MAGNETISME DU REGARD
Dès la plus haute antiquité, Tinfluence du regard était connue. Plusieurs philosophes et grands capitaines s'en servirent, les uns pour propager leurs doctrines, les autres pour se faire obéir. On rapporte que le regard de Pythagore soutenait Tattention de ses disciples, et les îai-sait marcher malgré eux ; — Alexandre-le-Grand dut, en partie, ses victoires aux feux que son regard communiquait à ses guerriers-, — l'assassin de Marins recula un instant devant le regard
du général abandonné, et pour éviter cette fascination, se cacha le visage derrière son manteau. — La célèbre courtisane Laïs connaissait Tattrait irrésistible de ses beaux yeux : lorsfjue, entourée d'une foule d'hommes, venus pour lui plaire ou l'admirer, elle apercevait un indifférent, son attention se fixait sur lui, et son regard allait embraser d'amour ce cœur insensible. Plus d'un philosophe qui s'était cru invulnérable aux charmes de la beauté, enchaîné, malgré lui, aux pieds de l'enchanteresse, s'avoua vaincu par ce délicieux magnétisme. — Phryné, non moins célèbre, condamnée à mort pour avoir reçu l'encens et les adorations réservés aux déesses, dut son absolution, autant à l'admirable pureté de ses formes, qu'aux regards vainqueurs sortis de ses yeux. Les graves Aréopagites, vieillards pour la plupart', ne purent résister à la puissance d'un regard demi voilé.
C'est également par la puissance du regard que l'homme est parvenu à dompter les ani-
maux les plus féroces. Tout le monde a entendu parler de ces trois hommes extraordinaires. Martin, Carter et Yan Amburg, qui ont successivement traversé la France, montrant au public des hyènes, des panthères, des lions, des tigres apprivoisés, et qui jouaient avec eux comme avec les chiens les plus doux. Carter surtout était parvenu à dominer ses animaux d'une manière surprenante. Dans les nombreuses représentations qu'il donna sur divers théâtres , on le voyait monter à cheval sur un lion énorme, dont la jubé descendait jusqu'à terre ; le faire coucher à ses pieds , lui ordonner de se lever, fourrer la tête dans sa large gueule, puis se faire lécher aussi doucement qu'un chien reconnaissant lèche la main qui le caresse. La scène avec le tigre était plus effrayante encore : le redoutable animal paraissait sur un rocher, poussant un rarement sourd, la narine ouverte, la gueule béante, armée de crocs menaçants; il aperçoit Carter couché sur le théâtre, d'un bond s'élance
— l/»0 — sur lu: pour le dévorer. A cette terrible attaque, Carter n'oppose que de tendres regards ; il lui tend les bras, lui sourit, et le tigre laisse tomber sa fureur, s'apaise, devient doux comme un agneau ; se couche à côté de son maître et , rentrant ses grilTes tranchantes, fait patte de velours. Ensuite Carter, pour montrer la docilité de son tigre , se couchait sur lui , jouait avec sa gueule, avec sa queue, et après l'avoir fait rouler en rond, à la manière du chat, il s'asseyait dessus comme sur un coussin. Les spectateurs, encore tout frissonnants de ce qu'ils venaient de voir, se demandaient , en sortant , si c'était une féerie ou une réalité !
Cette puissance du regard tantôt intolérable et terrible, tantôt douce et bienfaisante, dépend de la forme et de la couleur des yeux. Sans entrer dans la description détaillée de l'organe de la vision , nous essaierons d'expliquer rapidement le mécanisme de la projection oculaire.
