IMPUISSANCE DE LTNSTINI I DEVANT L'ACCIDENTEL
L'animal ne raisonne pas. — Devant les merveilles de savoir et de prévision qu'on remarque chez l'animal, certains ont dit : Il y a là une pensée, du raisonnement. Non : l'animal ne raisonne pas plus que la plante qui, elle aussi, trouve sans effort la solution de problèmes d'une difficulté inouïe.
Raisonner, c'est se demander d'abord "pourquoi une chose a lieu ; c'est répondie ensuite : à cause (h-
ceci, de cela : et c'est conclure enfin : il faut faire de telle manière.
La Guêpe de Darwin. — Erasme Darwin crut avoir prouvé que In hôte raisonnait en rapportanl le cas
d'une guêp 1 venail de capturer et de tuer une
■■' mouche. Le venl soufflait et le chasseur embarrassé dans son essor par La trop grande surface du gibier, mit pied à teni' pour amputer le ventre, la tête, et puis les ailes : il partit emportant I" seul thorax, oui donnait moins de prise au vent. A s'en tenir au fait brut, il y a bien là apparence de raison. La Guêpe paraît saisir le rapport de l'effet à la cause. L'effet, c'est la difficulté à fendre l'air ; la cause, c'est l'étendue de la proie à entraîner. Conclusion très logique : il faut diminuer cette étendue, retrancher l'abdomen, la tête, les ailes surtout, et la résistance s'amoindrira.
Mais T. -H. Fabre a prouvé expérimentalement que la Guêpe d'Erasme Darwin ne faisait qu'obéir »n instinct habituel qui est de dépecer le gibier jjaisi et de ne garder eue la partie la plus nutritive le thorax. « Que le temps soit parfaitement calme ou nie le vent souffle, dans l'abri d'un épais fourré comme en plein air, je vois l'hyménoptère procéder au triage de l'aride et du succulent ; je le vois rejeter les pattes, les ailes, la tête, le ventre, et ne garder que la poitrine pour la marmelade destinée aux larves.
Que signifie alors, en faveur de la raison, ce dé* pècement lorsque le vent souffle ? Il ne signifie rien du tout, car 11 aurait également lieu dans un calme parfait, »
L'Abeille maçonne. — Pour prouver que l'animal
ne raisonne pas, Fabre institua la fameuse expérience des Abeilles maçonnes des hangars. Cette Abeille commence par donner à sa cellule la forme d'une cupule de gland : « Voilà le récipient assez avancé pour un commencement d'apport de miel. L'abeille alors laisse le mortier et s'occupe de la récolte. Après quelques voyages d'approvisionnement, le travail de maçonnerie recommence, et de nouvelles assises exhaussent les bords du godet, qui devient apte à recevoir provisions plus abondantes. Puis, nouveau changement de métier ; le maçon se fait récolteur. Un peu plus tard, le récolteur redevient maçon ; et ces alternatives se renouvellent jusqu'à ce que la cellule ait la hauteur réglementaire et possède la quantité de miel nécessaire à la larve. Ainsi reviennent tour à tour, plus ou moins nombreux dans chaque série, les voyages au sentier aride, où le ciment se récolte et se gâche, et les voyages aux fleurs, où le jabot se gonfle de miel et le ventre s'enfarine de pollen.
Vient enfin le moment de la ponte. On voit l'abeille arriver avec une pelote de mortier. Elle donne un coup d'oeil à la cellule pour s'enquérir si tout est en ordre ; elle y introduit l'abdomen et la ponte se fait. A l'instant, la pondeuse met les scellés au logis ; avec sa pelote de ciment, elle clôt l'orifice, et ménage si bien la matière, que le couvercle est façonné au complet dans cette première séance ; il ne lui manque que d'être épaissi, consolidé par de nouvelles couches, œuvre qui presse moins et se fera tantôt. Ce qui est pressant, aussitôt opéré le dépôt sacré de l'œuf, c'est de fermer la cellule et
Jî'éviter ainsi des visites malintentionnées en l'absence de la mère. »
Tant qu'il ne sort pas de la voie à lui tracée, l'insecte peul accomplir les actes les plus judicieux, mais qu 'arrivera-t-il dans des circonstances accidentelles ?
L'expérience va nous renseigner.
D'abord l'accident survient dans les choses qui occupent actuellement l'insecte ; dans ce cas l'animal est capable de parer à l'accident :
(( Une Abeille maçonne vient de terminer la première couche du couvercle de la cellule. Elle est partie à la recherche d'une autre pelote de mortier pour consolider l'ouvra<?e. En son absence, je perce l'opercule avec une aiguille et j'y fais large brèche intéressant la moitié de l'ouverture. L'insecte revient et répare parfaitement le dégât. Occupé d'abord du couvercle, il continue son travail en réparant ce couvercle.
Une seconde en est aux premières assises de sa maçonnerie. La cellule n'est encore qu'un godet de peu de profondeur, sans provision aucune. Je perce largement le fond de la tasse et l'insecte s'empresse de boucher le trou. Il bâtissait, et il se détourne un peu pour continuer de bâtir. Sa réparation est une suite du travail qui l'occupait. »
Donc l'insecte sait faire face à l'accidentel, pourvu que le nouvel acte ne soit pas étranger au courant qui le domine actuellement ; il sait retoucher ce qu'il considère comme une maladresse de sa part.
