TYRANNIE DANS LA SOCIÉTÉ ET HOSTILITÉ ENTRE LES PEUPLES
L'autel de la Cité. — De même que la tyrannie s'était établie dans la Famille parce que le père ne commandait pas au nom du Dieu de justice et de •bonté, de même elle s'établit dans la Société.
Chez les Anciens, une Société, un Etat, c'était un certain nombre de familles réunies en une plus grande famille qu'on appelait une Cité.
Cette plus grande famille s'assemblait à certains jours autour de l'autel, où une flamme perpétuelle représentait l'âme de l'ancêtre commun. Cet autel
de la Cité était donc le lien qui unissait le peuple, c'était l'affirmation de la parenté des Citoyens, c'était toute la Cité.
Mais, de même que le père, — prêtre de l'autel domestique, — devint le tyran de la famille, les Chefs, — prêtres de l'autel de la Cité, — devinrent les tyrans du peuple. Au nom de la Cité, c'est-à-dire de l'intérêt public, ces chefs croyaient avoir le droit de prendre à un innocent sa fortune, sa liberté, sa vie. On ne se préoccupait jamais de ce qui est juste, ni de ce qui est injuste, mais uniquement de ce qui est utile. Et un historien a pu dire avec vérité que « jamais les peuples antiques n'ont connu que la tyrannie: soit la tyrannie d'une Assemblée populaire, comme dans la République athénienne, soit la tyrannie d'un Roi ou d'un Sénat aristocratique comme à Rome. »
L'hostilité entre les Cités. — Sur le mauvais arbre, les mauvais fruits se succèdent. Voici un homme qui n'appartient à aucune des familles de la Cité •' quels droits aura-t-il ? Aucun.
Ne pouvant pas prendre rang autour de l'autel de l'ancêtre, il est Yhoslis, mot terrible qui signifie à la fois V étranger et V ennemi.
En temps de paix, on n'avait pas même l'idée d'être juste envers cet étranger ; c'était bien pis en temps de guerre.
Un jour, les Athéniens voulurent que les habitants, de l'île de Mélos se soumissent à eux. Ceux-ci répondirent qu'ils étaient libres depuis sept cents ans, que ce qu'on leur demandait n'était pas juste.
Alors les Athéniens osèrent dire :
« T'n peuple ne se soumet aux règles de' la justice
IOO
que quand il ne peut pas faire autrement ; mais c'est aux' forts à commander et aux faibles à obéir. Cette Loi du plus fort était établie avant nous; nous en profitons, sachant bien que vous feriez de même, si vous aviez notre puissance. »
Puis, ils attaquèrent la ville, la prirent, tuèrent I tous les hommes et emmenèrent les femmes et les enfants en esclavage.
Les vaincus n'avaient rien à espérer.
« On ne faisait pas seulement la guerre aux sol- j dats : on la faisait à la population tout entière, hommes, femmes, enfants. On ne la faisait pas seulement aux êtres humains : on la faisait aux champs et aux moissons. On brûlait les maisons, on abattait les arbres. Une guerre pouvait faire disparaître d'un seul coup le nom et la race de tout un peuple et transformer une contrée fertile en un désert. » (Fustel de Coulanges. — La Cité antique.)
Les Romains n'ont pas agi autrement que le Grecs.
Autour de Rome, il y avait vingt-trois villes appartenant aux Volsques ; ils les prirent et les détruisirent au ras du sol. Ce territoire dévasté devint un lieu marécageux : ces Marais Pontins qui, aujourd'hui, rendent Rome si malsaine à certaines épo ques de l'année.
Puis, ce fut le tour des peuples du Latium : leurs cinquante-troîs villes furent rasées. Le Samnium fut ravagé de même. Une solitude immense grandissait autour de Rome défiante.
Ainsi s'élevait entre les hommes, par l'oubli de Dieu, leur Père à tous, ce que saint Paul a nommé admirablement « une muraille de séparation et d'iniquité, n
— i5i — LA RÉVOLTE CONTRE LA LOI DU TRAVAIL
L'homme devient un loup pour l'homme. — « Celui qui n'aime pas Dieu, dit Bossuet, n'aime nécessairement que lui. »
En effet, pourquoi aimerait-il les autres ? Et pourquoi se gênerait-il pour eux ? pourquoi ne les feraitil pas servir à ses propres intérêts ?
Etre juste et bon, s'oublier, se dévouer, cela demande des efforts pénibles, quelquefois douloureux. Impossible de les faire si on n*a pas l'amour de Dieu.
Aussi, les Anciens n'ont-ils pas connu la loi de Justice et de Charité. Chacun ne chercha qu'à alléger son fardeau, à faire d'autrui l'instrument de ses satisfactions.
Après que la désobéissance d'Adam eut anéanti le bonheur qui emplissait le Jardin de délices, la voix de Dieu avait fait entendre la condamnation qui pèsera jusqu'au dernier jour sur l'humanité :
« Parce que tu as désobéi, la terre sera maudite et tu n'en tireras de quoi te nourrir pendant toute ta vie qu'avec beaucoup de travail. Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front jusqu'à ce que tu retournes en la terre d'où tu as été tiré, car tu es poussière et tu retourneras en poussière. »
Travailler avec peine, se blesser à toutes les épines de la vie, puis mourir : telle est désormais la loi des hommes. C'est une épreuve où chacun de nous doit grandir par l'obéissance à Dieu et l'effort vers le bien.
Contre cette loi du travail, les Anciens se révoltèrent. Les forts ne voulurent pas gagner leur pain
à la sueur de leur front ; et, de leurs frères, ils firent des bêtes de somme.
Les vaincus deviennent esclaves. — Les vaincus, en effet, n'étalent pas toujours tués ; une partie était réduite en esclavage. Dans les scènes de bataille peintes ou sculptées au fronton des temples égyptiens, on voit les serviteurs du roi compter les mains qui ont été coupées aux morts, mais on voit aussi les officiers amener des prisonniers durement enchaînés.
En Assyrie, les monuments de Ninive montrent, à côté des vaincus qu'on décapite ou qu'on écorche \ ifs, d<- longues files d'hommes rattachés par des anneaux passés dans leurs narines et qui s'avancent sous le bâton levé.
Pendant la guerre du Péloponèse, les deux rivales,
Athènes et Sparte, portent la servitude chez les petits peuples grecs.
Avec Rome s'accomplit la conquête du monde et chaque pas des vainqueurs est marqué par une scène d horreur. Des peuples entiers disparaissent de la face de la terre.
Les populations de la Sicile sont vendues ; les populations de l'Espagne sont vendues. Vendus aussi, nos ancêtres, les Gaulois : en Belgique, Jules César défait les Aduatiques et ordonne de mettre à l'encan tous les habitants de la ville. « Les acheteurs, dit-il, lui apprirent que le nombre des têtes était de cinquante-trois mille. »
A Vannes, en Bretagne, la jeunesse et tous les hommes d'âge mûr du rang le plus élevé avaient pris les armes pour la défense de la patrie : vaincus, ils se rendirent. César fit mourir le Sénat et reliquos tub coron a vendidit, « et il vendit le reste à l'encan ». Combien étaient-ils, ceux-là ? Il ne le dit pas. Quand la liberté gauloise eut péri sous les murs d'Alésia, plus d'un million de nos malheureux ancêtres avaient été dispersés sur tous les marchés d'esclaves.
Il en fut de même en Asie : quand une armée romaine s'éloignait, elle emmenait l'élite des populations vaincues. Lucullus fit tant de prisonniers dans le Pont, que le prix d'un homme tomba à trois francs.