‹ Mystères du sommeil et du magnétismeChapitre 7 sur 11 · MUSIQUE · texte numérisé non relu

MUSIQUE

La musique vocale et instrumentale a aussi son pouvoir magnétique bien constaté. Les différents modes d'harmonie et de mélodie développent en nous des sensations analogues. La musique guerrière anime le soldat et soutient son ardeur. Les morceaux dits pas redoublés,

précipitent sa marche et lui font oublier ses

fatigues. — La musique religieuse plonge dans le recueillement, élève l'àme vers l'être inconnu, dispose à la prière, à l'adoration. — V allegro égaie , Vandante vous tient dans un état voisin de la tristesse.

Selon le degré de délicatesse d'ouie et la disposition de l'âme, les effets de l'harmonie sont plus ou moins violents. Les modulations tendres et langoureuses , surtout dans les tons bémols, assoupissent les douleurs et quelquefois attendrissent Its cœurs les plus féroces. — La lyre d'Orphée endormit le terrible Cerbère; — la

harpe de David calmait les fureurs du roi Saiil. — On a vu dans les sombres forêts de TAmérique , des peuplades ennemies se rassembler autour d'un Européen qui chantait en s'accompagnant du lui h ; amoHis, vaincus par les charmes de l'harmonie, ils oubliaient, un instant, leurs haines et se donnaient la main.

Dans plusieurs maladies, la musique procure un soulagement sensible : la langueur, la mélancolie , le spleen en retirent des bons effets. On prétend que l'assoupissement causé par la piqûre venimeuse delà tarentule se dissipe aux sons d'un morceau de musique nommé , pour ce motif, tarentella.

Je me souviens que, pendant les atroces douleurs d'un rhumatisme aigu, dont je fus atteint, lors de mon séjour en Morée, les chants d'une jeune Grecque réussirent où l'art avait échoué. Les notes de sa voix étaient si tendrement langoureuses, la poésie de sa chanson si belle, qu'il me semblait entendre une ode de Sapho, et peu

à peu je m'endormis, bercé sur ses genoux.

11 est des dissonnances, surtout celles produites par les instruments métalliques, qui portent l'impression douloureuse jusqu'au frisson; tandis que les accords parfaitement combines font éprouver une sensation délicieuse ; il semble que les vibrations sonores soient en consonnances avec les vibrations imprimées aux nerfs; on se plaît, on aime à les écouter.

Selon la mesure, le rhythme et le ton ; selon le degré de sensibilité de l'individu, ainsi que nous venons de le dire , certains morceaux ébranlent toute l'organisation et arrachent des larmes, tandis que, chez ces mêmes individus, un mouvement de valse ou de contredanse les excite à la danse et à la joie. Ayons soin de faire observer que ces effets magnétiques ne sont point produits par la musique difficile et fîoriturée qui a remplacé la bonne musique ; ce sont au contraire des motifs simples, d'heureuses modulations exécu-

tées avec cette sensibilité exquise qui caractérise Tartiste amoureux de son art.

Quelques instruments à anches métalliques et à lames de verre , donnent des vibrations si pénétrantes que, malgré leur douceur, les nerfs de beaucoup de personnes s'en trouvent agacés. Tels sont l'harmonica, l'accordéon et ces petites musiques à cylindres nommées cartels ou tabatières en musique.

Dans une soirée où se pressaient une douzaine d'élégantes vaporeuses, le maître de la maison eut l'idée de faire entrer un aveugle en grande réputation pour Tharmonica. D'abord tout le monde écouta avec plaisir les sons veloutés de l'instrument ; puis quelques symptômes nerveux se manifestèrent parmi les dames; loutà-coup sept à huit d'entre elles furent prises d'attaques d'hystérie avec cris et soupirs convulsifs. On se hâta de congédier le pauvre aveugle, qui était loin de se douter de la puissance spasmodique de son instrument.

L'homme n'est point le seul dans la nature , qui soit sensible aux modulations musicales, tous les ôtres vivants le sont également , mais à différents degrés. — Le cheval s'anime, hennit au bruit de la fanfare*, —le cerf écoute avec plaisir les sons du cor, qui quelquefois lui fait oubher le danger. — Il suflit de répéter pendant

plusieurs jours un air, pour qu'il soit retenu et exécuté par certains oiseaux chanteurs. — On

connaît peut-être l'histoire de ce lézard qui sortait d'un trou de muraille chaque fois qu'il entendait les sons de la flûte d'un prisonnier. Les premiers jours il ne s'écarta guère de son trou ; les jours suivants il s'en éloigna davantage ; enfin il s'approcha tout à-fait du soupirail du cachot, et, de même que l'araignée de Pélisson, finit par devenir l'ami et le compagnon du pri-

^ sonnier.

Le fait suivant, d'une originalité un peu burlesque, mais authentique , prouvera le violent magnétisme des sons métalliques sur l'espèce canine.

11 est réglementaire dans les villes qui tiennent garnison, de battre ou de sonner la retraite pour la rentrée des troupes au quartier. Tambours et clairons se réunissaient donc sur la place d'armes d'une petite ville forte du royaume, afin de sonner la retraite ; les chiens de la ville s'y rendaient aussi. Le roulement des tambours ne produisait rien sur eux 5 mais aussitôt que les clairons commençaient à sonner , tous se mettalent à donner l'unisson , c'est-à-dire à hurler de telle sorte , que leurs notes étaient pour le moins aussi déchirantes que celles des troupiers instrumentistes.

