LXE QUEUE ROUGE
Coint'iiie-Yaudeville en trois actes, par MM. Duvcrt et Lauzanne.
11 y a une idw dans ce vaudeville; — je me trompe en «lisant vaudeville : quand il y a mie idée dans un vaudeville, ce n'i^st plus un vaudeville, c'est un drame.
Oui, et tout étrange que cela paraisse, cela est vrai : il y a une idée dans ce drame représenté au boulevard Montmartre, MM. Duvert et Lauzanne écrivant, Arnal jouant, le public des Variét^'-s applaudissant.
Pluchard-Arnal, la Qupm rougp,, c'est un frère de Tri- Ixjulet le bouffon, de don César de Razan l'aventurie!', de RelpbéL'-or le paillasse! Le fait réhabilité par l'idée^ la matière réhabilitée par l'esprit, voilà le côté philosophique de cette i»ièce.
Pluchard-Arnal est introduit chez M'"* de Kerkabiou, par une lettre de son oncle, négociant de Nantes, qui demande ]iour son neveu la main de il"^ de Kerkabiou. l'Iuchard-.Vrnal s'éprend d'un violent amour pour M"*" Jocelyne-Page, la jeune personne en question, — ce qui ne doit étonner personne. La mère consent à l'union ardemment désirée par Pluchard-Arnal, et assez froidement consentie par .lor-flynp-Page; mais il y a un certain Kerneven, — en disant que nous sommes à
Saint-Brk'iic (dûtes- dii-Nord), nous iuirons suffls;ininiciit oxpliqiu'' la convenance de ces noms al)raradal)raiits, — il y a donc un certain Kerneven, lequel ressent aussi un violent amour pour Jocelync-Page; — ils seraient dix qu'il faudrait bien que tous les dix en lussent amoureux. Kerneven a reconnu Phuliard-Arnal l'acteur, la Quctw rumje, le jocrisse, dont la profession est ignorée de M'"*" de KerkaLiou, vieille Bretonne remplie de [ti-éjup^és et de bonnes manières, qui professe à Tcndroit du théâtre en gi'néral et des comédiens en particulier le plus vertueux dédain, et qui s'obstine à regarder le spectacle comme l'antichambre de l'enfer. Kerneven, toutefois, la décide à se rendre à la Comédie, où Phichard-Arnal, sous le nom de Saint-Amour, doit jouer le soir dans le rôle de Jocrisse au spectacle. Ces dames mettent leurs châles. On part. Madame se damne, dit la servante, et pourquoi donc qu'elle ne m'emmène pas ! La toile tombe, et j'ai tout lieu de croire que la petite futée va se damner ailleurs : il doit y avoir une garnison à Saint-Brieuc, — Côtes-du-Nord. — Or, par une machination diabolique, Kerneven a justement retenu la loge d'où Jocrisse doit faire ses inter pellations à son maître, .M. Duval. M'"'^ de Kerkabiou est là, prenant tous les saints énumérés par dom Lobineau dans la vie des saints de Bretagne, — et ils sont nombreux, les Bretons vous prient de le croire, — prenant, dis-je, tous les saints de Bretagne à témoin qu'elle n'est venue que parce que la recette est au profit des pauvres. Quant à Jocelyne-Page, elle est tout entière au plaisir de goûter au fruit si longtemps défendu. C'est ici que l'arnaleric prend des proportions épiques. Saint- Amour-Arnal entre, il débite son rôle; mais Jocelyne-
Pacc le reoounaU, Pludiard ost di'oouvort; il se tronlilo, il est siflli', accalilé d'œufs durs, do iioinmes crues et d'écorces d'orange. Ces dames s'enfuient, et Jocelyne- Pa.qe lance au ]ttuvre comédien un rire qui perce l'âme. Ainsi dut rire Mrpliistojjlirlrs quand il eut perdu Marguerite. Jocelyne-Page a dans son rire une intonatif>ri qui fait mal ; cette intonation est un vrai chef-d'œuvre. Ah! femmes, que de bien vous pourriez faire et que de mal vous faites! Il me souvient d'un mien ami, fort maltraiti'' de la nature, qui eut le tort d'aimer une jeune et jolie femme, qui eut le tort plus grand encore de le lui dire, et qui dut chercher dans le suicide rouhli du rire sarcastique qu'elle lui avait jeté pour réponse.
