‹ Mystères des théâtres, 1852Chapitre 47 sur 93 · LA CROIX LE MARIE · texte numérisé non relu

LA CROIX LE MARIE

Opéra-comique en trois actes, paroles de MM. l.ori\roy et Demiery, musique de M. Maillart.

Et constatons que ce soir-là la salle était fraîche; elle était presque lar.trenient ventilée, en sorte que Je n'ai pas eu à regretter mon absence forcée du Château des Fleui-s, cette coquette succursale de Mabille. Elles sont là, toutes les houris du quartier Breda, ces femmes au cœur aimant, au sourire enivrant comme le parfum d'un verre de chypre. Elles sont là, et comment tous ne serions-nous pas où elles sont? Le Château des Fleurs est peut-être plus joli que Mabille. Sa disposition en ampliithéàtre procure à ceux qui veulent bien se don • ner la peine de gravir les degrés rustiques de la terrasse, le plus éblouissant de tous les coups d'œil : des fleurs, des jets d'eau, la lumière étincelante du gaz, les verres de couleur, les dentelles, les soieries qui scintillent, le jeu des lueurs et des ombres qui miroitent, l'harmonie de l'orchestre, les valses qui tournoient, la bise tout embaumée des senteurs de l'amour, les échos qui partout redisent des paroles d'amour, et, au miheu de tout cela, la loi qui se promène avec son épée à poignée de plomb, son pantalon gris, son habit boutonné et son tricorne, — le sergent de ville qui se promène au milieu de ces joies comme la mort au milieu d'une

bacchanale allemande! car le sergent de ville, dans nos fêtes, au travers de nos plaisirs et de nos abandons, n'est-ce pas le salut du trappiste : « Frère, il faut mourir? » Le serg-ont de ville, au sein de nos folies, c'est la cloche qui tinte au lever du chrétien pour lui dire : Tu as des devoirs; — au midi, pour lui dire : Tu as des frères; — au soir, pour lui demander ; Qu'as-tu fait? A une société matérialiste comme la nôtre, il fallait une (ii-monstration matérielle; cotte démonstration, c'est le sergent de ville. Honte à nous, qui ne sommes que de grands enfants, qui ne savons pas nous souvenir et qui avons besoin d'un moniteur!

Revenons à l'Opéra-Comique. Il y avait foule, tout comme un jour d'hiver; c'est que la pièce était depuis longtemps annoncée, que pendant longtemps elle avait été retardée, et enfin c'est aussi parce que chacun était curieux de l'œuvre nouvelle de M. Dennery, l'habile faiseur que vous savez. Disons-le tout d'abord : l'attente de l'auchtoire n'a pas été trompée. Quelques longueurs exceptées, c'est bien un des plus intéi'essants drames qui aient été représentés à l'Opéra-Comique. M. de Saint-Georges est un homme de beaucoup d'esprit, mais il n'a pas ce sentiment dramatique, cette habitude de la machine que M. Dennery possède à un degré si éminent. M. de Saint-Georges est bien le librettiste des salons, le librettiste des gens qui vont au théâtre pour se montrer ou parce qu'il faut aller quelque part, mais il ne sera Jamais le librettiste du peuple, de ces hommes qui ont besoin d'émotions grandes comme le travail de chaque jour, fortes comme la musculature de leurs membres. Et je comparais à part moi le Carillunneur de Bruges et la Croix de Marie. Quelle

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diiréreuce entre ces deux pièces! quelle supériorité de facture de Tuiie sur l'autre .

Nous sommes en pleine Bretagne, — ce pays de la fausse légendomanie. Je déteste de parti pris toutes les bretonneries. Lorsque d" Allemagne j'arrivai à Paris, je ne connaissais la Bretagne que par Ihistoire, pour un I)ays arriéré, profondément entiché de ses ]>etils privilèges et de sa maigre nationalité. L'enthousiasme débordait alors de toutes parts pour les bretonnades. Les fondeurs avaient été obUgés de fabriquer une quantité considérable de k. Le k avait haussé sur le marché. Les programmes se pouvaient sti-réotyper, car de la Galiote à la rue de Vaugirard, c'était la cacophonie bretonne qui avait le privilège de retentir sur toutes les scènes de la capitale. La mode, dans ses jugements, remplis souvent d'équité, avait fait justice de la Bretagne et de sa prétendue originalité. Depuis quelque temps, le goût des choses bretonnes semble s'être réveillé. Je signale cette hausse dans les actions de la légende infernale comme un mauvais symptôme littéraire. Il faut, en effet, avoir bien peu d'imagination à soi pour se livrer à Texploitation de ces traditions de miracles, de diablotins et de ( aractères grandioses. Ne prenons pas de verre grossissant pour voir nos concitoyens; le paysan, en général, est un être... fort déplorable, soyons persuadés que le paysan breton ne vaut ni plus ni moins. C'est un paysan avec l'étroitesse d'idées d'un paysan qui ne connaît rien de beau comme l'église de son endroit, avec l'abchère àpreté d'un homme qui est obligé de disputer le pain de chaque jour au servilisme du travail de la terre, aux rudesses de l'hiver et de l'été, aux ronces et aux chardons. Si le