Un jour, le tambour-major, grand homme.... de taille... se mit en tête de faire cesser cet abus. Il menaça d'abord de sa canne les perturbateurs. Voyant que le geste restait sans effet, il voulut employer les moyens rigoureux, et courut sur eux pour les frapper. Mais les chiens s'enfuirent à son approche, et d'autres revinrent hurler de plus belle jusque sur ses talons. Notre

tambour-major courait à droite , à gauche , en avant, en arrière, suait à grosses gouttes, sans pouvoir faire éprouver aux mutins la bonté de son énorme jonc ; malgré son savant moulinet, tous ses coups portaient à faux. Les spectateurs riaient ; le tambour, piqué jusqu'au vif dans son amour-propre de major, lança maladroitement sa canne sur les fuyards, et atteignit un gamin de 1^4 ans qui, en se frottant les jambes, se mit à hurler plus fort que les chiens. .. Sur ces entrefaites, la femme du major, aussi basse en taille qu'il était haut, ayant aperçu son mari écumant de colère, haletant, rouge-violet, les yeux sortant de la tête, dans un état voisin de l'apoplexie, voulut venir à son secours ; elle se jette à sa rencontre et s'embarrasse dans ses jambes ; le major trébuche, chancelle, tombe sur un pavé pointu et se relève avec le nez sanglant, l'œil poché... Il fut beau dans sa chute, dit-on; il se releva la tête haute, et marcha devant ses tambours , la canne à la main, sans donner signe de douleur.

Sa petite femme eut aussi sa part de contusions; la sonnerie de la retraite fut souvent interrompue par l'indiscrète hilarité des clairons et des tapins. Bon nombre de bourgeois se tenaient les côtes à force de rire, beaucoup en eurent le hoquet.

A dater de ce jour, il fut expressément défendu aux propriétaires de chiens , sous peine d'amende et même de confiscation, de les laisser paraître sur la place d'armes, au moment de la retraite.

MâGNETÎSME

OU

PRO«iE€TIO!V DU I.A VOI.OXT£.

On entend par ce mot Taction puissante, irrésistible qu'un être exerce sur un autre , en lui imposant sa volonté, sans avoir besoin du geste ou du langage pourlalui manifester; c'est-à-dire que Paul exige mentalement que Pierre exécute

tel ou tel acte, et Pierre est forcé de l'exécuter. Ainsi que le serpent fascine le frôle oiseau, l'étourdit de ses regards et le force à descendre de branche en branche jusqu'à sa gueule, de môme le fort qui projette sa volonté sur le faible , le contraint à une obéissance passive; avec cette différence que le serpent agit par le regard ou le sifflement, tandis que l'homme n'opère strictement que par la volonté.

Certes , cette action si prodigieuse de la volonté humaine, devant laquelle se dresseront les doutes ou qu'on niera comme impossible, cette puissance n'existe point chez tous les hommes ; elle n'est le privilège que d'un petit nombre ; comme aussi les sujets réunissant les conditions exigées pour recevoir cette projection sont encore plus rares que les sujets magnétiques ordinaires. L'impressionnabilité de leur organisation doit être montée à un degré supérieur et voisin de l'état maladif. Il est en outre nécessaire que l'homme qui projette ait , après plusieurs tenta-

tives isolées sur son sujet , acquis la conviction profonde de l'infaillibilité de ses moyens ; et, de même que le magnétiseur ordinaire, il doit être doué d'une foi aveugle dans sa toute-puissance.

Un homme de science, attaché à notre armée d'Afrique, et connu par d'intéressants travaux, magnéUsait un jeune Maure en lui faisant numérer les doigts de sa main : au quatrième doigt la voix de l'enfant s'embarrassait, et le sommeil le gagnait avant qu'il eût compté le cinquième. Ce magnétiseur éprouva, dans diverses circonstances 5 son pouvoir projectif : tantôt, lorsque le petit maure voulait aller jouer, il s'opposait à Sa sortie par le sommeil ; d'autres fois, le voyant entrer dans sa chambre avec un plateau garni de tasses à café, il l'arrêtait à la porte, immobile comme une statue. Un jour l'enfant fut conduit dans une maison voisine et enfermé sous clé, avec deux incrédules qui désiraient constater le fait. Malgré les conversations qu'ils eurent avec lui ,

-^ 188 pour le tenir éveillé , malgré les distractions bruyantes dont ils Tentourèrent , le petit Maure s'endormit lout-à-coup. Alors les deux témoins

tirant leurs montres se convainquirent qu'à telle heure, telle minute , ainsi qu'on en était convenu, la projection avait eu son effet.

Dans les nombreux villages de nos départements, quelques vieilles femmes et vieux mendiants réputés sorciers se servent avec succès de leur faculté projective, comme moyen d'industrie. Les uns disent être doués d'un pouvoir jalactofugcy les autres fébrifère , purgatif, etc.. c'est-à-dire qu'ils ont le pouvoir d'arrêter le lait des nourrices, de donner la fièvre, la diarrhée. ... Remarquez bien que ces projections ne réussissent pas sur tous les villageois, par la raison que toutes les organisations ne sont point susceptibles d'éprouver le même ébranlement. Mais les gens de la campagne ne font pas attention aux sorts avortés, ils ne comptent que ceux qui ont

porté. Voici comment opèrent ces industriels redoutés :

Lorsque, par un motif quelconque, et ce motif est le plus ordinairement un cadeau, une aumône qui se fait trop longtemps attendre , la sorcière s'est décidée à jeter le maléfice; elle passe et repasse plusieurs fois devant la porte de la victime, y fixe de sombres regards et, grommelant des mots inconnus, termine par une affreuse grimace. Les personnes qui l'ont aperçue ne manquent pas de dire à la voisine, si c'est une nourrice :

. — Prenez garde, commère , la vieille a passé, marmottant quelque horrible parole de sabbat, avec sa bouche grimaç^jnte ; elle a regardé votre porte avec ses yeux de serpent ; prenez garde qu'elle n'ôte le lait à votre nourrisson I

Si c'est une personne convalescente : — Prenez garde , lui dit-on , que la vieille ne vous recontinue la maladie I

Le meilleur moyen d'échapper au sort, est de

contenter la sorcière ; on prend généralement ce parti^ sans cela les personnes faibles et superstitieuses subissent sa pernicieuse influence. — J'ai vu deux nourrices dont le lait avait été subitement tari par un maléfice semblable. II faut dire aussi que ces deux femmes semblaient impropres à l'allaitement, pour deux raisons ; d'abord à cause de la surexcitabilité de leur constitution , ensuite parce que leur superstitieuse crédulité les portait à s'efi'rayer de tout.