Queue rouge ! queue rouge ! s'écrie Arnal, se relevant sous le poids de sa honte et froissant cette livrée de la misère. Queue rouge! queue rouge! Et il y a dans son geste et dans sa voix quelque chose qui déchire le cœur ! Ce cabotin sifflé est un grand artiste : Saint- Amour est devenu Annibal. Quelle est cette jolie femme qui se in'omène en maîtresse de maison? C'est une fille de Henri Monnier, M"* JoUbois-Ozy, — veuve de M. Jolibois, charcutier, — admiratrice passionnée de l'art et des artistes, et de plus à la tête de trente-cinq mille livres de rente, d'une charmante figure et de toilettes délicieuses. M"'* Jolibois-Ozy est la propriétaire d'Annibal-Arnal ; elle lui demande sa main, et celui-ci la lui accorde — nous aurions fait comme lui — avec une froideur — dont nous eussions été exempt. On apporte une lettre au grand artiste. Son chrecteur lui annonce que le privilège lui est retiré et lui demande sa protection pour une jeune fille qui doit délniter le soir
iiiriiit' dans la piroe uii il jouii. — Faitp> ciiti-f r. — M"* de Kerkaltiou ! — M. Pluchartl 1 — le m- m'attendais i>as... — Ma foi, ni moi non \>\ua\ — L'ex-Saint- Ainour se venire, il aocahle Jt)oelyne-l'a,ire de ses sarcasmes,— triste couracre que mms n'aurions pas, — et, sans se laisser attendrir par ses larmes, il ordonne à son domestique de lui mettre sous les yiieds ce coussin qui lui a été envoyé {viv Tambassadinir de Turquie, et de lui apporter de ce vin de Constance qui lui a été donné par la reine d'Angleterre, dans cette coupe d'or qui lui a été offerte par les villes de France, — non pas le masrasin, bien entendu. — Comment M"^ de Kerkabiou débute-t-elle ce soir? Sa mère a été ruinée par Kerneven, et, pour soutenir la mère, la fille s'est faite actrice, aux appointements de 800 fr., — ce qui n'est pas déjà si facile, mais la situation exigeait ce défaut de réalité. Toute cette scène peut être dans la nature, mais elle est atroce. Il me semble qu'il eût été mieux de mettre plus de noblesse et de dignité dans le caractère d'Annibal. Jocelyne-Page s'en va tout en larmes. Annibal a honte de lui-mémi.'. Entre le nouveau directeur : c'est Kerneven. Je romps mon engagement, dit Annibal. — Et ma recette! crie le directeur désappointé. — Il jouera, reprend la veuve Jolibois-Ozy. Annibal se repent de sa dureté : Jocelyne-Page attend là ; il lui demande pardon. Soit, dit-il, je jouerai, je vous ferai réussir : allez vous habiller, et nous répéterojis. — Pendant que Jocclyne-Page va revêtir son costume, rentre Kerneven : Je jouerai, dit Annibal. — Comme il ra'aimel se pdme la veuve. — C'est bon, reprend Kerneven. — Les appointements de M"* de Kerkabiou sont portés à 0,000 francs. — Mais Annil)al reconnaît que Kerneven
a adressé uik,' lettre iraïuour à Jocelyiie-Page. — Ah! misérable, je ne jouerai pas! — Joeelyne-Page entra [lour répéter dans un costume fort décolleté. — Montrer tout cela au puJjlic, elle ne jouera pas. — Elle a signé, dit Kerneven. — Je reprends un engagement, et déchirez le sien. — Ça me va, reprend Kerneven. — Et Annibal épousera Jocelyne-Page, et ^I'""" Jolibois-Ozy cherchera une autre réputation à favoriser de sa main et de ses 35,000 francs de rente, et e\hi n'aura pas besoin de recourir à M'"'' Saint-Marc, surtout si elle ressemble toujours à M"'^' Ozy.
Le dénoùment est choquant en ce qu'il y a quelque chose de fâcheux à voir Jocelyne tput accepter de Thomme qu'elle a méconnu. Si, à la dernière scène, elle retrouvait sa fortune et qu'alors elle tendît la main au grand artiste, les apparences seraient sauvées, et l'idée aurait reçu des développements complets.
Toute tronquée qu'elle soit, cette pièce n'en est pas moins une des meilleures que nous ayons vues depuis longteujps. Elle fourmille de mots charmants, et le parler outrecuidant de M'""" Joliliois-Ozy est d'un naturel à faire frémir la nature. Le public a applaudi aux bons mots, sans comprendre la portée philosophique de l'œuvre : est-il capable de faire mieux ?
