LE FARFADET
Opéra-corriique en un acte, paroles de M. Planard, musique de M. Adolphe Adam.
Si j'étais assez abandonné de Dieu, des hommes et de mon indolence native, pour me livrer à la fabrication des pièces de théâtre, je jure que jamais je ne ferais ni opéra^ ni opéra-comique. Il y a là-dedans des exigences de toute sorte : exigences du compositeur, exigences des artistes. Et au bout de bien des fatigues, s'il y a quelquefois un peu d'or, — on n'ose plus parler d'argent aujourd'hui , — il n'y a jamais pour un pauvre petit sou de réputation. Admettez que l'ouvrage réussisse, — et cela n'est pas rare , — le nom du compositeur est
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proclamé à son de trompe, il reste en notes musicales g^ravé dans toutes les mémoires; quant à celui du monsieur que par politesse on appelle le poète, nul ne songe à s'en préoccuper. Est-ce juste? On peut après tout l'avouer : il est bien vrai que le libretto n'est rien dans un opéra, non plus que dans un opéra-comique; et cela est vraiment fort heureux, car, s'il en était autrement, l'Opéra-Comique, comme l'Opéra, comme l'Opéra-National, compterait ses jours par des chutes, ce qui serait très-préjudiciable aux intérêts de tout le monde.
Ce que nous en disons n'est pas spécialement pour le Farfadet, c'est une réflexion générale. Cette fois, ce n'est pas M. de Leuven qui s'est offert en holocauste aux succès de M. Adam, c'est un poëte d'un autre genre, — M. de Planard, s'il vous plait, — vétéran émérite du petit vers et de la bergerie sentimentale. Or donc le rideau se lève sur un mouUn, — un très-joli moulin qui m'a rappelé le moulin du Guet-aux-Roses et Fontillette, la gentille meunière, — Fontillette, mes premières amours. Laurette-Talmon et Bastien-Jourdan chantent l'éternel refrain des douceurs du mariage. Mais, hélas! leur cœur n'est pas d'accord avec leurs lèvres. Bastien n'épouse Laurette que pour complaire à M. le bailli, dont il est le filleul et peut-être mi peu le fils : celle qu'il aime, c'est Babet-Lemercier, — et je ne trouve pas qu'il ait tort. De son côté, Laurette préférerait épouser Marcelin , si Marcelin n'était pas mort. Mais Martelin-Bussine n'est pas mort, il revient sous forme de sac de farine : — c'est le Farfadet. — Il profite de son déguisement pour effrayer le bailli-Lemaire, et il épouse Laurette, tandis que Bastien épouse Babet.
M. Adam a le secret de la musique comique; il n'a
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pas de grands effets, mais il est impossible de monter plus spirituellement des calembredaines de croches et de triples croches. Et œt aveu est d'autant plus méritoire que, — sous un point de vue qui n'est nullement musical, — M. Adam m'est diamétralement antipathique. La musique du Farfadet est leste et pimpante comme ces filles aux jupons courts, aux mollets rebondis, que du balcon de l'hôtel de France, à Saint- Sauveur, je voyais aller glaner Fherbe, le bois ou le rhododendrum sur les aspérités du Bergon : c'est qu'en effet la scène se passe dans les Pyrénées, je ne vous dirai pas où, mais je crois plutôt que c'est dans la vallée de Campan que dans la gorge de Gavarni, voire même dans celle de Pierrefitte, où la reine Hortcnse aimait tant à promener ses rêveries. L'ouverture est d'une piquante originaUté : M. Adam, qui est d'une fécondité merveilleuse, ne s'est pas amusé à la parsemer de motifs qu'il devait reprendre; elle est ce qu'elle est, l'ouverture et rien de plus, c'est une œuvre à part. Il y a surtout une polka qui faisait trémoler mon allemande gravité. Il y a encore un duo et trois quatuors écrits avec beaucoup de style et de verve. Du reste, la partition tout entière est une étincelante fusée,
M"^ Talmont débutait dans le rôle de Laurette : nous lui recommanderons, comme à toutes les actrices de rOpéra-Comique, d'apprendre à jouer : c'est un détail dont les chanteuses en général ont le tort de ne point se préoccuper. Qu'elles prennent donc exemple sur j^jmcs Yiardot et Rouvroy, qui, tout en restant d'admirables cantatrices, savent jouer comme M"^ Guyon et M"^ Allan.
Cornélius Hoiff.
GYMNASE