On objectera, sans doute, que l'ignorance, la crainte et la frayeur sont le grimoire où les sorciers vont puiser leurs secrets; c'est aussi ma pensée. — Il est presque démontré que le moindre dérangement dans la santé d'une nourrice influe sur la quantité et la qualité de son lait ; de même pour les convalescents de fièvre, de diarrhée. ..i ce qu'ils ont le plus à redouter, c'est une rechute. Cependant, la diflîculté n'est pas entièrement résolue par ce raisonnement. Si le malade, par exemple, convalescent de fié-

vre, estmaléficié d'un rhumatisme ;— si la nourrice, conservant son lait, est maléficiée d'une migraine, contrairement à l'ordre de la prédisposition que nous venons d'établir, que répondre?,.. Ensuite, pourquoi l'action de la volonté de ces prétendus sorciers, ou, pour mieux être compris^ pourquoi l'effroi qu'inspire leur colère, produirait-il si souvent Teffet demandé? Ainsi, en accordant une grande part à la frayeur, on ne doit pas rejeter cette action inconnue, mystérieuse de la volonté, qu'exercent certaines personnes sur leurs semblables.

L'observation suivante, que j'écris sous les yeux de trois témoins oculaires, m'a semblé être le degré le plus avancé auquel ait pu, jusqu'ici, atteindre la puissance de la volonté. Si cette série de projections continuées pendant troisquarts d'heure, est un fait réel, et il faut le croire, puisqu'il est attesté par des hommes qui, non seulement n'ont aucun intérêt à le faire accepter, mais qui doutent encore de ce qu'ils

ont vu ; si ce fait est réel, dis-je, on sera forcé d'avouer que le magnétisme nous ouvre une des portes par lesquelles nous devons entrer dans le mystérieux sanctuaire de la vie inconnue.

Les deux acteurs de cette scène miraculeuse sont M. Anténor ^^"^ et M'»« Ophélie^^^ Le développement crânien d'Anténor accuse une fermeté, une volonté à toute épreuve^ une foi opiniâtre dans la puissance de son individualité.

Ophéiie, jeune personne de dix-neuf ans, délicate et timide à l'excès, dénote une constitution sujette aux vapeurs et au somnambulisme.

Les témoins sont des hommes mûrs, versés dans les sciences physiques , profonds observateurs et habiles à exphquer les phénomènes soumis à leur investigation.

Anténor, artiste musicien distingué, cédant aux instances du Baron de '^'^*, s'était décidé à donner des leçons à Mlle Ophélie, sa fille. Déjà plusieurs fois , Anténor avait cru remarquer

rinnuence que sa volonté exerçait sur sa jeune élève , et en tirait profit pour la mettre en voie rte progrès. Il finit par prendre un ascendant étrange, une autorité presque absolue, à laquelle Ophélie n'essaya jamais de se soustraire. Lorsque fatiguée, au milieu de sa leçon , elle manifestait le désir de cesser , un seul regard du maître la forçait à continuer , et si elle s'arrêtait encore, un nouveau regard la remettait en train; ses doigts voltigeaient légèrement sur le clavier, sans jamais frapper une touche à faux. Insensible aux éloges qu'on lui prodiguait, elle ne s'arrêtait plus, jouait toujours et, le morceau terminé, elle le recommençait. Un jour, le professeur, étonné de cette ardeur insolite, lui adressa la parole; elle ne répondit pas^ alors l'examinant avec une surprise mêlée de crainte, il la trouva dans l'état suivant : le torse raide, les yeux grands ouverts gardaient une fixité constante* pas la moindre expression de vie dans les traits ,-

sa face blanche, inanimée, représentait un beau

marbre, le mouvement semblait avoir quiUé ce corps grôlepour passer dans les doigts, qui couraient sur les octaves avec une rapidité surprenante.

Anténor fut effrayé ; il la lira vivement par le bras en s'écriant : — Ophélie, souffrez- vous?

La jeune fille tressaillit sur son siège par un mouvement brusque et rapide, comme si elle se fût réveillée en sursaut.

— Je suis bien fatiguée, répondit-elle, j'éprouve un mal de tête affreux. — La leçon fut discontinuée.

Les mêmes phénomènes se présentèrent aux leçons suivantes. L'immobilité d'Ophélie, son recueillement , sa muette ardeur toutes les fois qu'elle approchait du piano , n'avaient point échappé à l'œil du père qui s'en réjouissait, espérant voir bientôt le talent de sa fille monter au degré de la virtuosité. Il s'en entretint avec le professeur ; celui-ci; après différentes questions adressées au baron, resta frappé de la coïnci-

dence entre les heures où Ophélie se mettait à étudier, et celles pendant lesquelles il pensait à elle. La veille d'une journée où, devant une société d'amis invités par le père, Ophélie exécuta brillamment des morceaux difficiles , le professeur se ressouvint qu'il avait pensé plusieurs fois avec inquiétude, à la manière dont son élève s'ea tirerait en face d'une réunion si nombreuse, elle si timide , si facile à déconcerter. Chaque fois que cette pensée lui était venue , il avait désiré fortement qu'Ophélie répétât les morceaux à l'étude. Il en fît part au baron qui se mit à rire. De retour à son domicile, Anténor, presque sûr de l'influence de sa volonté, voulut acquérir une conviction entière. Il prit sa montre, marqua rheure et prononça d'une voix impérative : — Ophélie, mettez-vous au piano et répétez votre leçon, je l'exige; vous ne cesserez que lorsque je vous le dirai.

Au bout d'une demi-heure : — Très bien, reposez-vous.

Un instant après : — Iloccmmoncez. .. vous paraissez fatiguée; faites encore une pause

Mainlenaiit, assez I .

Le lendemain, Anténor parla au baron de son essai, et lui demanda si mademoiselle Ophélie s'était conformée à ses volontés? On lui répondit affirmativement. — Le professeur soumit, encore une fois, ses observations au baron qui, ne pouvant y croire, arrêta une épreuve pour le jour suivant. — L'épreuve réussit complètement. Plusieurs autres épreuves furent tentées, et obtinrent le môme succès. — Stupéfait de ce qu'il voyait, et craignant quelque chose de fâcheux pour sa fille unique, le père s'empressa de consulter un vieux médecin de ses amis, homme dans la science duquel il avait foi.

Le docteur se mit d'abord4 plaisanter.

