I NE VENGEANCE
Vamioville i-ii un .irlf.', \>nv MM. Birnère et tlt- Gourcolli'S.
Les anci(Mis faisaient de la vengeance le plaisir des dieux : une manière tout humaine de concevoir la divinité qui ne semble pas avoir été celle de Virgile. La ^^ngeance est-elle le propre des grandes âmes ou des petits esprits? Le grand tort de la vengeance, c'est de coûter beaucoup pour un mince résultat, — une satisfaction purement morale le plus souvent. — La vengeance
se comprend parfaitrincnt, mais elle ne peut se justilier par le raisonnement ; car le simple bon sens conseille à riionmie de n'i'cuuter que son intérêt, et la vengeance est rarement le véritable intérêt de celui qui se venge.
Larrey (I) raconte que Felton, — l'assassin de Buckingbam. — ayant provoqué un gentilliomme en duel, lui envoya avec le cartel un de ses doigts qu'il venait de couper à son intention. Felton, pensant que la crainte de compromettre sa qualité lui ferait décliner le plaisir de la rencontre, voulait lui donner à ententli-(! qu'il n'avait à espi'rer aucune merci d'un liomuic assez courageux pour détailler sa propre cbair. Est-ce ([ue Felton n'eût i)as mieux fait de garder son doigt? A quoi pouvaient lui servir les douleurs diamatiques lie cette mise en scène? La conservation d'un doigt, quel qu'il soit, n'est-elle pas i)référable à toutes les vengeances? Il y a des gens qui pensent que les caract''res méridionaux sont seuls capables de concevoir la vengeance. On voit que les hommes du Nord, les Anglais iiar exemple, ont des passions tout aussi violentes que pourraient les avoir les Corses. Ce qui prouve que les nations n'ont point de caractère dist.inctii", qu'il y a des hommes, mais qu'il n'y a point de peuples. — Une autre vengeance anglo-saxonne : c'est Murât qui la rapporte dans ses lettres. Une Anglaise gisait sur son lit de mort; avant de rendre l'âme, ell(^ pria son mari, au nom des souffrances qu'elle endurait, au nom de la solennité du moment,
(ly Histoire d'A)iylefei)e, d'Eco.', •c et (/'Irlande^ Rntti'itlam, 1707-1.1. '. vol. in-fnlio.
dp lui pardonner une grave faute qu'elle avait à se reprocher envers lui, — une infidélité. Le mari accorda le pardon demandé. Et puis^ à son tour,, il pria sa femme de lui pardonner ses torts : « Car, ajouta-t-il, je savais que vous m'aviez été infidèle, et vous mourez empoisoniK'e par moi. » Est-ce que ce mari n'eût i)as beaucoup mieux fait de prendre son mal en patienc»; ? Que pouvait-il gagner à cette mesure violente? Des démêlés avec la justice, si de son temps et dans son pays la justice eût été connue autrement que de nom. Ah ! que je préfère la fine et spirituelle vengeance attril)uée par Adam Oléarius à une femme moscovite (1)! C'était du temps de Boris Godounow, qui préparait les voies à la dynastie des Romanow, entre 1598 et 160o. Le czar avait la goutte. Or, ip.rtain boïard avait la déplorable habitude de battre sa femme. 11 y avait longtemps que cette malheureuse victime de la brutalité conjugale était en quête d'une vengeance, lorsqu'il lui vint à l'esprit de publier i>artout que son mari avait le secret d'un spécifique infaillible contre la goutte, mais qu'il n'avait pas assez d'atïeition pour le prince pour le lui communiquer. Aussitôt Boris envoya chercher le boïard. Celui-ci eut beau nier ses connaissances pharmaceutiques , le despote eut i-ecours à une dose exagérée de knout pour vaincre ce qu'il appelait son obstination. Le boïard mettait la même opiniâtreté à dénier la qualité de miVlecin. Ahjrs on fit venir le bourreau : — c'était le familier des Godounow. La vue
(1) Voyages très-curieux faits en Moscovie, Tarlarie et Perse, trad. en français par Abraham de Wicquefort; Amsterdam, 1727. l voL in-folio.