paysan est ce qu'il est^ <»■ nest pas sa faute, sans doute; mais de ce qu'il est inv(jlontairemcnt ce qu'il est, cela ne prouve pas qu'il soit mieux.

Décidi''ment, aujourd'hui, je suis eu cours de digression;,je m'emi>resse de reprendre à la Loupe le chemin de fer de l'Ouest, pour regag-ner l'Opéra-Comique au plus vite.

J'ai hâte de le dire, M. Dennery est un homme trop riche jtar lui-même pour avoir spéculé sur le fonds hreton; son opéra-comique n'a de breton que les désinences et la légende, mais la légende n'est dans la pièce qu'un détail.

Connaissez-vous la Vierge de Kernio? — Non. — Eh hien! sachez qu'une fois par an, je crois, elle descend de son piédestal pour venir déposer un baiser sur le front de la plus chaste, ou de la plus belle, comme le prétend le chevalier Couderc, le plus amusant personnage que vous ayez jamais rencontré. Un couronnement de rosière avec accompagnement de miracles et de musique en sourdine. Le fait est que^ pour trouver une rosière de dix-huit ans accomplis, il ne faut, je crois, rien moins qu'un miracle, avec accompagnement de beaucoup de musique en sourdine. La scène se passe sous la régence de Philiitpe d'Orléans, de philosophique mémoire, à quelques jours de la conspiration de Gellamare, car la Bretagne est tout en émoi des condamnations capitales dont le régent se croyait obligé d'effrayer la turbulence des ennemis de son pouvoir. Il n'était pas sanguinaire, le régent, mais le Champagne le faisait trébucher dans le sentier de la politique vraie. Il croyait être fort, il n'était que pesant.

Marie, la fille du vieux Kerouan, le pêcheur de la côte.

aspire pour cette année au Ijaiser de la Vierirc. C'est fête au village, car les Jeunes aspirantes doivent entrer en retraite au couvent, et on fête leur entrée comme on fêtera leur sortie : plus de litanies que de danses, plus de prières que de libations. C'est ainsi que les choses se passent en Bretagne. Il est vrai que quand il s'agit de cidre, je compnnids iiarfaitement Tabstinence. Mais pourquoi l<>s Bretons boivent-iln du cidre? Parce que le vin est trop cher. Pourquoi le vin est-il trop cher? Parce que... Ah! j'allais faire une digression sur le terrain favori de mon jeune rédacteur en chef, vous parler du trépas de Loire et de la traite d'Anjou : ce n'est pas le moment...

Voici que Jean, le cousin de Marie, parti naguère comme simple matelot, arrive avec l'uniforme de maître de timonnerie de la marine du roi et un congé de quelques jours. Jean est nécessairement amoureux de Marie, mais ^ilarie n'est pas du tout amoureuse de Jean. Un quiproquo d'un comique complètement déplacé maintient Jean dans une erreur qui dure jusqu'à la moitié de la pièce. C'est dans un but éminemment dramatique que M. Dennery a voulu Jean dans l'erreur; mais il me semble qu'il y eût eu moyen d'éviter un épisode comique qui est presque un scandale, d'éviter à Jean les apparences d'une niaiserie qui est un contresens, d'éviter à Marie les allures d'une naïveté qui n'est pas dans son caractère. Marie est amoureuse du marquis de Lorcy, jeune homme mystérieux qui est resté pendant un mois malade dans la cabane de la vieille Madeleine. Pour se rendre intéressant, le marquis se fait passer pour un proscrit, pour un de ces gentilshommes que poursuit à outrance le gouvernement du

régent, et qut^ punit avoo tant de sévérité la commission qui est chargée de rétaljlir l'ordre en liretagne. Or^ il faut vous dire que le marquis est tout simplement un oflicier de la marine royale qui, une belle nuit qu'il sortait de chez sa maîtresse, a lailli se rompre le cou en tombant de cheval. Le marquis, en vrai roué qu il est, tient à Marie les discours les plus attendrissants, il lui propose de l'enlever. Marie consent à le suivre, et au lieu d'entrer en retraite au couvent, la voilà qui s'esquive.