M. Théopliile Gautier se demande, à propos de cette pièce : « Est-ce donc une si grande faute de se tromper sur l'avenir d'une queue rouge ! » J'avoue que cette jtarole m'a grandement étonné : j'étais loin de m'attendre à voir l'idée à ce point méconnue par un de ses plus heureux ftivoris. Queue rouge, jeune premier, père nolile, ou financier, tout artiste me paraît respectable, toutes les grandeurs me iiai'aissent égales quand ce
sont (les exrellcncfis ot dos ?iiiK'rioritf''s ! S'il s'agissait il'un homme de lettres dont l'avenir eût été méconnu, M. Théopliile Gautier tiendrait-il le même langage? Non, probalilement. Un homme de lettres n'est pas plus qu'une queue rouge : tous deux sont les serviteurs du public : seulement il y a moins de bons acteurs que de lx)ns auteurs, ce qui prouve qu'il est plus difficile de bien dire que de bien écrire, de bien niaiser une niaiserie que de babiller un feuilleton, fùt-il de
dix-huit colonnes !
Cornélius HoUl.
31 janvier. —
OPÉRA-NATIONAL
LE MARIAGE E.\ l'AIR, Opéra-boude en un acte, musique de M. E. Dejazet.
L'homme qui a écrit Monte-Cristo est sans .contredit l'homme le plus intelligent de l'époque. Un cerveau comme celui d'Alexandre Dumas doit être intelligent de toutes les intelligences. Aussi, quand on entre au Théâtre-Historique, comme l'on s'aperçoit que la baguette du magicien a passé par là^ que la pensée du féerique architecte de tant de palais merveilleux, de tant d'intrigues orientales, a dirigé les crayons de MM. de Di'eux et Séchan ! Ah ! si le terrain n'avait jjas dû être disputé sou à sou aux nécessités de l'entreprise, si la place n'avait pas été marchandée à l'initiative, miili-
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mètre à millimètre, Paris n'en serait plus à attendre un vrai théâtre, car nous ne donnerons pas ce nom au provisoire de la rue Lepelletier, ou aux exiguïtés de la Porte-Saint-.Marlin , cet autre provisoire d'un autre temps et d'un autre régime, cette primeur de soixantequinze jours bâtie pour une reine à la veille d'une révolution.
L'ancien Théâtre-Historique, l'Opéra-National aujourd'hui, est construit d'une manière presque raisonnable. Ce ne sont pas les perfections de la salle Barthélémy, mais c'est déjà un progrès : de toutes les places, on voit; de toutes les places, on entend. Partout on comprend que le comfortable a été soigneusement ménagé par l'homme de France qui s'entend le mieux aux recherches du luxe et de l'élégance. Qu'elles sont commodes ces loges à salon, avec leurs demi- teintes amoureuses, leurs mirages éclatants assoupis dans des lueurs veloutées ! L'on se croirait presque dans les beaux théâtres de Naples et de Milan ; il n'y manque, pour que rillusion soit complète, que beaucoup plus de boutades jalouses, de soupirs attentatoires à l'honneur conjugal et d'œillades encourageantes, des sorbets au patchouli et cet aspect général de macaroni en ébullition que bouillonnent les réunions des dilettanti italiens.
Et puis ne tourne-t-il pas au-dessus du frontispice de la scène une horloge véritable qui dit l'heure véritable? Il y a dans la Vie de Bohême une charmante pensée de Rodolphe Murger, qui n'aime pas les ijendules, parce qu'elles lui détaillent l'existence. Mais n'est-ce pas une ijrécieuse rcfesource, quand on s'ennuie au spectacle, quunc horloge qui vous rappelle l'heure des
souliers et des roiklcz-voiis, ces illustrations de la vie ; qu'une horloge qui vous redit l'instant du premier baiser ?
Allons donc à l'Opéra-National encore une fois admirer ses merveilles et ses comforts; aussi bien Ton y joue une pièce nouvelle : le Mariage en l'air.
