Prologue, par M. Marc Foiuiiif-r
U Seine! ô naïades heureuses de Paris et d'Asiiières» naïade? qui avez vu (Javarni diner chez la mère Laroche, — la mère Laroche, dynastie caverneuse comme les bur^raves d'Hugo; qui avez vu Eugène Sue commencer son lie des ravageurs à la Maison Rouge; naïades, qu'ont éveillées si souvent les refrains de la Marie Michon; naïades, qui baignez de votre onde Gastal, le restaurant de la Grande Girafe, et Gaspard Gorisse, le liendcz-cous de la Marine; divinités mouillées qui contez, dans vos palais de cristal, les amours fleuries du canotier !
0 Seine! toi qui baignes THôtel-Dieu, la Morgue et le Bas-Meudon, — sois ma muse!
Les nuits de la Seine! — Ah! dites, n avez-vous pas, en juillet, pUé les rames fatiguées, sous le ciel garni d'étoiles, pour laisser voguer la yole sous le berceau des saules, sous l'eau sombre, sous 1rs feuillages noirs? A peine une lanterne était à votre proue; et la yole descendait les iles, fr()lant les herbes doucement froissées, allant à l'aventure, tout le long, tout le long de l'eau. Dites, n'avez-vous pas, ainsi portés par le cou-
rant^ rêvé une heure ou deux, dans le silence de la rivière endormie, dans le clair du ciel allumé, — rêvé deux à deux?
Kt, tout d'abord, dé^iarons par-devant le i»u]ilic le drame de M. Founiier le iiliis amusant drame de toute la saison dramatique.
C'est la rue aux Fèves au ttord de Teau: l'ogresse, et le chourineur, et le maître d'école, occupés à pécher à la main ce qui passe, épaves ou cadavres. Les lariflas d'un canot font invasion dans l'argot du bouge riverain ; et les lilles de l'Opéra de l'équipe du Belz^buth viennent danser une cliacone, au pied levé, dans le club des écumeurs d'eau douce. Mélodrame formidolosr , à changements de vues, de costumes, d'incidents ! L'intérêt y court la p^jste; les lanues et le rire y font t<ipage; les coquins y crient comme une majorité; les crimes s'y bousculent; les dévouements prennent les gueuseries au collet et tiennent l)on. C'est une mêlée, un Ijrouhaha, un salon, un tapis-franc, des noyade^s, une folie, et des bâtards à ne pas dormir de huit jours si vous êtes marié.
« L'ouverture doit être l'idée de la pièce entière, » disait, l'an 17.37, un pauvre Allemand, M. Scheil>e, qui a essayé de composer « des symphonies adaptées au sujet de Polyeucte et Mithridate. » Ah ! brave monsieur Scheibe, notre ouverture à notre tragédie n'est i)as faite « pour affaiblir l'intérêt du spectateur. » Le l'rofpsscur (le In lanyup verte, voilà comme elle s'appelle, notre ouverture, digne monsieur Scheibe !
Franchement, monsieur Fournier, votre pièce arrive à temps pour nous faire bonne bouche, après tous ces ennuis qui furent des succès : Marianne, le Château de
Grantier, etc., drames où Ton pleurait, je crois, sur la JVii du feuilleton, les [tlus ennuyeux drames que j'aie vus, — où vous rtvi(V, toujours un voisin pour vous dire : Mais, monsieur, c'(îst littéraire!
Esquissons les iiersonnages, si vous voulez bien, ami lecteur. Roncevaux est un coquin, mais coquin ayant du linpre, presque un nom; ayant mangé Targent de sa femme, couru tous les tapis verts d'Allemagne; ayant piqué trente mille cartes pour bizeauter le hasard, et n'ayant pas réussi ; drôle sans le sou, scélérat à jeun et qui a faim, un larron de science et de talent au reste; voleur toujours et tueur si l'occasion l'en prie un peu; sorte de mauvais dieu qui fait la fatalité dans la pièce. François, dit le Mariolle, est un autre coquin, cunctator celui-là, coquin expectatif, Jocrisse à deux faces, un espion niais , comme le .locrisse du Juif Errant. C'est Poussier, un brave homme manqui'', qui a la manie de se bâtir une maison avec tout ce qu'il trouve, un moellon ou un billet de banque ! un cœur d'or fourvoyé en mauvaise compagnie; Poussier, qui fera du mal sans le savoir, et du bien sans le vouloir; bête ijlutôt qu'homme; des instincts plutôt que des sentiments. C'est M""" de Flavignan : « Je n'ai vécu que par l'amour ! » disait M"'' de Lespinasse; M"^ de Flavignan , l'épouse de Roncevaux, l'amante du général de Flavignan ; pauvre femme , ballottée par toute la pièce , mère à qui l'on vole ses enfants, épouse que son mari veut faire c/ia?if^r, puis, folle et la tète perdue de tant de chutes dans la boue, de tant de déchirements de cœur, folle, descendant à pas lents les escaliers comme une statue de marbre, sans regard, le cœur froid comme un mort, faisant du filet chez des pêcheurs, devenue
la Filoihe et ne sachant plus rien d'elle-même. C'est à côté d'elle, et la ivconfortant par-ci par-là, la Grignotte, mie sœur, comme type, du Poussier; bonne femme du peuple, dépaysée, elle aussi, dans cette caverne, et qui voudrait bien se ranger pour placer honnêtement à la caisse d'épargne. C'est Frise-Linotte, le gamirij Frise-Linotte, le voyou :
Au corps chétif, au teint jaune connue un vieux sou;
Frise-Linotte, un bon garçon (^n herbe, ayant le c(pur sur la main et la colère au l»out des doigts , sachant la savate de naissance, enfant de Paris, né d'un i)avé, bercé par une femme qui passait, le Bixiou de? éventaires, un trésor de pitié en somme que ce Frise-Linotte, et s'il ne repêche pas les vicomtes, comme son aîné le Gamin de Paris; empêchant du moins qu'on ne les jette à l'eau, le gamin des révolutions et des drames, leste, pétillant, généreux, généreux... comme un voleur! — Puis, au-dessus de cela, rayonnant comme deux probités, de Flavignan et Renaud : Renaud, un Cambronne inédit, bon serviteur, bon soldat; Flavignan, un Ajax de tribune, un général Foy !
Mêlez tout cela et ce que je ne chs pas, mêlez-le avec la science et l'entente de M. Fournier; mettez Roncevaux aux prises avec Flavignan , logez la fohe chez le crime, séparez les enfants de la mère, amoncelez les catastrophes, les déshonneurs, les ruines et les misères; puis faites crouler une maison, écrasez Roncevaux, habillez Tortillard en Providence, rendez les enfants à la mère et la mère à la raison, — et vous aurez un excellent gros drame, qui ne volera ni sou succès ni l'argent des gens qui iront constater le succès.