‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 11 sur 25 · LE COSTUME ROMANTIQUE ET SES RÉVÉLATIONS · texte numérisé non relu

LE COSTUME ROMANTIQUE ET SES RÉVÉLATIONS

On n'a pas oublié rapplaudissement unanime qui salua les récentes études de M. Louis Maigron sur le Romantisme et les mœurs. Celles qu'il intitula depuis le Romantisme et la mode ont heureusement complété les précédentes, dont elles devaient au surplus former un chapitre et ne furent détachées qu'en raison de leur étendue. — L'auteur y examine cette fois du dehors, en spectateur amusé, la période la plus caractéristique de ce grand mouvement contemporain des esprits. On sait que, parvenu à sa maturité quarante ans après le romantisme allemand, vingt ans après l'anglais, notre romantisme national était pourtant né vers le même temps que ses deux frères et qu'il s'est continué comme ceux-ci par une ample prospérité de sang. C'est pourquoi M. René 13erthelot peut intituler In Romantisme utilitaire la forte étude qu'il vient de nous donner sur le « pragmatisme », en insistant, comme nous l'avons fait si souvent nous-même, sur la nécessité d'élargir le concejit de romantisme. N'a-t-il pas été arbitrairement restreint jusqu'ici par des historiens purement littéraires, et parfois trop oublieux du point de vue moral? M. Maigron connaît mieux que personne le véritable sens du romantisme, qui est le mysticisme et, si l'on veut, la religion spécifique de notre époque. Il a néanmoins posé préalablement aux années 1830 et 1840 les limites extrêmes de son enquête, dont le champ d'exploration se trouve suffisamment défini de la sorte.

Servi par son remarquable talent d'écrivain, le professeur de Clermont l'est plus encore par la qualité exceptionnelle de sa documentation. Car les correspondances ou confidences inédites quïl a su réunir et qu'il exploite à notre profit sont le plus souvent de réelle valeur littéraire. L'on s"étonne même que quelquesunes d'entre elles tout au moins n'aient pas vu de leur temps le jour de la publicité. Chercheur constamment heureux, M. Maigron a su créer ainsi de toutes pièces, après soixante-dix ans écoulés, une véritable source pour l'histoire morale du dix-neuvième siècle, et ses livres ne seront guère moins utiles aux explorateurs de la mentalité de nos grands-pères que les mémoires ou confessions d'un Berlioz, d"un Delacroix, d'un Flaubert, d'un Barbey d'Aurevilly.

Rien de plus attrayant, par exemple, que les notes quotidiennes d'un certain « ironiste parisien t> qui se trouve toujours à la meilleure place pour observer de ses yeux les faits les plus caractéristiques et sait les interpréter avec une incomparable clairvoyance. Rien de plus piquant que les lettres d'un Lyonnais romantique, dont les effusions nous apparaissent parfois comme des chefs-d'œuvre de lyrisme bourru. Rien de plus suggestif enfin que maint fragment détaché en notre faveur des archives de quelques familles bourgeoises : telle cette épître d'une mère de famille dont le fils convalescent réclame pour s'égayer, après une grave maladie, un gilet rouge, lacé par derrière comme un corselet et moulant bien exactement la poitrine. L'enfant gâté verra son vœu exaucé à la fois par son père et par sa tendre mère. « Mais, croiriez-vous, écrit cette dernière à sa confidente, que le petit coquet veut que ce soit une couturière qui lui fasse ces deux gilets ! »

N'y a-t-il pas pour notre instruction, dans ces deux traits de plume, l'équivalent d'un dessin de Deveria ou d'une estampe de Tony Johannot? — Et M. Maigron a si souvent de pareilles trouvailles, en ve'rité. que, moins édifiés sur sa bonne foi de scrupuleux investigateur, on serait parfois tenté de soupçonner en lui un romancier, faisant parler pour les besoins de sa thèse des personnages fictifs dont il dirigerait à son gré le dialogue. Quel plus entier triomphe pour l'auteur d'une reconstitution historique?