Les faisceaux lumineux qu'envoie un objet à
rœil fixé sur lui , ne pénètrent point tous au fond de cet organe ; la rétine reçoit seulement les faisceaux nécessaires à la peinture de Tobjet; les autres faisceaux sont réfléchis par la sclérotique et renvoyés selon un angle égal à celui de l'incidence. De cette réflexion résulte le pinceau lumineux ou magnétique, qui va opérer la fascination. Une circonstance importante, facile à vérifier, si Ton y prête attention, c'est que ce pinceau, projeté par l'œil, emporte avec lui la couleur de l'iris : si l'œil est vert, le pinceau sera verdâtre ou glauque: — azuré, roussâtre, si riris est bleu, roux ; — de Fœil parfaitement noir jaiUit une étincelle semblable à celle du diamant. La forme des yeux n'est pas indifférente^ dans la projection : les yeux ronds, à reflets vprdâtres, sont les plus puissants à inspirer la crainte, l'eff'roi et à faire baisser le regard qui ose se fixer sur eux. Parmi les animaux, le chien, le chat , le loup, etc., dont la pupille acquiert une énorme dilatation, observés pendant
— 1/i2 ~ la nuit, laissent échapper deux traits de lumière verdâtre ; c'est surtout lorsque ces animaux sont furieux ou effrayés que cette lueur est plus brillante. Les yeux de l'homme ne possèdent point à un si haut degré ce pouvoir réfléchissant ; mais ils s'illuminent quelquefois d'une légère phosphorescence.
Dans une réunion déjeunes étudiants, je fus témoin, il y a quelques années, d'une projection dont la violence arrachait des cris à celui qui la recevait. Après avoir causé magnétisme, ces jeunes gens médirent:— Il faut que nous vous rendions témoin d'une influence oculaire aussi curieuse qu'inexplicable-, Fabien que vous voyez, fumant son cigarre au coin de la cheminée, ne peut soutenir le regard de Théophile, son condisciple. — Plusieurs d'entre eux allèrent prier Fabien de se prêter à l'expérience. — Il refusa nettement et avec humeur. — Ses camarades insistèrent — Vous savez bien que cela me fait hor-
riblement souffrir , répondit-il, laissez-moi en
repos.
Ne tenant point compte du motif de ses refus, plusieurs jeunes gens le saisirent, les uns par les bras, les autres par les jambes, le placèrent sur une chaise et, malgré ses efforts pour se dégager, le maintinrent assis. — Alors Théophile se planta devant lui, les bras croisés sur la poitrine, et attacha ses prunelles vertes et immobiles sur les yeux de son camarade. Le jeune Fabien baissait la tête , fermait les paupières afin d'éviter cette projection douloureuse ; de temps à autre il les rouvrait et les refermait soudain, chassant de gros soupirs; puis vint un moment où ses yeux s'attachèrent sur ceux de Théophile. Il resta dans cette position , n'ayant plus la force de les fermer, ni de baisser la tête , dominé par ce regard dont le verdâtre éclair semblait plonger au fond de son orbite. Bientôt ses traits exprimèrent la douleur et l'effroi ; il poussa des cris plaintifs et s'agita convulsivement.— L'ex-
périence terminée, on voulut lui faire avaler un verre de punch, mais on n'y put parvenir-, le pauvre garçon se trouvait dans une agilaliou extrônie; la sueur ruisselait de son visage blafard; il tremblait comme s'il eût été gelé. —Un (piart-d'heure suffit pour dissiper ces symptômes -, le calme se rétablit peu-à-peu dans le corps grêle du jeune Fabien.
On conte qu'un Anglais , Bul Padsor , avait éprouvé en mainte circonstance, l'action terrifiante de son regard sur tous les individus de la nombreuse famille des chiens. Désormais convaincude sa puissance, il se mit à courir lepays^ proposant une gageure de deux contre un , que les chiens les plus méchants, les plus hargneux, fuiraientà sa vue, ou du moins aboieraient à distance, sans oser le mordre. — On commença par rire de ce nouveau genre d'industrie, puis,^ amorcés par l'appât du gain , quelques garçons bouchers se hasardèrent. Le pari fut fait en pu= blic; ils perdirent. Plusieurs autres gageures
semblables, également gagnées, acquirent à cet
homme, avec la réputation de canifuge, une assez belle fortune.
