THÉORIE DES SONGES
Le songe est la représentation plus ou moins fidèle, pendant le sommeil, des choses qui nous ont frappé durant la veille; c'est une réminis-
(1) Afin d'éviter les répétitions fréquentes et forcées des mots songe et révey on leur a conservé, dans cet article, une synonyaiie complète.
— /iO — cenco exacte, claire ou confuse de nos actions passées, ou encore, rexécution de celles que nous désirons faire, n'importe le temps et Tespace.
Les sensations et les idées sont la cause nécessaire des songes; la vie de relation est une des conditions essentielles à ronïrogénie : le sommeil de l'enfant est, en ce sens, un repos complet. Le défaut congénial d'un sens entraîne l'absence absolue des sensations attachées à ce sens; ainsi, Taveugle-né ne saurait éprouver, dans ses rêves, les sensations fournies par la vision ; le sourd estdans le môme cas pour tous les phénomènes qui regardent l'audition.
Il y a des songes d'une vérité frappante : l'action est suivie dans ses moindres mouvements, dans ses plus petits détails; ressemblance de formes, temps, lieux, couleurs, sons, rien n'échappe, tout arrive avec une précision, une netteté merveilleuse : on les nomme songes lucides. D'autres, au contraire, sont incohérents,
bizarres, fantasques, interrompus, sans suite, et ne laissent, au réveil, que des souvenirs confus ou presque entièrement effacés : rêves obscurs.
Cette succession d'images qui naissent, s'effacent, se renouvellent pendant le rêve, est due à l'association d'idées. Dans l'état de veille, si l'on considère un objet, il est rare qu'il ne fournisse plusieurs idées réunies : ainsi la vue d'une femme au physique attrayant fait naître l'idée de beauté, qui nécessairement entraîne les idées de beaux yeux, front élevé, bouche fraîche et petite, pieds mignons, taille souple et bien prise, suavité de formes, etc.; de môme, dans le rêve, l'idée principale attire à elle toutes celles qui s'y rattachent par quelques rapports. Ces idées secondaires en développent d'autres, et cette succession se fait avec une si étonnante rapidité, qu'en un quart-d'heure il vous semble avoir vécu des années.
La mémoire est celle des facultés qui s'exerce
— /i2 — le plus pendant le rcve -, l'imaginalion vient ensuite, le jugement se tait le plus souvent.
Voici, en abrégé, le mécanisme des phénomènes oniriques :
Pour que le songe ait lieu, il faut que plusieurs organes cérébraux veillent; aussi, le premier somme, surtout chez les individus de travaux physiques, est un repos complet. Si un seul organe veille, le songe peut parcourir lidèlement toute la sphère des idées appartenant à cet organe : si, avec ce même organe éveillé, d'autres organes, ses congénères^ reprennent leur activité; le songe deviendra clair, suivie plein de vérité. Que la mémoire, par exemple, agisse de concert avec le raisonnement et le jugement, alors le songe marchera si net, si lucide ; Tenchaînement des circonstances sera si bien observé, la connexion des rapports si intime ; tous les objets seront représentés avec tant d'exactitude, dans leurs plus petits détails, que l'action revêtira toutes les apparences de la réa-
lité. Dans cet état, l'organe de la pensée jouit d'une perspicacité d'autant plus grande que son action est plus concentrée. Cette concentration de la force vitale sur quelques-unes des facultés intellectuelles, leur donne un tel degré de puissance que le dormeur pénètre les probabilités de l'avenir, sent naître des pressentiments qui souvent se réalisent, et compose des chefsd'œuvre, tandis qu'à l'état d'éveil il n'aurait exécuté que des travaux ordinaires. Le phénomène inverse a lieu si plusieurs organes opposéS; quant au but, veillent et agissent simultanément, c'est-à-dire que le rêve est obscur, incohérent, brisé. S'il arrive que l'activité de Pun de ces organes diminue, tandis que celle de l'autre augmente, on aura une série de petits rêves qui naissent, passent rapidement, pour être remplacés par d'autres de môme durée : rêvasseries.
Les rêvasseries ont lieu, le plus ordinairement, pendant la somnolence, espèce de som-
moil incomplot, résultant de la ffitigue après des travaux pénibles, une marche forcée, un état de soulTrances physiques ou morales.
Toutes les fois qu'une impression est vivement ressentie pendant la veille, uu qu'une idée s'est opiniâtrement attachée au cerveau, il y a fort :': présumer que le songe les reproduira. Les personnes dont le système nerveuX; très-excitable, est encore surexcité par une vie intellectuelle active, certains hommes de lettres, par exemple, travailleront, pendant le sommeil, à leurs ouvrages; résoudront des questions difficiles , composeront des discours , des pièces de vers avec toute la facilité de l'inspiration.
Une foule de circonstances influent sur la nature et la formation des rêves. Nous établirons la classification selon les sexes, les âges, les tempéraments, les lieux, les conditions sociales, et selon l'état sain ou morbide des organes.
En pleine santé, lorsque l'économie, jouissant de toute Tintégrité de ses fonctions , repose
convenablement, sans aucune gène, que l'esprit est calme ou affecté d'une joie douce, les rêves sont légers, tranquilles, agréables ; dans l'état maladif, ils sont lourds, fatigants, pénibles, souvent hideux, effrayants : ces derniers prennent le nom de cauchemar.
Nous avons dit que les perceptions, les sensations légères de la veille, grossissaient dans le rêve et acquéraient une force , une intensité remarquables, surtout quand un organe souffrait, ou était seulement surexcité. Cet état de rorganisme humain est le plus ordinaire, car il .est bien rare , pour ne pas dire impossible, que Tame et le corps soient dans un état de calme parfait.
Ainsi , selon l'état d'inquiétude morale ou de douleurs physiques, la sensation causée par une piqûre de puce s'exagérera jusqu'à simuler un coup d'épee ; un tintement de cloche vibrera comme la voix lugubre du tocsin. D'après l'association d'idées , le tocsin implique un évène-
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ment fûcheux , une catastrophe ; c'est un cri d'alarme! Le dormeur verra une foule effrayée courir de toutes parts, appeler du secours; des tourbillons de flamme s'élanceront d'un édifice, le dévoreront ; et si le réveil n'a point lieu • il sera témoin de toutes les circonstances d'un incendie.
D'autres fois, pour les personnes malades qui se nourrissent d'idées tristes, ce tintement de cloche ressemblera au glas des agonisants ; un convoi funèbre se déroulera, dans le rêve, avec tout son appareil de deuil et de douleurs; elles entendront les graves psalmodies des prêtres mêlées aux gémissements sourds de la famille éplorée ; elles verront les larmes couler et les têtes sortir pâles et triâtes de leurs longs vêtements noirs. Si le sommeil n'est pas interrompu par ce premier cauchemar, le rêveur apercevra le cercueil s'ouvrir tout-à-coup; un cadavre en surgira avec ses membres décharnés, sa face livide et ses prunelles vitreu-
ses roulant au fond de leurs orbites. Tous les assistants fuiront : il voudra fuir aussi ; mais ses pieds s'y refuseront, et il se sentira saisir par les doigts noueux du fantôme -, il frissonnera à cet horrible contact ; il s'efforcera de crier et s'agitera douloureusement sur sa couche, en proie à toutes les angoisses de la terreur^ enfin le réveil aura lieu.
La vue d'un tableau qui a vivement frappé , une conversation . une lecture même suffisent pour occasionner, chez les personnes délicates, un ébranlement nerveux qui retentira pen- - dant le sommeil et qui , selon les impressions agréables ou pénibles ressenties , doit amener les gracieuses images d'un rêve doré ou les affreuses étreintes du cauchemar.
J'ai connu, il y a quelques années, une jeune demoiselle de constitution chlorotique et nerveuse, qui mourut victime de la coupable imprévoyance d'un confesseur. Ce malheureux lui
— /i8 — civail fait iiiic peinture si horrible de l'enfer, que la pauvre enfant s'en retourna toute timorée, piUe, tremblante et comme bebôtée. La nuit, ses rùves lui retracèrent tout ce qu'elle avait entendu au confessionnal , mais avec des circonstances encore plus terribles. Elle ne voyait qu'ossements, squelettes, figures épouvantables; elle sentait l'odeur du soufre et la brûlure des flammes qui l'entouraient^ elle était poursuivie, harcelée par des monstres efTroyables qui la fouettaient de leurs queues et la perçaient de leurs cornes... Enfin elle put se réveiller ; mais dans un état déplorable! Les parents,, attirés par ses cris, cherchèrent vainement à calmer sou agitation extrême, à vaincre ses terreurs. Plu-sieurs nuits se passèrent avec les mêmes songes^ sans que les parents pussent y apporter remède. Le quatrième jour, cette jeune innocente^ atteinte de fièvre cérébrale pernicieuse, expira dans les convulsions d'un délire de démonophobie»
Des songes relatifs aux sexes.
La femme ne rêvera jamais cire homme, ni l'homme porter dans ses flancs les fruits de la fécondation.
Selon les états, les professions, la position sociale, le genre de vie, les sens et l'âme sont affectés de manières différentes. Or, le prolétaire n'aura point les songes du roi ; l'idiot, ceux de l'homme de génie ; non plus que le rude chaudronnier de Saint-Flour n'aura ceux du musicien délicat et passionné de la molle Italie.
Selon les climats et les lieux^
Les habitants des terres équatoriales qui vivent et meurent sans être jamais sortis de leurs contrées ardentes, ne rêveront point aux glaces éternelles des régions polaires.
Pour les tempéraments.
On a observé que Tôtre indifférent, ladre en amour, dont la fibre génitale est muette à tout voluptueux désir, n'a point les rêves du tempérament opposé, rêves qui, bien souvent, provoquent la sensation erotique.
L'homme doux et paisible, vivant sans fiel ni passion, n'a point les rêves agités de l'homme qu'une organisation funeste porte à la haine, aux rixes , aux transports violents de la vengeance ou du désespoir.
Les songes de la jeunesse, de l'âge mûr et du vieillard ne se ressemblent pas davantage. Ce dernier ne rêve que rarement; ses nerfs se sont émoussés au frottement des années; revenant, fatigué du voyage de la vie, le lit sur lequel il doit bientôt se reposer, c'est la tombe. L'espoir ne fait plus battre son cœur paresseux, engourdi i ses affections s'effacent de jour en jour ; sa vie de relation se rétrécit; l'activité de ses or-
ganes allant toujours en diminuant, il a moins besoin de réparer. Le vieillard dort peu, le moindre bruit le réveille, et s'il rôve encore quelquefois, c'est aux temps passés ; sa mémoire le reporte incessamment aux belles époques de son existence qu'il regrette, et qui se sont enfuies^ sans retour hélas î . . .
L'âge mûr voit se reproduire, dans ses rêves, tout ce qui tient à ses intérêts, à sa famille, à son ambition.
