CHAPITRE IV
LE RUMANTISMK LST LE MVSTICISMK MoDKHNK
§ 1". — Aux ORIGINES DU M V S T I CI S .M E r"(» M A N T I u U E.
C'est, en dépit des apparences, nn sujet de haute actualité que la vie et l'œuvre du poète allemand Novalis, dont nous entretient U. Henri Lichtenherger (\). Si en etlet ce pseudonyme, — qui dissimulait le nom du baron Frédéric de Hardenl)erg, — n'a jamais conquis grande popularité hors des pays de langue germani(pie, l'homme qui le purta fut parmi les inspirateurs du groupe romantique allemand vers l'an i800. Or chacun sait que les leçons de ces écrivains ont grandement contribué à préparer le romantisme français au cours de la génération suivante. C'est pourquoi, lorsque nous étudions le cénacle littéraire et philosophique d'Iéna, où s'épanouit la pensée de Novalis, nous sommes à l'origine immédiate des idées qui, par le canal des émigrés et surtout par la plume de Mme de Staël, allaient bientôt agir sur la pensée française pour orienter définitivement la religion artistique et morale du dix-neuvième siècle tout entier.
Novalis occupe une place éminente dans l'histoire
(1) Novalis. Bloud, 1912.
de ce cénacle, bien qu'il n'y ait pas tenu,, de son vivant, le premier rôle. Sa mort prématurée (survenue dès 1801) l'en fit pour ainsi dire le saint, le martyr ou même le Christ, suscitant un véritable culte autour de sa mémoire. Voyons donc comment son nouvel historien caractérisera tout d'abord ceux qui devinrent ses thuriféraires et ses premiers commentateurs, les romantiques allemands. Ces gens sont, dit M. Lichtenberger^ des décadents^, des blasés rongés par le spleen, sceptiques jusqu'au complet nihilisme moral, déprimés par l'abus de l'analyse dissolvante et de lïronie corrosive, destitués de toute énergie virile : des acteurs devenus finalement incapables de discerner où s'arrête chez eux la sincérité pour laisser place au cabotinage.
Ce sont des apôtres pourtant, parce que ce sont avant tout des mystiques appuyés dans leur effort de conquête individuelle sur la conviction de l'alliance divine. Ils annoncent, avec une imperturbable assurance, un renouveau prochain de la culture européenne. Ils rêvent d'une vaste synthèse où viendraient se fondre tous les intérêts sociaux et moraux, religieux ou artistiques de l'humanité. Ils se considèrent comme des prophètes envoyés du ciel pour annoncer à leurs contemporains un évangile nouveau. Enfin, parce qu'il faut bien faire place nette devant les pas de leur allié divin, ce sont des révolutionnaires qui affichent le radicalisme le plus subversif, dénigrent avec passion la sagesse terre à terre du dix-huitième siècle allemand et cette prudente méfiance de la nature humaine que conservaient, à titre d'héritiers des notions chrétiennes, les disciples de Leibnitz ou même les lecteurs de Voltaire.
Ajoutons que rien de cela n'était tout à fait nouveau
dans TAUemagne de 1800 puisque, trente années auparavant, Ilerder avait levé Tétendard de la révolte et préparé le Stunnund Drang, l'assaut des bastilles traditionnelles au son de cris de guerre assez analogues. Seulement l'inspirateur du jeune Goethe à Strasbourg confinait son mysticisme réformateur sur le terrain artistique et disait de la poésie, non pas encore de la morale, qu'elle est le privilège des primitifs et des plébéiens, la victime de la civilisation et de Texpérience sociale grandissante. La seconde génération romantique allemande, — celle qui porte par privilège le nom de romantique, de m.*me qu'il en est chez nous pour la troisième génération du mouvement issu de Jean-Jacques, — allait transporter plus hardiment dans le champ de la morale l'inspiration mystique héritée de ses précurseurs, et rejoindre par là les révolutionnaires français, disciples de ilousseau. IJien mieux, elle allait systématiser dès lors, avec cette préoccupalion de la méthode qui est un trait du caractère germanique, les suggestions morales assez peu cohérentes du Promeneur solitaire et préparer par là les hardiesses ultérieures des Saint-Simon ou des George Sand.