Le trait dominant de la mode romantique aux environs de 1830, ce fut l'engouement pour le « moyen âge )', un moyen âge qui ne remontait guère plus haut que le treizième siècle, mais qui en revanche descendait arlMtrairement jusqu'aux derniers Valois avec \ Henri III de Dumas. M. Maigron a retrouvé des lettres significatives, pour nous révéler quels furent les triomphes de la manche k gigot, de la toque à créneaux, du pourpoint ajusté et même des souliers à la poulaine « Si j'avais un fils, écrit à cette date l'ironiste parisien dont nous avons déjà signalé les mérites, je lui dirais : Mon garçon, veux-tu savoir comment on s'habillait sous les Valois : ne va pas au collège; descends plutôt dans la rue et regarde ! » Bien mieux, ces modes, déjà fort alîectées en elles-mêmes, sont poussées jusqu'à la plus folle outrance par quelques jeunes gens avides de braver l'opinion et de saiïranchir ouvertement des conventions sociales. Car la guerre est déclarée dès lors entre le « bourgeois » glabre, discret, calme, respectueux observateur de la tradition, et le romantique barbu, chevelu, tapageur, débraillé, uniquement préoccupé d'affirmer son autonomie morale et capable d'oser les pires extravagances pour se distin-

guer du vulgaire. ^ Notre rêve était de mettre la planète à l'envers » . a écrit ingénuement Théophile Gautier par la suite.

L'individualisme du chevalier errant qui relève de sa seule épée, ou mieux encore l'indépendance, plus démocratique, du « truand i-, ce chevaher du ruisseau, telles sont au surplus les inspu^ations que demandent avant tout au moyen âge ceux qui affectent d'en adopter le costume. Le romantisme allemand y avait surtout admiré les grandes institutions d'ordre et de discipline, telles que la féodalité chevaleresque et l'Église romaine au temps de la foi populaire sans restriction. Mais nous savons déjà que le romantisme français t oublia le point de vue moral ». Ses modes seules seraient capables de nous en convaincre. C'est qu'à l'influence allemande est venue se superposer, depuis 1815 environ, une influence anglaise toute-puissante sur les nerfs de la génération montante, celle de Byron. Conrad le Corsaire est-il autre qu'un chevaher dévoyé qui s'appuie sur des truands dans sa révolte contre la société organisée?

Puis, sur les deux tendances moyenâgeuse et byronnienne se développe, comme leur fruit naturel, une sorte de mysticisme diabohque,legoùt du fantomatique et du macabre, la prédilection pour les burgs hantés, les cimetières éclairés de la lune et les diverses manifestations du satanisme, préférences que la mode adopte aussitôt pour s'en inspirer dans ses règlements souverains. C'est le temps où l'on monte par des escahers bordés de C3-près vers des agapes dont les convives boiront dans des crânes humains sous des fresques représentant la ronde du sabbat ou même « une expédition de vampires ». En guise de dessert, on intro-

duira dans la salle le pauvre Yorrik en personne, c'està-dire un squelette à la mâchoire articulée qu'un ventriloque se charge de faire amplement discourir. C'est l'heure où l'on fait de son mieux pour ressusciter l'orgie « folle, échevelée, hurlante », à l'instar des hôtes de la Tour de Nesles. Figurez-vous, écrit M. Maigron qui résume une description de l'époque, figurezvous les scènes inouïes de débauche macabre que pourrait produire un soudain tremblement de terre dans une vieille cité espagnole. Les palais tombent dans les égouts, les églises s'écroulent sur les quartiers juifs, et de « chastes » capucins, sortis en procession pour conjurer le fléau, vont rouler, victimes (le leur charité, jusqu'au fond des bouges les plus impurs!

L'énigmatique princesse Belgiojoso apparut un instant comme la Muse de cette poésie frénétique, car elle possédait au plus haut degré la pâleur mortelle et la lividité distinguée qui gardaient les « Jeune France » de ressembler aux bourgeois adipeux et rasés.

Que Satan soit béni, je suis pâle et verdàtre,

Et mes succès partout déjà sont assurés!

Je n'aurai pas besoin Je constance opiniâtre

Comme ceux dont les veui, — pauvres ! — sont azurés!