Mais, pour la jeunesse folle et rieuse^ quelles
nuits! quels songes! Le froid calcul n'a pas
encore glacé les chaudes émanations du cœur-, les organes sont neufs; la maladie n'a pas encore soufflé sur eux ses acres et virulents poisons. Oh ! le sommeil est doux alors, parceque l'àme est tranquille; la sève remplit tous les vaisseaux et la santé ruisselle par tous les pores; le sommeil est doux, parce que les yeux de la jeunesse aperçoivent la vie à travers le prisme aux enchantements» Ce sont de jeunes filles , couron-
nées (lo lloiirs, qui passent et repassonl dans les rOvcs murmurant d'hannonujubcs paroles d'amour, et vous jetant un mystérieux sourire, un de ces sourires qui promettent le bonheur. Vous courez avec elles sur de fraîches prairies , vous mêlez vos jeux aux leurs , tantôt les poursuivant au sommet des coteaux et tantôt dans les profondeurs du vallon. D'autres fois , vous avez des ailes et rasez légèrement Teau des lacs limpides^ vous franchissez le torrent ou la rivière aux yeux d'une foule émerveillée. De la haute cime des monts vous vous élancez dans la plaine, et, après avoir plané quelques instants, vous venez vous abattre aux genoux de votre amie, en la ventilant de vos ailes d'azur; elle vous sourit tendrement et vous accorde ce qu'éveillé vous n'eussiez osé lui demander; puis , au réveil vous vous sentez ému, le cœur débordant de joie et d'amour. Souvent on referme les paupières pour chercher la continuation de si beaux rêves, bien souvent on va se promener solitai-
rement dans la campagne, pour repasser dans sa mémoire les délicieuses impressions de la nuit. Une atmosphère de voluptés vous baigne de toutes parts; les brises sont plus tièdes, les Heurs plus fraîches, plus embaumées; la poitrine est gonflée de vagues désirs, le cœur palpite : on tressaille involontairement, dans l'attente d'une enivrante réalité; et cet état d'inefTabie expansion, de béatitude générale se prolonge des hetires entières. O rôves dorés de la jeunesse! rêves luxuriants d'amour et de chaude poésie, qui ne vous a point caressés ! Et plus tard,., hélas, qui ne vous a point regrettés , ô rôves dorés de la jeunesse !
GAUGHSMilR.
Définissons le cauchemar; esquissons à grands traits ses causes, son mode d'action et ses tristes effets.
De toutes les perversions du sommeil, la plus fatigante, la plus douloureuse est celle qu'on a nommée terreurs nocturnes, incube, ou cauchemar • C'est Véphialte, \e pnigalion des Grecs; Yincube des Latins ; le machérick des Celtes; le vampirisme des Hongrois ; le nachtmaar des Allemands ; le night mare des Anglais , le maren
— 5G — lies Danois; le pesarolo des Italiens ; le mampesado des Espagnols, etc.; expressions qui toutes désignent des fltres fantastiques, sombres enfants de la nuit.
Le cauchemar est donc un songe pénible où , à une apparition effroyable, se joint une douloureuse suffocation; où l'impossibilité d'exécuter le moindre mouvement, soit pour se défendre, soit pour se tirer d'un péril imminent, se combine à un sentiment de terreur et d'angoisses. C'est dans le cauchemar qu'on aperçoit des monstres, de hideux fantômes, des cadavres ensanglantes, des squelettes sortant de leur tombe, des guivres, des gnomes, des lamies; enfin toute la horde gibbeuse et disloquée des mythes sacrés et profanes qui se mettent à danser autour de vous avec d'afireuses contorsions; d'épouvantables éclats de rire. Ces fieures viennent se poser devant votre lit et vous regardent, tantôt immobiles, tantôt grimaçantes, font grincer leurs dents aiguës, claquer leurs os décharnés, et,
tout à coup, s'abattent sur votre poilrine, la compriment, sucent vos mamelles, vous excitent au plus honteux libertinage, aux caresses les plus lascives. Tout à coup vous voussentezieiitement étouffer-, vous voulez crier, mais la voix vous manque; vous [aitcs de prodigieux et vains efforts pour vous débarrasser du poids qui vous écrase.. .. EnOU;, vous vous réveillez anhe'ant, harassé, brisé, couvert de sueur, et vos yeux cherchent avidement un rayon de lumière pour détruire le reste de ces images horribles.
On donne le nom d'incube au cauchen:iar où rhomme écrase de son poids un être quelconque, et celui de succube^ quand c'est la femme qui se sent écrasée. De cette manière, le premier serait exclusivement le cauchemar de l'homme, et le second, celui de la femme. Je pense qu'il serait plus exact, d'après Tétymologie des mots, d'admettre qu'il y a incube lorsqu'on écrase , et succube quand on est écrasé^ n'importe le sexe.
On trouvera l'une des causes du cauchemar dans une violente impression, reçue pendant la veille, dans un ébranlement du cerveau provoqué par une scène affreuse, dont on a été Facteur ou le témoin oculaire. La vue d'un tableau hideux qui frappe vivement, l'attention qu'on aura prêtée à un récit énergiquement exprimé suffisent pour prédisposer au cauchemar ; mais les causes les plus fréquentes se rencontrent, sans contredit, dans l'état maladif ou l'indisposition de nos organes. L'observation prouve que les affections cérébrales donnent lieu aux rêves les plus singuliers, les plus bizarres. Les objets perçus revêtent des formes, des couleurs tellement incroyables; les figures se meuvent, gesticulent d'une façon si extraordinaire, que l'esprit est comme entraîné dans une région apocalyptique. On prétend que c'est pendant une période d'affection cérébrale, résultant d'une forte contention d'esprit, que le peintre Callot enfanta ses étranges diableries. Tartini se trouvait dans
les mômes conditions, lorsqu'il composa sa fameuse sonate du Diable.
Remarquons bien que , d'après tel ou tel viscère affecté^ le songe offre tel ou tel caractère.
Dans les maladies de poitrine, du cœur et des gros vaisseaux, les angoisses sont si intenses, si multipliées, qu'on se réveille en sursaut, le corps couvert de sueur glacée, la respiration courte, gênée, et, longtemps après avoir ouvert les yeux, il reste de l'étonnement et de l'anxiété.
Le cauchemar, qui dépend d'une affection d'estomac ou d'intestins, est le plus fréquent, surtout si Ton tient compte des digestions laborieuses, des indigestions. C'est d'abord un sentiment de pesanteur à Tépigastre et au ventre ; c'est ensuite une oppression qui augmente de plus en plus et devient intolérable-, puis on se sent étouffer, on veut crier, fuir ; mais on ne trouve ni voix ni force; il faut subir jusqu'au
— GO — réveil cette atroce douleur; c'est le succube dans toute son intensité.
Il existe une foule de cauchemars [)lus ou moins complets, et leur gravité s'accroît toujours en raison directe de l'intensité des causes. Une fausse position pendant le sommeil , le refroidissement d'une partie du corps ; la faim , la soif, les douleurs rhumatismales, un travail morbide qui s'opère dans Tépaisseur d'un membre, d'un organe, etc.
Galien parle d'un homme sujet , depuis de longues années , à des attaques de névralgie sciatique très-aiguës. A la suite d'une attaque des plus vives qui occasionna au malade une insomnie de plusieurs jours, le membre brûlant jusqu'alors se refroidit peu à peu, les souffrances se calmèrent et il put enfin s'endormir. Après un sommeil agité de quelques heures , il rêva qu'il avait une jambe de marbre : à son réveil sa jambe était paralysée ! Evidemment, la causalité de ce rêve se trouve dans le travail morbide que
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recelait le membre : l'inlliix nerveux ayant cessé, les douleurs s'évanouirent avec la vitalité de la partie, et la sensation de froid qui en résulta donne raison du phénomène. Ce fait expliquerait d'une manière satisfaisante le songe de Jacob , dont la cuisse fut séchéc , par un ange, au moment qu'il posait le pied sur l'échelle mystérieuse.
Un cordonnier atteint depuis longtemps d'une ophthalmie à l'œil droit , rêva que son singe le lui crevait avec une alêne ; la sensation de vive douleur qu'il éprouva le tira subitement de son sommeil-, il eut beau ouvrir Toeil malade-, il eut beau en écarter les paupières avec ses doigts, et l'approcher de la lumière... il était borgne.
Madame de*'''', pendant une froide nuit d'hiver, s'était endormie avec un bras hors du lit; par un mouvement automatique, Tayant ramené sur sa poitrine , le contact g!acé du
— G2 — membre lui lit rôver qu'un cadavre Tembrassait. Il est des cauchemars compliqués qui frappent, émeuvent par l'étonnante netteté de l'action; la mémoire en conserve une profonde empreinte, et longtemps après le réveil; ils causent un sentiment d'effroi. Le plus communément, c'est la perte d'une fortune ; c'est une trahison, une mort qu'on aurait à redouter; cette idée vous poursuit toute la journée et vient se retracer, dans le rêve, avec les plus sombres couleurs. Ce cauchemar atteint surtout les personnés hystériques, hypochondriaques, les jeunes gens timideS; faciles à effrayer, et généralement tous les individus faibles d'esprit, crédules, impressionnables ; ces sortes de rêves affectent le moral et l'attristent; on s'efforce en vain de chasser les noires pensées qu'ils font naître, elles reviennent toujours avec obstination et semblent être un pressentiment mystérieux. Si malheureusem.ent, et par une cause fatale, le songe vient à se réaliser, on ne manque pas
de dire que c'était un avertissement du ciel : de là le nom de songes prophétiques. Cette croyance erronée que la tradition conserve dans les familles, devient une source de frayeurs, le plus souvent funestes aux êtres faibles et crédules.