Un bon tiens vaut mieux que deux tu auras. La vieillerie, quoique usée par les déceptions de quarante siècles, est toujours neuve et toujours vraie. Et ce soir-là, bien nous en prit d'arriver assez à temps pour revoir deux tableaux de la Butte des Moulins; bien nous en prit de nous rtre pressé pour venir encore une fois entendre la voix si franchement sympathique deM"« Rouvroy, et applaudir Finsaisissable gestification de M"^ Maria Jeunot. Bien nous en prit d'avoir escompté un peu de plaisir à notre àme, car nous eussions étrangement regretté nos pas et notre temps, si nous avions eu la conscience de n'avoir fait le voyage du boulevard du Temple que pour voir le Mariage en Vair. Nous étions venu surtout pour revoir M"^ Rouvroy, et par occasion leMariage en l'air. Cette pensée nous console.
Hélas! trois fois hélas! nous avons vu le Mariage en l'air, et jamais pièce ne nous a fait si pénible impression, jamais nous ne nous sommes tant ennuyé; jamais nous n'avons senti le sommeil si près de notre activité du soir. Une intrigue de la comédie italienne, avec personnages de la comédie italienne , Cassandre, Pierrot, Léandre, Colombine, amant poltron, tuteur et valet plus poltrons encore, valet stupide, amant et tuteur plus stupides encore, pupille insolente, Bartholo grimacier, polichinelles gambadant je ne sais où, je ne sais quand, à Paris peut-être, en IS52; car il
est question de William Rogers, le dentiste : encore une réclame peut-être. Quand Regnard crayonnait ses farces, simples encadrements d'un trophée de lazzi, quand Dominique pantalonnait en costume d'arlequin, et que, sur la scône, sautillaient Pierrots et Colombines authentiques, la comédie italienne pouvait être supportable; mais aujourd'hui qu'il n'y a plus de comédiens italiens, que l'on s'est lassé du grotesque et du faux pour adorer le \Tai, après tant de chefs-d'œuvre de réahsine, venir nous convoquer à une informité eml)ryonnique de l'art !
Je n"ai pas le cœur de rendre compte de cette chose. Du reste, les acteurs, pleins du sentiment de leur triste obligation, ont été parfaitement à la hauteur de la situation. Le tout était déplorablement détestable : Ccissandre, Pierrot, Léandre, Colombine et Fauteur, nous n'avons aucun scrupule de les tous accommoder à la même sauce. L'Opéra-National nous avait habitués à mieux.
Ne confondons pas toutefois dans un commun anathème la musique de M. Eugène Dcjazet. Le jeime compositeur s'est senti assez riche d'inspiration pour en prodiguer sur ce lugubre hbretto les perles et les diamants. Je regrette son intempestive prodigalité, car, en présence d'un poëme aussi largement, longuement et profondément ennuyeux, il est impossible de conserver le libre exercice de ses facultés mentales, et l'on ne peut véritablement jouir que de l'ouverture, gai et bruyant mariage en l'air de vibrations et de sons, d'instruments à cordes et d'instruments à vent.
Cornélius Holff.
VAUDEVILLE
LES BLOOMÉRISTES^ OU LA RÉP-ORME DES JUPONS, Vaudeville en un acte par MM. Clairville et H. Leroux.
Les Blooméristes!... Et il y avait deux jours que mon ami Cornélius Holff n'en dormait pas; il avait fumé trois fois plus de pipes et vidé dix fois plus de choppes qu'à l'ordinaire. — Car, tout spirituel qu'il est, Cornélius est un amateur etfréné de l'oël des Danois et de Taël des Anglais. C'est un phénomène que je ne me suis jamais expliqué ; je le livre à la publicité, dans l'espérance que d'autres seront plus heureux ou plus hahiles que moi. — Cornélius était indi.trné de la pensée que l'on allait mettre le couplet à mistress Bloomer, et il proférait contre la race des vaudevillistes des anathèmes à ébranler la butte Montmartre. J'avais beau le sermonner, il ne parlait de rien moins que de siffler.
Nous étions arrivés de bonne heure, et nous avons pu revoir la Circassienne, petite bluette de lutins et de sentiments avec accompagnement d'éclairs et de coups de tonnerre, diamantée tout exprès pour M"^ Renauld, par deux hommes d'esprit, MM. de Saint-Hi!aire et Bodier.