(lu lidurieau changea les dispositions du ijoïard : il s'avoua nK'decin, déclara qu'on eilct il connaissait quelques remèdes contre la p^outtr, mais qu'il lui fallait quinze Jours pour les préparer. Pendant ce temps, il ramassa au hasard une .i:r;nide quantité d'hcrhes fortes, les ht houillir, et dans cette eau ht liai^rncr le podai^re. Je n'ai pas hesoin de dire que ce traitement lui rendit la santé. Le mauvais vouloir du boïard était patent : Boris le fit fouetter de nouveau, et puis après il le renvoya chez lui avec un cadeau de iOO écus et de dixhuit paysans. Le boïard n'en voulut jamais à sa femme. Aux Variétés, la vengeance reste à l'état de projet : le vengeur a le bon sens de se laisser désarmer par deux beaux yeux.
CAXAI'AR PERE ET FILS, Vaudeville >:n un .icto, jiar .MM. Laurencin et Marc Michol.
Canadar père et Canadar fils sont un seul et m('mc peisonnage : Lassagne, — Protée par caractère et par état. Canadar fils, garçon apothicaire, est chassé par le patron parce qu'il parfume les potions au phosphore et qu'il fait la cour à M"'" Céneau, — ce qui est bien la chose la plus naturelle et la plus excusable du monde. Canadar, portier de profession, est chassé par le propriétaire N erpinson, amant peu satisfait d avoir pour rival heureux Canadar fils. Mais voici que la prétendue étourderie n'était qu'une grande audace. Les médicaments phosphorescents ont opéré. Gloire à Canadar fils, rinventeur de la médecine phosphorique ! L'apotliicaire Giromcl, rempli d'admiration pour son élèv-e, est trop heureux de lui donner M"^ Céneau. — Canadar
fils est toujours trop lieureuv di» riuci^pter. - - Le propriétaire Verpinson s'inclino dovaut ce Christophe Colomb de la dro^upi-ii- nouvoll.-. — Et Lassagne se donne à lui-:u3me inrdaii^ et b^nMictions, que les spectateur? lui rondciit en rires et en applaudissements.
Cornélius HoKl'.
— i9 mai
OOFOX.
LA CHASSE ai: LIOX, Comédie en un acte et en prose, par MM. de Najac et Wittier.
« Les femmes sont nos maîtresses dan? la Jeunesse, nos coujpag-nes dans Tàge mûr et nos nourrices dans la vieillesse. C'est pour cela qu'à tout âge Ton a raison de se marier. » — J'en demande pardon à Bacon, mais cette proposition me parait infiniment controuvée. De ce que la femme, pour faire le bonheur de Thonjuie, a hfîsoin d'être triple, il faudrait plutôt conclure que l'homme ne doit jjoint se marier, afin de rester en toute liberté de choisir ce qui convient h chacim de se? âges Et d'abord j'ai hâte de déclarer que cette doctrine n'est i>oint la mienne, et, si vous me demandez pourquoi, je vous dirai que, croyant à l'éiralité des sexes, je ne puis croire (jue l'un doive être le service de l'autre.