Joseph Frank rapporte l'histoire suivante : « Une noble Lithuanienne âgée de vingt ans, de constitution scrofuleuse, se réveilla, dans Tune des premières nuits de sa grossesse, avec un cri terrible; et, toute frissonnante, raconta à son époux le songe qu'elle venait de faire : Il me semblait, lui dit-elle, que j'étais entrée dans une église, et qu'étant descendue dans les caveaux, j'avais aperçu une femme assise dans une tombe ouverte, allaitant deux enfants ^ comme son aspect me remplissait de terreur, elle me dit : Ne t'effraie point, ma fille , car je suis ton image ; le lendemain du jour où tu auras eu deux fils, tu viendras dormir à ma place.
le mari lil tout ce qui était en son pouvoir pour (Jélruire la prolbnde impression laissée par ce songe effrayant, il ne put y réussir. Son épouse, in^bue dès l'enfance de contes de sorciers et de revenants, tcmba dans une mélancolie sombre, surtout aux approcbes de Taccouchement. Ce jour étant venu, après la sortie d'un enfant, Taccoucheuse dit à la mère de la jeune dame qu'il y avait encore un autre enfant dans Tutérus. — Que ma fille Fignore à jamais ! s'écria la mère prudente. Mais on ne put le lui cacher, et cette infortunée dit à son époux, avec un accent désespéré : Mon rêve s'accomplit. En effet, la fièvre puerpérale l'enleva peu de jours après. »
Une autre observation qui offre le double exemple d'un songe et d'une hallucination prophétique :
M. Ferdinand '^'^'^^ homme d'un âge mûr, de constitution sèche et nerveuse, avait coutume d'aller, chaque année, passer quelques
— G5 — jours chez son ami d'enfarice, M. Fabrice '''''^, à l'époque de la fête patronale du village. La dernière fois qu'il s'y rendit, M. Fabrice se trouvait indisposé; mais le plaisir de revoir Ferdinand fit oublier au malade ses souffrances ; les joies de l'amitié semblèrent même avoir chassé le mal. Cependant M. Ferdinand avait aperçu quelque chose d'insolite sur le visage plissé de son ami, et le jour de son départ, il ne put cacher ses craintes au sujet d'une santé qui lui était chère; il l'embrassa en lui recommandant des soins, de la prudence, et surtout un régime sévère ; puis il partit pour sa ville natale , distante de vingt lieues du village. Peu de temps après son retour dans ses foyers, M. Ferdinand se sentit oppressé et comme accablé de tristesse, sans cause connue-, la nuit il eut un songe aff*reux. Il vit une bière sortir de la maison de son ami, suivie de sa famille en deuil qui raccompagnait au champ du repos; s'adressant à une personne du cor-
^ GG — lége, afin de connaître le nom du défunl, il reçut cette réponse : « Etes- vous donc assez indifférent pour ignorer la fin malheureuse de ce pauvre M. Fabrice ? Ces paroles sèchement prononcées le réveillèrent en sursaut : il passa le reste de la nuit dans une agitation extrême.
Le lendemain, obligé de remplir les devoirs que sa position sociale lui imposait, il fut triste, impatient, distrait, en proie à de sourdes inquiétudes; il chercha» vingt fois, à se soustraire aux impressions douloureuses qui lui étaient restées de son rêve, et cette pensée qu'il chassait de toute sa volonté, revenait toujours plus triste, toujours plus sombre. Ainsi se passa la journée, au milieu d'un malaise et des angoisses qui lui donnèrent la fièvre. Le soir, comme il était à son secrétaire, achevant une lettre à M. Fabrice, dans laquelle il lui narrait son rêve et ses vives inquiétudes, on frappa doucement à sa porte.... Il se lève, prend la lumière et va ouvrir. — Que voit-il? Son
ami!.. Ah parbleu! mon cher, s'écrie-t-ii, en se retournant pour poser son flambeau, sois le bien venu. Je t'écrivais dans le but de mMnformer... Il se retourne, les bras ouverts, pour l'embrasser.... Il n'y avait plus personne.... Il franchit le seuil de la porte, regarde de tous côtés ; personne.... Il appelle : partout un profond silence.... Il va frapper aux portes des voisins, demandant à tous s'ils n'ont point vu M. Fabrice? Les réponses sont négatives. Après de longues et d'infructueuses recherches, il revint chez lui;, la tête brûlante et le moral profondément affecté de cette inconcevable apparition. Il se demandait si la présence de son ami, à cette heure, n'était point un rêve, une illusion de son esprit malade? Mais on avait frappé à sa porte; il était allé ouvrir; il l'avait vu, bien vu de ses yeux grands ouverts; ses sens ne pouvaient le tromper à ce point.... Oh ! cette apparition cache quelque chose de mystérieux, murmura-t-il en faisant ses préparatifs de dé-
— G8 ~ part, et sur le champ il se mit en route pour le village qu'habitait Fabrice.
Arrivé au domicile de son ami, il trouva la famille dans le deuil et les larmes. On lui apprit que le défunt avait été enseveli la veille au soir.
La causalité de ce songe et de cette halluci nation prophétiques, se trouve dans la vive impression que la maladie d'un ami produisit, sur Tesprit de l'autre. Une pensée sombre , tenace , avait suivi M. Ferdinand dans ses foyers^ le soir, elle s'était couchée avec lui, et pendant le sommeil, les organes cérébraux, surexcités, avaient développé le cauchemar. Mais cette inconcevable tristesse, ces inquiétudes, cet abattement éprouvés par M. Ferdinand, cette mort arrivée le jour môme du songe? Tout cela reconnaît une autre causalité que nous expUqueroas aux dernières pages de ce traité.
Autres exemples de songes prophétiques recueillis avec le plus grand soin :
— G9 — Un mari soupçonneux, et non sans quelques motifs, se promène dans la campagne ; il s'assied sous un arbre, tire un volume de sa poche, se livre aux délassements de la lecture et s'endort. Il rêve qu'un jeune homme est dans les bnîs de sa femme; il se réveille aussitôt et regagne, en toute hâte, le toit conjugal. Au lieu de prendre la voie battue, il franchit les haies du jardin, saute, enjambe les plates-bandes, arrive, tout ému, au pied d'un pavillon qui servait de lieu de repos à madame. Il saisit une échelle, la dresse contre le mur et monte sans bruit. Qu'aperçoit-il à travers les persiennes?... Sa femme et le jeune homme dans la position qu'il avait rêvée; absolument comme si son rêve eût été un miroir fidèle. Mais l'amoureuse étreinte était achevée.... Le mari, homme d'esprit, dit froidement;» en redescendant l'échelle : C'est fini : je ne puis faire que ce qui est consommé ne le soit point... Il s'en retourna tristement dans la campagne , méditer sur les vicissitudes matrimoniales.
Une j'3une demoiselle avait demandé la permission à sa mère de coucher dans un petit cabinet situé sur une terrasse, en regard du jardin, pour prendre le matin des petits oiseaux à Ja glu. Cette permission lui fut accordée. La mère crédule lui demandait chaque jour si elle avait réussi à en prendre quelques uns? et toujours la demoiselle répondait qu'au moment de les saisir ils s'étaient envolés. Cependant, une nuit, la mère entendit un léger bruit dans le cabinet- elle eut d'abord quelques soupçons, et fut sur le point de sortir du lit pour aller les éclaircir, lorsqu'elle réfléchit que sa fille avait pu se lever pour des besoins naturels. A peine rendormie, elle rêve qu'un amoureux escalade le mur de la terrasse et entre dans le cabinet. Réveillée par ce songe vers l'aube matinale, elle monte avec précaution^ ouvre doucement la porte du cabinet et voit sa fille... exactement comme dans le conte du Rossignol, de Lafontaine... îse se laissant point déconcerter par cet acci-
dent, la mère dit aussi en verrouillant la porte : Pour cette fois, du moins, l'oiseau est pris ; il s'agit seulement de rempôcher de s'échapper. Un mariage fut le résultat de cette chasse à la glu.
Une autre mère , inquiète , depuis quelques jours, sur la santé de son enfant en nourrice, rêve qu'il a été enterré vivant. Le lendemain, elle part précipitamment et arrive au moment où la fosse venait d'être fermée sur son fils. Cette mère désolée demande à ce qu'on ouvre la tombe, elle en fait retirer le cercueil , dont elle brise les planches et emporte T enfant dans ses bras : quelques secours suffirent pour le rendre à la vie.
Un aide-de-camp, qui entretenait des liaisons intimes avec la femme'de son général, rêve que le mari vient l'épée haute sur eux pour punir leurs criminelles amours : il se réveille effrayé et raconte son rêve à l'épouse adultère : celle-ci
se met à rire en lui disant que le général est, à cette heure, à plus de cent lieues. L'aide decamp se rendort, mais tout bouleverse de ce qu'il vient de rêver. Dans la même nuit, le môme songe se répète, sans provoquer le réveil ^ il peut fuir cette fois; il se cache dans le boudoir de sa maîtresse; enjetant; par hasard, les yeux sur une glace placée devant lui, il voit sa moustache noire et chatoyante, sa soyeuse et belle chevelure blanchir subitement , la douleur qu'il en éprouve le tire du sommeil 5 il quitte le lit et va interroger une glace qui lui confirme son malheur.
Un étudiant en droit, sur le point de passer ses examens, rêve que son père, au lit d'agonie, demande à Fembrasser avant de mourir. Le lendemain, il reçoit une lettre où cette triste nouvelle lui est annoncée. Il part, en toute hâte, et arrive au moment où le vieillard rendait le dernier soupir.
Une de nos élégantes de la capitale, femme à la mode et d'esprit , avait éprouvé un revers de fortune, à la suite d'une banqueroute frauduleuse; cette perte, assez considérable, l'affecta vivement pendant plusieurs années, et, malgré les distractions du monde, elle y pensait toujours. Ptevenant d'une soirée, où l'on avait parlé de songes prophétiques , dont plusieurs étaient étonnants de précision , elle y pensa avant de s'endormir, et fit celui-ci :
a Elle se rendait, en partie de plaisir, à une délicieuse, villa; descendue de voiture pour traverser l'avenue qui conduisait au château , elle rencontre une pauvre vieille, portant un singe sur répaule, et lui jette une pièce d'argent. Arrivée à Tendroit où se donnait la fête , madame se trouve face à face avec son banqueroutier ; outrée de ce qu'on avait gardé si peu de convenances et manqué d'égards en l'invitant à une réunion dont faisait partie ce misérable , elle quitte brusquement la fête , se pro-
mettant, à la première occasion, d'en témoigner son mécontentement au propriétaire de la villa. Comme elle s'en revenait gagner sa voiture en station au fond de l'avenue , elle retrouve la vieille mendiante entourée de plusieurs femmes du peuple, et leur distribuant des carrés de papier, sur lesquels son singe inscrivait des numéros. Madame s'informe dans quel but?
La vieille lui répond que son singe a la faculté de lire dans l'avenir , et que les numéros qu'il combine doivent nécessairement sortir au premier tirage. Il prend fantaisie à la jeune élégante d'éprouver l'infaillibilité du singe : elle donne une nouvelle aumône à la mendiante et lui demande des numéros. Aussitôt le singe se met à grifTonner sur un morceau ^de papier^ la vieille les remet à madame... qui, en place de chiffres, y lit ces lignes :
u Mon art se borne à deviner les extraits et « les ambes seulement, tandis qu'il faut un quine « à madame pour combler la perte qu'elle a faite
« Qu'elle aille donc à l'hôpital des fous ; dans la « loge n° 3 du bâtiment de l'Est , se trouve un u astrologue fameux par son art divinatoire-, « après quelques hésitations et un peu de mau- « vaise humeur, il lui indiquera cinq numéros « qui, jetées dans le système , sortiront infailli- « blement. »
Madame se réveilla toute émerveillée de
ce songe 5 elle en causa le lendemain avec ses intimes, et, malgré le peu de foi qu'on devait y ajouter, il fut décidé qu'on irait à Bicêtre^ce serait, d'ailleurs, une promenade, une distraction. Plusieurs élégants et élégantes se réunirent à elle, et les équipages galopèrent sur Fhôpital des aliénés. Les directeurs furent très-aimables, et s'empressèrent de faire visiter leur établissement dans ses plus petits détails. Arrivée près de l'endroit indiqué par le singe , madame .. demanda s'il n'y avait point un fou surnommé V Astrologue, On lui répondit affirmativement , et on la conduisit devant la loge du
devin colèbje. Après quelques questions minau- (jieies, madame .... lui exposa sa demande en termes clairs et précis.