Reconnaissons, toutefois, que Novalis se distingue avantageusement de ses amis, au point de vue moral. Sa solide éducation chrétienne, dont le cadre fut le piétismc protestant, le garde d'assimiler la • conscience » à la voix des passions, comme y sont amenés les lecteurs de Vlleloise. M. Lichtenberger raconte de façon fort attrayante les amours, toutes séraphiqucs, de son héros avec Sophie de Kuehn, fillette insignifiante, et m^me assez médiocrement élevée, semble-t-il, dans un miUeu de grossiers hobereaux mais dont limagina-
tion du poète sut faire, en dépit de ces négligeables contingences, un ange, une madone, un émissaire du ciel descendu sur la terre en sa faveur. Malgré cette étonnante capacité d'exaltation et d'illusion amoureuse qui eût pu l'entraîner à des folies regrettables, Hardenberg restera de sens droit, de caractère digne et généreux. Il se montrera même assez souple aux adaptations sociales nécessaires pour préparer et promettre un administrateur modèle à l'entreprise industrielle vers laquelle ses relations de famille dirigent son activité pratique. Il élaborera donc plutôt dans la région métaphysique et esthétique que dans la sphère morale le mysticisme nouveau qui va conquérir le monde.
Car il révèle bien nettement, en dépit de sa sagesse relative, le caractère fondamental de l'école romantique. C'est un mystique de naissance et même, par les dispositions de son àme, c'est un véritable frère des pieux rêveurs allemands du moyen âge que son excellent commentateur lui compare. Qu'on ouvre en etfet, dit M. Lichtenberger, après les sermons d'Eckhart ou la biographie de Suso, les écrits de Fichte ou de Schelling, ces philosophes par excellence du romantisme allemand, et l'on percevra clairement la parenté fort intime qui associe Tancienne mystique à 1' c idéalisme > moderne. — Le mysticisme congénital de Xovalis oriente à la fois sa poésie et sa philosophie, à l'avantage de la première, au détriment de la seconde : car le mysticisme est en général aussi propice au lyrisme qu'il est périlleux à la discipline sociale. Nous n'essayerons pas de faire ici goûter le poète des Hymnes à la Nuit ou l'amoureux discret qui chanta le premier * la petite fleur bleue » . Aussi bien la poésie hTique demeure-t-elle comme le jardin secret de la nationa-
lité, le domaine impénétrable à l'étranger qui fut bercé aux accents d'une autre langue, et M. Lichtenberger renonce lui-même à traduire les plus caractéristiques effusions de Hardenberg. Nous esquisserons seulement la silhouette du penseur dont nous avons ditlinfluence indirecte, mais certaine, sur les convictions de notre temps.
Remarquons que Novalis a presque constamment poursuivi durant sa courte vie de sérieuses études scientifiques. Par malbeur, il est le type même du savant mystique, le disciple empressé de ces « philosophes de la xXature » qui pullulaient alors en Allemagne sous rinfluence du mysticisme anil)iant. Avec ces maîtres susj)ects, il rêve d'un 'iniin(i/-univers, dont les corps célestes et les règnes de la nature ne seraient que les organes. 11 identilie l'astronomie à la métaphysique : il juge que la science naturelle n'est pas autre chose que la théorie de VimmiinnUun humaine. Il parle, en langage sibyllin, d'une phj/sique supérieure dont la révélation nous doit être accordée insensiblement non par la tête mais par le cœur et dont le magnétisme animal, la télépathie, la communication de la pensée sont en quelque sorte les prémisses.
Pour appeler de ses vœux et pour h.-^ter de ses efforts lyriques l'éclosion de cette science miraculeuse, il s'appuie sur les vues d'Hemsterhuys, un rousseauiste fanatique qui jugeait l'homme primitif naturellement raisonnable et bon, c'est-à-dire doué de facultés plus puissantes, dune intelli(/ence plus déliée, d'un organe moral plus vigoureux surtout et plus délicat que les civilisés de nos jours. Ce psychologue, follement optimiste, était d'ailleurs réduit à exphquer par un cataclysme cosmique — par un choc de la lune contre la
terre, — le trouble trop évidemment survenu dans l'évolution sociale de cette humanité paradisiaque. Afin de restaurer la sympathie primitive^ il conseillait, lui aussi, de s'appuyer non sur l'expérience sociale accumulée ou raison, mais sur la conquête mystique des Forces naturelles par la physique supérieure.