— Ce que vous me dites là est du magnétisme tout pur. Ha! ha ! vous croyez au magnétisme, Baron? Ignorez-vous encore que magnétiseur et jongleur sont synonymes ?

— C'est comme vous voudrez, mais le fait dont je vous parle est irrécusable ; j'ai des yeux et des oreilles, docteur !

Le médecin voyant que le consultant le prenait au sérieux, quitta le ton du badinf^ge et reprit : — J'ai un remède infaillible contre la cré • dulité, je veux dire contre TafTection nerveuse qui menace Mlle votre fille; mais il est nécessaire que vous me prêtiez votre concours.

— Vous l'aurez, répondit le Baron.

— Il s'agit d'amener votre professeur de musique dans mon cabinet, sans l'avoir prévenu du motif de cette visite. Vous vous rendrez ensuite auprès de votre fille, que vous aurez soin de ne laisser communiquer avec personne. Nous nous ferons assister, l'un et l'autre, de deux témoins, hommes de science et sceptiques surtout I Les choses ainsi réglées, armé de votre chronomètre et moi^du mien, nous prierons M. Anténor d'opérer ses prodiges ; et je vous le cercifie d'avance , vous resterez à jamais convaincu que la

puissance magnétique prise à Timproviste, tombe d'elle-même. La ruse ainsi dévoilée, votre fille cessera d'obéir à une force occulte , et vous serez le premier à rire d'une croyance qui ne compte aujourd'hui que fort peu de fanatiques- Le lendemain, Anténor se trouvait dans le cabinet du docteur, en présence de deux témoins. Ophélie, également surveillée par deux témoins et son père, était enfermée dans son appartement. Deux cahiers de papier, de même forme, avaient été préparés de part et d'autre ; sur Tun devaient être consignés les ordres du magnétiseur ; sur le second, les mouvements et réponses de la somnambule^Lorsque les chronomètres, strictement réglés, marquèrent midi, la séance commença.

En ce moment, Ophélie causait théâtre avec les deux amis de son père, et riait bruyamment des piquantes saillies dont pétillait un vaudeville qu'elle avait vu jouer la veille. Tout à coup la projection lui arriva: ses joues pâlirent, ses traits

„ 199 — s'immobilisèrent peu à peu, sa prunelle sembla se pétrifier dans son orbite, et le regard resta invariablement fixe.

Ophélie se leva de la causeuse où elle était assise, alla se placer au piano et attaqua un morceau avec la facilité de l'improvisation. — La lenteur des mouvements automatiques du corps contrastait d'une manière frappante avec l'agilité de ses doigts rapides. Le morceau terminé, elle saisit une chaise qu'elle assura contre le mur, monta dessus pour atteindre un volume enfoncé dans une petite bibliothèque d'acajou, le 'prit; sans rien déranger, redescendit de la chaise, et se tenant debout au milieu de l'appartement, déclama un des beaux passages du Roi s'amuse; puis, lançant avec humeur le volume contrôle parquet, elle dansa une figure de contre-danse, mais lentement et comme contrariée; ensuite elle vint se rasseoir sur sa causeuse; des sanglots gonflèrent sa poitrine et ses yeux laissèrent tomber quelques larmes.

Le pauvre pore déjà fortement ému , voulut arracher sa fille à la funeste influence qui la dominait et briser, par le réveil, cette volonté de fer à laquelle Ophélie obéissait. Les témoins s'y opposèrent et parvinrent à le contenir.

Le calme reparut bientôt sur les traits d'Ophélie; elle ouvrit un échiquier, plaça elle-même les pions sur les cases, et son père eut la faveur d'être battu le premier par elle, qui ne connaissait que l'alpha du jeu. Les deux amis furent successivement battus, par des combinaisons qu'ils avouèrent très-savantes. Après cette triple victoire, elle partit d'un grand éclat de rire, ce qui égaya un peu le pauvre Baron, et elle se replaça au piano , où elle exécuta un air guerrier ressemblant à une marche triomphale. Immédiatement après, la somnambule descendit à un petit parterre que Ton cultivait pour elle, en face des croisées de Thôtel. Elle parcourut, avec adresse et précaution, les sentiers sinueux, sans fouler les plates-bandes, arrosa quelques fleurs,

en cueillit d'autres, puis remonta à son appartement avec un bouquet fort bien arrangé, qu'elle plaça dans un vase. Elle ouvrit sa boîte à dessin et, d'une main assurée, commença l'esquisse des (leurs.

Pendant qu'elle dessinait, le témoin qui, dans le cabinet du médecin , était chargé d'annoter les volontés de M. Anténor, lui fit cette demande :

— Monsieur, voudriez-vous avoir la complaisance d'ordonner à mademoiselle Ophélie d'écrire sur son papier nos noms et prénoms? ' — Cet ordre ne serait point exécuté, répondit le professeur, je ne puis projeter une volonté étrangère; il est nécessaire que toutes les idées communiquées à mon élève naissent spontanément dans mon esprit ; les idées qui me seraient suggérées par un autre ne parviendraient point à la somnambule. Je puis, si vous le désirez, faire écrire le nom des fleurs composant le bouquet, et même lui demander quelques vers sur leur

langage allégorique. — Les témoins consentirent.

Ophélie jabandonna son dessin pour écrire sur le môme papier le nom des fleurs, dans Tordre suivant :

Rose. — Immortelle. — Narcisse. — Jasmin. — Bouton d'or. - — Lilas. — Jonquille. — Anémone. — Hyacinthe.

Lorsqu'elle eut fini d'écrire, elle déclama ces vers, en désignant du doigt chaque fleur :

La rose est le portrait d'une jeune beauté, Elle en a tout l'éclat et la fragilité. Ne craignant rien du temps la tranquille immortelle, Est le symbole vrai d'une amitié' fidèle. Le narcisse dépeint un insensé désir, Et l'amoureux jasmin demande le plaisir. Le bouton d'or annonce avarice et richesse, Le lilas^ en rameau, la gaîle', la jeunesse. CeUe frêle jonquille, à la pâle couleur^ Est l'emblème de la langueur....

