeur des Variétés, — un monsieur qui se console de n'être pas homme de lettres en faisant des rectifications, — s'est décidé à rentrer dans les limites de son privilège en représentant des pièces réelles, avec intrigue, mise en scène et personnages vivants.
Pelletier est un domestique dévoué, — de ces gens qui n'ont jamais existé que dans l'imagination des ro-
mancicrs, — un drcalque de Caleb. Pelltiticr est au service de M. de Séviy, — un monsieur qui vient de se marier. — Il a tout préparé au château pour recevoir le ménage. Le ménage arrive accompagné d'une femme de chambre et d'un domestique. Les nouveaux venus déplaisent à Pelletier : ils sont jeunes; n'est-ce pas un premier tort aux yeux du vieillard? A son tour, Pelletier déplaît à M"^ de Sévry. Elle persuade à son mari de mettre le vieux domestique à la retraite, ne fût-ce que par humanité. Mais Pelletier est rivé à sa place et à ses profits : il persuade aux nouveaux domestiques que monsieur est luiné, et, comuie ce fait n'a rien d'impossible, tous deux, en gens qui ne servent après tout que pour ne plus servir, demandent leur compte. M"^ de Sévry a un frère; ce frère perd 10,000 fr. au jeu; il prie Pelletier d'être son intermédiaire auprès de son beau-frère : celui-ci refuse l'argent. Pelletier fait alors le sacrifice de ses économies, et puis à son tour de s'en aller ; mais , au moment de quitter la maison , arrive le beau-frère, qui remercie M. de Sévry de son obUgeance, Quiproquo : Pelletier est réintégré dans ses fonctions et remboursé de ses avances.
C'est peu mtéressant et point du tout amusant. MM. Dupeuty et Grange savent faire mieux que cela : ïinjluenza qui règne depuis longtemps aux Variétés leur aura porté malheur.
DETJX GOUTTES L'EAU, yaude\alle en un acte, par M. Labiche.
Sachez d'abord que la chose est faite pour servir aux débuts de Numa sur la scène de M. Carpier. On devrait
trouver un autre mot pour signifier la môme cliose : le pul)lic lui-même le comprend si bien, qu'il y avait l'autre jour une queue à étonnements (continus en face d'une affiche annonçant au Théâtre-Lyrique les débuts dcCholet. Cette réflexion lâchée, passons à la narration des Deux Gouttes d'eau.
Il y a des gens qui craignent toujours de se compromettre; c'est une crainte que je n'ai jamais comprise. Le plaisir justifie tout; l'indécence des mœurs n'exclut ni le talent ni le travail, et même, s'il faut tout dire, les vertus domestiques ne conviennent qu'aux médiocrités : les grands travaux veulent les grandes distractions. M. Tourillon, homme marié et avoué, éprouve le besoin de donner des coups de serpette dans le contrat, mais il craint de compromettre l'étude et le ménage. Il a donc soin de répandre le bruit qu'il existe de par le monde un monsieur de mœurs légères, qui lui ressemble comme deux gouttes d'eau se ressemblent, et, muni de cette précaution, il se lance à travers la vie de garçon. M™'' Tourillon finit même par croire à cette ressemblance fâcheuse. Aussi comme elle rit lorsque son amie, Henriette Morvanchut, reconnaît en Tourillon un M. Darville qui lui fait la cour! ÎMais Henriette aperçoit au doigt de Tourillon un souvenir qu'elle a laissé prendre à Darville. Elle ouvre les yeux à son amie, qui se promet une mystification vengeresse. Elle raconte à son mari comme quoi Darville est venu, et lui donne des détails à faire frémir la nature d'un mari; elle finit même par ne plus reconnaître Tourillon, et le met à la porte sous le prétexte qu'il n'est que la ressemblance de Tourillon. Notre homme finit par croire à l'existence de ce Sosie. Un client entre : il le prend pour le vrai Darville, lui
cherche querelle et le contraint à accepter un petit combat. Morvanchut est léi5'èrement blessé; il profite de cette circonstance pour l'entrer en grâce auprès de sa femme Henriette, dont il était séparé. Tourillon rentre à son tour. De toutes ces rentrées nait une explication qui rend tout le monde content. — Conime on le voit^ la donnée de cette pièce est amusante.