A l'avis de Novalis, l'éclosion de cette science rédemptrice ne saurait être préparée par de meilleurs maîtres que par les alchimistes et les magiciens allemands de la Renaissance, les Paracelse, les van Helmont, ou leur commentateur plébéien, Jacob Boehme, le cordonnier de Goerhtz. Ces émules du Faust historique, leur contemporain, revenaient sans grand effort au mysticisme animiste des primitifs qui est si profondément imprimé dans notre hérédité cérébrale par tant de siècles de prépondérance. Ils concevaient derrière l'Univers visible un monde d'énergies spirituelles qui régissent cet univers sous la loi suprême de Dieu. L'homme, avide de puissance, devra donc se conciher le Tout-Puissant en s'insinuant dans sa familiarité par la voie de l'intuition mystique. Après quoi, allié du chef suprême de la création, il commandera sans peine aux forces inférieures du monde des esprits.
Le romantisme allemand revenait à son tour, sans hésitation, aux plus fumeuses démonologies de la Renaissance. Lavater, le pieux Zurichois, n'entrevoyait-il pas l'heure prochaine où l'homme, régénéré, serait capable, par un acte de sa volonté créatrice, de restaurer ses membres perdus, d'appeler à la vie des animaux ou même des êtres humains? Tel est V idéalisme magique, cher à Novalis ! On y saluerait les plus curieuses anticipations de certains systèmes philosophiques auxquels
la cinquième génération romantique qui nous entoure paraît tentée de se rallier.
Un si audacieux mi/sticisine esthétique, — M. Liclitenberger lui-même emploie fort congrument lépithète, — réserve naturellement le suprtîme pontificat de la religion nouvelle au poète, allié de Uieu par privilège spécial. L'ouvrage le plus développé de Novalis, son roman d'OftenlinyeH, récemment traduit dans notre langue, a pour objet de faire comprendre symbolique, ment comment lUnivers pourra devenir poésie, selon la doctrine de l'idéalisme magi^iue; ou encore, ce (jui relient au même si l'on en croit son auteur, comment le poète pourra parvenir au suprême «'«panouissenu nt de son être, jmisque l'énigme de TUnivers est supposée identique dans son essence avec l'énigme de la création poétique, puisque le poète accompli serait un démiurge capable de pénétrer le mystère de toute vie et de façonner le monde à son gré.
On ne lira pas sans un vif intérêt la conclusion, si avertie, de M. Liclitenberger sur les vicissitudes delà réputation de Novalis à travers le siècle romantique. Il nous montre cette r»'putation quelque temps obscurcie par les triompbes du • libéralisme » allemand, mais réveillée depuis vingt ans au delà du Ubin par ce néoromuntisme dont nos voisins de l'Est savent si bien discerner chez eux les progrès. — Quant à nous, pour qui le mysticisme romantique n'a pas cessé de dominer la pensée européenne depuis cent cinquante ans, tantôt accepté comme un tonique, tantôt combattu comme un poison par l'esprit expérimental et rationnel qui poursuit de son côté ses rapides et durables conquêtes sur les forces de la nature, nous pensons que le charmant poete-magicen a di\ rencon
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trer sans interruption des admirateurs aussi bien que des dédaigneux durant le dix-neuvième siècle romantique. Gérard de Nerval qui lui ressemble le continue en France après 4830, si Hegel ou Heine l'excommunient vers la même époque. Et Scbopenhauer portera sa doctrine à la popularité européenne vers 1860. si Carlyle le discute encore à cette date i mais non pas au surplus sans une visible complaisance).
Son historien d'hier qui apporte pour sa part une si sereine impartialité dans Tétude de son œuvre théorique, aussi bien que dans l'interprétation du mysticisme romantique en général, résume son enquête à peu près en ces termes à la dernière page de son livre : Novalis est mort phtysique à vingt-huit ans, laissant derrière lui la matière de trois petits volumes, presque uniquement composés de fragments. Et pourtant, chose étrange, il ne donne pas l'impression d'avoir été trop tôt moissonné par le destin. On conserve, après lecture de son œuvre, le sentiment qu'il avait accompli sa tâche et terminé sa mission ici-bas. Gœthe, qui parcourut une si différente carrière et dont le Wilhelm Meister — cette épopée d'un mysticisme esthétique jusqu'à un certain point corrigé par l'expérience de la vie, — a suscité directement VHeinrkh von Ofterdingen de Hardenbergà titre de riposte et de réfutation indignée, — Goethe, dit M. Lichtenberger, avait-il donc raison lorsqu'il assurait que le classique est ce qui est sain, le romantique ce qui est malade? Nous n'ajouterons rien, pour notre part, à ce point d'interrogation suggestif.