La somnambule prononça lentement ce dernier vers, fit un mouvement de tête, puis ajouta^ avec un soupir 2

— Je me reconnais dans cette fleur frêle,

pâle et languissante, ce sont bien les caractères

de ma constitution chétive Pauvre jonqu ille,

si tendre et si mignonne,à peine les yeux se sontils tournés vers toi que ces tristes paroles arrivent

sur les lèvres : — Demain elle nesara plus

hélas! j'aurai ton sort

Après cette tirade, la somnambule s'approcha d'une glacCj se peigna, natta ses cheveux, lissa ses bandeaux d'une symétrie irréprochable; puisalla prendre un grand voile de tulle brodé, semblable au voile d'une jeune épousée; elle le fixa avec une épingle d'or sur les tresses de sa grecque, et s'agenouilla, enjoignant les mains, de môme que si elle allait se mettre en prières. Toutà-coup elle se leva brusquement et dit avec impatience :

— Non, non, je ne puis me marier... ma con

stitution ne comporte point le mariage.... j'en mourrais.... O mon père! vous qui m'aimez tant... vous ne m'y forcerez pas.,..

Elle garda le silence pendant quelques minutes, et semblait écouter une voix qui lui parlait Sa physionomie exprima une indicible

tristesse -, un sourire plein de mélancolie s'arrêta sur ses lèvres 5... elle prononça ces mots interrompus par des intervalles, comme si elle répondait à des questions :

— Un épithalame!... Ce chant n'est pas pour moi ,... célébrer la vie et la santé, tandis que je

suis faible et maladive Poète, c'est un chant

de mort qui me convient... une épitaphe... Une épitaphe ! cela vous effraie ; vous êtes attendri , vous pleurez de voir une pauvre jeune fille sonder, de ses yeux, les noirs abîmes de la tombe... se faner au matin , elle qui souriait à l'existence... Des fleurs! des fleurs !... oui, j'aime les fleurs.... Vous voudriez cacher ma tombe sous un tapis de fleurs... Hélas î dessous n'est-ce pas

toujours la tombe,... la tombe masquée par des fleurs. . Les tièdes brises du printemps ont cessé de souffler pour moi ; je frissonne déjà sous le vent glacé des hivers. . .

Elle se tut de nouveau . .

Toujours répithalame!recommença-t-elle avec un geste d'impatience ; mais cessez , je vous en prie; je viens de vous dire que le mariage serait ma mort, pourquoi cette obstination?. . Voyons, composez mon épitaphe. Vousne vous en sentez pas la force ?... Je serai donc obligée de la composer moi-même.... Prenez votre crayon , écrivez :

Comme la fleur qu\m bouton vit sortir, Naître, briller pendant une journée; Languir le soir, se faner, puis mourir, Ce fut ma destinée !

Le père, ne pouvant plus tenir à cette scène douloureuse, s'élança tout larmoyant au cou de la somnambule :

— 0 ma fille , ma fille ! s'6cria-t-il en l'embrassant, reviens à toi, repousse au loin ce sommeil infernal qui pèse sur ta tôte.

Ophélie, brusquement réveillée, poussa un cri déchirant et s'évanouit clans les bras de son père. Ce ne fut qu'après une heure de secours et de soins empressés, qu'elle revint à elle. Il fallut la mettre au lit , où elle resta quatre jours offrant des symptômes nerveux très-alarmants.

Immédiatement après la séance, le Docteur et les deux témoins se rendirent chez le Baron. Les deux cahiers furent scrupuleusement confrontés, lus et relus avec la plus minutieuse attention ; on ne put trouver la moindre interversion , la plus petite erreur. Toutes les projections inscrites se rapportaient exactement à tous les mouvements, gestes, actions et paroles de la somnambule. De part et d'autre on se regarda stupéfait, ahuri!... On ne pouvait attribuer au hasard la coïncidence qui existait entre cette longue série de volontés strictement exécutées;

et comme les témoins n'étaient pas de ceux qui ajoutent foi à la sorcellerie et aux miracles de notre époque, ils se contentèrent d'avouer le fait physiquement inexplicable, mais refusèrent, toutefois, de le constater, craignant, sans doute, les railleries des hommes sérieux.

Il est fâcheux que ni les uns , ni les autres n'aient voulu autoriser l'inscription de leurs noms, qui eussent été d'un grand poids en cette circonstance.

OU

€0:«TJkOJI0!V DE I.'EXEI!riPJ.E«

Il est dans la vie humaine des journées d'espoir et de découragement, d'amour et d'indifférence; j'ajouterai des jours où rhomme bon éprouve plus vivement le besoin des bonnes œuvres, comme le méchant se sent plus disposé à

faire le mal. Dans ces instants où le désir est au cœur, l'exemple suflît pour déterminer lacté.

Les statistiques criminelles comparées prouvent que si les crimes, contrairement à la loi du progrès, augmentent quelquefois au lieu de diminuer , cette augmentation est due au funeste exemple donné par des misérables , à d'autres individus faciles à recevoir la contagion. Si l'exemple du crime gagne les êtres déjà prédisposés, une compensation consolante se montre dans les actes opposés; c'est-à-dire que l'exemple de

la vertu ramène souvent dans le droit sentier les êtres faibles ou passionnés qui s'en étaient écartés. Le penchant à l'imitation a sa place marquée dans notre organisation : ainsi que l'écho renvoie le son qui le frappe, de même beaucoup d'hommes répètent avec conscience ou machinalement ce qu'ils ont vu faire j c'est ce que nous allons prouver.

A certaines époques, les suicides se multiplient d'une manière si effrayante, que plusieurs

médecins en ont cherché la cause dans certaines influences atmosphériques; ils ont observé que les vents du sud rendaient le suicide plus fréquent. Cela est très-possible; mais le magnétisme de l'exemple offre une causalité moins équivoque. En effet, lorsqu'un individu, qui se nourrit d'idées sombres, a vu s'évanouir sa dernière espérance ; lorsque, déçu dans ses affections, dans ses intérêts les plus chers, il est arrivé peu à peu à cet état déplorable nommé tœdium vitŒy bîo^ phobie j" contre lequel échouent ordinairement les efforts combinés de la médecine du corps et de Fâme, la contagion de l'exemple devient alors cause efficiente du suicide. Mes souvenirs de jeunesse me fournissent un fait bien triste à ce sujet.

