JEAN LE COCHER
Drame en sepk actes, par M. Bouchardy.
Voilà déjà bien des années que M""^ Guyon joue toujours la même pièce. Du temps où l' Ambigu-Comique
(Hait ï^oiis la doiniiiation dos cniiomis jiiri'S de la littrrature, et où .M. Aiiicet Bourgeois avait seul le priviiéuc et riionneur decr{'er des rôles pour MM. les sociétaires, il s'est coiidaniiK'', avec une abnégation bien remarquable, à toujours refoire la même pièce. Kncore si elle avait été bonne! Les directions ont passé, par-dessus la tète de M"'" Guyon, elle a continué à jouer le même rôle dans la même pièce. Ce doit être très-commode, mais c'est bien ennuyeux pour nous. Ce sont toujours les mêmes tintements de l'amour maternel, .le ne nie pas l'amour maternel, mais, quelque beau que soit ce sentiment, ce n'est pas une raison pour nous le servir à satiété. Un monsieur qui ne saurait que faire cuire un gigot à point serait un rôtisseur, mais ne serait point un cuisinier. Est-ce que M"^ Guyon ne saurait que dire : « Ma fille... mon enfant?... »
Ceci se passe en i79o, avec une mise en scène un peu plus soignée que celle de la défunte administration, qui faisait figurer dans un incendie flamboyant en 1787 les pompiers de service le 4 mars 1852. Le sieur Jean Claude, cultivateur obèse, passablement figuré par le pleurnicheur Saint-Ernest, se livre dans le prologue à l'amour le plus pur pour M'"" Guyon, — sa femme, par extraordinaire et pour cette fois seulement, — et aussi h l'amour le plus pur pour sa fille, — la fwtfe... — que vous reverrez aux actes suivants sous le nom de M"' Thuillier. Ce monsieur, qui a l'air d'un marchand de plâtre, c'est le général Roger. Pourquoi le général Roger est-il là? Parce que si le général Roger n'était pas là, il n'y aurait pas moyen de faire la pièce, et que M. Boucliardy tenait absolument à faire une pièce. Puisse Dieu lui pardonner ce désir intempestif!
Ignorants de la chose dramatique en question, [tour lesquels je jtrends la plume en ce jour solennel, sachez d'abord que Geneviève, la femme de Jean -Claude, — M'"* Guyon, jmisqu'il faut l'appeler par son nom, — est une échappée d'avalanche. La mère de Jean-tlaudc Ta trouvée dans un glaçon , un jour qu'elle allait fendre la glace pour laver sa lessive; après l'avoir soigneusement fait dégeler, elle l'a élevée. A son cou elle a trouvé un collier de perles qu'elle a vendu, net de tous frais, 2,400 francs à un juif de Chambéry (car nous sommes en Savoie). Ces 2,400 francs ont été employés à donner de l'éducation à Geneviève. La présence du collier de perles dénote chez Geneviève une origine aristocratique que ne font point pressentir les allures démocratiques de M"^ Guyon. Jean-Claude et Geneviève se sont mariés : 1 " parce qu'ils ne pouvaient cohabiter sans prêter à des soupçons qui leur paraissaient injurieux; — 2° ijarce cpi'ils s'aimaient. J'ajoute à tous ces renseignements que les deux époux ont pour ami Laurent, sonneur de cloches de l'endroit.
On dit que Théophile Gautier, ayant voulu donner un jour un compte-rendu complet d'un drame Bouchardy, se trouva au bout de dix-huit colonnes avant d'être au bout du prologue : je promets de m'arréter quand j'aurai fait quinze pages de copie.
Le général Roger est, à titre de passant, l'hôte du ménage, qui est dans une situation assez précaire par suite de la grêle et de la maladie de la fiotte, — car on ne veut même pas que M"^ Thuillier ait une enfance bien portante, l'our se désennuyer, le nuTiage se fait lire le récit de la bataille de Montenotte. Tandis que Jean Claude sort avec le général pour se livrer aux
charmes de Tairriculturc, survient un monsieur qun j'attendais d(^i>uis une heure : il a l'air, au i)reniicr aspect, d'un hussard autrichien , mais ce n'est ({u'uii nohle vénitien passablcuiont canaille, puis<iu'il nous est représenté par Chilly. Ce monsieur vient api)rendrc à Geneviève qu'elle est la lille du comte de Lorcdan, qui a péri avec sa femme dans les écarts d'une avalanche. Au moyen du collier, Geneviève a été décou verte par son oncle, le marquis de Lorédan, qui est mort en lui laissant toute sa fortune, — 3,000,000, — à la condition qu'elle quitterait son mari. Le fait est qu'un parent genre Saint-Ernest n'a rien de flatteur pour une famille aristocratique. Comme dans l'aillasse, Geneviève refuse. Le monsieur vénitien, proscrit à cause de ses fredaines, qui doit rentrer dans sa patrie s'il réussit dans la négociation, déploie en vain toutes les ressources de son éloquence. Chilly s'en va donc, mais en ouhUant sa valise, pour avoir une occasion de revenir. — Le général Roger, touché de la misère de Jean-Claude, veut lui faire don de 40 écusj mais, désintéressé comme les paysans d'imagination, Saint-Ernest ne veut accepter qu'à une condition, c'est que le général lui demandera quelque chose en échange. Le général lui révèle alors son intention d'aller reconnaître les positions de l'armée autrichienne. Saint-Ernest lui servira de guide. Mes deux gaillards partent; mais ils ont été entendus par Chilly, qui s'empresse d'aller trahir leur secret, dans l'espérance de vaincre les résistances de M""^ Guyon en faisant fusiller son mari.