Voilà ce que je me disais à part moi , en gravissant
l'cscalior solitairo du th'àtrc do TOdôon, le mercredi I!) mai I.s;i2; car^ d:uis mon faillie entendement, j'avais bien prévu que la Chasse au Lion n'était que Toccasion d'un mariage. Quel sinsrulier théâtre que TOdéon! 1! est mal dispos'', mais construit dans de belles proportions! 11 pourrait être propre, et il est d'une salet'' qui ferait paraître les Fuitambuh's un boudoir de princesse! Et puis les jours de première représentation, il y a encore moins de monde que les autres jours, c'est-àdire qu'il ne reste guère plus que les i>rétendus musiciens de l'orchestre. Maintenant que le Panthéon est rendu au culte catholique et que le besoin d'un autre \A'estminster se fait géni'Talement sentir, ne pourrait-on utiliser l'Odéon à la gloire de nos grands hommes? Il ne serait [loint pour cela détourné de son service dit dramatique : les pauvres morts ne courraient pas risque d'être troublés par le bruit des applaudissements; l'on prierait seulement l'administration de supprimer la claque, la musique de faire long feu, les acteurs de se borner à gestifîer, et le directeur de consacrer une minime ijortion de sa subvention au balayage et à l'époussetage de l'endroit. Certaines personnes se figurent que le malheur de l'Odéon est dans sa situation topographique. Absurdité"! Au temps de ses brillants succès, l'Odéon n'était pas placé ailleurs; mais l'Odéon actuel, avec son personnel et son répertoire, transporté au coin de la rue Drouot, aurait peut-être encore moins de monde que sur le versant de la rue de Vaugirard, car ses réticences pudibondes ne lui créeraient pas au Jockey Club la cUentèle vieillotte qu'il a su se faire dans les tables d'hôte du quartier Saint- Marcel. La position excentrique de l'Odt^on entre les mains
d'un hoiiiiiio liiiliilc scniit un ('li'iiiciit do succès. Il nft faut pas se le cacher : on toutes saisons, en liiver comme en été, au printemps comme à l'automne, le voyage de TOdéon présente de grandes difficultés. Mais personne n'ignore l'attrait irrcsistihlo de la difficulté" Tout le monde aujourd'hui connaît les Ali»es, et il n'y a [las vingt personnes à Paris cjui coimaissent la vallée de Dammartin, — quelque chose d'admirahlement pittoresque. Pourquoi? Parce que Dammartin n'est qu'à douze lieues de Paris, ligne de Strasbourg, station d'Esbly. 11 y a des directions malencontreuses : celle de iM. Altaroche est du nombre. (Ju'a-t-elle fait des Cinq Minutes du Commandeur? Faute d'une monture digne du joyau, elle a tout perdu. M. Altaroche n'est pas du reste le seul qui fasse des faux pas : n'avonsnous pas vu, cet hiver, l'Opéra-National tenir un éclatant succès, — la Butte des Moulins, — et le laisser tomber à plat! Ici, ce n'est pas l'exécutinn qui manquait ; non : le directeur n'a pas compris, — il a jins un diamant pour un morceau de verre.
Par exemple, je ne sais pas trop si c'est pour un diamant ou pour un morceau de verre que M. Altaroche a pris la pièce do MM. de Najac et ^'attier. On m'avait dit que deux jeunes gens débutaient dans la littérature dramatique, et je m'étais fait ime fête de cette dégustation de leui' effloi'escence. Jusqu'à présent, l'Odéon ne nous avait donné que des pièces ennuyeuses, le voici maintenant qui tombe dans l'absurde. N'est-ce pas le quos vult perdere dementat? Où ÎMM. de Najac et Vattier ont-ils vu des gens du monde épouser des fenunos de chambre pour un rendez-vous, — pour un amour de cinq minutes? Où MM. de Najac et Vattier
oiit-ils vu qu'il était ?i iliflicilo de supplanter un prince
russe? Est-ce que, ces jours derniers, y, qui n'est
qu'un simple baron, ne forçait pas le prince z à la
retraite? — N'est-C(^ pas, Sabine? Le prince russe a de crrands avantages sans doute, mais il ne faut pas croire, après tout, qu'il soit inébranlable. J'ai vu plus d'un prince russe traité comme un simple mortel , pas plus tard que... Je ne veux pas te rappeler des souvenirs trop cuisants, mon cber Basilide.
-MM. de Najac et Vattier sont Jeunes; espérons qu'ils feront mieux une autre fois, qu'ils respecteront un peu jilus le réalisme, qu'ils ne feront pas de la fantaisie jiour la fantaisie, qu'ils inventeront des situations moins ennuyeuses, qu'ils soigneront un peu plus leur style, qu'ils aiguiseront leurs pointes et qu'ils se feront jouer ailleurs ipi'à l'Odéon r c'est ce que je leur souhaite et leur désire.