Nous sommes à Vannes, dans la petite maison du marquis. Ses amis trinquent joyeusement à son retour. Le bruit de son amourette s'est répandu ; on prétend seulement que la villageoise s'est moquée de lui : on le somme de la montrer. Les amis-iîgurants se retirent en formant le projet de revenir le surprendre avec sa belle. Marie qui est à \annes, cachée chez de braves gens de sa connaissance, je présume, accepte un rendez-vous du marquis, qu'elle croit toujours exposé aux rigueurs de la justice. Marie est introduite. Elle s'étonne du luxe de la maison; le marquis lui apprend qu'elle est chez lui, et que lui-même a le droit de porter des feuilles de fraisier à sa couronne. Marie s'écrie : Vous m'avez trom^iée, je ne suis plus digne de porter la croix de ma mère. — Elle l'ôte de son cou et la pose sur la table. Attendrissement mêlé de chant. Le marquis dit : Je t'épouserai. — Je ne crois pas que le garnement eût été capable de cette folie, d'autant plus qu'il était déjà marié. — Marie assure qu elle n'y croit pas; puis, comme elle ne demande pas mieux que d'y croire, elle finit ;par assurer qu'elle y croit. On vient, Marie se précipite dans un cabinet. C'est Jean, le maître

de timonuei'ie, qui apporte au marquis un ordre de la part de son oncle le vice-arniral. Jean, qui ne pouvait venir plus mal à propos, reconnaît la croix de Marie.

— Mais c'est la croix de Marie 1 — Le marquis est assez embarrassé. Il me semble qu'à sa place, capitaine de vaisseau, je ne me serais pas senti embarrassé pour envoyer un sous-officier se mêler de ses affaires. Jean a l'indécente impertinence d'accuser Marie. Marie paraît pour se justifier. Trio. Jean, qui a l'air passablement niais, dit : Attendez, mes petits amis, je vais chercher le papa pour vous mettre tous à la raison. Rerouan entre : — Monsieur le marquis, je viens vous recommander Jean, car c'est moi qui ai eu le bonheur de sauver M"" la marquise, un jour qu'elle allait se noyer.

— II est marié! — Pâmoison de Marie. — Brouhaha universel. En voici bien d'une autre : irruption générale des amis du marquis, qui veulent voir la petite, comme ils disent. Le marquis a beau prier, rien ne fait. Kerouan, qui ne sait pas que c'est sa proitre fille dont il sauve la réputation, la [irend par le bras et sort triomphalement au milieu des respects de tous, ni plus ni moins qu'un paysan dogmatique de TAmbigu-Comique. Ce petit imbécile de Jean, qui est cause de tout le désordre, traite alors le marquis de lâche, et le marquis, qui a perdu la tète, à ce qu'il paraît, outrage impitoyablement la vérité historique en relevant le défi de son maître de timonnerie. Il est tout à fait temps que la toile tombe.

Au troisième acte, le rideau se lève sur la maison de Kerouan. Marie, après la scène de Vannes, regagne timidement la demeure de son père, et, pour soulager son coeur, elle éprouve le besoin de chanter un air; les

traditions de rOprra-Coiniquc le veulent ainsi. Puis elle rentre dans la hutte du p-c^cheur. Tout se prépare pour la fête. Kerouan et les paysans se livrent à un accès de gaieté qui est navrant pour ceux qui savent comme nous que la honte monte la garde à la porte du vieillard. Nous apprenons que Jean et le marquis se sont battus, que le marquis a été blessé, mais qu'il a promis d'interposer son autorité pour empêcher Jean de passer en conseil de guerre. Et Jean a accepté cette générosité de son ennemi : preuve de petitesse dans son caractère. Je n'avais jamais eu bonne opinion de ce petit homme. Maintenant il ne me reste plus qu'à vous faire connaître le dénoùment. Au moyen d'un miracle, Marie a pu être à la fois à Vannes dans la maison du marquis et en retraite à Kermo dans la maison de Dieu, le couvent. Ce miracle, c'est la Vierge qui l'a fait, parla gràcedeM. Dennery. De Marie, l'innocence seule est connue, et finalement, Jean, qui a bien ses torts de susceptibilité à réparer, l'épouse, au grand contentement des amis de la vertu. Figurez-vous, au milieu de tout cela, le plus comique de tous les chevaliers, sorte de raisonneur imbécile, et, tant bien que mal, vous aurez la Croix de Marie.