§ 2. — POL'R LE CENTENAIRE d'uN GRAND LIVRE.
C'est en 181. S que parut à Londres VAUemnfine de Mme (le Staël, ce livre si jLrros de coFisëquences littéraires et morales dont la première édition avait été saisie et détruite en France trois ans plus tôt, sur l'ordre de Napoléon. — Ce centenaire s'imposait à notre souvenir, tandis que nous lisions, avec autant de plaisir que de prudt, le Tableau de lu littérature française au d'uneuvinne sii-cle, dont M. Fortunat Strowski a dessiné pour nous en lart,^es teintes les perspectives émouvantes. On connaît les belles études de ce maître sur le dix-septième siècle n-li^ieux. Familier des mystiques chrétiens de la grande époque, il «Hait bien préparé jK)ur comprendre et pour anal3'ser le mysticisme plus subtil (Foù sortit la brillant»' pléiade lyri(pu' de notre Age. Nous lui demanderons ses lumières sur les origines du romantisme français, et en particulier sur la participation du livre De l'AllemiUjne à l'avènement de la poétique nouvelle.
L'aurore du dix-neuvième siècle éclaire en France le règne de F* idéologie >, cette survivance de la pbiloitopbie encyclopédique quelque peu corrigé^e toutefois de ses illusions sur la raison naturelle par les excès de la Terreur. Daunou. un esprit scrupuleux et droit, en fut alors le plus sagace interprète, et nous rappellerons ici un passage de son célèbre discours pour la fondation de rinstitut de France en i79G, — discours dont M. Strowski cite à l'occasion quelques mots. — L'orateur évoquait le souvenir de Platon chassant les poètes de sa République idéale et il ajoutait :
I Tout annonce que désormais, plus éclairée et moins ingrate, la philosophie ne méconnaîtra plus dans les beaux arts ses organes les plus éloquents et les interprètes dont elle a besoin auprès des nations. Elle sentira tout le prix de Tenthousiasme qu'ils propagent et sans lequel il ne s"est opéré rien d'utile ou de grand sur la terre. Si dans les sciences, même les plus sévères, aucune vérité n'est éclose du génie des Archimède ou des Newton sans une émotion poétique et et je ne sais quel frémissement de la nature intelligente, comment sans le bienfait de l'enthousiasme les vérités morales saisiraient-elles le cœur humain? Comment circuleraient-elles privées de ce véhicule '? Comment^ dénuées de cette chaleur animatrice, pourraient-elles, au sein d'un grand peuple, se transformer en des sentiments, en des habitudes, en des mœurs^ en des caractères'? Que deviendraient tant de maximes sociales, tant de généralités abstraites, si les beaux-arts ne s'en emparaient pas pour les replonger dans la nature sensible, les rattacher aux sensations dont elles dérivent et leur redonner ainsi des couleurs et de la puissance! >
Page admirable, n'est-il pas vrai "! Car le point de vue moral y reste prépondérant et l'utiUsation rationnelle du sentiment esthétique y est proposée en termes excellents. Mais il semble que la grande poésie lyrique telle que la suscitera bientôt le romantisme français ait exigé plus de latitude encore. Expression d'un élan mystique irrésistible, elle n'acceptera volontiers le frein d'aucune considération d'ordre social. Dès le premier tiers du siècle nouveau, on voit se préparer la révolution d'idées qui lui facilitera ses hardiesses morales.
En effet, Rousseau^ que des disciples tels que Marat
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OU Foiiquier-Tinville ont un in^^tant rendu su>;pect à l'opinion, va nous revenir à ce moment par un détour, celui de la philosophie allemande, dont M. Strowski apprécie très justement l'inspiration. Kant se trouva, dit-il, comme illuminé par le mysticisme de Rousseau à l'heure m(5me où il achevait de détruire dans son esprit l'ancienne métaphysique de l'école et sentait la nécessité d'en construire sans délai une nouvelle : « Il est superflu d'insister sur les incalculahles conséquences qu'eut, à travers l'idéalisme allemand, cette leprise par Kant de la pensée de Rousseau. Plus tard, lorsque la philosophie allemande pénétrera en France, elle y rapportera Rousseau magnifiquement transfiguré! » — On ne saurait mieux dire.
