‹ Mystères du sommeil et du magnétismeChapitre 5 sur 11 · MAGNETISME DE LA VOIX · texte numérisé non relu

MAGNETISME DE LA VOIX

De même que celui du regard, le magnétisme de la voix est attesté par les faits nombreux que l'histoire ancienne et moderne nous a conservés. — La voix parlée ou le langage, le discours, la poésie; — la voix chantée ou les sons, la mélodie, l'harmonie, font également éprouver l'effet magnétique. Les légendes, chroniques et poèmes sont pleins de faits miraculeux de cette nature; et la tradition perpétue ceux qui ont échappé à l'histoire.

— I.Vi — I/cloqucnce du discours servie par le geste et rinlonation de la voix, opère sur les masses des prodiges que personne ne révoque en doute. Seulement, on est convenu de s'exprimer ainsi : L'auditoire a été électrisé. Cette locution me semble vicieuse, on devrait dire : L'auditoire a été magnétisé ; ce serait tout aussi compréhensible et beaucoup plus vrai. Kemarquons-le bien, il y a dans le langage parlé deux choses distinctes : ridée et le son de la voix. Avant que Tidée n'impressionne l'esprit, ne remue l'àme, il est nécessaire que les vibrations sonores aient frappé le sens de l'ouïe. Or, une voix puissante ou flûtée magnétisera ce sens avec force ou avec douceur; rimpression transmise au sensoriurn commun devra nécessairement être de mt^me nature que la sensation de l'ouïe ; c'est ce que nous éprouvons tous les jours, lorsque nous sommes affectés légèrement ou fortement; et cet effet n'est pas dû au fluide électrique, mais bien à Tinfluence magnétique.

Il faut encore distinguer dans la voix, le timbre et Taccentuation. Le premier est le résultat de notre organisation physique, il dépend entièrement de l'appareil laryngo-buccal ; l'accentualion, au contraire, est acquise.

Un timbre dur, aigre , glapissant , fatigue et déchire l'oreille ; le timbre moelleux et sonore produit TefTet inverse. L'articulation mal formée, incomplète, précipitée, traînante ou nasonnante , avec intonations diverses, est trèsdésagréable, surtout dans la bouche des femmes. Le langage de certaines villes du midi de la France offre ces défauts qu'il serait si facile de corriger. Un peu d'attention et quelques exercices journaliers suffiraient pour les faire disparaître. Les parents devraient fixer leur attention sur ce point; il est plus important qu'on ne pense ; car cette imperfection du langage est un immense obstacle aux effets oratoires; quelquefois aussi, il a refroidi l'amour et arrêté des mariages.

Uarticulation pure, franchement attaquée, qui rond bien les (iii)hlhongues et fait légèrement sentir les voyelles accentuées, est la plus agréable , la plus émouvante. Lorsque cette articulation s'unit à un timbre sonore, le langage sort plein d'harmonie et sa douceur caresse agréablement Toreille. L'accentuation parisienne réunit ces qualités: aussi la voix de certaines femmes a-t-elle la vertu magnétique d'enchaîner les sens et l'âme.

J'ai entendu quelquefois parler une femme, douée d'un timbre de voix si pur, d'une accentuation S) flatteuse, que j'aurais voulu l'écouter toujours. Son langage était comme une tendre musique dont les notes sympathiques pénétraient jusqu'au cœur. Malheureusement, la petite vérole avait promené d'affreux ravages sur sa physionomie: car, si à la pureté de son organe se fussent joints les attraits de la beauté, elle eût renouvelé, sans doute , les enchantements d'Armide. — De môme pour une jolie

femme qui est afiligée d'une accentuation vicieuse : muette, elle plaît 5 ouvre-t-elle la bouche , la désillusion s'opère et Ton dit : C'est dommage qu'une aussi jolie femme ait un accent si détestable.

En compulsant l'histoire, nous voyons la voix et le gesteproduire des effets surprenants, merveilleux. — Les harangues de Démoslhène soulevaient ou calmaient les Athéniens. — La fameuse

apostrophe de Cicéron : Quo usque tandem

perdit Catilina.— Les premiers apôtres de la doctrine évangélique convertissaient des milliers de païens, avec une parabole. — A une époque plus rapprochée de nous,réloquent Massillon fit trembler et pâlir un auditoire de hauts personnages , en tonnant contre les corruptions du jour, et déroulant à leurs yeux l'eff'rayant tableau des châtiments réservés aux méchants. — Elle fougueux Mirabeau ! De sa voix semblable aux vents de Forage, ne soulevait-il pas la vague populaire, qui s'élançait furieuse en emportant un trône... Cer-

tes , ces grands orateurs n'étaient doués d'aucune propriété électrique , mais de leur voix rendue puissante par la conviction, de leurs gestes, de leurs regards , de toute leur personne rayonnait Tinfluence magnétique opérant des prodiges.

