PAR LES FENÊTRES
Vamloville en un acte, par M. Annkléc Achaid.
Il est tant de choses que l'on peut l'aire par la fenêtre... 11 y en a qui jettent l'argent par la fenêtre; mon
voisin jette do? choses que je ne veux pas nommer et qui lui eussent attiré l^animadveision du sergent de ville s'il n'eût pas pris, pour se livrer à cet exercice, également réprouvé i)ar la pudeur et par la propreté, s'il n'eût pas, dis-je, choisi l'heure consacrée au maniement de la patrouille. Mais on peut, par la fenêtre, faire aussi de jolies choses, l'amour, par exemple; on peut aussi faire de la fenêtre la grande voie des rendezvous. La fenêtre, mais c'est la niche aux amours, et les jaloux le savent hien, car, Orientaux ou Occidentaux, ils prennent un égal soin de ne pas avoir de fenêtres ou de n'en avoir que sur la solitude. Dans de telles conditions, une fenêtre n'est plus une fenêtre, c'est une ouverture jiratiquée pour l'introduction de l'air et de la lumière. Eh bien ! même quand elle n'est plus une fenêtre, une fenêtre est encore une fenêtre : elle peut avoir des utilités imprévues. La fenêtre est un point dont il faut toujours que s'assurent les stratèges de l'amour. A Marseille, on est très-savant sur la topographie des voies et moyens en amour. M. Amédée Achard, qui est Marseillais, ne saurait ignorer les avantages résultant d'une fenêtre ouverte ou fermée à propos; car, en amour, un refus est souvent plus agréable qu'un consentement. Un refus, c'est une espérance, et, l'espérance, c'est plus que le bonheur, — c'est l'image du bonheur avec les illustrations de la fantaisie.
Ils sont là trois qui dorment sous la neige;
non, ils sont quatre qui habitent dans la rue de la Lune, — si connue par l'Arabe et son coursier, — la maison anguleuse, théâtre d'un des épisodes les plus dramatiques de la lionne Aventure, cet étrange et intéressant
roman d'Eu^'-èiie Suc. Seulement M. Amédée Acliard, qui n a pas les sombres instincts du tV'cond romancier, n'a pas réuni Pont-aux-Biclies, Grandisson, M""" Paradis et M""= Céleste, pour coml)iner et commettre un crime; non, ces personnages ont des passions plus douces; ils so contentent de s'aimer pour le bon motif et comme on s'aime au Gymnase, sans poignards, sans ag-uets d'aucune sorte. Maintenant, dites-vous, qu'est-ce (pie MM. Pont-aux-Bicbes et Grandisson? qu'est-ce que ^^inf Paradis et M"'' Céleste font par la fenêtre? Est-ce qu'elles secouent les tapis, contrairement aux règlements de police? — Permettez que je vous fasse d'aboi-d l'exposition des caractères : c'est mon songe d'Athalie, à moi. A tout seigneur tout honneur. Commençons par les femmes, si vous voulez bien. M™'' Paradis est la femme d'un capitaine au long cours, — un état que j'ai toujours ambitionné; non pas celui du mari, mais celui de la femme, bien entendu. — M""' Paradis a une nièce, car la femme d'un capitaine de marine qui, à défaut d'une fille, n'aurait pas une nièce, ne serait pas la femme d'un capitaine de marine. Cette nièce pourrait être Sabine ou Louise, son intime corrélation : c'est tout simplement Céleste, — le x>i'énom de cette femme jadis si célèbre à Cythère sous le surnom de Mogador. — Au-dessus des deux fenêtres occupées par la tante et la nièce, nous voyons deux autres fenêtres : ce sont celles de M. Paradis, propriétaire. M. Paradis en a loué une à M. Ernest Grandisson, jeune peintre de beaucoup d'avenir et d'énormément de turbulence. Ernest n'a pas tardé à s'apercevoir qu'il était superposé à un délicieux voisinage. Ernest est peintre, — race déplorable que les peintres pour les portiers et les propriétaires.
