‹ Mystères des théâtres, 1852Chapitre 74 sur 93 · CK · texte numérisé non relu

CK

]ierni('ttont de itarlnr dn re qu'ils no connaissent pas, j'y vois une luiutit inconvenance.

Kst-ce que .M. Clairville connaît le xvni* siècle? Où aurait-il aiipris à le coruiaitre?

Je n'aime pas le xviii" siècle ; mais cependant ne fautil pas reconnaître qu'il avait une supériorité sur nous, celle de ces grandes fortunes concentrées entre un petit nombre de gens d'esprit, que permettait la constitution financière de l'ancien gouvernement? Et, puisque je viens de parler finance, que je dise tout de suite ce que je pense du rôle du financier Camuset dans l'essai de pièce produite par MM. Clairville et Béraud. D'abord, MM. Clairville et Béraud ont commis une faute grossière en affublant Camuset du titre de baron. C'est un ridicule qu'a pu se donner un célèbre banquier contemporain, c'est un ridicule que ne se donnaient pas les financiers du xvnr siècle, parce qu'ils n'étaient pas assez sots, ou parce qu'ils ne le pouvaient pas. Cela seul, messieurs, prouverait que vous ne connaissez pas le xvni^ siècle! Et puis figurez-vous bien que les financiers, que vous avez la sotte prétention de tourner en ridicule, avaient beaucoup plus d'esiirit que vous, messieurs Clairville et Béraud. 11 fallait beaucoup d'esprit pour faire des fortunes comme les leurs, beaucoup d'intelligence pour diriger une ferme; ils savaient manger leur argent comme vou'5 ne sauriez peut-être pas manger le vôtre, et ils avaient plus de mots en un jour qu'il n'y en a dans toutes vos pièces réunies. Turcaivt n'est qu'un mythe. La Popelinière était aussi grand seigneur que faire se peut, et il se laissait... vous m'entendez bien... par le duc de Richelieu, tout aussi noblement qu'un duc et pair. En vérité, cela fait de la

peino de voir ces petits vaudevillistes jeter une boue rétrospective sur des existences qu'ils ne comprennent pas : i° parce quils ne les connaissent pas; 2" parce qu'ils ne sont pas en état de les comprendre. La France a eu à s'enorgueillir de ses soldats et de ses littérateurs, raais elle peut s'enorgueillir aussi de ses financiers. Ils ont fait tout un siècle, et à ce siècle nous sacrifions encore, nous qui avons toujours dans nos appartements des meubles de Boule et des lustres en porcelaine, nous qui nous disons toujours les fils de Voltaire! Et puisque j'ai parlé de Voltaire, est-ce que Voltaire aussi n'était pas un financier, lui qui spéculait sur les actions de la Compagnie des Indes, et qui, non content d'avoir part à ce qu'on appelait le croupion, intervenait directement comme intéressé dans les fermes? Allez, allez, messieurs Clairville et Béraud, retournez à vos grisettes et à vos canotiers, tournez en ridicule vos propriétaires et vos portiers, libre à vous; mais ne parlez pas de ce que vous ne connaissez pas, et souvenez-vous qu'il faut beaucoup plus d'esprit pour être bon financier que pour être vaudevilliste à succès. L'argent ne se laisse pas prendre aussi facilement que le public. M"^ Alice Ozy joue dans cette pièce le rôle de M"" Luzy, actrice de la Comédie-Française. Petites courtisanes de ce siècle, il vous sied mal de revêtir les habits des grandes courtisanes du xviii^ siècle! Il n'y a eu des courtisanes que trois fois :

A Athènes, du temps de Périclès : elles furent célèbres par leur esprit ;

A Rome, sous les empereurs ; elles furent célèbres par leur luxure;

A Paris, au xvni* sK-cle: cllfs furent célèbres par leur voracité.

On a tenté, au xix" siècle, d'avoir des courtisanes à Paris; on n'a pas réussi.

On n'en put trouver de remarquables par leur esprit.

On en chercha de remarquables par leur luxure; on n'en trouva pas; elles haletaient toutes, éreintées, poitrinaires!

On en chercha de remarquables par leur voracité, et on crut avoir trouvé.

Ah! mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes!

Vous vous croyez de grandes dames quand vous avez un cheval de i ,200 francs à une américaine de \ MO, total 2,700. La Duthé avait quatre chevaux valant 2i,000 francs, à un carrosse de porcelaine dont le» ganses étaient remplac<''es par des cordons de perles!

En vérité, je vous le dis, mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes!

Vous êtes bien fières de manger 100,000 francs en une année ! La jolie somme ! C'est un milUon et plus que mangeait une courtisane du grand siècle!

En vérité, je vous le dis, mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes !

Vous habitez des appartements; elles avaient des hf'»tels!

En vérité, je vous le dis, mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes !

Vous allez diner au cabaret; elles auraient pu, chez

elles, avec de l'argenterie marquée h leur chiffi'e, du linge brodé à leur cliitfre et de la porcelaine peinte à leur chiffre^ donner au roi un dîner préparé par les officiers de leur l)ouclie !

En vérité, je vous le dis, mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes !

Elles avaient leur livrée; où sont les vôtres?

Elles avaient leurs poètes, leurs artistes; où sont les vôtres?

On leur envoyait 100,000 livres; on se croit généreux en vous donnant 500 francs.

Elles entretenaient dix amants de cœur; vous en entretenez à peine le quart d'un!

Vous avez des pendules en zinc de la Vieille-Montagne; on leur faisait un modèle, et, quand le bronze était coulé, on brisait le modèle.