Une narration simple et touchante , le récit d'une infortune attendrit jusqu'aux larmes les organisations les'plus insensibles. Au théâtre, le jeu savant des acteurs arrache tantôt des larmes à toute une salle, tantôt de bruvants éclats de rire; ensuite des applaudissements prolongés, frénétiques.... Tout cela est dû au magnétisme.

Souvent une ou quelques paroles suffisent pour obtenirces résultats. — Frappe, mais écoute? lancé par Thémistocle au présomptueux Eurybiade, valut aux Athéniens la victoire de Salamine. — Le cri de sauve qui peut! arrête l'élan du soldat et jette la panique dans toute une armée. — En avant! prononcé par nos généraux

de la république et'de TEmpire, enfonçait les bataillons ennemis , enlevait des redoutes. — Je faimel... Jamais étincelle électrique fit -elle battre aussi rapidement un jeune cœur que ce mot tombé d'une bouche adorée? — Je te haisl.. Quel froid glacial causerait un frisson semblable à celui dont cette imprécation vous saisit? — Ju voleurl — -^ Vassassinl — ^ Vincendiel Tous ces cris n'apportent-ils pas avec eux la terreur et refTroi ; puis le désir de voler au secours des victimes ?

Pendant un incendie qui, au seizième siècle, dévora une partie de l'hospice de Lyon^ lesflamnies menaçaient une salle où se trouvaient couchés huit paralytiques. Une personne, en s'enfuyant, leur cria : — Sauvez-vous, ou vous êtes brûlés vifs ! Les paralytiques, épouvantés , se levèrent et s'enfuirent.

L'historien de ce fait miraculeux consigné au procès-verbal de l'incendie ^ ajoute que ces paralytiques étaient cloués sur leurs lits de dou-

leurs depuis six et huit ans. l/usage do leurs jambes qu'ils retrouvèrent si subitement, peutil (îtredù à autre chose qu'à Tébranlement nerveux occasionné par le magnétisme de ces terribles paroles ?

Dernièrement les causeries de la capitale rapportaient le fait suivant :

« Un grave mathématicien-philosophe, incessamment occupé à résoudre des problèmes, fut invité, par un de ses intimes, à la cinquantième représentation d'une frirce qui attirait la foule au théâtre du Palais-Roval.

— C'est sans doute pour essuyer un refus, répondit le savant, que tu m'adresses une pareille proposition ?.. à moi. qui n'ai pas môme eu l'envie d'aller voir jouer le chef-d'œuvre des tragédies classiques, me proposer une farce !... C'est une mauvaise plaisanterie de ta part.

— Bien loin de là ; c'est une belle et intéressante expérience que je veux faire. Ne t'en formalise point; entre savants, comme nous. Tin-

vestigation est permise. Abandonne un instant tes chiffres, pour porter toute ton attention sur la question qui m'amène.

— Voyons, voyons, achève, dit le mathématicien pressé.

— Laisse-moi commencer : — Quoique collègues à l'Académie et'unis par le cœur, nous sonv mes de caractères diagonalement opposés.

— Diamétralement serait plus juste, glissa le géomètre.

— Ne m'interromps pas. — Plus froid que la raison, plus sérieux, plus exact que ton algèbre, je ne t'ai jamais vu sourire. Le calembourg le plus fin, les jeux de mots les mieux combinés, la facétie la plus délicate tombent devant lo comme un trait émoussé; le sel attique te parait sans saveur, et la phrase la plus harmonieuse n'a pour toi que des sons stériles ; tu es, en vérité, le type frappant de la sévérité mathématique.

— Où diantre veux-lu en venir avec cet étourdissant exorde?

— Patience, laisse-moi dire. — Par habitude ou caractère, je suis toujours content, je ris quand j'en trouve TocCcision- et je m'efforce de jeter quelques fleurs dans les champs arides de 'a science. Jane dédaigne pas la tristesse, elle a sa poésie ; mais ses émotions, que j'ai rarement ressenties, n'ont jamais été jusqu'aux larmes.En un mot, jusqu'ici , je n'avais point su ce que c'était que pleurer ; et toi, qui te trouves dans le carré inverse , tu ignores ce que c'est que rire. Les temps modernes possèdent, dans nos deux

individualités, leur Heraclite et leur Démocrite....

— Que signifie ce galimatias?... Je te connaissais verbeux, mais point de cette force.... Ah ça! est-ce que, par hasard, tu aurais perdu le régulateur cérébral?

— Je t'ai prévenu que mon langage serait étrange, écoute-moi jusqu'à la fin ?

— De grâce , mon cher ami , remets à une autre fois ton conséquent; je suis en voie de résoudre une immense difficulté , et si tu me distrais plus longtemps, T^que je poursuis depuis trois jours va m'échapper.

— C'est aussi un inconnu que je viens te proposer; problème pour problème, autant vaut résoudre celui que je te propose, et qui aura des résultats magnifiques pour la science. Il s'agit du magnétisme animal...