IMPUISSANCE DE L'INSTINCT (Suite)
Devant l'accidentel. — Continuons à interroger l'insecte.
« Une cellule à l'état de godet rudimentaire, et sans approvisionnement, est percée, à la base, d'un trou de trois à quatre millimètres d'ampleur. Peu d'instants après, cet orifice est Louché par la maçonne. Déjà nous avons assisté à semblable réparation. Cela fait, l'insecte se met à approvisionner.
Je refais le trou au même point. Par cette ouverture le pollen ruisselle et tombe à terre lorsque l'insecte brosse dans la cellule son premier apport.
Le dégât est certainement reconnu. En plongeant la tête au fond du godet pour s'informer de ce qu'elle vient d"emmagasiner, l'abeille engage les antennes dans l'orifice artificiel, qu'elle explore, qu'elle ne peut manquer de voir.
J'aperçois les deux filets explorateurs qui s'agitent hors du trou. L'insecte reconnaît la brèche, c'est indubitable.
Il part.
De son expédition actuelle rapportera-t-il du mortier pour réparer le pot percé, comme il vient de le faire quelques instants avant ?
Nullement.
Il revient avec des provisions, il dégorge son miel, H brosse son pollen, il mixtionne la matière. La pâtée, visqueuse et peu fluide, obstrue la brèche et suinte difficilement. Avec une mèche de papier roulé, je dégage le trou, qui reste librement ouvert et à travers lequel le jour se voit très bien, dans un sens comme dans l'autre.
Je renouvelle mes coups de balai toutes les fois
qu'il en est besoin à mesure que de nouvelles pro-
visions sont apportées; je nettoie l'ouvertuue tan*
toi en l'absence de l'abeille, tantôt cri sa présence
u'elle travaille à sa mixtion.
Ce qui se passe d'insolite dans le magasin déva- Usé par la base ne peut lui échapper, non plus que la brèche maintenue ouverte au fond dé la cellule. Malgré tout, pendant trois heures consécutives j'; isà cet étrange spectacle : l'insecte très actif pour son actuel travail, néglige de mettre un tampon a ce tonneau des Danaïdes. Il s'obstine à vouloir remplir son récipient percé, d'où les provisions disparaissent aussitôt déposées.
11 alterne à diverses reprises le travail de maçon et le travail de récolteur, il exhausse par de nouvelles assises les bords de la cellule ; il apporte des provisions que je continue à soustraire pour laisser la brèche toujours en évidence.
Il fait sous mes yeux trente-deux voyages, tantôt pour le mortier et tantôt pour le miel, et pas une fois il ne s'avise de remédier à la fuite du fond de son pot.
A cinq heures du soir, les travaux cessent.
Ils sont repris le lendemain.
Cette fois je néglige le nettoyage de l'orifice artificiel et laisse la pâtée suinter d'elle-même peu à peu. Finalement l'œuf est pondu et la porte scellée, sans que l'abeille ait rien fait en vue de la ruineuse brèche.
Un tampon lui serait pourtant chose aisée ; une pelote de son mortier suffirait.
D'ailleurs, quand le godet ne contenait encore
rien, n'a-t-elle pas à l'instant bouché le trou que je venais de faire ?
Cette réparation du début, pourquoi n'est-elle pas renouvelée ?
Ici se montre en pleine lumière l'impossibilité où est l'animal de remonter un peu le cours de ses actes.
Lors de la première brèche, le godet était vide et l'insecte bâtissait les premières assises. L'accident survenu par mon intervention intéressait la partie du travail dont il était occupé à l'instant même ; c'était un vice de construction comme il peut s'en présenter naturellement dans des assises récentes, qui n'ont pas eu le temps de durcir. En corrigeant ce vice, le maçon n'est pas sorti de son travail actuel.
Mais une fois l'approvisionnement commencé, le godet initial est bien fini, et quoi qu'il arrive, l'infl secte n'y touchera plus. Le récolteur continuera la récolte, bien que le pollen ruisselle à terre par le pertuis.
Tamponner cette brèche, ce serait changer de métier, et, pour le moment, l'insecte ne le peut. C'est le tour du miel et non pas du mortier.
Là-dessus la règle est immuable. Un moment vient, plus tard, où la récolte est suspendue et la maçonnerie reprise. L'édifice doit s'exhausser d'un étage. Redevenue maçonne, gâchant de nouveau du ciment, l'abeille s'occupera-t-elle de la fuite du fond ?
Pas davantage.
Ce qui l'occupe maintenant, c'est le nouvel étage, dont les assises seraient aussitôt réparées s'il y survenait du dégât ; mais quant à l'étage du fond, il
est trop vieux dans l'ensemble de l'œuvre, il remonte trop loin dans le passé et l'ouvrière n'y fera pas de retouches, même en grand péril.
Du reste, l'étage actuel et ceux qui lui succéderont auront le même sort. Sous la surveillance vigilante de l'insecte tant qu'ils sont en construction, ils sont oubliés et laissés en ruine une fois construits (1). »
Non : le savoir et la prévision des conséquences ii" sont pas dans l'Animal : ils sont dans Celui qui, en le créant, a mis en lui l'Instinct, — l'instinct irréfléchi, dominateur et infaillible dans les circonstances ordinaires.
(I) FABRE — Souvenirs entomologiques. tome II. — Librairie Delagrave. (Cette œuvre extraordinaire compte dix volumes, tous du plus haut intérêt.)