THÉÂTRE-NATIONAL
LE l'OUTE-DHAPEAU L'AUSTERLITZ , Pièce mêlée de chants, par MM. Gutînée et Marc Leprévost.
Cela s'appelait d'abord le Retour de l'Aifjk; le titre a été changé. A quoi bon? Soyez sur que l'un valait autant que l'autre; le Retour de l'Aigle eût eu autant de succès que le Porte-Drapeau d'Austerlitz, peut-être un peu plus, à cause de l'attrait de la nouveaut", car les théâtres ont si souvent battu la grosse caisse sur Austerlitz, son champ de bataille et son soleil^ que le public commence à désirer autre chose. Il y a tant ù choisir dans l'histoire de cet enqMre qui comptait ses jours par des conquêtes, ses heures par des victoires et ses instants par des combats, que M.M. les auteurs devraient bien tâcher de diversifier leurs souvenirs. — Un vieux soldat ne retrouve la raison qu'au jour où il peut tout haut, sans crainte du commissaire de police ou du brigadier de gendarmerie, dire son dévouement pour l'empereur. On voit que la donnée est fort simple. Ajoutons que les détails ne fournissent aucune saillie originale. Les vieux soldats de M.M. Guénée et Marc Leprévost sont comme tous les vieux soldats possibles, également rabâcheurs et biberons. Le petit verre est au soldat français ce que le mille millions de sabords est au marin, ou le goddam à l'Anglais. Ce trait caractéristique est stéréotypé dans toutes les synthèses et dans toutes les observations; c'est pourquoi l'armée fournit un contingent considérable à l'étaljlissement thermal de \ichy, où la goutte est spécialement, sinon guérie, du moins traitée. Je demanderai à >LM. Guénée et Marc
Leprévost s'il ne leur serait pas indifférent une autre fois Je donner au héros militaire une appellation moins siniruliére que celle de La Balafre; pour ma part, je leur serais Lien reconnaissant s'ils voulaient s'abstenir de ces intempérances de couleur locale.
Cornélius Holff.
LA rRÎSE DE CAPRÉE, OU LES FRANÇAIS A NAPLES,
Drame militaire en cinq actes et douze tableaux, par M. Labrousse.
On sait que^ dans les drames militaires, ni l'esprit, ni Tart, ni la littérature n'ont rien à voir : M. Lalirousse se serait reproché comme un crime de ne pas fondre son œuvre dans le moule obligé des platitudes et des vulgarités. Féhcitons-le seulement d'avoir su mettre en relief la saillante figure de Murât, l'Achille des armées françaises, de Murât, cette éclatante jiersonnilication du soldat parvenu , cette prompte victime des grandeurs et des revers. Les décors sont assez splendides, c'est tout ce que l'on peut demander au Théâtre - National. Quant au jeu des acteurs, nous n'en dirons rien. Dans des pièces de ce genre, Ton pourrait tout aussi bien tirer des ficelles pour faire manœuvrer des pantins que mettre en scène des bimanes.
Le ballet de la Xapol Haine est d'un heureux effet. M"* Follet danse avec une lascive vivacité qui semble une inspiration napolitaine prise sur le fait.
Cornélius Holfl".
FOLiriSUltAMATigUES.
LA CHANVRIÈIIE, Vaudeville en trois actes, par M. E. Piouvier.
Vous me demandez, madame, ce qu'il vous faut penser de la pièce et de notre ami Cornôlius. Vraiment, madame, ce c|uc je pense de notre ami Cornélius, je ne sais trop. Vous dirai-jc qu il se moque un peu de tout et beaucoup de lui-même, qu'il fait semblant de ne croire à rien et qu'il est prêt à croire à tout ce que vous voudrez et encore au delà?
Hollf est un Parisien (jui est allé se l'aire mettre au monde à Heidelberg pour s'appeler Cornélius. Ceci est tout l'homme.
Cornélius lit de vieux livres et ne va pas dans le monde. A part cela, c'est un garçon comme les autres, — comme votre mari, si vous voulez. — Cornélius n'a jamais songé à s'habiller en velours rouge.
C'est Cornélius Holff qui, dans un théâtre que je ne veux pas nommer, coupait, au grand étonnement de ses voisins, YAnniuiire des Économistes et le lisait.
Cornélius passe sa vie à se battre en duel avec ses opinions. Il a des cheveux blonds. C'est un mouton dans la vie privée; mais, une fois devant une feuille de papier blanc, il se fera rompre la plume et les os pour la première idée quasi jeune qui se donnera à lui.
C'est un i»aradoxe Iton garçon que notre ami.
11 vous chantera la bière à vous faire croire qu'il essaie tous les soirs de se rappeler Munich avec le bok du Grand-Balcon ; il vous aura chez lui une collection de
chopes merveilleuses. De mémoire d'ami, jamais Cornélius n'a pu avaler un verre de Lièrc; il boit, — quand il boit, — du Bordeaux Mouton à huit francs la bouteille. Ainsi de tout.
Cornélius doit suivre la musique d'un régiment qui passe, et regarder des gamins jouer au bouchon.
L'autre jour, en passant devant la statue de Shakspeare, il lui a jeté une grosse pieire. Notez qu'il ne sortait pas de souper — ce soir-là. Eh bien! dans sa petite bibliothèque, il a la quatrième édition du Shakspeare de Steevens relié, — avec des fers dessinés de sa main, — par Lortic, un Bauzonnet de demain.
C'est un des gardes-du-corps de Courbet, n'est-ce pas? Devinez ce qu'il a dans sa chambrette au quartier latin, sa chambrette de plain-pied avec la troupe des Illusions : une mezzetinade d(; ^^'atteau au crayon rouge. C'est tout son musée.