— Dos numéros, répond l'astrologue; savezvous à quelle heure la lune passe au méridien?
— Non.
— J'en suis fâché pour vous ; revenez au moment où Jupiter et Vénus seront en conjonction.
Ces paroles firent sourire nos élégantes.
— Mais nous désirerions le savoir à l'instant même.
— La chose est grave : il faut du recueillement. Tenez, regardez si dans ma physionomie vous ne saisiriez point un rapport, une ressemblance avec quelques-uns des signes du zodiaque.
Et il se mit à faire les plus horribles grimaces qui aient jamais contorsionné face humaine. Les rirent redoublèrent.
— Ahl vous riez dans une question aussi pro-
fondement sérieuse... Eh bien! bonsoir; que les Pléiades vous ceignent le front en guise de couronne, et que lanneau de Saturne vous serve de bague.
Puis, il leur tourna les talons, et fut tracer des caractères syn^boliques sur les murs de sa logo.
Madame s'était aperçue que l'astrologue;
prenait du tabac; elle tira de sa poche une charmante petite tabatièie, et la lui offrit. Notre homme se radoucit à ce présent ; il alla prendre une feuille de papier qu'il coupa en cinq morceaux symétriques, et les présentant à madame..... avec un crayon.
— Vous êtes, à mes yeux> aussi mignonne , aussi gracieusement aimable que la divine Bérénice-, il y aurait de la discourtoisie à ne point accorder ce que demande si doucement votre jolie bouche : je vais vous satisfaire. Bérénice avait foulé les fleurs de vingt- et-un printemps ; vous en avez, si je ne me trompe, cueilli les
plaisirs, et comptez quelques étés en plus; seriez-vuus assez bonne pour me dire votre âge ?
— Vingt-cinq ans.
— Vingt-cinq années d'hommages et d'adoration qu'ont dû vous valoir vos beaux yeux, ajoutées à vingtet-une, donnent le chiffre 46. C'est l'âge de la sagesse et des études sérieuses; c'est l'âge ou le savant Copernic formula son système à jamais immortel : écrivez 46 sur un des morceaux de papier. La distance de Mercure au soleil est de treize millions de lieues : écrivez 13 sur un autre; d'où il résulte que le soleil, aperçu de Mercure, est trois fois plus grand que nous le voyons de la terre : écrivez 3 sur le troisième carré de papier. Et que sa chaleur y est sept fois plus grande : écrivez 7 sur le quatrième. Enfin cette planète devant être cinq fois plus dense que la nôtre pour ne pas être fondu e par Faction solaire , le nombre 5 est le dernier chiffre de votre quine.. . Etes-vous contente, ma petite dame ?
— Très-contente-, et je ne saurais trop vous remercier des jolies choses que vous venez de nous dire.
— Vous devez être habituée à en recevoir de plus louangeuses encore... Mais vous n'ôles point venue ici pour voyager dans les plaines d'Uranie ; votre but était de me demander des numéros; ce n'est pas tout que de vous les avoir donnés, il faut encore vous assurer de leur sortie. Veuillez ine les remettre, je vais vous en fournir la certitude, la preuve infaillible !
Madame lui remit les cinq carrés de papier. L'astrologue les rangea à terre dans un ordre bizarre, et demanda de nouveau.
— Vous voulez absolument qu'ils sortent , n'est-ce pas?
— Oui, répondit la dame attentive à ses moindres gestes.
Alors il prit sa baguette, décrivit trois cercles magiques en l'air, prononça des paroles mystérieuses, fit plusieurs évolutions cabalistiques au-
lour dos numéros , et , ayant roulé en boulettes les carrés de papier, il les avala les unr> après les autres-, après ceLte opération, accompagnée de force grimaces, il s'approcha de notre jeune élégante et lui dit d'un ton confidentiel :
— Madame, repassez demain, vos numéros seront sortis du système.
Un bruyant éclat de rire accueillit ces paroles, et Fespiéglerie du fou égaya, pendant quelques jours, les cercles de la capitale.
Un berger voit, en songe, son meilleur chien
dévoré par les loups; il se réveille aussitôt, court
à l'endroit où était parqué son troupeau , et ne
trouve plus que les restes sanglants du fidèle
I animal.
Depuis plusieurs jours, un braconnier rentrait au logis triste , fatigué et le sac vide, sans avoir brûlé une amorce. Il rêve qu'étant allé chasser à tel endroit des environs de son village,
ses désirs avaient été surpassés. Le lendemain, au petil jour, il s'y rend et revient le soir chargé de gibier.
La ^eilIe d'une bataille, un soldat rêve qu'il tombe frappe morfeilement au premier coup de ieu : il en prévient ses camarades et leur distribue le peu d'ai'gent qu'il possède. Malheureusement pour lui le songe se réahsa.
Une vieille femme, qui habitait seule une maison siluée à l'extrémité de la ville, rêve que des voleurs sont entrés dans sa chambre, et la dévalisent complètement (c'était l'exacte vérité}. Elle se réveille en criant au secours; les voleurs effrayés s'enfuient et n'emportent que la moitié de leur butin.
Un pauvre artiste rêvait que des créanciers impitoyables et le propriétaire de la mansarde qu'il habitait, avaient obtenu la saisie de sou mince mobilier. Il fut tout à coup réveillé par des coups redoublés qui pleuvaient sur sa porte.
C'étaient les menus justiciers venant exécutei la loi.
Un autre artiste, tout aussi pauvre, fait un rêve plus heureux. Il hérite d'un vieil oncle dont il avait autrefois espéré. Ah! s'écria-t-il en se réveillant, si les songes se réalisaient.... A peine achevait-il son exclamation qu'une lettre arrive, l'invitant à passer chez le hanquier "^"^"^ pour y toucher une somme de cent mille francs, capital de la fortune du vieil oncle qui Ta institué son unique légataire.
Dans cette série d'exemples, l'action cérébrale est, sans contredit, la source des songes et leur réalisation n'est point due au hasard, ainsi qu'on le pense généralement ; toutes les lois qui régissent la matière vivante et ses rapports avec la matière inerte, étant loin d'être connues, le mot hasard est toujours jeté comme un aveu d'ignorance des phénomènes qui nous entourent
Si le lecteur a bien saisi tout ce qui a été dit jusqu'ici, il trouvera la cause prochaine des songes dans Tassociation des idées , dans leur succession, plus ou moins rapide, due au degré d'excitation des organes cérébraux en éveil, il remarquera, en outre, que cette excitation peut être provoquée de deux manières, soit par des agents physiques tel qu'un travail morbide à l'intérieur d'un membre, d'un viscère- un état de gène, une fausse position ; le froid, le chaud, un air vicié...., etc.; soit par de vives impressions morales qui ont ébranlé le système nerveux et dont le cerveau a conservé le relen tissement pendant le sommeil. Après cela, il est des rêves tellement baroques et biscornus, tellement éloignés de la vérité des faits, et de tout ce qui peut nous être arrivé ou nous arriver, que Tesprit le plus perspicace, le plus subtil, ferait de vains efforls pour en dé couvrir la causalité. Cependant , si Ton réfléchît aux i)rodigieuses facultés de la pensée qui,
plus prompte que l'éclair, franchit rimmensilé des temps et de l'espace, s'éiève au delà des limites célestes et plonge dans les abîmes de l'élernité; si Ton admet que Timaginalion peut enfanter les ôlres les plus clninériques, les combinaisons les plus bizarres, qu'elle peut créer les formes les plus capricieuses, les plus fantasques, on concevra la [)ossibilité, non pas d'expliquer entièrement les phénomènes oniriques, mais de découvrir par quels points ils se touchent, par quels anneaux ils s'enchaînent.
Deux autres rêves se présentent encore, le somnambulique et le magnétique.
Le rêve somnambulique reconnaît pour cause une vésanie périodique du cerveau. Dans cet état le sommeil est beaucoup plus profond que dans l'état normal: il faut môme un bruit assez fort, une secousse pour l'interrompre. Les songes alors ne laissent aucune trace dans la mémoire; ils dépendent quelquefois d'une impression locale; d'autres fois d'une excitation
éventuelle, spontanée de Torgane encéphalique- Il y a augmentation et concentration d'activité dans cette région; aptitude, adresse singulière du somnambule à exécuter tous les mouvements exigés, par la série d'idées qui se développent pendant le rêve. Les volitions qui émanent directement de la mémoire ou de l'imagination, ne sont pas toujours en rapport avec les objets extérieurs, mais le plus souvent avec ceux que rintuition représente, et si leur coïncidence a lieu, on peut la regarder comme fortuite. La volonté d'action s'exerce régulièrement dans un
grand nombre d'actes; dans les cas où l'exercice de cette faculté n'est point en rapport avec les objets, le jugement ne les rectifie presque jamais. En général, les somnambules perçoivent avec clarté, agissent avec précision et une surprenante agilité. Les hommes d'imagination composent, les musiciens vont à leurs instruments et exécutent des morceaux qu'ils n'ont jamais vus ni entendus, les ouvriers, les valets remplis-
sent leur tâche et entreprennent leurs travaux avec une adresse qu'ils n'auraient point pendant la veille. Une circonstance remarquable , c'est qu'ils ne conservent pas le moindre souvenir de leurs actions-, ce qui fait que le caractère le plus tranché du somnambulisme est de ne rien se rappeler au moment du réveil.
On connaît différents degrés de celte singulière affection, depuis les somnambules qui agissent, marchent travaillent ( somnambulisme complet), jusqu'à ceux qui parlent, chantent, gesticulent sans mettre en mouvement Tappareil locomoteur {somniloquie)^
La jeunesse est plus disposée au somnambulisme que les autres âges de la vie. On l'observe plus fréquemment chez les jeunes filles délicates, hystériques et cataleptiques. Les personnes qui abusent de l'étude et fatiguent leurs facultés intellectuelles par un exercice immodéré, y sont aussi sujettes ; il en est de môme de celles qui, douées d'une constitution éminemment
nerveuse, se livrent à des travaux, à des contemplations ascétiques et qui, par Tisolement et la méditation , augmentent l'activité cérébrale aux dépens des sensations externes.