pour les pères, les maris et les entreteneurs, œs trois formes de la tutelle conjugale. — J'avoue que plus d'une fois il a pu m'arriver de faire l'amour de face, mais faire l'amour de haut en bas, c'est une idée qui ne pouvait entrer que dans la cervelle d'un y)eintre. Au moyen d'une ligne, Ernest fait passer ses élucul)rations erotiques à M"* Céleste, qui, en jeune personne bien élevée, s'empresse d'en prendre connaissance.— Bravo! voilà du réalisme. — Cette exclamation enthousiaste, arrachée à un de mes voisins par la spontanéité d'action de M"^ Céleste, me prouve que M. Amédée Achard sait la femme sur le bout du doigt. Heureux Marseillais! Céleste, toujours en flUe bien élevée, s'apprête à réijondre, lorsque parait ^l""" Paradis, qui vient l'entretenir de M. Pont-aux-Biches. M. Pont-aux- Biches, lui aussi, est amoureux de la donzelle, mais amoureux patenté, breveté par la tante, avec garantie de toute la famille. M. Pont-aux-Biches parait aussi à la fenêtre, et il y serait encore, si Ernest n'avait la bienheureuse idée de s'essayer à des variations sur la clarinette, — instrument qui a la propriété de mettre en fuite les propriétaires, mais non pas les huissiers. M. Pont-aux- Biches et M""' Paradis cèdent la place à la clarinette. Ernest et Céleste reprennent leur conversation, et les choses vont si bien qu'Ernest, au moyen d'une corde, va retrouver sa belle. Mais Pont-aux-Biches a aperçu Ernest, il retire la corde et va chercher la garde. Ernest s'aperçoit de ce contre-temps. Tout sera perdu, y compris Thunneur de Céleste. Eort heureusement qu'il a l'excellente idée de regarder dans la chambre de ^(me Paradis. Qu'y voit-il? Il ne me l'a pas dit; mais je crois qu'il y voit son dénoùment. Les joues colorées des '
teintes de. la iJiideur et le cœur content, il s'esquive par le bec de gaz. l»ont-an\'-Biches revient avec le poste, — celui du boulevard lionne-Souvelle , \q présume, — mais il ne trouve que Céleste et aperçoit à sa fenêtre Ernest, qui se plaint de ce qu'on Tempèche de travailler. Le caporal, qui a lu Descartes, se dit : Je ne vois rien, donc il n'y a rien. Pont-aux-Biches est accusé d'avoir voulu mécaniser le troupier, et, en vertu d'une commission louatoire délivrée par le caporal, les soldats emmènent Pont-aux-Biches. Ernest profite traîtreusement de son absence pour venir demander à .M™* Paradis la main de sa nièce. Refus prévu de M'"* Paradis. — Ernest en ap ï>elle à M. Paradis, — absent. — Ernest déclai'e s'en étonner et avoir vu tout à l'heure.... M™* Paradis, qui n'est ni plus ni moins qu'une femme adultère, comprend... Ernest épousera Céleste à la barbe de M. Pont-' aux-Biclies, qui a ét»^ relâché sur le bon t'-moignage de son épicier.
Cette pièce na qu'un défaut, c'est de paraître une justification des procédés de chantage si fréquemment et si déplorablement employés de nos jours.
Cornélius Holff.
VARIÉTÉS
l'homme de cixouaxte ans, Vaudeville en un acte, par M. Gaston de Montheau.
Autrefois, M. Gaston de Montheau faisait des pièces à JOdéon. Plus tard, désirant mettre à proût la ijarenté
dune haute position au théâtre des Variétés, M. de
-Montheau trempa dans de déplorables collaborations.
Le voilà revenu au genre honnête et raisonnahle. Nous souhaitons qu'il ne Fahandonne plus.