— Du magnétisme animal!.... Venir me déranger de mes travaux pour de semblables sottises... Permets-moi de te dire que c'est véritablement abuser...

— Si tu m'interromps toujours, nous n'en finirons jamais.

— Mon Dieu ! mon Dieu ! il me fera perdre mon X ! marmotta Talgébriste impatienté.

— Un peu de patience, mon ami ; ces préambules étaient indispensables pour te préparer...

— Au nom du ciel ! arrive donc au fait !

— Nous y voilà : — Le magnétisme m'a fait pleurer, moi qui de ma vie ne versai une larme ; toi dont les lèvres , depuis le berceau, sont restées muettes aux élans de la joie, toi qui n'as jamais souri ^ je voudrais par le même moyen te forcer à rire.

Le mathématicien crut son ami atteint de folie et le regarda un instan t avec des yeux effrayés.

— Tu me regardes ; cela t'étonne. ...

— Décidément, mon cher, tu me donnes à penser que...

— Hier j'étais incrédule aux miracles du magnétisme, aujourd'hui je suis presque converti ,

> et demain j'y croirai entièrement si je te vois rire.

— Mon dieu! mon pauvre ami, tu me fais peur., tiens, passe au salon.... ou bien assieds-toi sur le canapé... lis le journal.

— Non, non, c'est inutile; dussé-je l'être aussi insupportable qu'un cauchemar, je ne te quitte poinf ; tu viendras avec moi au théâtre; hier je

fus magnétisé en triste par une actrice, il faut que ce soir tu sois magnétisé en gai.

— Si j'étais susceptible de rire, je poufferais à linstant, car en vérité rien n'est plus plaisant, plus comique et plus drcMe que ton langage.

— Je persiste à dire que tu riras.

— Hélas I il est fou tout de bon, soupira le savant avec tristesse.

— Et de plus j'en fais la gageure ?

— Voyons^ tais-loi mon pauvre ami.... Est-ce que les hommes sérieux s'amusent à gager?

— L'enjeu ne sera point une somme d'argent, ni -un dîner plantureux , ainsi que cela se pratique en général, par la raison bien simple, que les hommes de science ne vivent ni pour Targent ni pour le ventre. Mon enjeu te plaira : tu sais que de mon voyage topographique de Beyrouth, j'ai rapporté un sac de café, donné en cadeau parle Pacha; moka pur et de Tannée, moka cueilli sur les heux mêmes, moka dont le grain rond parfaitement choisi , et la couleur blonde

font plaisir à l'œil... Ah! je t'ai pris par ton faible; Teau t'envient à la bouche..., jeté parie dix livres de moka que tu riras ce soir.

— C'est trop longtemps continuer la plaisanterie, je te dis que c'est impossible.

— Difllcile oui , impossible non. Voyons , dix livres de ce moka délicieux dont les parfums subtils vont stimuler l'estomac paresseux , et montent au cerveau élucider les idées, égayer l'esprit... qui te feront trouver Tcc, et peut-être une nouvelle théorie des forces rudimentaires...

Enfin, après plusieurs tiraillements qu'il serait fastidieux de rapporter, le grave mathématicien se rendit et céda au moka.... ou aux instances de son ami qui l'entraîna au théâtre du Palais-Royal. On y jouait, en effet, des farces à pouff'er -, Tami riait à cœur-joie, à se fendre la rate-, beaucoup d'hommes sérieux riaient aussi, mais notre mathématicien gardait un sang- froid imperturbable, un sérieux à faire croire qu'il était sourd ou aveugle. Cependant Alcide TouseZ;

qui joue si naturellement le niais, se mit à débiter si bêtement de si grosses bêtises, que la gravité du philosophe perdit son puissant équilibre, et, pour la première fois de sa vie, ses lèvres s'ouvrirent pour rire et se refermèrent aussitôt.

Alors , l'ami satisfait du résultat lui dit : Vx est trouvé! Je crois désormais au magnétisme, dans l'ordre des choses possibles.

— Sortons d'ici, murmura sourdement le mathématicien rouge de confusion et peut-être de colère : Je savais bien qu'on haussait les épaules devant la bêtise; mais rire comme un badaud, ainsi que je l'ai fait, c'est impardonnable. Je serais honteux, mortifié, si quelqu'un de connaissance m'avait aperçu. Sortons, je t'en supplie-, je suis sur les épines.

—Mon cher, ne te fâche pas; c'est par la puissance magnétique du jeu de l'acteur.

— Au diable ton magnétisme !. II prit sa canne, son chapeau, et appela l'ouvreuse de loges.

L'am-i ne pouvant le retenir, l'accompagna et

lui dit tout bas pour le consoler : — Mon cher collègue, ne le tourm înte pas , le problème est résolu; je te ferai porter ce soir les dix livres de moka; mais à condition que nous expérimenterons encore.

Page 1