Six étudiants, ayant chacun au bras une grisette du quartier latin, étaient allés, en partie joyeuse, à la Chaumière du Mont-Parnasse, alors très-renommée. Après les plaisirs de la danse vinrent les rafraîchissements, le punch; on rit,

on chanla, on se querella ; puis le raccommodement eut lieu, on se donna la main^ les boudeurs embrassèrent leurs grisettes, un seul refusa obstinément de faire la paix avec la sienne, parce qu'elle avait dansé avec un autre étudiant sans sa permission. Julie, la jeune fille, dévouée, sensible à l'excès, comme le sont beaucoup de grisettes, essaya quelques minauderies, puis quelques reproches... elle se vit encore repoussée. Le rouge de l'amour-propre lui monta au visage, elle se tut en dévorant une larme. La gaîté était revenue parmi la troupe; on recommençait à boire, à rire de plus belle, lorsqu'une femme de connaissance, venant à passer près des grisettes, fut invitée à se rafraîchir.

— Vous ne savez pas, mes bonnes amies, diteile d'un accent ralenti par la tristesse ; oh î c'est affreux....

— Eh bien! quoi ! parlez donc? demandèrent plusieurs voix.

Elle s'assit à côté des plus curieuses et donna

celte nouvelle : — La bonne et gentille Noémi, que nous aimions toutes, s'est asphyxiée la nuit dernière.... de désespoir d'avoir été abandonnée par son vaurien d'étudiant.

— Pauvre jeune fille ! dirent les grisettes, elle était si bonne enfant et si jolie I.... Et plusieurs s'essuyèrent les yeux.

— Tiens, c'est vrai! s'écria Julie, sortant tout à coup de sa préoccupation, je n'y pensais pas.... c'est si vite fait....

* Tous les regards se portèrent sur Julie qui baissa la tête et garda le silence. Personne ne comprit le sens de ces étranges paroles.

Les étudiants rentrèrent dans Paris chantant de joyeux refrains^ les femmes chantaient aussi; Julie seule resta muette et pensive.

Le lendemain, la portière n'ayant point vu descendre à l'heure accoutumée sa jeune locataire, monta à sa mansarde, et ne trouva plus qu'un réchaud mal éteint, et sur le ht un cadavre....

La mort de Julie se répandit promptement dans le quartier, et les jours suivants, quatre autres grisettes se suicidèrent également.

Au temps où le fanatisme religieux proclamait le célibat et la vie hérémitique comme le plus haut degré de la perfection humaine, 0)i vit des milliers d'individus s'isoler dans d'affreuses thébaïdes, ou peupler des couvents déjà trop nombreux.

Après que le célèbre Origène eut opéré sur sa personne une atroce mutilation, le nombre des fanatiques qui suivirent son exemple s'augmenta si considérablement, que des conciles se tinrent à Nicée, Arles et Genève, pour arrêter cette hideuse épidémie.

Les sorciers du moyen-âge, les soi-disant possédés du diable , donnaient, avec un sangfroid extraordinaire, leurs membres aux tenailles du bourreau ou aux flammes du bûcher. Si nous remontons aux premiers martyrs de la doctrine évangélique, nous les verrons marcher

triomphants à la mort , supporter des tortures inouies sans laisser échapper une plainte, un gémissement. Madame Plantin, dont nous avons parlé plus haut, accusait au moins la sensation d'un léger chatouillement pendant que le couteau de l'opérateur lui enlevait le sein malade ; s'il faut en croire les chroniques, certains martyrs, conduits en troupe au supplice, se laissaient taillader, scier, broyer le corps, sans plus bouger que des cadavres. Ce courage surhumain , ce mépris de la douleur ferait croire à une insensibilité physique, à une dysesthésie complète, si le magnétisme de l'exemple ne venait nous les expliquer. — Un seul de ces infortunés venait-il à abjurer la foi nouvelle pour se soustraire à la mort, aussitôt la défection avait lieu parmi les autres-, ils retournaient aux dieux du paganisme. Le fait suivant assiéra cette opinion.

Parmi les néophytes chrétiens qui furent saisis dans les cryptes de Corinthe et envoyés à

— 21G — Rome pour ôtre livrés aux botes féroces , se trouvaient deux jeunes filles d'une rare piété : Ipsylic et Nélida. Leur amitié ne datait que depuis peu de jours, et on les sépara aussitôt leur emprisonnement. Après un mois, Ipsylie fut retirée de son cachot et traînée aux arènes. On l'attacha à un poteau avec plusieurs autres femmes; mais Nélida, sa compagne, ne s'y trouvait point. Un tigre énorme s'élança tout à coup, d'un bond tomba sur une victime et la dévora. A l'affreux craquement des os d'un corps humain, au sang qui rejaillit sur son visage, ipsylie sentit son courage mollir... Elle invoqua Vénus!.... Ce cri fut entendu par de nobles dames Romaines, qui assistaient en partie de plaisir à ces horribles scènes. Sur un signe qu'elles firent, un gladiateur sauta dans l'arène, courut droit au tigre , et lui enfonça dans le flanc gauche toute la longueur de son fer. Mais avant d'expirer, le terrible animal s'élança sur le gladiateur, le renversa du poids de son corps, et d'un coup

— 217 ~ de museau lui ouvrit le ventre. Ipsylie fut détachée, et conduite près des nobles dames qui s'étaient intéressées à son sort. Bientôt on amena d'autres victimes, parmi lesquelles se trouvait Kélida.

— Abjure I lui cria Ipsylie, invoque Vénus et tu seras sauvée.

INélida, pour réponse, regarda le ciel avec un ineffable sourire.

Quatre lions affamés se précipitèrent, en rugissant, dans l'arène; un instant après, le beau corps de la jeune Corinthienne n'était plus qu'une masse informe, horriblement déchirée, à peine recouverte de quelques lambeaux sanglants....

Magnétisée soudain par ce frissonnant exemple, Ipsylie se leva du banc où elle était assise, et se jeta dans l'arène, criant :

— 0 mon Wieuî pardonne-moi un instant de faiblesse..., ô Nélida I nous allons nous revoir

dans les...-

Elle n'eut pas le temps d'achever, un lion lui broya le crâne sous ses puissantes mâchoires.