A l'heure où les premiers échos de cette mysti<|ue philosophie parviennent jusqu'à nous, l'action de Mme (le Staël commence pr«'cisément à se faire sentir dans son pays d'adoption. Kl le a parlé d'ahord en disciple enthousiaste de Jean-Jacques, car les pactes sur Rousseau, «jui marquent son déhut dans la carrière des lettres, exaltent le (îenevois puur avoir • su faire de la passion une vertu î » N'oilà le grand mot prononcé, remarque ici M. Strowski avec sa clairvoyance coutumière. Depuis des siècles, les moralistes enseignaient que la vertu est le plus nohle fruit de la raison, de la volonté, de la maîtrise de soi. Rs proclamaient vertueux l'homme qui oppose aux passions des décisions réfléchies dans une lumière sans omhres. Pour Rousseau et pour sa « suite », être vertueux, ce sera s'ahandonner à l'épanchement plus ou moins impétueux de son cœur, de ce cœur que la nature a préalablement pourvu en chacun de nous de bonté! Passif et attendri, l'homme vertueux, instruit par VHéloïse et par V Emile
se confiera sans pilote et sans boussole aux tourmentes delà sensibilité. Écoutez plutôt ce dialogue entre l'héroïne du premier roman de Mme de Staël, Delphine, et la catholique mais sèche Mathilde de Vernon : « Que serait la vertu, dit cette dernière, si l'on se laissait aller à tous ses mouvements? — Eh! riposte Delphine, la vertu est-elle autre chose que la continuité des sentiments généreux? » Réponse qui nous transporte « en plein romantisme », comme M. Strowski se garde bien de le méconnaître.
Cependant Mme de Staël se dirige en 1803 vers l'Allemagne, qu'elle étonnera et même froissera tout d'abord par son attachement à la philosophie du dixhuitième siècle. On connaît les doléances de Schiller à Gœthe pendant le premier séjour de la célèbre voyageuse à Weimar : < Voulant tout expliquer, tout comprendre, tout mesurer, elle nadmet rien d'obscur, rien d'impénétrable, et ce que le flambeau de sa raison est incapable d'éclairer n'exi.ste pas pour elle. De là son insurmontable aversion pour la philosophie idéaliste (allemande; : elle ny voit qu'un acheminement vers le mysticisme et vers la superstition. En un mot, cette philosophie est pour son intelHgence un air méphitique qui la tue. Le sens poétique tel que nous le comprenons lui manque complètement : aussi ne peutelle s'approprier dans les œuvres qui s'adressent à cette faculté de notre âme que le côté passionné, oratoire, ou les généralités. »
Oui, les convictions que Mme de Staël tient de son éducation luttent encore dans son âme contre le romantisme allemand qui s'efforce à la pénétrer de ses effluves et qui va bientôt la conquérir. Sa seconde visite au delà du Rhin la trouvera bien mieux disposée à s'assi-
miler la philosophie nouvelle parce que les persécutions du gouvernement impérial français et ses malheurs personnels d'une part, l'influence de Mme de Krudener et la lecture de Fénelon, dautre part, ont développé en elle ces tendances émotives, cette généreuse sensibilité de femme que trahissait déjà son initiale partiaUté à l'égard de Rousseau. — Évolution de haute conséquence! A Mme de Schardt, la châtelaine de Coppet écrira en 1814. à propos de la conversion de leur ami commun, le dramaturge Werner : t Son imagination lui rendait la religion catholique indispensable. 11 avait besoin d"»jtre appuyé de toutes parts. Il a tant soull'ert qu'il redoute également la vie et la mort. Je connais par moi-même cet état d'esprit. »
Auguste Schlcgel achève à ce moment de l'initier plus patiemment qu'un Schiller aux aspirations du romantisme allemand. Aussi, quand son livre paraîtra en 1813, n'y trouvera-t-on plus que dédain pour la philosophie idéologique. Avec Herder, avec Kant, avec Schiller, avec Fichte, écrit M. Strowski, elle est venue à croire que chacun de nous est, dans son fond et avant tout contact avec le monde extérieur, une source mystérieuse de vie, un foyer de liberté : que nos émotions directrices, nos convictions intimes jaillissent de ce fond et non pas de nos sensations^ cest-à-dire de notre expérience de la vie physique ou sociale. On connaît cette phrase caractéristique du livre De V Allemagne, à propos de Kant : « Peut-on nier que la conscience n'ait bien plus de dignité quand on la croit une puissance innée que quand on voit en elle une taculté acquise, comme toutes les autres, par l'expérience et par l'habitude! » Aphorisme qui précise fort bien la position prise par la morale métaphysique et mystique
du romantisme vis-à-vis de la morale philosophique et expérimentale de l'âge antérieur.