Les deux voyageurs sont donc fusillés, sauf Saint- Eruest qui ne l'est fort heureusement pas tout à fait.
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Quant au général Roger, c:iîpres?on?-nou5 de lui faire nos adieux, car il est bien et dûment mort.
Geneviève, après avoir pleuré son mari, se décide à accepter riiéritage. Saint-Ernest revient de la fusillade; il apprend la nouvelle position de sa femme, et pour tfu'elle et sa fdle soient riches, il ne se montre pas, et s'engage dans Tarmée française, au grand désespoir de Laurent.
Une fois maîtresse do sa fortune, M°"= Guyon se trouve menacée de procès qui lui sont suscités par Chilly. Pour les terminer, elle épouse le comte Chilly, qui ne fait ce mariage que pour avoir de l'argent à manger. 11 en mange tant, qu'il serait perdu s'il fallait rendre des comptes de tutelle; aussi il veut marier M"'' Tliuillier au fils d'un autre coquin comme lui. Mais M™' Guyon veut la donner à celui qu'elle aime, au colonel Tailhade, fils du général Roger, qui a pour lui la volonté de l'Empereur. Chilly se décide alors à jeter M"'= Thuillier dans la Seine. Mais un cocher de fiacre, qui passait, la repèche; ce cocher, c'est Saint- Ernest, que ses blessures ont forcé de quitter le service. Saint-Ernest reconnaît sa femme et sa fille, mais il garde l'incognito pour éviter à M""* Guyon une accusation de bigamie. Cependant, comme il connaît les projets coupables de Cliilly,il va se battre en duel avec lui; mais M"- Guyon intervient, et fort heureusement que Chilly rencontre le colonel, qui le tue d'un coup de pistolet, en sorte que la vertu triomphe sur toute la ligne.
Ce déuoùment est stupide : un misérable tel que Chilly ne devait périr que de la main du bourreau. En outre, M"*^ Thuillier ne meurt pas, et M"^ Thuillier devrait toujours mourir au cinquième acte; c'est un soin
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dont elle s'acquitte si l)ien! De plus, nous ne savons pas comment va faire M** Guyon pour cohabiter avec Jean-Claude. Il semble qu'elle va être obligée de contracter un troisii''me mariage. Enfin, M. Bouchardy fuit monter un cocher de fiacre dans un salon pour recevoir ie prix de sa course, ce qui n'était pas pins dans les mœurs de TEmpirc en 1810 qu'en l8o2. Ni-anmoins, c'est un mélodrame pur sang, qui sera probablement xm long succôs pour l'Ambigu, quoiqu'il y manque peut-être un peu de cette gaieté grossière qui est assez dans les goûts de M. Populus, un monsieur qui fait la loi aux directeurs de spectacle qui, malheureusement, n'ont pas xioureux la seigneurie du livret. M. Bouchardy a aussi le tort de ressembl«?r un peu à Paillasse par un côté, et à je ne sais plus quelle pièce par un autre.
M"* Guyon a joué son rôle de mère comme elle sait jouer les rôles de mère. M"* Thuillier avait une tâche bien au-dessous de ses forces : qui peut le plus peut le moins; elle est toujours la MhnitSin{ applaudie de /a Vie de Bohême, l'actrice qui fit Tunique succès d'une direction des Variétés plus malheureuse qu'inintelligente.
Saint-Ernest et Cliilly ont été déplorables de cet aplomb fantastique qui distingue les anciens sociétaires de l'endroit. CMlly surtout est parfaitement ridicule avec ce ton de voix saccadé qu'il prend pour le cachet du criminel de bonne compagnie. Machanette a été très-bien dans le rôle du général. Tailhade a relevé par beaucoup de grâce et de tenue le personnage un peu effacé du colonel.
Je n'ai fait que sept pages de copie.
Qornélius Holff.
VARIÉTÉS
TACONNET, Vaudeville en cinq actes, par MM. Clairville et Béraud.
Depuis longtemps on faisait beaucoup de bruit au tour de cette pièce, avec cette distinction et ce l>on goût qui distinguent les réclames du théâtre des Variétés. L'intérêt n'était pas dans le nom des auteurs, mais bien dans la présence de Frederick Lemaître, qui devait jouer dans la pièce de MM. Clairville et Béraud. Tout le monde était un peu curieux de savoir comment le grand acteur se tirerait des flatuosités d'une prose essentiellement anti-littéraire. La présence seule de Frederick Lemaître sur la scène des Variétés est déjà un fait assez singulier. Ce n'est pas que Robert Macaire soit mal placé dans cette salle hautement protégée par les gros barons de l'agio; mais l'acteur populaire, dans cette bordjonnière de mauvais goût, avait l'air d'un lion dans un croque-en-bouche. Il y a de tout dans les cinq actes dont MM. Clairville et Béraud ont gratilié le pubUc, sous prétexte de Frederick Lemaître. Le premier acte se passe dans un atelier de menuisier; le second dans les coulisses de la Comédie-Française; le troisième, chez une actrice de la môme Comédie-Française; le quatrième, chez Ramponneau; le cinquième, dans la loge de la même actrice de la même Comédie toujours Française.
Que des vaudevillistes fassent des revues ou des jx)cliades queltunques avec plus ou moins de succès, je n'y vois pas le moindre inconvénient; mais qu'ils se