Ainsi chante un des don Juan de l'époque. Et quand la tuberculose ou la névrose ne se chargent pas de procurer gratuitement à ces jeunes gens la physionomie de leurs rêves, ils absorbent le citron ou le vinaigre à haute dose. Pour obtenir le cerné des paupières, ils utihsent la belladone ou la stramonine. On voit dans les lettres publiées par M. Maigron des élégantes qui bataillent contre un époux trop dépourvu de sens

esthétique afin d'obtenir licence d'utiliser ces précieuses mixtures. Ne faut-il pas y recourir pour qu'un galant puisse apostropher la dame de ses pensées en ces termes : « De tes grandes prunelles, plus sombres que la nuit, glissent des lueurs phosphorescentes. Ta pâleur fait paraître tes yeux si beaux, si grands, si profonds, tout remplis de clartés infernales! Je rêve que tu viens d"un autre monde dont tu portes en toi l'inquiétante énigme et que ta pâleur est faite d'avoir contemplé des spectacles interdits à nos regards. » Un autre s'exprimera de la sorte : « Sur ta peau mate, la lumière se joue en reflets violets et verdàtres. Tes dents luisent comme celles d'une jeune tigresse et tes yeux ont un éclat étrange, un éclat qui me fait peur. Seuls^ un ange ou un démon peuvent avoir de pareils regards! Oh! ces yeux, ce sont les portes du ciel ou les soupiraux de l'enfer! »

A défaut de la pâleur ardente qui laisse deviner sous le bistre un tempérament de flamme (tempérament que l'opinion populaire prête d'ordinaire aux phtysiques), et parfois la plus attirante perversité, on peut encore arborer la couleur olivâtre ou bronzée de l'épiderme qui procure à peu près la même réputation avantageuse. D'une lettre exhumée par M. Maigron, il résulte que, dans une élégante ville d'eaux, deux prétendus diplomates exotiques sont devenus, vers 1830, la coqueluche de la société la plus exclusive, par la seule vertu de leur teint bilieux et noirâtre. Car il sied d'avoir le visage « cuir de Cordoue > ou « Maure d'Afrique », cette dernière nuance étant recommandée par le toutpuissant patronage d'Othello. Ainsi se présentent à leurs admirateurs ou admiratrices Bouchardy, Petrus Borel, Delacroix, Théophile Gauthier et, par-dessus

tous les autres, Alexandre Dumas père qui est mulâtre, ô faveur du sort.

J'ai le cuir fauve et chaud et le leiiit basané. Le jour a sur ma peau des reflets de cuirasse. Tout en moi des maudits, tout annonce la race. Ma naturelle allure est celle d'un damné!...

l'our des rai.>;ons analogues, les femmes les plus recherchées du sexe fort seront désormais les Italient)e8 ou, mieux encore, les Espagnoles; caries Anglaises, les Allemandes ou les Françaises sont jugées beaucoup trop fades pour fournir matière à une hrillarde passion. Tout le monde sait par cœur Tinveclive de liyrun. devenu Vénitien, contre les froides (illes du Septentrion! Et chacun rtîve aux héroïnes méditerranéennes du grand poète révolté, chacun évo(|ue dans sa njémoire leur front ou leurs é'paules dorées par la caresf-e d'un éternel été.

Mais de ce dernier ellorl (jui porte moins sur le costume que sur la i>ersonne même, sur le vtîtement de chair et sang, (piel est le ressort psychologique essentiel sinon la protestation et la révolte encore une fois:' Si la naturelle allure de ces Lara en espérance est celle des damnés, c'est qu'après le lord suspect d'incestedj, ils ont entrevu « dans un sinistre éclair » les {)r(Hendues ahominations d'une société dont le principal tort à leurs yeux fut de se montrer peu complaisante à leurs passions sans scrupules. C'est qu'ils prétendent traîner leur vie comme un forçat porte sa chaîne et sentir leur àme « liée vivante à un cadavre ». Les

(1) Voir dans la Hecue des Deux Mondes de 191-' les conclusions suggestives de M. Augustin Filon sur le crime passionnel dont fut accusé Bvrou.