Aux yeux de Mme de Staël, éclairée par Kant, Fichte, ou même par Schelling et Hegel à leurs débuts, notre liberté a d'ailleurs sa loi qui est impérieuse, qui est « catégorique >. La nature, par l'intermédiaire de la sensation, dit à l'homme : t Fais ceci dans ton intérêt ou dans l'intérêt du genre humain dont tu fais partie. > La loi morale lui dit d'une façon absolue ; « Sois vertueux quoi qu'il arrive! » Au surplus, la Nature ellemême n"est pas seulement génératrice de sensations. Elle ressemble bien plutôt à l'homme, ce microcosme. Sous les apparences des choses qui seules arrivent à nos sens, elle est idée, hberté et vie : elle a un sens philosophique et un but rehgieux. Telle est bien la conviction mystique, facilement agrandie jusqu'au panthéisme, que le romantisme français de 1830 empruntera de son aîné, le romantisme allemand de 1795.
De Kant et de Fichte était née cependant au delà du Rhin, avec Schiller pour chef de file, une httérature qui exaltait la beauté morale du sacrifice. Le romantisme français n'a nullement recueilli cette inspiration-là de son précurseur germanique. Bientôt épanoui dans la poésie incomparable des Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, il s'empressera d' € oublier le point de vue moral >, pour parler comme M. Strowski. Nous en serons mieux convaincu si nous méditons Tappréciation si pénétrante de cet historien des idées sur le plus grand des contemporains de Mme de Staël, sur Chateaubriand, cet admirable génie de forme à qui pleine justice est rendue dans le Tableau delà littérature. Quelle est en effet, chez l'auteur à'Atala et de René, ce que
notre guide appelle « la pensée de derrière la tête » ? Dans le premier de ces épisodes romanesques, répond M. Strowski, la religion vient donner un cours à la fois plus resserré et plus impétueux aux sentiments passionnés des deux héros quelle combat par des sentiments supérieurs. Elle fait leur conscience plus délicate et par conséquent plus exigeante ; elle crée le drame de leur amour et décuple pour eux comme pour nous rintér^'t de ce drame.
Que nous enseigne d'autre part, au point de vue moral, ce René qui voulait être un anti-Werther et prétendait guérir par son exemple le « vague des passions » dans la seconde génération rousseauiste en France? 11 nous apprend que le christianisme procure à l'âme une inquiétude mystérieuse et une secrète agitation, qu'il déchire le cœur d'une façon très pathétique et qu'il prépare donc aux hommes de plus grandes fautes (!), de plus grandes vertus, de plus grands remords et de plus grandes consolations. Au fond, conclut M. Strowski, c'est pour cette raison que Chateaubriand aime le christianisme : en tout cas, c'est bien ainsi qu'il le comprend. Les morahstes chrétiens, surtout les derniers venus d'entre eux, les grands écrivains du siècle de Louis XIV, enseignaient avec la plus persuasive éloquence qu'il faut avoir lesprit juste et la conduite raisonnable : ils indiquaient les moyens que la religion propose afin de réduire les passions et d'établir la paix dans l'âme. Tout au contraire un Chateaubriand conçoit et représente la reUgion comme favorable aux passions, comme propice à ces ^roubles profonds du cœur après lesquels tout paraît fade et dénué de grandeur : « Aux âmes douloureuses, ardentes et désenchantées tout à la fois^ qui habitent avec un
cœur plein dans un monde vide, il présente le christianisme non plus comme un port dans la tempête, mais comme la tempête même qui les emportera vers un monde nouveau. >
C'est bien cela! Et, de la sorte, pendant que l'écrivain qu'on peut appeler le père du romantisme français lui parlait d' « orages désirés ». la femme illustre qui devint en quelque façon sa mère, l'entretenait d'impératif moral catégorigue. On sait que ce rejeton de grande espérance a plutôt retenu et suivi le premier de ces deux conseils.