Le somnambule agit les yeux fermés, quelquefois ouverts, mais alors la vision n'opère point, le cerveau supplée à cette fonction; le sujet voit intérieurement les objets qu'il cherche; ses organes du tact développés à l'excès, éprouvent, à distance, Faction des corps et lui font éviter les dangers qui le menacent. Une foule d'histoires, avec les circonstances merveilleuses qui y sont attachées, courent par le monde au sujet des somnambules. Je ne citerai que trois exemples ; l'un dont je fus témoin, l'autre que je liens d'une personne sérieuse et digne de foi, et le troisième qui est consigné dans les écrits d'un célèbre professeur de l'université de Pavie.
Par une belle nuit d'été j'aperçus, aux clartés de la lune, marcher sur les plombs d'une mai-
son trcs-cicvce; une forme humaine ; je la vis ramper, s'allonger, puis se cramponner aux angles aigus de la toiture et s'asseoir au sommet »lu pignon. Pour mieux observer cette étrange apparition, je m'armai d'une lunette et distinguai très-nettement une jeune femme tenant son nourrisson entre ses bras, fortement serré contre la poitrine. Elle resta près d'une demiheure dans cette dangereuse position -, ensuite elle descendit avec une agilité surprenante et disparut. Le lendemain à la môme heure, même ascension, môme attitude, môme adresse à parcourir les plombs de la toiture. Dans la matinée, j'allai rendre compte au propriétaire de la maison de ce que j'avais vu. Il m'écouta effrayé, et m'apprit que sa fille était somnambule, mais qu'il ignorait complètement ses promenades nocturnes ; je l'engageai à prendre les plus minutieuses précautions afin de prévenir un accident terrible. La nuit vint, et j'aperçus encore la jeune femme exécuter les manœuvres des jours précédents;
— sodé nouveau, je courus en avertir le père : je le trouvai triste et pensif. Il m'apprit qu'après le coucher de sa fille, il avait lui-môme fermé à double tour la porte de son appartement, et avait eu, en outre, la précaution de placer un cadenas en dehors. Helas! disait-il, la pauvre enfant, ne trouvant d'autre issue, a ouvert la croisée, et, comme de coutume, s'est dirigée sur l'arête du toit. A son retour, après un quart d'heure, elle a donné du poing dans un battant de la croisée que le vent avait fermée, s'est fait une légère blessure et s'est réveillée aussitôt en poussant un cri aigu. Par un bonheur inouï ^ Tenfant, échappé à ses mains, est tombé sur le fauteuil qu'elle avait eu soin de placer au bas de la croisée, pour lui servir de gradin...
En ce moment, la somnambule entra : c'était une femme délicate et souffreteuse ; scn intéressante physionomie portait l'empreinte de la tristesse etdénotait une idiosyncrasie hystérique. L'incarcération de son époux, condamne po*
litique, raffectait vivement et contribuait à son exaltation morale. Lorsque je lui parlai de ses promenades périlleuses, elle se mit à sourire languissamment et n'y voulut point croire. Enfin, en l'interrogeant sur la nature de ses rôves' elle crut se rappeler qu'elle avait depuis plusieurs jours un sommeil lourd, pénible ; tantôt, rêvant que des gendarmes, des sergen ts-de-ville et toute la horde des policiers envahissait son domicile, pour s'emparer du républicain ; tantôt c'était à elle et à son enfant qu'on en voulait. Une grande lassitude suivait son réveil : elle se trouvait fatiguée, triste, abattue, souffrait de la tête, et en attribuait la cause à la douloureuse séparation qui la privait de son époux.
En réfléchissant aux conditions physiques et morales de cette femme, on découvre qu'elle était prédisposée au somnambulisme par son organisation et qu'une pensée l'accompagnait sans cesse : l'incarcération de son époux. De cette idée, durant le sommeil, en naissaient plusieurs
autres par association -, l'organe encéphalique, fortement stimulé, mettait en jeu l'appareil locomoteur et la dirigeait sur le toit de la maison. Le motif de cette périlleuse ascension était le danger dont elle se croyait menacée, elle et son enfant.
La seconde observation de somnambulisme complet est fournie par la fille, âgée de dix-huit ans, d'un maître d'hôtellerie de province. Cette jeune personne se levait pendant son premier sommeil, et allait se coucher dans le pavillon
isolé d'un jardin. Une de ces vieilles femmes, réputées sorcières, lui avait prédit que, dans cet appartement,un bel étranger la visiterait un jour et s'unirait à elle. Cette idée se grava si profondément dans l'esprit de la jeune personne, que tous ses rêves lui représentèrent, sous les formes les plus ravissantes , celui qu'elle désirait tant aimer ; enfin , l'excitation cérébrale arriva à un tel point que le somnambulisme s'en suivit. Chaque nuit elle allait au rendez-vous indiqué par
— 92 ^ la sorcière : plusieurs gens de l'iiotel l>>nlrevirenldansTombre, et leur ignorance donna lieu à des contes de revenants; quelques voyageurs timides avaient aussi accrédité ce bruit, et le pavillon resta désormais abandonné.
Un maréchal des-logis de dragons, se présentint un soir pour gîter, voulut, malgré l'horrible portrait qu'on lui fit du fantôme, coucher dans le pavillon si redouté. En effet, vers le milieu de la nuit^, le revenant poussa la porte que le militaire avait laissée entr'ouverte à dessein, vint droit à son lit, en écarta les rideaux et prit place à ses côtés. ( Tout cela se passait dans la plus profonde obscurité.) Le sous-officier voulut adresser la parole à ce nouveau camarade ; on ne lui répondit pas. Alors il l'explora de ses mains pour savoir s'il était d'une nature si hideuse , si effrayante ! avec une poitrine , des bras et des jambes de squelette , ainsi qu'on le racontait; avec une bouche large comme un
four et des dents à broyer des rochers. Quel fut son étonnenient lorsque ses doigts glissèrent sur un derme satiné, sur des contours fermes, arrondis et des formes à exciter les désirsl Après quelques caresses, il étreignit amoureusement le fantôme qui ne donna aucun signe de résistance ni de plaisir; ensuite , détachant un anneau qu'il lui trouva au doigt , il le passa à l'un des siens. Au bout d'une heure, le revenant se leva lentement, referma les rideaux et disparut. Le lendemain, forcé de partir avec son régiment qui voyageait par étapes, le sous officier quitta le pavillon et se mit en route sans avoir pu parler à personne de l'hôtel.
La jeune fille ignorait complètement ce que cette nuit devait lui coûter de douleurs. Le matin, étonnée de ne plus retrouver sa bague au doigt, elle fit de longues et inutiles recherches.
Mais la fécondation avait eu lieu sans la moindre participation de la volonté, sans la moindre perception de plaisir ou de douleur. A trois
mois de là , sa ceinture grossit à donner des inquiétudes. Un médecin fut appelé, prescrivit quelques remèdes, et un mois plus tard; déclara aux parents que leur demoiselle était enceinte» Le père engagea sa fille à lui avouer sa faute, à lui faire connaître celui qu'elle aimait, promettant de les unir ^ il employa les prières , les menaces ; puis ne pouvant rien obtenir, s'emporta, tempêta, devint furieux. Hélas! la pauvre innocente n'avait que des pleurs à opposer à ces éclats de colère. Le père la renvoya à la campagne et ne voulut plus entendre parler d'elle.
Dix-huit mois après, le maréchal des logis devenu officier, ayant eu occasion de repasser par la môme ville , voulut aller loger à Thôtel du revenant (c'est ainsi qu'il l'avait surnommé). Pendant qu'il soupait, un domestique reconnut à son doigt l'anneau de la pauvre fille exilée , et alla aussitôt en prévenir son maître. Alors celui-ci, prenant rofficier en particulier, lui
demanda, après quelques honnêtes préambules, d'où il tenait cette bague?
— Du revenant qui faisait trembler votre maison, répondit-il en riant ^ qui vous glaçait tous de terreur et d'effroi ; depuis je Tai toujours portée en mémoire de la plus délicieuse nuit que j'aie passée de ma vie, et je venais^ ce soir, pour la lui rendre, s'il lui prenait fantaisie de me la réclamer. Il raconta ensuite à Thôtellier toutes les circonstances de cette nuit mystérieuse.
Le père, en fronçant le sourcil, lui dit : — Monsieur, cette bague est celle de ma fille, que j'ai chassée de la maison j parce qu'avec cette bague elle avait perdu ce que vous lui aviez ravi ; vous seul , Monsieur, pouvez consoler la famille, rendre l'honneur à la mère, et donner un nom à votre enfant.
L'officier écouta, plein d'étonnement, le récit des tristes événements arrivés depuis cette nuit
si délicieuse pour lui et si fatale à quelques autres. Comme il avait un cœur honnôle, et que d'ailleurs la demoiselle était riche, il calma la douleur du père, lui demanda quinze jours de j'éllexion , au bout desquels le mariage eut lieu.
Le professeur Soave, enseignant la philosophie et l'histoire naturelle à l'Université de Pavie, donne, comme très-remarquabîe, l'exemple suivant de somnambulisme :
Un pharmacien de Pavie, savant chimiste, à qui Ton doit d'importantes découvertes, se levait toutes les nuits pendant son sommeil, et se rendait dans son laboratoire pour y reprendre ses travaux restés inachevés. Il allumait les fourneaux, plaçait les alambics, cornues, matras, etc., et poursuivait ses expériences avec une prudence, une agilité qu'il n'aurait peutêtre pas eu étant éveillé. Il maniait les substances les plus dangereuses, les poisons les plus
violents , sans qu'il lui arrivât jamais le moindre accident. Lorsque le temps lui avait manqué pour préparer, pendant le jour, les ordonnances que lui adressaient les médecins , il allait les prendre dans le tiroir où elles étaient renfermées, les ouvrait; les plaçait les unes à côté des autres sur une table , et procédait à leur préparation avec tout le soin, toutes les précautions désirables. C'était vraiment extraordinaire que de lui voir prendre le trcbuchet, choisir les grammes, décigrammes et centigrammes, peser avec une précision pharmaceutique les doses les plus minimes des substances dont les ordonnances étaient composées, les triturer, les mélanger, y goûter; puis les mettre dans des fioles ou en paquet, selon la nature du remède^ coller rétiquette ; enfin , les ranger en ordre sur un irayon de sa pharmacie, prêtes à elre livrées orsqu'on viendrait les demander. Ses travaux terminés, il éteignait les fourneaux, remettait
en place les objets dérangés et regagnait son lit,
€Ù il demeurait tranquille jusqu^'au moment du réveil.
Le célèbre professeur Soave fait remarquer que le somnambule avait constamment les yeux fermés; il avoue que si la mémoire des lieux et l'idée fixe d'achever ses travaux pouvaient suffire à le diriger dans son laboratoire, la lecture et la préparation des ordonnances, dont il ignorait le contenu, reste inexplicable.