En vérité, je vous le dis, mes petites amies, vous êtes des drôlettes de courtisanes! Allez! allez! vous non plus, ne remuez pas les cendres du xviii* siècle : on trouve là dedans des portraits et des souvenirs qui vous feraient tort.

Vous n'êtes pas si jolies et vous n'êtes pas du tout spirituelles, quoique vous soyez de charmantes femmes, d'un commerce fort agréable!

Frederick Lemaîtrc est peut-être un peu vieux pour le r('ile de Taconet : on conçoit difficilement l'amour que peut inspirer ce visage fané.

Clarisse a le plus joli rôle de la pièce et elle le joue d'ync manière vraiment fort remarquable. C'est un rôle de femme de la Halle; il y a une scène d'engueulement dans lacjuelle Clarisse sait admirablement mettre les poings sur ses bancbes et regarder sous le nez

son partnor. Ajoutons quo naiilcniy lui donne la ivpliquc avec heaucouji de talent.

Nous ne raconterons pas autrement cette pièce essontiellemcnl mauvaise, tr(''S-mal jouée par le reste de la troupe et point du tout amusante. Loin d'être un succès, nous croyons que ce sera un nouveau four superposé sur tous les fours précédents de la direction des Variétés. Pour le seul plaisir de voir Frederick, peu de personnes se condamneront à cinq actes ennuyeux coupés par des entr'actes de trente-huit minutes.

Cornélius Holfif.

— 27 novembre. — THÉÂTRE-LYRIQUE.

LA PERLE DU BRÉSIL, Drame -lyrique en trois actes. (Reprise.)

L'activité de M. Seveste est une locomotive qui fait faire au Théâtre-Lyrique un chemm effrayant. Nous n'avons pas une minute pour nous arrêter aux stations. Dans quelques jours on nous donnera le Trompette, opéra en deux actes de M. Sarmiento, maître de chapelle du duc de Parme. En attendant, on vient de reprendre la Perle du Brésil, un des plus charmants ouvrages du répertoire.

11 en est de cette Perle conmie de tous les hijoux jirécieux et aimés. On les enferme un certain jour dans

leur écrin, on lanpro Frcrin jo, ne sais où, dans Tanirle d'un tiroir ou d'un meulile, et l'oubli passe sur le souvenir même de la merveille artisti(iue que l'on aimait fébrilement. Puis, encore un certain jour, l'ccrin s'ouvre par hasard, le bijou vous saute aux yeux comme les éclaboussures des rayons du soleil jaillissant d'un miroir, et vous le trouvez mille fois plus joli que d'aJjord, et vous ne comprenez pas que vous ayez pu le délaisser et l'oublier pendant huit mois !

Avec quel plaisir nous l'avons revue, cette Perle du Brésil! Personne ne comprenait que M. Seveste Tait tenue cachée si longtemps ; on lui en voulait presque, et les plus gourmands de musique éprouvaient tout ensemble le même dépit et la même joie que l'écoUer auquel le maître d'études restitue sa bille d'agate, son télescope, sa boîte de fines couleurs, exhumés du néant do la confiscation aux vacances de Pâques.

La musique de Félicien David est de celles dont on ne peut jamais se lasser. Quand on se refuse à l'entendre après l'avoir beaucoup entendue, c'est uniquement pour se reposer, et avec lintention d'y revenir.

Gentil Bernard assure qu'un peu d'absence surexcite l'amour; il a raison! Qu'une jolie maîtresse est bien plus jolie au retour d'un voyage en province! il semble qu'on la possède et qu'on la voie pour la première fois ! Que ses ongles sont roses au bout de ses doigts d'ivoire ! Que ses cils ont grandi! que ses sourcils sont bien plus noirs et arrondissent bien mieux leur croissant! On ne lui avait jamais vu ce petit pied si mignon, si affriandant, qu'on voudrait le tremper dans le Champagne et le manger comme un biscuit ! On lui découvre un tas de petites fossettes au cou, sous la chevelure, à l'épaule.

au coude, au menton, qu'on ne lui connaissait pas! On la fait niarclier, on la place sur un tabouret, on la regarde, devant, derrièi-e, de près, de loin. — C'est pourtant la même; mais la môme deux fois : la remème!

Faites excuse, lecteur, i)Our ce paragrajjhe barbouillé de théorie d'amour, et n'oubliez pas que la maîtresse revenue après hidt mois d'absence est la Perle du Brénil, drame-lyrique en trois actes.

Avec cette réserve, je maintiens la comparaison. Le chant du Mysoli, le chœur des marins, la ballade de Zora, les duos, les trios, l'ouverture, ce sont les ongles roses, les noirs sourcils, le col blanc et pur, le pied arabe. Je me rappelais bien tout cela; mais j'ai découvert encore un fouillis de mille belles petites choses, des notes, des phrases, des effets d'instruments qui m'étaient parfaitement mconnus : les fossettes, enfin, dont on mesm*e le cône du bout des lèvres...

Vous comprenez que sous l'empire des dispositions que j'ai eu l'homieur de vous révéler en la vile prose ci-ilessus, M"^' Petit-Brière, M™*^ Guichard, MM. Carré, Bouché, Biéval, m'ont paru superbes ! le signer Junca même sous son ccorce de sauvage.

Ah ! il y a un nouveau ballet inventé par M. Lerouge. 11 est fort joU, — pas M. Lerouge, — le ballet.

Simon.

VAIllETES.

Page 1