CE QUE VIVENT LES ROSES
Vaudeville en un acte, par M.N?. Albert Monnier et Edouard îklarlin.
Et rose elle a vécu ce que vivent les roses, L'espace d'un matin.
Voilà un proverbe assommant 1 Je suis tout dispose à croire qu'il a été bien joli dans son jeune âge; mais, depuis le temps, il est impossible que le jarret ne lui [ilie pas un peu, et que sa blonde chevelure n'ait point été déracinée par le souffle des longs hivers. Comment ! lorsque je fais lui mot, un mot neuf charmant, délicat, fleuri, parfumé, un mot enfin capable de reluire avantageusement au doigt d'un almanach comme une bague, il m'est mterdit de le réijéter plus de deux ou trois fois, et quand il a fait le tour de Paris, ce qui lui demande quarante -huit heures, car l'esprit n'a jamais couru les rues avec autant de célérité, il est vieux, il est mort, il est usé, ni moins ni plus qu'une culotte d'écolier au bout de trois printemps. On le jette au rebut, on no veut plus s'en ser\'ir, on m'en demande un autre, cl du meilleur ! —Et il faut que je sois témoin du triompbe I>étriilé, momifié, ossifié d'mi malheureux mot créé et mis au monde en 1103! Mettons que ce soit fort joli « cette Rose qui a vécu ce que vivent les roses, l'espace d'un matm; » après! Depuis quatre-vingt-dix ans que le mot de ^lalherlic est victorieux sm' toute la Ugne, il me semble qu'il doit en avoir assez. Est-ce que cela ne va pas bientôt finir? Puisque les roses ne vivent que
l'espace (Viin matin, celle-ci devrait en avoir fini depuis (luatre-viiiut-ncuf ans au moins.
Je demande avec instance que les vieilles culottes de nos grands-i»cres soient honorées, estimées, respectées; ensuite rangées proprement dans le fond d'une armoire, et que personne n'y touche, et que l'on ne m'oblige pas à les voir se promener par la ville, décousues, sans Loutons ni bretelles.
Je demande surtout qu'on ne me force pas de les contempler aux jambes de MM. Albert Mounier et Edouard Martin, sur le théâtre des Variétés.
Mais à quoi bon m'irriter contre la prévention et le mauvais goût? Je n'y changerai rien. Jetons-nous plutôt dans les bras de la maxime si consolante d'un grand philosophe : « 11 y a quelqu'un qui est plus béte que vous, c'est tout le monde. »
M"" Denise est une grisette.
M. Romulus est un rapin.
Us se sont payé un rosier mutuel, au prix de 2o cent, chacun : les bons comptes font les bous amis.
M"* Denise a promis d'aimer Romulus aussi longtemps que vivraient les fleurs du rosier. C'était niais, mais ça n'était pas flatteur pour son caractère.
Un beau matin, le rosier meurt, tout seul, de sa belle mort, comme la plupart des rosiers de Paris, qui sont poitrinaires de père en fils jusqu'à la vingt-deuxième génération.
M"^ Denise profite de la circonstance pour s'apercevoir que son amour est plus coriace que les fleurs, car il ne s'est point éteint avec la vie éphémère de l'arbuste (style des vieux).
Elle en achète un autre, assez pareil pour que Ro-
mulus ne s'aperçoive pas de la suJistitution. Il est vrai que ce Romulus étant un rapin ne pouvait pas être très- fort sur la délicatesse mythologique.
Arrive une troisième locataire, M"* Nini, une ancienne connaissance à Romulus, une de ces roses du Prado ou de la Chaumière que Ton arrose de punch et de grog, et de homards, et de mille ])onnes choses, et qui ne s'en portent pas plus mal ; mais elles ne sont aucunement parentes avec celles de iMalherbe!
Nini raille Romulus, dont l'amour avait changé les habitudes et cnq»risonné les anciens gestes dans Tétul de la modération et des convenances.
Il reprend ses allures d'autrefois ; il abandonne Denise, tandis que M"^ Nini abreuve le rosier de trois-six tout pur. 11 en meurt. Et de deux.
Mais Romulus se ravise. Il achète un troisième rosier, et l'honnête jeune fille, ayant promis de l'aimer aussi longtemps que vivraient les roses, il l'achète chez M"'' PétauUn, fleuriste, rue des Enfants-Rouges, 87 [fait des envois en 2>rovince).
C'était une idée : elle était bête, mais peu galante.
Ils se sont mariés, et ils ont bien fait. J'aime beaucoup voir les rapins et les grisettes se marier au thé'àtre; malheureusement ils ne se marient guère que là.
La morale de la pièce est, — d'une part, que les roses artificielles sont l'emblème de l'amour du rapin ; — d'autre part, que les roses de Malherbe sont tellement ratatinées qu'elles ne font jAus lx)n efiet nulle part, pas même à la boutonnière d'un vaudeville.
Simon.
GYMNASE
UN MAIll QUI n'a rien A FAIRE,
Coiuédie-vaudevillc en un acto, par MM. Fournier et Laurencin.
Supposez le mari lo ] tins inoccupé que vous puissiez iiiuif,dner, un mari (^ui n'aille
Ni à un club,
Ni à un bureau.
Ni à la Bourse,
Ni au Palais;
Supposez le mari le plus sans emploi que vous voudrez, un mari (iiii n'ait à mettre siu' son passeport que ce titre : propriétaire; un mari qui n'ait qu'à chanter chez lui toute la journée :
Casa mia, casa mia,
Piccolina che sia
Tu sei sempre casa mia!
Supposez un mari qui n'ait pas à écrire à ses fermiers, un mari qui n'ait pas à commander son dîner; supposez le mari le plus indolemment couché sur l'ottomane du bonheur légitime; supposez un mari qui ne hsc ni la Pairie ni le Cundilutiunnel ; supposez même un mari qui ne soit ni conseiller municipal, ni garde national...
Un mari a toujours trois choses à faire :
Il a d'abord à avoir des enfants;
11 a ensuite à vérilier s'ils sont de lui ;
11 a encore à les faire baptiser.
Et pourquoi maintenant M. Montigny, qui est un
des deux ou trois directeurs intelligents de Paris ; iM. Montigny, qui a fait de son théâtre le petit salon de la Comrdie française ; .M. Montitrny, qui a osé faire dire : Je suis sorti! au hussard du Gymnase; M. Montigny, dont le petit domaine se fait de jour en jour rAventin des charmai its boudeurs du Théâtre-Français; M. Montigny^, qui a eu le bonheur de recueillir des déserteurs du nom de Musset et de George Sand : pourquoi M. Montigny fait-il jouer de temps en temps de ces petites choses qui ressemblent à des ours de Marivaux?
Edmond et Jules de Goncourt.
VAUDEVILLE