Cet exemple semblerait prouver que l'œil n'est point strictement le seul organe par lequel s'opère la vision , c'est-à-dire qui puisse transmettre au cerveau la perception des objets. En effet, si l'organe de la vision ne fonctionne point pendant le somnambulisme , quel autre organe doit fonctionner à sa place? Le somnambule voit-il parle front, les tempes, l'extrémité du nez, ou par Tépigastre, le bout des doigts..... ainsi que plusieurs observateurs l'ont avancé? Ce qu'il y a de démontré, ce que personne ne nie, c'est que le somnambule voit les objets très-
distinctement, mieux peut-être qu'étant éveillé ^ qu'il se dirige avec une adresse, une prudence qui n'est en rien comparable à celle de l'aveugle. Alors il est nécessaire que la perception des objets lui arrive au cerveau par un moyen quelconque.
L'hypothèse de la vision par la face , l'épigastre, ou tout autre partie du corps, n'est point aussi dépourvue de fondement qu'on paraît généralement le croire, si l'on admet que cette fonction peut s'opérer par les ramifications du nerf optique. Ces ramifications sont nombreuses, inextricables; l'anatomie et la physiologie, qui sont encore loin d'avoir atteint la rigoureuse exactitude mathématique, ont bien pu laisser échapper certaines anastomoses dont les dernières extrémités se perdent en pulpe imperceptible. ~ D'après cette hypothèse, le stimulus extérieur agirait sur ces anastomoses inconnues, et la vibration qu'elles communiqueraient au cerveau suffirait pour produire la
perception. — Il ne faut donc point nier, plus sage est de douter, en attendant de nouvelles démonstrations.
Ces considérations, si elles sont admises, serviront, plus tard, à expliquer les étonnants phénomènes qu'offre le somnambulisme magnétique, relatifs à la vision.
Le rêve somnambulo-magnétique nous conduit naturellement à la question du magnétisme, tant de fois attaqué et défendu par les deux partis opposés , et qui commençait à s'oublier lorsque de nouveaux miracles sont venus le relever encore.
Le magnétisme/dagrec [Jt.aYvr;(;, aimant; signilie attraction sympathique entre deux corps : lorsque cette puissance s'exerce sur les corps bruts le magnétisme est dit minéral ou terrestre^ quand c'est sur l'homme qu'elle agit, elle se qualifie magnétisme animal ou mesmerisme , du nom de Mesmer, qui en rendit la découverte célèbre par les prestiges et les jongleries dont il s'entoura; car le magnétisme de notre époque
n'est qu'une faible recrudescence, une pâle copie (le celui du siècle passé.
L'existence du magnétisme minéral traduite par ses effets sur les métaux est incontestable; celle du magnétisme animal, au contraire; n'est point généralement admise, comme fluide impondérable; plus les contestations, à ce sujet, ont été violentes et multipliées, plus le nombre des incrédules s'est élargi. Cependant, disent les magnétiseurs convaincus, on ne peut nier les phénomènes dont s'entoure le magnétisme animal et les effets qu'il produit; donc cette puissance, ce fluide existe : les faits le prouvent-
Les antagonistes répondent : Ces phénomènes ne dépendent ni d'un fluide, ni d'un agent répandu dans la nature j nous admettons l'existence du magnétisme comme moyen seulement; comme influence morale; car la raison du phénomène magnétique se trouve dans l'imagination exaltée et dans la concentration des mouvements innervateurs sur le foyer
ganglionaire. On sait qu'une imagination arrivée au dernier degré d'exaltation, s'écarte des routes frayées et ne se nourrit que de surnaturalités; dès lors, il devient facile d'abuser des personnes qui se trouvent dans cette condition et de s'en faire de chauds partisans. L'histoire des siècles passés nous fournit les pylhonisses, les bacchantes aux sanglantes fureurs ; et à une époque plus près de nous, les visionnaires du caveau Saint-Patrice, les illuminés, les convulsionnaires de Saint-Médard, etc.. Tous exemples qui, se rapportant au magnétisme de l'exemple 5 donnent le point culminant des imaginations exaltées.
La crainte livre l'être faible au pouvoir de celui qui sait la lui inspirer : à ce point de vue, l'influence du geste, du regard, de la voix, de la volonté et de l'exemple est incontestable. L'homme timide reste immobile et comme enchaîné sous la puissance du regard fascinateur de l'homme fort de volonté. Parlant de cette
vérité, les apôtres du magnétisme scindent Thiimanilé en deux grandes catégories : les magnétiseurs et les magnétisés 5 ce qui, en d'autres termes, signilie les forts et les faibles.
Le magnétiseur doit posséder une volonté ferme, une supériorité morale positive-, sa physionomie doit refléter l'inspiration: à Tinfluence fascinante du regard, il doit joindre celle du geste et] s'environner de tous les prestiges qui électrisent les sens, subjuguent l'esprit et font taire la raison. S'il arrive que l'influence magnétique ne se fasse point sentir chez certains sujets, c'est qu'alors il existe une sorte de répulsion réciproque entre le magnétiseur et le magnéti.sé^ ou bien, que le magnétiseur manque de cette attention soutenue , de cette volonté énergique qui monte le système nerveux au degré de tension suffisante, pour qu'il y ait émission du fluide magnétique.
Le magnétisé, au contraire , doit être d'une constitution faible, déhcate, hystérique, ami du
merveilleux et crédule; il doit avoir un système nerveux facile à ébranler , et surtout une propension au somnambulisme-, d'où il suit que les forls magnétisent les faibles et ne peuvent être magnétisés par ces derniers. Aussi , les magnétiseurs sagaces ne pratiquent point sur toutes le s personnes indistinctement; il leur faut des sujets choisis, réunissant les conditions que nous venons d'indiquer. Bons physionomistes, en général, un coup d'œil leur suffît pour reconnaître si telle ou telle constitution est apte à recevoir l'influence magnétique : alors seulement ilsopèrent;|car, pourassurer,pour revivifier l'existence de leur agent mystérieux, il leur faut toujours des succès, le moindre revers lui deviendrait funeste.
Le sommeil somnambulo-magnétique ressemble en bien des points au somnambulisme naturel; il n'en diffère que parce qu'il se développe sous l'influence de la volonté d'autrui. En admettant Texistence d'un fluide magnétique
— 10G — qui pénèlrc les organes de la personne soumise à son aclion et la force au sommeil, on aplanirait bien des dillicultés, on expliquerait bien des pbénomèncs. Dans cet état, les fonctions du cerveau atteindraient au prodige , les perceptions seraient extraordinaires , et les intuitions surnatui elles. Au réveil on éprouve une fatigue plus ou moins grande, et la mémoire ne peut fournir la moindre notion de ce qui s'est passé pendant le sommeil. Dans une suite d'articles spécialement consacrés à chaque genre de magnétisme, nous tâcherons de prouver que cette influence ne s'exerce pas seulement par le contact , les attouchements , les passes..., mais que le regard, la voix, la volonté, l'exemple ont aussi leur pouvoir émissif. On verra que l'agent magnétique ne se borne pas strictement à provoquer le somnambulisme, et que l'homme peut être magnétisé durant la veille; c'est cet état magnétique de l'organisation que l'on a essayé de rendre jusqu'ici, par les mots : charmé, enchaîné , fasciné , électrisé
Magnétisme par contact, gestes... de prés
ou à distance.
C'est le magnétisme îe plus généralement employé dan^les séances publiques, et sur lequel bon nombre de charlatans , qui ne travaillent que pour l'argent et non pour la science , ont jeté le discrédit. Quant aux moyens et pratiques à mettre en usage pour provoquer le sommeil magnétique, nous renvoyons au Manuel du magnétiseur*
Au moment où nous écrivons, deux sujets magnétiques, en renom dans la capitale, donnent
des séances auxquelles s'emprcssenl d'assister une foule de curieux de la classe élevée. Les réponses qu'ils font aux consultants sont vraiment de nature à inspirer rétonnement et Tadmiralion. Voici ce que rapporte une noble dame incrédule aux prodiges du magnétisme, et qui s'en était moquée jusqu'alors.
« Je revenais de mes terres avec ma fille, pour passer la saison d'hiver à Paris. Le soir môme de mon arrivée, une de mes amies me pria si instamment de l'accompagner chez M. le baron de , que je la suivis. Les salons du baron annonçaient une soirée des plus brillantes. Après la musique, les chants et les causeries à la mode, on annonça une séance magnétique. Une jeune fille, à figure blême, conduite par son magnétiseur, vint s'asseoir dans l'appartement où nous étions. Toute la société se groupa autour de la somnambule, qui s'endormit en moins de deux minutes sous Tinfluence de quelques gestes, — Plusieurs personnes lui adressèrent des ques-
lions; elle y répondit avec précision et sagacité. 11 me prit envie de la questionner à mon tour : je m'approchai d'elle, et lui présentant une bague en cheveux, je lui demandai :
— Pourriez-vous me dire à qui apparliennent ces cheveux ?
— Ils ont appartenu à M. le comte, votre époux.
— Pourquoi dites-vous ils ont appartenu?
— Parce que M. le comte est mort depuis cinq ans,
— Savez-vous de quelle maladie?
— A la suite d'une hernie étranglée.
Je restai stupéfaite à cette réponse; c'était bien la maladie qui m'avait enlevé l'homme que j'aimais.
Je fis approcher ma fille qui portait un bracelet également en cheveux.
— Pourriez-vous nous dire encore le nom de la demoiselle dont les cheveux ont servi à tresser ce bracelet?
— Ces cheveux ne sont point ceux d'une femme, ce sont les cheveux d'un jeune homme.
— Son nom?
— Permettez-moi de garder le silence ; car ce nom vous est si cher (jne vos larmes coulent chaque fois que vous Tentendez prononcer.
— Vous pouvez le prononcer puisque j'insiste.
— Ces cheveux ont appartenu à votre fils bien-aimé.
— Où est-il en ce moment?
— Au ciel, sans doute.
— Je ne comprends pas; expliquez-vous plus catégoriquement?
— Votre fils infortuné.... mort depuis un an et trois jours.
— Et de quelle mort?
— Tué en duel par un misérable coureur de salles d'armeSj sûr de son coup, et contre lequel les lois auraient dû sévir de toute leur rigueur.
La comtesse essuya ses yeux remplis de lar-
mes 5 et se retournant vers les personnes qui Tentouraient :
— Ce que je viens d'entendre est extraordinaire et me semble presque impossible. Tout ce que la somnambule m'a répondu est d'une précision remarquable, d'une surprenante exactitude ; il n'y a pas un iota à retrancher ou à ajouter. J'en suis toute saisie.... Moi qui n'avais jamais ajouté foi aux miracles du magnétisme, je suis forcée d'avouer qu'il y a quelque chose de surnaturel dans ce sommeil.
Une grande partie de la société, à l'exemple de la comtesse, resta plongée dans l'étonnement.