EN BAXLON, Pochade par M. Ferdinand Langlé.
La mort est-elle une idée triste? Je suppose l'homme le plus heureux du monde, — un amoureux aimé, s'il a le moindre bon sens, il fera cette réflexion que son bonheur ne peut pas durer, à moins d'un miracle. Mettez cet homme entre la vie et la mort, entre le rèvc perpétuel et les réalités du lendemain. La mort est au bonheur ce que la méthode Ampère est aux légumes : elle conserve. Sans courir au devant de la mort, pourquoi la fuir? L'homme peut-il être plus malheureux qu'il ne Test? C'est improbable. L'idée de la mort n'a rien de triste. J'ai un de mes amis dont le cabinet est tout tendu de velours noir rehaussé de baguettes d'argent; les embrasses des portières, des rideaux et de la cheminée, les rosaces, les appUques, les patères, tout est en argent : cela aura l'air d'un enterrement de première classe le jour où l'administration des pompes funèbres renouvellera son matériel. Eh bien! cet ami est fort gai quand il n'est pas triste. Jadis il avait dans son antichambre une bière en sapin : jamais il n'en paraissait affecté; bien plus, il a passé soixante-cinq nuits dans un cimetière à noter les étrangetés de forme
des émanations qui;, à travers la terre, s'échappent des corps en putréfaction, et il employait les loisirs que lui faisaient les caprices de la IVrnicntation à composer un poëme héroï-comique, farce désopilante sur les revenants qui n'a pas moins de onze cent treize vers. 11 ne faut donc pas s'étonner que M. Langlé cumule les aptitudes du vaudevilliste et celles de l'administrateur des pompes funèbres : l'esprit s'applique à tout. Ce jour-là, llolopherne devait aller à Pantin conclure son mariage; peu décidé à cette cérémonie, il monte en cab et recommande au cocher de laisser son cheval libre, décidé qu'il est de ne se marier que si le cheval le conduit à Pantin. Le cheval, qui reçoit sans doute une subvention de M. Arnaut, va s'arrêter aux Arènes-Nationales. C'était précisément le moment oîi l'aéronaute Gaudissart partait avec sa femme Vaporine. Séduit iiar Vaporine, llolopherne s'embarque. Querelle aérienne qui se termine par une descente sur la place de Pantin, qui permet à Holopherne d'aller se faire licencié es noc^s et festins. Ce que c'est que d'être fataliste !
Cornélius Holff.
FOLlES-DRAiMATIQUES.
UN PAPA CHARMANT, Vaudeville en deux actes, par M. Honoré.
Le théâtre des FoUes-Dramatiques n'est acceptable qu'à la condition d'aborder franchement le genre cocasse. On ne va là ni pour voii* ni pour être vu : si on n'a pas de quoi rire, on est volé. Les acteurs sont du
dix-septième ordre^ à l'exception de M"^ Dubuisson, qui est une spécialité. Toute pièce qui n'est pas uitracocasse, et qui serait passable ailleurs, devient détestable aux Folies-Dramatiques. Ce que nous en disons n'est certes pas pour Lu Papa charmant : c'est une des plus réjouissantes cbinoiseries que nous ayons vues depuis longtemps. Le fond est une trame fort légère, mais les détails sont énormément ridicules, et le rire est le maquillage de ces théâtres infimes. Voyez le théâtre Beaumarchais : il essaie de faire croire qu'il existe avec des drames en cinq actes ; tout le monde sait que c'est un mensonge. Mais coupons court à ces réflexions d'hygiène dramatique, et livrons-nous à la dissection du Papa channant.