Voyez-vous ce monsieur qui a l'œil impertinent et qui regarde les femmes d'un air protecteur? — Oluici ? — Non , celui-là : il- a des pantalons gris, une redingote verte, le menton ras, les cheveux bien peignés, un gilet blanc, des breloques, des manchettes, une épingle en diamant, du ventre et des lunettes. — Oui. — C'est un homme de cinquante ans. — Age heureux où l'on occupe une position quelconque dans l'administration , et où l'on peut se promettre auprès des femmes des succès sinon brillants, du moins honorables. Car si la femme a une jeunesse pour son plaisir, elle a toujours un âge mûr pour son utilité. Mais ce n'est pas seulement dans le quartier Breda que l'homme de cinquante ans est renommé, c'est aussi la désolation des ménages. Il a si bien l'expérience de la femme, et aussi celle du mari ! Il est si peu compromettant et il a tant de temps à perdre î Ah ! l'homme de cinquante ans! c'est le boa-désunion, et Edouard l'apprendrait à ses dépens, si Duflot... si Duflot n'était pas l'introuvable Duflot.
Edouard et Emmeline sont de jeunes mariés qui s'ennuient de se regarder toujours, ils s'ennuient de leurs baisers mutuels, — de cette crécelle monotone qui ne sait que dire tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes : Je t'aime, — et on s'ennuierait à moins. Cooper a fait une très-jolie nouvelle sur les inconvénients de la satiété; M. de Montheau a voulu refaire Cooper. Pas n'est besoin de dire qu'il est resté au-dessous de l'illustre romancier. Si le ménage était à Paris, il aurait les incessantes distractions du mouvement de
la frrandc ville; mais lo ménajro ost à la camiiagnc. Edouard cherche un moyen honnête pour prétexter une échappée dans la vie de gai'çon. (Juant à liniraeline, elle te contente d'apprendre qu'une t'enmie ne meurt pas pour avoir trompé son mari : elle lit George Damiin. Est-ce une épiirrarame contre Molière^ — une épiirramme contre le Casliijat ridendo mores? 11 y a des abîmes dans la. pensée de M. de Montlieau. — Je le répète, les deux époux s'ennuient, lorsqu'arrive Duflot, conduit par M. de Montheau, qui n'est pas moins malin que M. Kayard. Dutlot, c'est l'ami d'Edouard, c'est riiomme de cinquante ans. Edouard demande à sa vieille expérience des conseils pour tromper sa femme; mais Duflot, qui n'est pas digne d'être un homme de cinquante ans, l'avertit que sa femme pourrait làen en être comme lui à chercher le moyen de tromper. Étonnement assez fat d'Edouard. Dutlot, qui, d'un coup d'œil, a jugé la position, s'otTre de lui prouver son erreur. Edouard consent. Duflot fera la cour à Emmeline et tiendra le mari au courant de se? progrès. Mais c'est qu'Eranieline, plutôt que de ne rien faire, répond par d'autres sourires aux sourires de Duflot. Celui-ci a bien envie de prendre la chose au sérieux, mais la vertu finit par triompher dans son cœur, — il n'y a que M. de Montheau ou M. Bayard jtour oser de pareilles invraisemblances, — et les deux époux sont réconciliés par les soins de l'homme de cinquante ans.
11 nous reste à dire que la pièce est aussi ennuyeuse que faiblement écrite, et que les caractères sont tracés de main d'écolier. Ajouterons nous que l'intrigue est mal conduite et dépourvue d'intérêt? Notre compterendu le prouve assez. Et manitenant le? amis ou les
rédamateurs peuvent dire (|ue la chose est cligne de Musset, — digne de la sc/^ne de la rue Richelieu, — ou ils s'avouent pour des laudateurs impudents ou ils font contre le Théâtre-Français une sanglante épigramme. 11 nous est d'autant plus pénible de nous exprimer ainsi sur le compte de M. de Montheau que nous ne le connaissons nullement; mais autant nous savons être indulgent pour les modesties, autant nous sommes sévère pour les prétentions littéraires. Nous pourrions faire de l'œuvre nouvelle de M df Montheau une critique détaillée, et prouver qu'il n'y a pas là-dedans tant seulement un mot qui valût la peine d'être dit à la lueur des quinquets, mais nous ne nous sentons pas
assez de temps à perdre.
Cornélius Hoin.
DÉLASSEMENTS-COMIQUES