‹ Mysteres et lumiereChapitre 83 sur 96 · ELLE EN CHANGEA LE FONDEMENT · texte numérisé non relu

ELLE EN CHANGEA LE FONDEMENT

L'Egalité sur la terre est devenue impossible. — L'affranchissement des esclaves était une obligation de charité, nullement une obligation de justice. De ce que les âmes sont égales devant Dieu, il n'en résulte pas que les hommes soient égaux sur la terre. Entre eux, les suites du Péché originel ont mis des différences d'intelligence, de force, de pouvoir. L'inégalité est devenue la loi de la Terre. La charité chrétienne peut bien en diminuer les effets autant que possible ; mais supprimer l'inégalité au nom de la justice, ce serait commettre des injustices sans nombre ; ce serait d'ailleurs tenter une oeuvre impossible qui n'aurait que la durée d'un jour.

Si donc l'Eglise avait proclamé l'égalité sur terre, elle aurait fait une œuvre mauvaise, elle aurait dressé les esclaves contre les maîtres et les pauvres contre les riches ; elle aurait inauguré la lutte des classes, suscité des haines, versé le sang. Ni les guerres serviles, ni les jacqueries, ni les charrettes révolutionnaires, ni les prédications antisociales ne sont des œuvres chrétiennes.

L'Eglise ne supprima pas l'autorité : sans l'autorité, il n'y a plus de société. Elle rendit à l'aulorité son véritable fondement. Elle dit : « Toute autorité Vient de r>ieu pour le bien commun. » De même

que le chrétien était ténu d'obéir à César, l'esclave fut tenu d'obéir à son maître.

« Esclaves, disait saint Paul, obéissez à ceux qui sont vos maîtres selon la chair, avec crainte et avec respect, comme à Jésus-Christ lui-même. Ne les servez pas seulement lorsqu'ils ont l'œil sur vous, comme si vous ne pensiez qu'à plaire aux hommes, mais connue serviteurs de Jésus-Christ, faisant do bon cœur la volonté de Dieu. »

Mais il ajoutait : « Et vous, maîtres, agissez de même envers eux, ne les traitant point avec menaces, sachant que vous avez, les uns et les autres, un Maître commun dans le ciel, devant lequel il n'y a point d'acception de personnes. »

Toutes les classes de la société étaient ainsi rattachées au Dieu d'Amour et fondues dans une charité réciproque.

On ne saurait trop admirer la sagesse d'une telle conduite. Si l'Eglise eût appelé brusquement à la liberté des millions d'hommes dégradés par des siècles de déchéance, c'eût été la destruction de la société, le triomphe de l'anarchie. « Il est impossible de gouverner, remarque Joseph de Maistre, ou sans l'esclavage qui diminue le nombre des volontés agissantes, ou sans l'influence divine qui, par une espèce de greffe spirituelle détruit l'àpreté naturelle des volontés et les met en état d'agir ensemble sans se nuire. »

Il fallait à la greffe chrétienne le temps de restituer à l'esclave les traits de l'homme. L'affranchissement complet sera l'œuvre du moyen âge : à force d aimer Dieu, il usera la lourde pierre qui ne pou-

vaït être enlevée d'un seul coup sans amener l'écroulement du monde.

Prière d'une servante chrétienne. — « Nous sommes de toutes les maisons, et toutes les maisons peuvent nous fermer leurs portes ; nous sommes de toutes les familles et toutes les familles peuvent nous rejeter ; nous élevons les enfants comme sils étaient à nous et, quand nous les avons élevés, ils j ne nous reconnaissent plus pour leurs mères ; nous épargnons le bien des maîtres et le bien que nous leur avons épargné s'en va à d'autres qu'à nous ! Nous nous attachons au foyer, à l'arbre, au puits, au chien de la cour, et le foyer, l'arbre, le puits, le chien nous sont enlevés quand il plaît à nos maîtres ; le maître meurt et nous n'avons pas le droit d'être en deuil ! Voilà le sort des servantes devant vous ! Accordez-moi de connaître les devoirs, les peines, et les consolations de mon état, et après avoir été ici-bas une bonne servante des hommes, d'être là-haut une heureuse servante du Maître parfait. » Lamartine.

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