Que penser de ce fait? La magnétisée connaissait-elle déjà la famille de la comtesse et les malheurs qui l'avaient frappée; ou bien cette amie qui l'avait conduite à la soirée se trouvait-elle commère du magnétiseur ? C'est ce que nous ignorons. Cependant plusieurs personnes présentes à cette séance , assurent que l'amie de la comtesse ne Tavait pas quittée un instant,
el que, par conséquent, elle ne pouvait avoir communiqué avec le magnétiseur.
Nous donnerons la relation détaillée d'une autre séance magnélique encore plus miraculeuse.
Mademoiselle Fulvia, jeune personne délicate et nerveuse au suprême degré , avait été habituée par son frère , étudiant en médecine , à s'endormir sous l'influence magnétique. Cette disposition devint telle , par la suite, que le regard et la volonté de son frère sufllsaient pour provoquer, à une assez grande distance, le sommeil le plus profond. Le bruit s'en répandit bientôt 5 et les amateurs du magnétisme accoururent de toutes parts pour visiter un sujet si intéressant. Mademoiselle Fulvia , entourée de curieux et d'enthousiates, fut, plus que jamais, soumise aux expériences de cette nature. A peine était-elle devenue la proie du fluide invisible, que, semblable à une pythonisse, ses
traits se contractaient, se crispaient-, son visage tantôt exprimait la douleur, l'effroi , et tantôt une joie tranquille, un ineffable bonheur. La lucidité de son esprit, la justesse de ses réponses étonnaient tout le monde. Bien des malades abandonnés lui durent leur guérison: bien des procès, des affaires inextricables furent débrouillés par elle. Douée, dans l'état magnétique 5 d'une prodigieuse sagacité • d'une intelligence surhumaine, elle trouvait le nœud de toutes les difficultés, devinait les énigmes, résolvait les problèmes , enfin , elle opérait des miracles. Sybille accomplie, elle eût, chez les païens, rendu des oracles-, son art divinatoire eût, dans l'ancienne Judée, fait pâlir le savoir des prophètes-, et peut-être, à une autre époque, les tolérants, les bons théologiens, la jugeant possédée de l'esprit satanique , l'eussent condamnée à être brûlée vive. De nos jours, les uns se contentèrent d'admirer son talent, les autres d'en rire^ le plus petit nombre le prit au sérieux.
Je transcris la relation de la dernière séance que donna cette jeune demoiselle, et qui m'a été communiquée par un témoin oculaire :
Cette séance fut longue , et la réunion nombreuse-, il y avait de fermes croyants aux miracles du magnétisme et des incrédules ; on y voyait aussi des personnes sans opinion formée, que la curiosité y avait conduites : tout le monde attendait avec impatience. Mademoiselle Fulvia se trouvait dans l'appartement voisin avec son magnétiseur; car le silence et l'isolement étaient nécessaires à la production du sommeil magnétique. Lorsque celui-ci eut exercé sur elle sa magique influence , il vint nous prévenir que nous pouvions entrer.
Mademoiselle Fulvia était assise sur un fauteuil, les yeux fermés, la physionomie calme, et dans Tattitude d'une personne qui goûte un doux repos.
Voici les questions que le magnétiseur lui adressa, et les réponses qu'elles obtinrent :
— Dormez-vous ?
— Oui.
— Depuis combien de temps?
— Depuis quelques minutes seulement.
— Voulez-vous qu'on vous interroge?
— Si vous le jugez convenable.
— Répondrez-vous ?
— Oui.
•— Savez-vous l'heure qu'il est ?
— Je rignore.
— Si l'on vous présentait une montre , pourriez-vous le dire ?
-Je le pense.
{Il prend la montre d'un spectateur^ et en recule V aiguille).
— Voici une montre.
— Cette montre ne va pas.
— Comment lesavez-vous? Elle garda le silence.
{En lui présentant une autre montre.)
— El cette autre montre , quelle heure marque-t-clle?
Deux heures cinq minutes. {C était Vhcure
précie à la montre. )
— Va-l-elle bien ?
— Je crois qu'elle retarde de trois minutes.
— Comment le savez-vous?
Elle ne répondit pas.
{^D'après plusieurs autres montres recelées le jour mêmey le retard était exactement de trois minutes.)
— Pourriez-vous lire dans ce livre ?
~ Oui, si vous le désirez.
[En lui présentant^ à la région épigas trique y le l ivre à Vem^ers.)
— Lisez.
— Je ne vois que la basane.
— Et maintenant, pouvez-vous lire?
— Pas davantage, vous le placez en sens inverse.
— C'est juste , je n'y avais pas pris garde ; le voici dans son vrai sens.
Mademoiselle Fulvia se mit à lire la page qu'on lui indiquait, sans omettre une syllabe. On tourna plusieurs feuillets, elle lut également les lignes qu'on lui désignait, soit au commencement d'un paragraphe, soit au milieu, soit à la fin, sans jamais se tromper.
Alors, le magnétiseur s'adressant aux personnes présentes :
— Messieurs, vous pourriez peut-être croire que mademoiselle se sert des yeux dans cette circonstance; eh bien I afin de vous convaincre du contraire et de vous prouver que les yeux sont inertes, que la vision s'opère par la région épigastriquC; je vais lui mettre un bandeau, fixé de façon à intercepter tout rayon de lumière.
{Après lui avoir appliqué le bandeau,)
— Suis-je seul près de vous?
— Non ; je vois plusieurs personnes.
— Pourriez- vous les compter?
— Oui; une, deux, dix, vingt... Oh ! réveil-
lez-moi, je vous en prie; je suis honteuse devant tant de monde.
— Ne vous effrayez point, toutes ces person. nés sont vos amies , et plusieurs sont venues pour vous demander des conseils ; voulez-vous les leur donner ?
— Je le veux bien, si je puis.
— Monsieur, que je vous présente, est malade depuis fort longtemps ; l'art médical a été jusqu'ici impuissant contre ses souffrances , sauriez-vous lui trouver un remède?
— Mettez-le en communication avec moi.
{Le monsieur s^wance et pose sa main sur le front de la magnétisée.)
' — Parlez, nous vous écoutons.
— Monsieur souffre depuis dix ans de douleurs rhumatismales contre lesquelles ont échoué tous les moyens employés. Cette maladie est recueil des médecins et même des eaux thermales; a science des premiers , la vertu des secondes
soulagent^ mais ne guérissent point radicalement.
— Que faut-il faire?
— Il ne reste plus qu'un moyen*
— Faites-nous-le connaître ?
— Employer le magnétisme, et s'il ne réussit point, avoir recours à rélectricité.
— Voici une autre personne qui vient vous consulter, voulez-vous lui répondre?
— Que demande-t-elle?
— C'est pour un procès dont Fissue peut lui devenir funeste; elle est menacée d'être dépouillée de la meilleure partie de ses biens par d'avides collatéraux.
— Montrez-moi les pièces du procès. ( On lui approche les papiers de l'estomac. )
— Ce procès pèche par un défaut de formes ; une omission grave existe à la 7^ ligne de la 2e page : il peut être cassé. En outre , il y a erreur de date, et la topographie des immeubles est inexacte. Ce procès sera perdu par la partie
adverse, si lavocat de Monsieur fait ressorlir les vices que je signale.
Un murmure d'étonnement s'éleva dans l'assemblée. Le Monsieur au procès vérifia la justesse de ces observations et, plein de joie, sortit de la salle en criant au miracle.
— Une autre personne désirerait vous consulter ?
— Je suis déjà bien fatiguée.
— Reposez-vous; nous^attendrons.
{Jprès quelques instants de silence) :
— Êtes-vous assez reposée ?
— J'éprouve moins de lassitude.
— Puis-je vous questionner de nouveau?
— C'est comme vous voudrez.
— La personne que je vous présente vient vous consulter pour un de ses parents, atteint d'une maladie morale cent fois pire que les douleurs physiques : son gendre est infecté du poison de la jalousie ; il ne mange plus, ne dort plus , néglige ses affaires; le soupçon qui s'est
glissé dans son cœur le mine et le ronge ; il est devenu insupportable aux autres et à luimême; ne pourriez-vous pas lui indiquer un remède?
— Le remède est tout simple : c'est de quitter la femme qui lui cause tant de tortures.
— Mais il l'aime toujours, et désirerait savoir si elle est encore digne de son amour.
— C'est un secret que je ne puis dévoiler; je suis femme, je puis blâmer la conduite des personnes de mon sexe ; mais me porter contre elles comme accusatrice, jamais !
- — Cependant; que lui conseillez-vous de faire?
— De se séparer.
— Pourquoi ce remède extrême ?
— Pour qu'une femme soit coupable, il faut
qu'elle n'aime plus son époux, ou du moins
qu'elle lui préfère Thomme à qui elle se livre :
si, au contraire, elle est innocente , elle doit
prendre son époux en haine et le mépriser ; car
le soupçon d'immoralité est la plus sanglante
injure qu'on puisse lancer au visage d'une femme chaste et vertueuse ; dans un cas comme dans l'autre, une séparation devient nécessaire.
— Est-ce là tout ce que vous avez à dire ?
— Ne me parlez plus de cela ; ces sortes
d'affaires sont ordinairement sottes ou misérables... RéveilIez-moi> j'éprouve du malaise.
— Vous n'avez plus rien à ajouter?
— L'homme est naturellement despote et brutal; la femme faible et volage.... Réveillezmoi, je vous en prie, ma tête est brûlante. Effectivement, une sueur abondante ruisselait du front de la magnétisée, et ses traits contractés, distendus alternativement, accusaient une fatigue douloureuse. Le magnétiseur s'apprêtait à chasser le sommeil de son élève, lorsqu'une jeune dame s'avança précipitamment :
— Oh! je vous en supphe, monsieur, ayez la bonté d'adresser une dernière question à la dormeuse; peut-être sa réponse me tirera-t-elle de la cruelle incertitude où je languis depuis quel-
ques mois. J'ai un frère militaire en Afrique; régulièrement il me donnait de ses nouvelles^ et tout à coup il a cessé de m'écrire. Les journaux ont parlé de massacre Je tremble...
Interrogez mademoiselle, je vous en supplie?
— Le magnétiseur fit observer à la jeune dame que son élève était épuisée et qu'il n'osait prolonger la séance; mais la dame fut si pressante, elle le pria avec tant d'énergie, qu'il céda à ses instances. Alors s'adressant à la dormeuse :
— Pourriez-vous nous accorder une dernière réponse?
— Je ne puis.
— Vous le voyez, dit-il à la dame, il y aurait du danger à laisser plus longtemps mon élève dans ce sommeil pénible ; demain nous reprendrons la séance.
— Oh ! mademoiselle, s'écria la jeune dame, en lui touchant la main, mademoiselle, au nom du ciel, je vous en conjure I apprenez-moi si
j ai à nie réjouir ou à pleurer : un mot sur mon frère?
— Quelle est celte voix?... Qui me parle, dit la magnétisée, en se renversant sur le dossier de son fauteuil?