Un artiste peintre, qui s'était livré à l'industrie des lithographies coloriées; m'a raconté que dans son atelier, où l'on comptait une vingtaine déjeunes filles coloristes, il avait été, plusieurs jours de suite, témoin de scènes fort curieuses.

Parmi ces jeunes filles, dont plusieurs étaient hystérique 5 une, contrariée par sa voisine, fut saisie d'attaques, avec soupirs saccadés et grincements de dents. Pendant qu'on lui donnait des soins ; trois autres, la voyant se débattre contre le mal hystérique, tombèrent sur le plancher, en proie à des attaques semblables. — Le lendemain la môme scène se renouvela ; mais le nombre des convulsionnaires fut doublé. — Les jours suivants, la contagion de l'exemple gagnait toujours et menaçait d'envahir tout l'atelier. Le peintre se crut alors obligé de congédier trois à quatre coloristes qui d'ordinaire don-

— 219 — ^ liaient le branle. Cette sage mesure une fois exécutée , les autres jeunes filles, n'ayant plus l'exemple magnétique devant les yeux , restèrent parfaitement tranquilles.

Nous avons dit que l'exemple du vice est contagieux; par une opposition compensatrice, souvent rexemple d'une bonne œuvre stimule les êtres indifférents ou à pitié stérile, et les force à coopérer au bien. L'anecdote suivante, qu'on prête aux trois premiers acteurs de l'ancien théâtre Feydeau, et qui leur fait honneur , en fournit encore une preuve.

- La foule se précipitait dans le magnifique jardin de Tivoli, où tout était plaisir, parfums et harmon^^. L'orchestre jouait, les danses s'entrelaçaient folles et bruyantes , de tous côtes la joie bourdonnait; ce jour là il y avait grande fête à Tivoli. — Près de la porte d'entrée, un pauvre aveugle stationnait avec sa fille âgée de quinze ans : elle pinçait de la harpe et son père chantait. Madame Damoreau-Cinti^ Martin et Pon-

chard, vinrent à passer près d'eux; la célèbre chanteuse eut la curiosité de jeter un regard sur

la sébile du pauvre aveugle- elle était vide

De tant de monde qui passaient et repassaient par là, emportés par le plaisir, personne n'avait peut-être fait attention au nécessiteux 5 hélas!...

— Une excellente idée ! une idée d'artiste, s'écria Madame Damoreau, en s'adressant à ses deux compagnons-, il faut que vous me prêtiez votre concours pour la mettre à exécution? La complainte de l'aveugle n'a pu jusqu'à présent lui attirer ni auditeur ni aumône ; éprouvons si, pour son compte, nous serons plus heureux que que lui ?

iVîarlin et Ponchard consentirent en s^)uriant- Damoreau prit la harpe de la jeune fille , et les célèbres artistes entamèrent un trio délicieux.

Les passants s'arre^tèrent; une épaisse ceinture se forma autour de l'aveugle (]ui, lui aussi, écoutait dans une vive admiration. Lorsqu'on sut le nom des chanteurs, on battit des mains,

^ 221 — des bravos multipliés s'élevèrent de toutes parts. Le bruit de cette scène se répandit bientôt au centre de Tivoli, on déserta les danses, les jeux, les rafraîchissements, tout le monde se porta en masse de ce côté 5 la foule devint immense.

Après avoir chanté plusieurs morceaux et reçu les applaudissements qu'ils méritaient, ma> dame Damoreau saisit le chapeau de l'aveugle et commença le rôle de quêteuse. Personne ne se fit tirer roreille; l'exemple une fois imprimé; tout îe monde jetait dans le chapeau ^ très-peu de sous, beaucoup de monnaie blanche et quelques p-ièces d'or. Cet élan de générosité gagna môme les plus avares, et arriva à un tel degré d'intensité, qu'on se bouscula , on se sauta par dessus les épaules, une quantité de mains étaient levées en l'air, montrant leur offrande Le chapeau fut rempli et vidé plusieurs fois dans le sac du pauvre aveugle.

La quête terminée , M»^r Damoreau dit à ses compagnons émerveillés du résultat : — A notre

tour, messieurs, de donner l'obole à l'indigent ; elle mit dans la sébile une pièce d'or ; Martin et Ponchard s'empressèrent de l'imiter. Alors elle se tourna vers la jeune fille et en lui remettant sa sébile où brillaient trois belles pièces d'or :

— Tiens, mon enfant, ceci t'appartient, entends-tu , ton père n'aura aucun droit dessus ; c'est pour renouveler ton chapeau, ta robe et ton fichu ] ils sont vieux et fanés, tandis que toi , tu es jeune, jolie... adieu, ma fille...

Les trois généreux artistes se donnèrent le bras et s'éloignèrent accompagnés des bénédictions du pauvre , suivis des acclamations de la foule.

— Honneur à vous , artistes ! qui vous servez si bien des talents que vous donna lecieL Puissent ceux qui vous ressemblent par le savoir et le cœur, essayer quelquefois un aussi bienfaisant magnétisme ?

Nous rapporterons ici, comme appartenant

au magnétisme de l'exemple, une danse con-

vulsive que pratiquent certaines femmes Mauresques de l'Algérie, danse qui est accompagnée de soupirs, de cris, et se termine par une prostration de forces, un affaissement subit du corpls sur le sol. — Ces danses étaient secrètes autrefois, les femmes seules y assistaient; depuis l'occupation française, quelques curieux ont pu pénétrer dans ces mystérieux gynécées, et être témoins oculaires des contorsions auxquelles se livrent les danseuses africaines. Voici comment les choses se passent :

Dans le fond d'une chambre longue et obscure , une vieille femme ayant réputation de sorcière , se tient accroupie sur ses talons , éù face d'une cassolette allumée où elle jette de Tencens; trois à quatre autres femmes tout aussi laides, tout aussi ridées, assises sur des nattes, les jambes croisées, sont armées de pots de terre à large ouverture recouverte d'un par. chemin , espèce de tambour sur lequel elles frappent en cadence afin de soutenir et d'ac-

compagncr la danse. Les femmes qui viennent pour la première fois avec la ferme volonté d'entrer en danse, se tiennent de chaque côté de la chambre, et déjà impressionnées par les récits merveilleux qu'on leur a fait, surexcitées par la scène qu'elles ont devant les yeux, elles regardent attentives et attendent en silence.

