POESIE
La poésie exerça toujours une magique intluence sur les hommes; qu'on remonte aux temps héroïques pour redescendre jusqu'à nous, on verra incessamment la poésie sacrée, épique, élégiaque et lyrique développer l'enthousiasme , soulever les passions. Les allégories mythologiques, Orphée descendant aux enfers; Amphion voguant sur un dauphin et bâtissant les murs de Thèbes, aux sons de sa lyre; Linus enchaînant par ses chants mélodieux les animaux féroces, représentent la puissance magnélique qu'exercent sur les êtres les deux harmonies combinéis des sons et du langage.— Les chants
guerriers de Tyrtée menaient les Spartiates au combat et leur assuraient la victoire. — Pendant les dernières années du siècle écoulé, que de * prodiges n'enfanta point la Marseillaisel — Aux banquets des anciens, les plaisirs étaient plus incisifs lorsqu'on y chantait les strophes d'Anacréon.— Les Bardes, en célébrant les exploits des héros , redoublarent leur courage. — Les Troubadours et Trouvères chantaient aussi la gloire et Tamour ; mainte châtelaine recluse dans un manoir, quittait sa broderie et s'approchait du créneau pour écouter le tendre lai ou la ballade mélancolique, et plus d'un jeune ménestrel dut à ses chansons les faveurs d'une beauté cruelle.
La poésie est, sans contredit, le plus noble, le plus énergique langage. S'il est indispensable à l'hymne, à l'épopée, il l'est également à Tamour, cette immense passion sous laquelle se courbe tout ce qui respire. Il n'existe peut-être point d'homme un peu lettré qui n'ait, pendant sa
jeunesse, invoqué les muses pour chanter la beautédontilétait Tesclave. Et, parmi lesamants, ceux qui se sont nourris des charmantes poésiesde Tibulle, Pétrarque, Bernard, Parny,etc.,' ces éloquents interprètes de l'amour^ oh ! ceux-là ont de plus déhcieux baisers à offrir, de plus tendres caresses à recevoir.
Le trait suivant prouvera ce que peut la poésie sur l'organisation la plus indilTérente.
Le comte Flaminien de '^'^'^, voyageant avec sa fille Hélène, allait succomber sous les coups de quatre assassins, lorsqu'un jeune artiste se précipite au milieu d'eux, se bat en désespéré, tue le plus redoutable et met les autres en fuite ; puis, sur le sol rougi de son sang, tombe dangereusement blessé. La guérison de cet intrépide jeune homme, connu sous le nom de Jules, lut longue et douloureuse ; on craignit pour ses jours. Vers la fin de sa convalescence, le comte voulut lui témoigner sa reconnaissance par un don magnifique et l'appui de sa protection. Lar-
tiste opposa toujours, avec délicatesse, d'insurmontables refus. Chaque fois qu'Hélène paraissait à son lit, Jules baissait timidement les yeux, son sein battait, il balbutiait d'incohérentes paroles, et souvent répondait aux questions adressées par d'indiscrets soupirs. Le comte devina enfin ce qui se passait dans ce cœur profondément atteint; en homme digne de sa fortune et de son nom, il prit la belle résolution d'offrir au jeune homme la récompense que son dévoûment méritait. Le comte Flaminien, quoique issu d'une des premières familles de l'ancienne aristocratie, était sorti de cette gangue orgueilleuse qui ternit l'éclat de la vraie noblesse; Il mesurait les hommes d'après leurs vertus et leur intelligence, et non sur les titres ou la richesse*
Un matin il se présenta au lit du convalescent et lui dit avec une sollicitude toute paternelle :
— Jules , vous m'avez sauvé la vie, je dois à mon tour sauver la vôtre qui est en danger. Les blessures faites par le poignard des assassins
sont inainLoMiinlcicalrisées, mais celle que vous portez au cœur serait plus dillicile à guérir si je n'en connaissais le remède. — Puis se retournant vers sa fille : — Hélène , sachez que Torgueiletringratitude sont les deux vices capitaux de riiumanité, la générosité au contraire en est rornement et la gloire. Vous devez à ce brave Jeune homme les jours de votre père; Hélène, si vous m'aimez, votre main sera sa récompense. Vous l'épouserez î
La jeune fille resta muette. Le jeune homme bondit sur sa couche et s'élança aux genoux du comte Flaminien. Huit jours après cet acte degénéreuse rf^connaissance, le flambeau de Thyménée s'était allumé pour eux.
Mais Hélène , loin d'avoir sucé les principes de son père , se montrait orgueilleuse et vaine de sa noble origine ; fière et superbe ; hautaine, impérative, pour tous ceux qui sortaient d'une famille plébéienne. Elle ne le faisait que trop souvent sentirau pauvre Jules, qu'elle accablait
de ses dédains. L'époux supportait avec une patience d'ange cette humiliante tyrannie. Beaucoup, à sa place , se seraient révoltés ou auraient abandonné cette vaniteuse créature ; lui, n'opposait que douceur à la violence; tendresse, prévenances aux froideurs , à l'abandon-, car il Taimaitsa femme ; ce qui est rare chez les maris, il l'adorait! — Enfin, après avoir bu jusqu'au fond Famertume, aprèsavoir employé, sans succès, tous les moyens imaginables pour attendrir le cœur de cette lionne, ne sachant plus à quel jsaint se vouer, il eut recours au magaétisme. Un somnambule lui donna la consultation suivante :
— L'orgueil de votre femme la rend insensible à votre amour ; sa nature est de fer, son cœur d'acier ; une statue de marbre ne serait ni plus muette , ni plus glacée aux attentions que que vous auriez pour elle. Cependant, il vous reste un moyen pour vaincre son indifférence et la ramener à vous : la poésie!... Vous qui avez
la voix si pure, le geste et le regard si doux,vous qui connaissez l'art de la déclamation, à chaque accès d'humeur de votre femme, vous lui répéterez , avec âme et passion , les vers que je vais vous dicter. Ecrivez :
Calme-toi, cbcre amie, apaise ton courroux, Tourne vers moi tes yeux, et daigne me sourire ; Ne t' éloigne plus, viens, je suis à tes genoux. Après avoir boudé, quand Tamour vous attire Sur un sein palpitant, le plaisir est si doux!...
Sur mes lèvres^ à flots, verse la poésie
De tes baisers de miel ; Fais couler dans mon sein la suave ambroisie y O mon ange! apprends-moi les voluptés du ciel.
Jules, sans trop ajouter foi à la vertu de cette recette, eut occasion delà mettre en pratique, le soir même. Quel fut son étonnement! lorsqu'il vit sa femme prêter une oreille attentive aux vers qu'il déclamait ; et après la tirade se rapprocher de
lui, quitter son air boudeur, lui sourire et l'embrasser! Il y avait là du miracle.... Mais le chat, qui ne fait patte de velours que parce qu'on lui a rogné les griffes, aussitôt qu'elles ont repoussé, recommence à griffer ; de môme le caractère d'Hélène dompté un instant par la poésie, reparaissait de nouveau. Alors Jules recourait à la merveilleuse recette, et chaque fois sa femme venait le caresser , lui passait les bras autour du cou, et, attendrie jusqu'aux larmes, par l'influence magnétique ^ lui demandait pardon de ses emportements , lui prodiguait les noms les plus doux. Jules devint poète : les morceaux charmants qu'il composa vainquirent le caractère superbe d'Hélène et embrasèrent son cœur d'un ardent amour. Quel bonheur pour l'époux, d'avoir trouvé une amante dans sa femme-, la chose est si rare! Incrédules, maintenant moquez-vous du magnétisme.