— C'est une sœur qui désire avoir des nouvelles de son frère, en ce moment sur la terre d'Afrique, répondit le magnétiseur?
— Oui, de mon frère, de mon frère bien -aimé, répéta la jeune dame avec anxiété?....
— Mlle Fulvia suait à grosses gouttes; sa physionomie s'assombrit, ses lèvres murmurèrent quelques mots inintelligibles.
— Eh bien, votre réponse, demanda le magnétiseur ?
— Si ma réponse doit être douloureuse à la sœur, dois-je la lui faire?
— N'importe, parlez, elle le veut.
— J'ai aussi un frère en Afrique, moi.... Dites à cette dame qu'il vaut mieux vivre dans les ténèbres de l'incertitude, avec un peu d'es-
poir^ que de s'éclairer d'une affreuse lumière.
— Je suis résignée à tout, s écria la jeune dame, parlez, je vous en conjure I
— Où est votre frère?
— En Afrique.
— Qu'est il?
— Militaire.
— Que fait-il en ce moment ?
— La guerre aux Arabes.
— Malheureuse sœur! j'aperçois votre frère traîné par ces barbares ; leur fer est levé sur sa tête .... Ils vont l'immoler ! A ce dernier mot, la jeune dame pousse un cri aigu et s'évanouit. La magnétisée bondit sur son fauteuil, comme si ce cri l'eût frappée d'un courant électrique*
— Son frère, prononça -t-elle en râlant
Attendez .... Ciel ! que vois-je .... Non , ce n'est pas son frère qu'ils entraînent, c'est le mien .... Ah ! grâce, grâce pour lui !.. . Elle se lève de son siège les traits convulsés, se tordant les mains 5 court quelques pas devant elle
cL lombe en s'écriant : les scélérats ! ils Tont assa^ssiné
Les spectateurs effrayés s'empressent autour d'elle-, on cherche vainement à lui prodiguer des secours : la vie avait quitté cette chétive enveloppe ; on ne releva plus qu'un cadavre.
Trois semaines après, la mère de Mlle Fulvia reçut une lettre d'Afrique, lui annonçant la triste nouvelle que son fils et les braves qui l'accompagnaient, surpris dans une embuscade, avaient eu la tête tranchée par les Arabes.
Nous laissons les lecteurs en face de ces faits; ils jugeront eux-mêmes du degré de foi que Ton doit ajouter aux merveillosités du magnétisme; et, malgré tout le charlatanisme et toutes les jongleries magnétiques, il faudra bien avouer que si, jusque là, Mlle Fulvia s'était entendue avec un compère, sa dernière intuition et sa fin tragique ont eu quelque chose d'extraordinaire.
Cette observation, si elle n'est point exagérée, semblerait prouver que le magnétisé répond avec
précision et souvent d'une manière surprenante aux questions qu'on lui adresse; que ses idées naissent et marchent avec une étrange lucidité; que l'activité cérébrale est telle, qu'il se développe en lui, non la faculté de prévoir Tavenir, ainsi que l'ont avancé quelques fanatiques, mais celle d'être impressionné subitement par les événements qui ont lieu à de grandes distances. Le sentiment d'un fait passé loin d'elles, éprouvé par certaines personnes, n'est point, selon nous, inexplicable : la théorie du fluide électro-sympathique, exposée aux dernières pages de ce traité, en fournira peut-être la raison.
Il existe des sujets, assure-t-on, sur lesquels l'influence magnétique agit si activement, qu'il leur est permis, non seulement de voir à nu leurs organes,maisdeiiredansceuxdes autres, comme si leur corps était de cristal, et d'indiquer le remède à des maladies réputées incurables. Les enthousiastes du magnétisme n'ont pas môme craint d'avancer que certains sujets, privilégiés
^- 128 — sans doute, avaient la prévision des événements futurs : aussi le charlatanisme s'était-il empressé d'exploiter cette nouvelle branche d'industrie. Enfin, on a raconté des choses si incompréhensibles, si en dehors de la nature, que bien des gens, qui n'en étaient qu'au doute, ont fini par devenir tout à fait incrédules. Car comment croire qu'un magnétisé , malgré sa riche aptitude à recevoir le fluide, puisse lire dans un livre placé derrière une porte , ou plonger dans les replis du cœur d'une personne vivant à vingt lieues de lui? Comment croire qu'il parle et comprend des langues qu'il n'a jamais étudiées ni entendues, dont il ignore jusqu'au nom? Comment croire que le magnétisme rend la vue aux aveugles-nés, l'ouïe aux sourds de naissance ? qu'il guérit les maladies chirurgicales où l'art a échoué? et plus fort que tout cela, qu'il ait fait allonger la jambe d'un claudicant, plus courte que l'autre de trois pouces!...
Evidemment, ce sont les ennemis du magné-
tisme qui ont avancé ces faits pour le discréditer; car tout le monde sait qu'il n'est aucune puissance dans l'univers qui puisse changer une impossibilité mathématique.
Nous renvoyons ceux de nos lecteurs qui désireraient connaître des faits encore phis merveilleux, aux ouvrages de MM. Du Pottet et Chardel. Voici un extrait de la psycologie physiologique de ce dernier :
u Madame Plantin^ âgée de 64 ans, et domiciliée à Paris, avait consulté une somnambule sur une douleur qu'elle éprouvait au sein droit-, celle-ci lui avait répondu qu'une glande se développait dans cette région, menaçant de devenir cancéreuse. En effet, quelques mois plus tard, l'ulcération cancéreuse nécessita l'ablation du sein. M. J. Cloquet fut choisi par le médecin de Madame Plantin pour pratiquer l'opération. Le médecin, habile magnétiseur, travailla de toute la force de sa volonté à produire Tinsensibilité de la partie ulcérée; il magnétisa, en
outre, ropcrateur et scjn aide qui, incrédules d'abord, restèrent stupéfaits devant le résultat. Pendant les douze minutes que la partie malade fut tailladée, disséquée et enlevée, la patiente s'entretint tranquillement avec M. Cloquet, sans qu'aucun mouvement, dans les membres ou dans les traits , sans qu'aucune nuance de la respiration ou du pouls, ne trahît la moindre douleur, la plus légère sensibilité. Seulement , l'opération terminée, lorsqu'on lava les bords de la plaie pour faire le pansement , Mme Plantin dit, en souriant, qu'on la chatouillait.
La perception de ce chatouillement prouve , d'après M. Chardel, que l'action puissante de la volonté du magnétiseur s'était exclusivement arrêtée sur la partie malade , pour la soustraire aux douleurs de l'opération , et que les parties voisines avaient conservé un reste de sensibilité. Il s'appuie sur ce fait , pour démontrer aux incrédules qu'il est impossible de feindre une in-
sensibilité complète, sous le tranchant du bistouri.
Si l'assertion de M. Chardel est vraie, la chirurgie devrait s'emparer, avec empressement , de ce moyen précieux, pour éviter les angoisses qui précèdent une opération grave et les douleurs pendant qu'on la pratique. Alors , au lieu de souffrances aiguës et de cris déchirants , le malade n'éprouverait qu'un léger chatouillement qui le provoquerait à rire. Quelle découverte!
Le même auteur cite une autre observation non moins extraordinaire.
- La fille de Mme Plantin , Mme Lagandré, habitant la province, vint à Paris quelques jours après l'opération subie par sa mère. On voulut la consulter sur l'état de la malade; après avoir été endormie sous l'influence magnétique, madame Lagandré répondit que toutes les humeurs de sa mère étaient viciées; qu'il y avait un épanchement dans !e côté droit de la poitrine, un
peu d'eau dans Tenveloppe du cœur; que le foie était décoloré à sa surface. Dans deux jours, ajouta-t elle, ma pauvre mère mourra, malgré tout ce qu'on pourra lui (aire.
Le lendemain on reconnut que cette Iriste prophétie commençait à se vérifier, la malade allait évidemment beaucoup plus mal. Mme Lagandré fut magnétisée et interrogée de nouveau ; elle répondit ainsi aux questions qu'on lui adressa :
— Comment va votre mère ?
— Ma mère est très-affaiblie depuis quelques jours; elle ne vit plus que par le magnétisme qui la soutient artificiellement; il lui manque de
la vie.
— Croyez-vous qu'on puisse prolonger la vie de votre mère ?
— Non , elle s'éteindra demain matin , de bonne heure, sans agonie, sans souffrance.
— Quelles sont les parties malades?
— Le poumon droit est rétréci, retiré sur lui-
môme; il est entouré d'une membrane ressemblant à de la colle • il nage au milieu de beaucoup d'eau. Mais c'est surtout là , dit la somniloque, en montrant l'angle inférieur de Tomoplate, que ma mère souffre. Le poumon droit ne respire plus, il est mort. Le poumon gauche est sain; c'est lui qui entretient la vie. Il y a un peu d'eau dans Tenveloppe ducœur
— Comment sont les organes du ventre?
— L'estomac et les intestins sont sains -, le foie est blanc et décoloré à sa surface.
Madame Plantin mourut le lendemain à rheure indiquée par sa fille.
Pour rendre plus authentique la vérification des réponses de la magnétisée sur l'état des organes de la défunte, quatre médecins assistèrent à l'autopsie cadavérique. Après un minutieux examen , toutes les indications furent trouvées parfaitement exactes ; ce qu'il y a de plus remarquable encore, c'est que Mme Lagandré, qu'on avait endormie dans une pièce séparée
(le celle où se pratiquait Tautopsie, suivait le couteau qui ouvrait le cadavre de sa n^'îre, et disait aux personnes restées près d'elle :
— Pourquoi fait-on une incision au milieu de la poitrine, puisque Tépanchement est à droite?
Madame Lagandré voyait donc, non-seulement à travers le mur qui la séparait de sa mère , mais encore à travers les parois de la poitrine.
Enfin, M Chardel raconte avoir fait marcher, par la seule puissance de sa volonté , une somnambule dont les jambes étaient paralysées ; il est vrai de dire que la paralysie était incomplète.
Que penser, que conclure de ces faits et de mille autres plus surprenants encore, consignés dans les archives du magnétisme animal ?
Le somnambulisme magnétique ne serait , diaprés les médecins et les physiologistes éclairés, qu'une variété du délire nerveux développé sous Tinfluence des moyens magnétiques , chez
les personnes crédules , dont Texaltation cérébrale est portée au summum d'intensité. Car , rappelons -nous bien que toutes les natures ne sont point aptes à recevoir ou à transmettre ce fluide : en outre des conditions idiosyncrasiques, il faut que le magnétiseur possède une volonté puissante , une confiance aveugle dans ses procédés 5 et que le magnétisé soit cuirassé d'une foi fanatique. Or, on sait que la foi enfante des prodiges en delà des choses humaines j la foi est la source des miracles, sans elle tout rentre dans les bornes de la nature. .