byroniens, copiant ainsi les gestes de leur dieu sans les bien comprendre, parurent tout à la fois accable's et re'volte's comme lui-même sous le fardeau d'une transgression dont ils n'étaient pas coupables pour leur part et dont ils ignoraient même entièrement la nature. Parvenu au terme de sa description, M. Maigron signale, de façon fort discrète en vérité, les résultats d'une semblable hygiène morale ou physique. 11 indique d'un mot les affinités du romantisme et de la consomption. Il montre la gastralgie et la névrose devenues les compagnes inséparables de l'orgie chez les Beauvoir, MaUtourne, Lautour-Mezeray, Briffant, Musset. Mais sa conclusion demeure empreinte d'une philosopjhique indulgence, la plupart de ces amusants romantiques provinciaux dont il utilisa les confidences ayant été assez rapidement ramenés par les leçons de la vie vers la morale traditionnelle et bourgeoise. Nous ne refuserons donc pas plus que lui à leurs dangereuses fantaisies de jeunesse le mérite d'une certaine grandeur puisque toute exaltation mystique sincère prête de la tournure à Tinspiré qui la ressent. Après leur maître Jean-Jacques, ces imprudents proclamèrent la native bonté de leurs instincts et organisèrent leur vie en conséquence. Les uns en ont été plus durement punis que les autres. Paix aux cendres refroidies de cette génération déjà lointaine, dont l'exemple ne doit pas être perdu pour ceux qui l'ont remplacée sur le terrain de son activité vitale. C'est après avoir examiné de près ses principes et leurs résultats qu'on pourra prononcer en connaissance de cause si son héritage s'est soldé par un bénéfice en fin de compte, ou si sa gestion du patrimoine physique et moral de la race n'est pas plutôt sans avoir hypothéqué assez lourdement l'avenir.

§4. — Le romantisme m oh al en Angleterre.

Le romantisme est, pour une part, anglais d'origine, puisque ses précurseurs furent les romanciers du dixhuitième siècle et que le pseudo-Ossian devint en quelque sorte son parrain. Mais la grande île saxonne n'en est pas moins restée longtemps réfractaire, dans sa masse, aux conclusions morales de l'école romantique. Songeons plutôt au destin dun Byron! Pendant un siècle tout entier la contagion du mysticisme nouveau a cheminé plus lentement, plus ohscurément dans ce pays (jue dans tout autre. Mais enfin, sous la poussée venue du continent, on a vu céder les digues dont l'Angleterre victorienne avait protégé ses traditions morales, et nous contemplons en ce moment chez nos voisins les premiers ravages d'une inondation d'autant plus rapide qu'elle fut plus longtemps contenue.

Cette évolution culturale, dont les conséquences se feront sentir dans le monde entier sans nul doute, nous l'avons trouvée fort heureusement résumée dans les études sur le Roman nvr/lni.'^ de M. Firmin Koz. On connaît le fin talent de ce remarquable historien des idées, ses convictions saines autant que mesurées, les euphémismes heureux dont il sait envelopper l'expression, toujours franche et loyale cependant, de sa pensée. Demandons à son livre les enseignements qu'il met tant de bonne grâce à nous procurer.

Le volume s'ouvre par un portrait de Georges Meredith. On sait qu'en dépit de quelques hardiesses satiriques et d'un intellectualisme exceptionnel chez nos

voisins d'outre-Manche en tout temps, ce romancier fut. le peintre d'une Angleterre saine et vigoureuse au point de vue moral, individualiste en surface tout au plus, mais solidement, sciemment sociale en son fond. En effet, après l'un de ses pre'décesseurs à la Revue des Deux Mondes, le discret et fm Montëgut. M. Roz nous rappelle la force singulière du sens social qui favorisait jadis, plutôt qu'elle ne l'entravait, l'expansion de l'individu chez les Anglais, « comme si, ajoute-t-il^ l'assurance de ne pas manquer à l'essentiel du devoir commun suffisait alors à légitimer et à couvrir toutes les originalités personnelles > .