Or, elles sont là qui font des armes tout comme des élèves de Grisier, M"^* Clorinde, Pluck, Mercier, Marie, Leyder, Caroline et Louise, et elles vous manient des fleurets comme elles manieraient des éventails. M.Formose-Du mortier a une fille charmante, — comme toutes les filles à marier, — M"^ Césarinq-Irma Granier. — Nous avons beaucoup connu certain membre (\it l'In-
stitut, vieillard chauve et vénérable, qui répétait toujours à sa fille : « Ma fille, sois honnête homme, je ne te dis que ça. » M. Formose-Dumortier partage ces opinions exclusives. Sa fille a reçu une éducation toute masculine, elle chasse, fume, tire des armes, etc. Il y a même à la maison un maréchal- des-logis aux chasseurs d'Afrique, Ambroise-Pétarade, avec titre et charge de maître d'armes. Césarine-Irma Granier doit épouser Henri-Lagrange, qu'elle n'a pas vu depuis douze ans. Ce jeune homme a été élevé par M"* Astruc-Prudence, comme le plus mince bourgeois n'élève pas sa fille. Il sait broder, faire de la tapisserie, raccommoder ses habits, et rien que ça; en un mot, c'est un crétin fieffé. Ambroise-Pétarade a des vues sur Césarine-Irma; il se permet de l'embrasser, Césarine se fâche; le sacripant se moque d'elle. Alors parait Henri -Lagrange. 11 prend une leçon d'armes, va provoquer Ambroise-Pétarade, sort vainqueur d'un duel où, de tant de morts que de blessés, il n'y a personne de tué, et, déniaisé par l'amour, ce grand instructeur de la jeunesse, épouse M"« Césarine-Irma Granier, avec des transijorts qui nous donnent bon espoir pour l'avenir du nouveau ménage. N'oublions pas que Césarine et ses amies ont, dès le commencement, revêtu le costume bloomériste, au grand contentement de la noble assistance, car le bloomérisme n'est ici que pour donner du piquant au titre, et servir de prétexte à l'exhibition de choses charmantes, mais indicibles.
Quand nous dirons que l'œil le plus exercé ne peut découvrir dans cette pièce un milligramme d'idée, nous n'étonnerons personne ; mais quand nous dirons qu elle est fort amusante, nous trouverons peut-être
bon nombre d'incrédules. Telle est pourtant la vérité. M. Clairvillo a l'art de vous faire croire à beaucoup en vous donnant peu : c'est un avare avec des dehors de prodigalité, bravo! monsieur, moquez- vous du public.
Formose est admirable dans le rôle du père Duraortier. Il a dans la tète des mouvements à rendre jaloux le classique mandarin de porcelaine qui faisait clii'rir aux enfants les galeries du l^ilais- Royal. Tout le long de la pièce, il est d'un comique étourdissant; mais il devrait se faire photograpliier au moment où, armé de toutes pièces, deux fleurets sous le bras, un tromblon dans chaque main, il va se battre avec Ambroisc-1'étarade. Cela ne lui fait pas plaisir, — on le voit de reste. — Son chapeau gris a une pose mortuaire, et son col est relevé comme celui d'un maître des cérémonies de l'administration des Pompes-Funèbres qui se permet le Jaisser-aller jus(ia'au seuil de son entrée en fonctions. Tout le rôle est dessiné avec une supériorité qui fait le plus grand honneur au travail et à l'intelligence de l'artiste. Le talent comique est le plus rare de tous les talents; la raison en est bien simple : le comique n'est pas dans la nature, c'est du faux, et le faux est un produit, mais ce n'est pas une essence.
Et tout occupé à analyser la x^hysionomie de Formose, j'avais oublié Ccrnélius : il applaudissait comme un bélître! Était-ce au maillot de M"" Irma Granier? Je le croirais, si je ne connaissais l'innocence de Cornélius.
— Demain, me dit-il en sortant, jirai mettre une carte chez M. Clairville.
— Bah!
— Il vient de prouver les charmes du bloomérisme.
Tous les lionnètos gens vont devenir amoureux des actrices du ^■audevilIe, toutes les fennncs voudront porter des manchettes aux genoux, et, dans un mois, grâce à M. Clairville et à M. Leroux, Paris sera la Genève du Bloomérisme!
Et nous allâmes aux Funambules pour voir la pièce nouvelle; nous n'y pûmes trouver place. Le soir, quelqu'un qui avait vu Advienne Lecouvreur et Benjamine dans la même semaine, nous dit qu'il se dépensait plus d'esprit au boulevard du Temple qu'à la rue Richelieu, et que M"* Mancini était plus jolie que beaucoup de sociétaires et de pensionnaires du Théâtre-Français.