CornéUus a toujours un méchant sourire aux lèvres, et malgré lui un doux regard dans les yeux.
Enfui, madame, — comment vous dire cela? — il se dorme pour professer, vis-à-vis des femmes , un peu les doctrines de Y Hassan de Musset, et il a revu — pour (pielqu un — dix-huit fois un vaudeAlUe!
CornéHus est liomme à écrire des lettres de quatre pages avec des points d'exclamation de deux hgnes en deux lignes. Lm , qui chante les charmes de l'amour canaille, il n'aime guère à friper que des robes de soie. A l'apôtre des joies faciles, il faut les hauts crus du Champagne, des dentelles et de l'esprit orthographié.
Cornélius Holff est le meilleur ennemi que je connaisse.
Quatre heures ! diantre ! •— Madame, est-ce que vous
tenez maintenant beaucoup à la Chanvriere? — Non. — En ce cas, signons.
Edmond et Jules de Concourt.
UN DOIGT DE VIN, Vaudeville en un acte, iiar MM. Raimbaut et Bourdois.
Personne n'aoublié la Douairière de Bri()iiiu','SlM. Raiin- I)aut et Bourdois Font encore moins ouljliéc que vous ou moi, si bien qu'obsédés par leurs souvenirs, ils* ont voulu lui rendre un hommage solennel. Mais, comme les lois sur la contrefaçon sont assez sévères , ils ont été obligés de changer le titre; et, comme aucun théâtre à Paris ne se donne pour le moment le luxe coûteux de M"'' Déjazet, et que, d'un autre côté, ces messieurs étaient très-pressés de dire au public tout le Ijien qu'ils pensaient de la douairière de Brionne, ils ont dû se contenter d'une photographie plus ou moins écor-
cliéc.
Cornélius Holff.
DÉLASSEMENTS-COMIQUES
l'argent par les fenêtres, Drame-vaudeville en trois actes, par A. Monnier et E. Martin.
Une intrigue de l'Ambigu, dialoguée en style de Paul de Kock : nous n'entrerons pas dans. de plus grands développements sur le fond de la pièce. Les longueurs et les lieux communs foisonnent dans ce vaudeville. On ne sait trop ce que les auteurs ont voulu faire: si c'est une charge, ou une œuvre se-
rieuse. L'impossible et le vraisemblable, le grotesque et le dramatique, arrivent pcle-mèle à tout propos, sans ronvenanoe comuie sans n(''cessité. II n'y a là ni science ni talent : c'est un caprice d'imagination. Il y a des mots plaisants, des situations comiques, des redites qui ont le privilège de faire rire : mais ces mots plaisants, ils courent les rues depuis cinquante ans; ils ont été deux cents fois usés et retapés. Pas une originalité, par une invention comique. Pour produire une pareille œuvre, ce n'était point la peine de se mettre à deux. Néanmoins cptte pièce, avec sa nullité et ses défauts, doit aux beaux yeux de certaines figurantes et au remarquable talent d'Alphonsine l'honneur d'être trouvée amusante : c'est qu'en effet, dès qu'Alplionsine entre en scène, il est impossible de ne pas se laisser intéresser. On sent que cette femme a été formée à l'école de Paul de Kock : c'est la fille joyeuse par excellence, la grisette au doux sourire, l'ange consolateur de toutes les misères, la bohème gaie, rieuse, folâtre et honnête, la bohème telle qu'elle n'existe plus, telle qu'elle n'a peut-être jamais existé. Les allures, le geste, le regard, la mimique tout entière est léchée jusqu'à la plus exquise délicatesse : une scène de la Vieille Chaumière peinte par Watteau. Rien qu'à la voir entr'ouvrir ses lèvres rosées, on sent que c'est un cœur qui se donne et beaucoup, mais qui ne se vend pas. L'intonation mémo chez Alphonsine a des ressources incalculables, des effets du burlesque le plus désopilant. Au théâtre des Variétés, M"* Ozy s'est fait, dans un genre analogue, toute une réputation . Jl y a loin de M"* Ozy à Alphonsine : plus loin que du boulevard Montmartre à la Galiote; mais c'est Alphonsine qui est
lo but. AlphonsiiiP ^ait, M"° Ozy ne sait pas; — Alphonsine jnuo, M"* Ozy est; — Ali)honsinc a du talent, M"* Ozy a dos dispositions. Il n'y a qu'une femme à Paris que l'on puisse comparer à Alphonsine : c'est Léontine; mais, entre ces deux variétés d'un même genre, il y a mille nuances : Alphonsine n'est que grisette, Léontine est tout-à-fait fille. Ajoutons qu'Alphonsine sait lire et que Léontine a oublié d'avoir des mois d'école. Cette dilTércncc d'instruction résume parfaitement la différence du talent : — l'une est élégante, l'autre est grossière.
M""» Taigny jouait un rôle de jeune homme qu'elle a su parfaitement approprier cà la nature gracieuse et sentimentale de son talent. Elle avait ta illustrer une scène de soulographie, et elle a mené cette difficulté avec un balancé et une rondeur qui joignaient au naturel une certaine originalité. Mais c'est surtout dans les moments pathétifiues, dans les scènes où l'orgue joue l'air des grands sentiments, que nous aimons M'"'' Taigny; alors elle est vraiment elle, et elle ne saurait être mieux.
Alphonsine et M""" Taigny sont très-bien secondées par Willardet par Markais. Quant à Renaud, nous le prierons de s'inspirer un peu moins de Chilly, — un détestable modèle, — nous lui en saurons bien bon gré, et lui-même ne pourra cpie s'en bien trouver.
C'est ainsi que, grâce aux acteurs, ce qui devait être une chute est devenu un succès.
Cornélius Holff.