Son nom pénétra dans la haute société ordinairement incrédule. Un riche milord , grand amateur de chiens, et qui en nourrissait quelques centaines dans ses chenils, eut la fantaisie d'éprouver la projection du célèbre canifuge; il le manda à son hôtel et lui proposa un pari de cinq mille livres sterlings, à la condition qu'il ferait lâcher à ses trousses une douzaine de bouledogues, sans rien exiger de sa part, en cas de perte.
— Toute votre meute, milord, si c'est votre bon plaisir, lui répondit Bul Padsor.
La partie fut acceptée et remise à huitaine.
Pendant cet intervalle, milord fit exercer une douzaine de ses meilleurs chiens à sauter sur les mollets d un mannequin, et à les déchirer à belles dents. Milord, plein d'humanité, ne voulait point la mort de l'effronté jongleur, ildési-
— 1AG — rait seulement que la mutilation de ses gras de jambes lui servît de leçon, alin qu'à l'avenir il perdît l'envie d'abuser de la crédulité publique. Un local fut loué et convenablement disposé pour ce genre d'exercice; les journaux annoncèrent une représentation extraordinaire , phénoménale! Milord invita grand nombre de ses amis et beaucoup de jeunes dames , aussi curieuses à Londres que les Françaises le sont à Paris. On devait s'égayer aux dépens des mollets du pauvre diable. — Milord disait aux dames : —Nous autres, Anglais, nous sommes trop philantropes, trop zoophiles pour nous divertir aux courses de taureaux, ainsi qu'on le pratique en Espagne. Ces jeux, où il y a toujours du sang répandu, dénotent un peuple sanguinaire ; cependant, sans déroger à l'hémaphobie, qualité précieuse des nations civilisées, il vous est permis d'assister, Mesdames, à cette innocente distraction. Je vous déclare qu'il n'y aura de danger que [pour le charnu des jambes; et vous
savez, ajouta-l-il en riant , qu'on peut fort bien vivre sans mollets.
En ontre de ces invitations, milord fit aflîcher dans tous les carrefours que cette séance extraordinaire serait publique et gratis pour tous les plébéiens qui constateraient, moyennant certificats, être amateurs de chiens.
Le jour de la séance arrivé , une foule nombreuse se pressait dans le local, disposé en zoomachie^ à l'instar de l'ancienne Rome -, à cette nuance près, que les gradins étaient en planches et que les spectateurs n'étaient pas des Romains. Un sourd bruissement dans le pourtour annonça l'entrée de l'acteur. Tout le monde s'attendait à voir un corps offrant des proportions gigantesques , une charpente de Cyclope , ou pour le moins les formes athlétiques de l'Hercule de Farnèse ; lorsqu'on aperçut un petit homme grêle, assez mal bâti , une risée générale s'éleva de toutes parts, pour l'accueillir; une pluie de brocards tomba sur le pauvre Bul Padsor qui, sans
— 1/i8 — 5e décnncorler, se planlalerme commeun pieu, au milieu de Tarène, traça un cercle autour de lui et, l'œil fixe, les poings placés dan-; la pose acadéaiiquedu Boxeur, aUendil en silence.
La porte s'ouvrit : quatre énormes mâtins se précipitèrent sur lui et s'arrêtèrent tout court, deux pas de sa personne , aboyant, bondissant sur eux-mêmes et n'osant approcher.
Six monstrueux boule-dogues furent immédiatement lâchés, et coururent pour se jeter sur les piteux mollets, leur point de mire. De môme que les quatre mâtins, ils n'osèrent franchir le
cercle magique , dans lequel Bul Padsor s'était isolé.