]y|me veuve Perruchon a une fille, M"^ Céline; M. Frémineau a un fils, M, Saturnin; M. Frémineau convoite la main de M""^ Perruchon pour lui-même et celle de M"*^ Perruchon pour son fils. En attendant l'arrivée de Saturnin, absent pour des motifs que Ton n'a pas voulu me dire, M. Frémineau fait la cour à M"« Perruchon pour le compte de son lils. Saturnin arrive : avant qu'il ait eu le temps de dormir et de manger, on le présente à Céline; cette précipitation fait qu'en chantant un duo avec sa future, il bàiUe son point d'orgue. CéUne trouve son prétendu maussade et préfère épouser le père. M""" Perruchon, en femme qui connaît les hommes et les choses, est enchantée de cet échange, car elle préfère le fils au père. Ciboulette, la servante, reçoit ordre d'aller à la mairie prier le monsieur chargé de ce soin de changer les termes des publications. Mais, le lendemain , Saturnin reposé a mis du linge blanc; Céline commence à comprendre que le fils vaut mieux
que le père; Ciboulette a fort à propos oublié la commission, en sorte qu'il n'est plus qu'à rester dans les ternies du contrat primitif... 11 y a dans tout cela des choses fort risibles, des sentiments, des situations et des phrases; il y a en outre une idée juste : c'est que les jeunes filles sont très-sottes.
Cornélius Holff.
— 16 octobre. —
THÉÂTRE LYRIQUE
LA PIE VOLEUSE, Musique de Rossini. (Reprise.)
L'année dernière, au moment de fermer ses portes au public qui aurait pu venir, le Théàtre-L^Tique avait repris la Pie voleuse. C'était le jour de la première du Juif errant; tout le monde était un peu occupé du Juif errant, de la fermeture et de la chaleur. L'exécution avait mal répondu aux efforts du directeur. Cette année, il n'en est pas de même. Le Théâtre-Lyrique est en pleine prospérité; l'avenir semble à lui : ce n'est plus une représentation de clôture, de ces représentations où brille de tout son éclat la vérité de ce proverbe chinois : Quand on a dix pas à faire, on en a fait la moitié quand on en a fait huit. N'est-ce pas notre histoire à tous? On est si pressé de finir quand on a fini !
Le Théâtre-Lyrique s'est assez constaté par lui-même
pour avoir le droit d'aller demander quelquefois ses succès aux ressources du vieux répertoire. Il y a des gens qui se figurent que le Théâtre-Lyrique est une école de chant et de composition ; ils ont tort, et parce qu'il n'y a pas d'école pour le talent, et parce qu'il fait appel aux noms connus comme aux débutants.
Or donc, ce jour-là, M. Adam cédait le pas à Rossini, au Rossini vrai, vraiment chanté et vraiment exécuté. Il est inutile de raconter la Pie voleuse. La pièce est assez connue pour que je réserve à une autre œuvre la fraîcheur de mes moyens analytiques. Le rôle de Ninette, si malheureusement abordé. Tannée dernière, par M"^ Duez, était tenu par M"<= Rouvroy. M"« Rouvroy a une voix d'une admirable limpidité. La nmsique de Rossini, cette musique d'Italie, ce pays où tout chante, les ruisseaux et les feuilles, ce pays où tout est harmonieux, le rire, les larmes et les soupirs, ce pays où l'on ne chante pas l'ignoble Larifla; la musique de Rossini, dis-je, semble faite exprès pour M"^ Rouvroy, car elle est essentiellement musicienne; elle ne semble pas suivre l'accompagnement, mais le conduire. Elle a été' admirable dans les situations pathétiques, et l'on sait qu'elles abondent dans ce petit drame. Au flnale du deuxième acte, l'orchestre, qui cependant alors est trèsbruyant, était littéralement couvert par les applaudissements. On n'a même pas attendu que le morceau fût fini. C'est un beau triomphe pour la musique, mais c'est aussi une belle victoire pour la cantatrice que cette spontanéité de l'enthousiasme. A Naples ou à Turin, un public de dilettanti eût scrupuleusement attendu la lin de la dernière mesure. Pour notre part, nous préférons cette turbulence, cette impatience, cette
(wubcrance du public parisien. Il n'est pas donné à' toutes les orchestrations, non plus qu'à toutes les voix, de soulever ces orages. M"*^ Rouvioy a remporté un brillant et réel succès. De pareilles leprises valent mieux pour une réputation que des créations de petites chinoiseries.
M'"^ Colson s'était transformée dans la personne d<^ Petit-Jacques. Elle était charmante dans son costume, — un costume de fort bon goût, — et nous n'avons pas besoin de dire qu'elle a chanté avec cette belle voix qui a contribué, pour sa bonne part, au succès de Sifékm roi!
Le reste de la troupe a parfaitement secondé les deux cantatrices; faisons aussi nos compliments à l'orchestre, qui s'est presque illustré dans cette soirée.