Une femme, habituée à ces convulsions, s'avance devant la cassolette où l'encens fume, se penche dessus, en aspire des bouffées, se redresse la face rouge, les narines ouvertes, la poitrine gonflée, et après quelques contorsions, se penche et aspire de nouveau la fumée aromatique ; puis au son des tambours, dont la mesure marche avec lenteur, elle commence à remuer le bassin et à agiter les bras. Bientôt la musique augmente de force, de vitesse, et les mouvements de la danseuse augmentent d'action; arrive un moment où les musiciennes frappent avec fureur sur leurs tam.bours, précipitent, saccadent la mesure en vociférant un

chant infernal qui ressemble à des hurlements. Les mouvements de la danseuse deviennent de plus en plus rapides ; les convulsions commencent : les traits s'animent, l'œil brille, la te(e se renverse en arrière, les bras se tordent, les articulations craquent, toute Torganisrition s'agite et frémit^ enfin, la danseuse finit par tourner sur elle-même avec rapidité , et tout à coup tombe sur le sol en exhalant un cri déchirant.

Il ne faut pas croire que cet état soit simulé^ ainsi que l'est celui de certaines magnétisées qui donnent, chez nous, des séances publiques; les danseuses Mauresques agissent tout de bon ; il est rare qu'en tombant, une convulsionnairene se fende la tête, ou ne se fasse quelques larges contusions. Un médecin qui les a explorées dans cet état, a trouvé les symptômes suivants : peau froide, pouls imperceptible, vermiculaire, se perdant peu à peu; les battements du cœur ne pouvaient être saisis, même à la région précordiale; les yeux restaient ouverts, les prunelles

immobiles, les traits étaient crispés, décolorés, les mâchoires serrées, les lèvres blafardes; la raideur du torse et l'inflexibilité des articulations, jointes à l'insensibilité du corps entier, offraient les caractères d'un cadavre raidi par la mort, depuis quelques heures. Ce médecin pinça fortement plusieurs parties du corps, enfonça une épingle dans les chairs, sans que la convulsionnaire donnât signe de douleur.

Lorsque la danseuse est tombée, les vieilles rausiciennespratiquent avec la main des frictions sèches sur sa poitrine, et l'emportent dans un autre appartement.

Une autre femme se présente aussitôt , les vieilles recommencent à frapper sur leurs tambours; cette nouvelle danseuse imite, dans ses gestes et ses mouvements, celle qui l'a précédé, et comme elle, tombe sur le sol, dans un état absolument semblable. Ainsi se succèdent les femmes qui sont présentes; souvent plusieurs se lèvent à la fois^ ne pouvant résister à l'entraîne-

ment, et toutes passent par les mômes phases de la danse convulsive , toutes s'évanouissent et tombent, oflrant les mômes phénomènes.

Pendant une de ces danses, une fille de onze ans qu'on avait tenue éloignée de la scène, étant parvenue à s'échapper, vint épier les danseuses. Tout à coup on vit cette enfant franchir le seuil de la porte^ entrer en danse comme les autres femmes et tomber raide sur le plancher. On crut un instant qu'elle était morte; cependant à force de secours on la rappela à la vie-, mais elle éprouva plusieurs jours de suite, des attaques de nerfs, suivies d'un profond assoupissement.

Ces faits prouvent que le magnétisme de l'exemple agit violemment sur l'organisation humaine, et que les êtres faibles ou prédisposés se sentent entraînés, malgré eux, à Timitation.

Chez les peuples d'Afrique, une croyance su-perstitieuse s'attache aux causes de cette danse convulsive : les uns affirment que les danseuses sont possédées de l'esprit malin ; d'autres, au

contraire, prétendent qu'elles communiquent avec le ciel et voient Tavenir se dérouler à leurs yeyx. Les chroniques algériennes rapportent quC; deux années avant Toccupation française, plusieurs de ces danseuses prédirent, pour 1 830, la prise d'Alger et la fuite du dey. Beaucoup de Maures, qui n'ont point quitté la ville depuis cette époque, attestent l'authenticité de cette prédiction.

On voit par là que si les somnambules européennes possèdent l'inappréciable faculté de dévoiler l'avenir, les danseuses africaines lisent tout aussi bien qu'elles dans le livre du destin. Ce qui prouve que la jonglerie est de tous les âges, de tous les pays, qu'elle exploite et exploitera toujours les êtres crédules et superstitieux.

Le magnétisme de l'exemple agit plus souvent et plus généralement qu'on ne pense : — La gaîté se communique comme aussi la tristesse. —Dans une salle d'épileptiques, un d'eux vientil à être saisi d'attaques, ses voisins ne tardent

pas à l'imiter, et quelquefois la contagion se communique à toute la salle. — L'exemple du luxe donne des goûts de luxe qui deviennent funestes à bien des personnes, surtout aux femmes.— Le spleen est épidémique en Angleterre. — Le vice se donne comme la gale ; rien n'est plus facile que de contracter les défauts d'autrui. — Les parents, les moralistes, les instituteurs et tous ceux qui veillent à l'éducation de la jeunesse, ont soin de prêcher à leurs élèves de fuir les mauvais exemples et de rechercher les bons. On pourrait s'étendre Longuement sur cette matière; mais d'après ce qui précède, nous pensons que la contagion de l'exemple est suffisamment démontrée.

Avant de terminer, hâtons-nous de le dire, les opinions en faveur ou contre le fluide magnétique sont loin d'être établies sur une base certaine; elles se combattent sans conclure. Il seiait à désirer que des hommes spéciaux se livrassent à l'étude de cette partie phénoménale de l'écono-

mie humaine. Plusieurs tentatives avaient été faites à ce sujet; mais le merveilleux dont s'entourait le magnétisme, dans ces derniers temps, a subitement arrêté les investigations sérieuses pour n'en laisser voir que le côté ridicule et mensonger : peut-être un rayon de lumière percera-t-ii , plus tard , les épaisses ténèbres qui nous cachent cette puissance mystérieuse.

Page 1