Six autres boule-dogues s'élancèrent un instant après , et vinrent se joindre à leurs camarades, pour sauter et aboyerseulement. L'étonrement circulait dans l'assemblée ; on ne riait plus; tous les regar Js étaient fixés sur le fascinaleur, lorsqu'un flot de chiens inonda l'arène; chiens de diverses espèces, lévriers, courants.
braques, clabauds, etc. tous de haute taille et à gueules menaçantes. Un frisson involontaire se glissa parmi les spectateurs. A coup sur cet homme allait ôtre dévoré... Quelques cris d'eflYoi partirent du banc des dames 5 c'était à tort , car aucun animal ne posa la patle sur le cercle infranchissable. Ils ne savaient qu'aboyer, hurler, bondir,etBulPaJsor, entouré de cette cein« ture de chiens terribles s'animant entre eux , restait aussi tranquille qu'un sultan au milieu des odalisques de son sérail. Tout-à-coup les yeux de Bul s'illuminèrentd'une flamme verdàtre; on entendit un sifflement sourd et les aboiements cessèrent; les chiens dressèrent les oreilles et baissèrent la queue. A un second sifllement, la panique se jeta parmi eux ; ils se ruèrent les uns sur les autres, se mordirent, poussèrent des cris affreux et s'enfuirent comme si on les eût fouettés. Les lévriers sautèrent par-dessus les barrières, les plus agiles imitèrent leur exemple, coururent en tout sens et, cherchant à s'ouvrir
un passngc à travers les spectateurs , mordaient à droite, mordaient à gauche, renversaient l'un, sautaient par-dessus l'autre. Les femmes effrayées criaient, se trouvaient mal ; les hommes juraient à plein gosier; les hurlements se multipliaient de tous côtés; et Milord, désappointé, furieux , renforcé de ses gens, vociférait à tuetête : tao ! tao ! tao ! pour arrêter les fugitifs ; mais en vain, la panique était générale.
Au milieu de ce brouhaha^ de ce tapage assourdissant , il y eut des jambes mordues , mais ce ne furent point celles de Bul Padsor^ il y eut du sang répandu , mais ce ne fut pas le sien. Il sortit de l'arène vainqueur , avec ses mollets intacts , et milord avec cinq mille livres de moins dans sa bourse. On dit que depuis ce jour de sanglante mémoire , ces sortes de jeux furent défendus dans toute la grande Bretagne.
La ville de Rome a pu se convaincre, de nos jours, de la-puissance projective du fameux tauréadorCincinella.
Dans la Gio^fr^; ou courses de buffles, qui ont lieu sur remplacement du tombeau d'Auguste, lorsque les autres tauréadors, fuyant le buffle irrite, sautent par dessus les gradins, Cincinella reste passible au milieu Tarène, et d'un regard arrête l'animal menaçant. On voit le buffle se reculer lentement, baisser la tête et aller éteindre sa fureur contre le mur d'enceinte.
Les chasseurs sont souvent témoins de la puissance fascinatrice des yeux du chien en arrêt sur le gibier. La perdrix ou la caille surprise et arrêtée par le chien , le regarde immobile et comme retenue au sol ; ce n'est qu'au moment où le chien détourne la tête , force l'arrêt, que l'oiseau s'envole.
Il n'est personne qui n'ait éprouvé ou fait éprouver le magnétisme du regard, personne qui n'ait fait baisser les yeux à quelqu'un , ou qui n'ait été forcé de les baisser soi-même. Nous avons vu que les yeux ronds, à reflets verdâtres,
avaient la projection fatigante et douloureuse ; au contraire, les yeux largement fendus et allongés en amande, les beaux yeux bleus ou noirs que voile une paupière aux longs cils, oh! ceux-là lancent aussi des regards fasciiiateurs, mais doux, attrayants, apportant avec eux le bonheur et l'ivresse. Répondez, jeunes amants, avez-vons souvent résisté à ces muettes demandes qu'on lit dans une prunelle hum.ide et langoureuse? Et vous-mêmes, hommes devenus sérieux et froids, sous le joug de l'hyménée, ne cédez-vous jamais, lorsque , pour satisfaire un caprice , l'épouse com.bine éloquemment la puissance d'un tendre regard aux charmes du sourire ?