La musique est traînante et incolore, telle à peu près que toute celle de l'école assez impuissante sortie des flancs de M. Halévy . Il y a d'assez jolis couplets, les couplets de la marine du roi ; mais le pittoresque de l'accompagnement n'a rien d'original.

Quelques mots des artistes à qui incombait la responsabilité de cette soirée. M"'= Lefebvre n'a ni gagné ni perdu. Comme toujours, elle n'a pas eu une insi>iration vraie, pas un geste, pas un regard. Tout son jeu

est du dramatique le plus faux. Il n'y a pas d'âme dans son chant. Une tabatière en musique^, avec vocalisation des paroles, tiendrait avantaireusement lieu de ces actrices qui semblent être là pour se faire voir beaucoup plus que pour jouer la comédie. Cette fois, Doulo avait un rôle assez largement taillé. Il s'en est tiré avec cette irràce, cette facilité qui sont les caractères de son jeu. D'ailleurs, il semble fort naturellement en sa place quand il joue les séducteurs. Il a dans les yeux une prière persuasive, de temps à autre traversée comme d'un éclair fugitif par le sourire de la raillerie; et puis il a dans la voix les supi>lications de la sincérité : on croit que c'est le cœur qui parle, et ce n'est que la bouche. Boulo a obtenu un succès d'enthousiasme dans la scène du premier acte, où il refait, avec les illustrations d'un jeune seigneur de ce bienheureux temps de la régence, l'iiistoiredu classiquedon Juan. Au deuxième acte, Boulo semble chez lui, dans sa petite maison ; il est trf s-pathétique avec Marie, mais peut-être manquet-il d'un peu de hauteur dans sa rencontre avec Jean. Les rôles énergiques ne semblent pas dans ses moyens. En somme, la soirée a été pour lui un éclatant succès; une fois de plus, il a rex?u le liaptème enivrant des bravos de la foule. Jourdan, dans le rôle de Jean, avait une situation malheureusement tracée. Coudercaété éblouissant dans le rôle du chevalier ; il sait mettre au démêlé rapide de ses raisonnements le plus comique de tous les débits. Au tour de Bussine : ou son rôle est mal fait ou il le joue mal. Kerouan doit être un vieillard sérieux, sévère en ses gaietés; Bussine a l'intention trop comique pour être à sa place dans un pareil rôle. Aussi il n'y est pas. Et maintenant, pourquoi les choristes

somblent-ils danser le cancan quand ils dansent un i)as breton? Les paysans n'ont ni ce déhanchement, ni cette désinvolture, ni ce laisser-aller dans la taille!

Cornélius Ho'.fT.

GYMNASE

DONNANT DONNANT, Vaudeville en deux actes, par M. Amédée Achard.

M. de Breuil est le pcrc d'une fille charmante conmie toutes les filles à marier. M"* Élise. Elise a aussi une tante, — excellente comme toutes les tantes, j'en i)arle par expérience, — M'"* de Charraieu. Élise a enfin tout ce qu'il faut pour être heureuse, car elle a aussi un confident, l'intendant de la maison, Petit-Cerf, — obligeant comme tous les intendants. M. de Breuil veut marier sa fille, JM"" de Charmieu ne veut pas marier sa nièce. Je n'y ai pas compris autre chose, à mon grand désavantage sans doute. 11 est vrai que j'étais fortement occupé du jeu singulièrement original des acteurs. Une mention particulière surtout à M"'' Judith

Ferreyra.

VAUDEAILLE.

LE DUEL DE l'ONCLE , \'aui]eville en un acte, par M. Amédée Afhavl.

En garde! une, deux, touché! .

M. Amédée Achard a parfaitement touché.

Grizier était là qui applaudissait en connaisseur.

Le public, beaucoup moins connaisseur en général que Grizier, n'a pas moins applaudi.

Du reste, la chose en valait la peine. Si la pièce est inénarrable, elle n'en est pas moins amusante.

Cornélius HolH'.

— 31 jiii!!(^t. — VAUDEVILLE.

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