De Meredith, Kipling s'annonça d'abord comme le continuateur génial. Il s'efforça d'adapter la morale victorienne aux exigences de l'ambition impérialiste, si fort élargie par les Beaconsfield et les Chamberlain. M. Roz fixe l'apogée de ce talent si remarquable à Tannée 1897, qui vit le jubilé triomphal de la première impératrice des Indes. Kipling a cru, d'une foi sans défaillance, à la supériorité de sa race. Colonial de naissance, il avait de bonne heure accordé sa confiance à ces coloniaux qu'il vit à l'œuvre autour de lui dès son enfance, âmes simples et énergiques qui ont le sens héréditaire de l'ordre, de la responsabilité, de la discipline. Mais n'ayant guère connu que la vie anglaise du dehors, modèle d'énergie organisée, le monde entier lui apparut comme une grande leçon d'obéissance raisonnée. Il jugea que la loi des sociétés supérieures, aussi bien que la loi de la jungle, celle du navire ou de la machine, pouvait être formulée de la sorte : « Que chaque être, chaque pièce, chaque rouage reste à sa place et tienne bon. Qu'il fasse sa besogne et qu'il obéisse î » Struggle, order^ le combat dans l'ordre

prescrit, tel est pour l'auteur de Soldiers Threela. devise convenable à l'humaine volonté de puissance, appuyée sur cette expérience physique et sociale de la vie qui est la raison. La vie, en ellet, n'est rien sans la force, ni la force dans la société sans la discipline, ni la discipline sans la tradition qui en dicte les stables consignes.

Mais, dès le temps des débuts de Kipling, l'Angleterre subissait les premiers assauts de la morale romantique de la passion qui est la dangereuse avant-garde du socialisme romantique. Le livre de M. Roz étudie un épisode caractéristique de cet assaut quand il analyse l'art de M. Thomas Hardy et nous rappelle à ce propos que, sauf rares exceptions, la littérature romanesque de l'Angleterre avait longtemps fait à la passion une part aussi restreinte que cette part est, chez nous, démesurée. Quand Shakespeare met en scène les paroxysmes de la vie sentimentale, c'est volontiers parmi d'autres races et sous d'exotiques climats, chez un Roméo, par exemple, ou chez un Otello. M Scott, ni ïhackeray, ni Kliot, ni Dickens lui-même n'ont cherché les ressorts de leurs récits romanesques dans les troubles du cœur ou dans les fatahtés de linstinct.

Au contraire, Hardy fit de la passion le leitmotiv de ses œuvres maîtresses, et, non content d'exprimer la pitié quil ressentait pour les faiblesses du cœur, il donna cours à sa colère contre cet ostracisme nécessaire dont la société punit la transgression de ses lois. Voyons pourtant si les victimes dont il prend en main la cause sont aussi intéressantes qu'il nous le dit. Tess d'UrherviUf, qu'il s'indigne de voir sacrifiée à la vindicte pubUque, a d'abord écouté un séducteur qu'elle n'avait pas même l'excuse d'aimer : elle a ensuite

épousé un autre homme sans lui avouer Tenfant naturel né de sa précédente aventure. Elle finit sur l'échafaud pour avoir tué son premier amant. Et M. Hardy présente néanmoins son cas comme le renversement de la justice véritable : il a trouvé pour sa part tant d'excuse à chacun des faux pas de son héroïne que la société aurait, à Ten croire, une terrible dette envers cette innocente meurtrière! Tolstoï n'a pas été plus loin dans Résurrection.

Quant à Jude l'obscur, il cède aux avances intéressées d'une fille adroite et perverse, se voit alors contraint de répouser, s'en sépare peu après, aime une seconde femme qui se marie bientôt à un autre par dépit de trouver Jude déjà légalement engagé, puis se sépare à son tour de son époux légitime pour venir vivre avec Jude. Une afi'reuse tragédie, qu'ils interprètent comme un châtiment du ciel, les décide enfin à s'en retourner l'un et l'autre vers leur conjoint légal. Mais Topinion, qui ne saurait guère les suivre dans les capricieuses décisions de leur logique sentimentale, persiste à les regarder avec méfiance. Et l'auteur ne veut pourtant voir en eux, une fois de plus, que des victimes, puisque la société, après avoir contribué à leur incertitude morale, a opposé de tels obstacles à leur bonheur qu'elle conserve toute la responsabilité de leurs fautes. Pour notre part, nous accorderions tout au plus le bénéfice des circonstances atténuantes à ces faibles dont l'exemple fut assurément délétère. La société est forcé d'être parfois simpliste en ses verdicts, comme un chef militaire en ses répressions.

On comprend donc fort bien que la critique anglaise ou nord -américaine ait longtemps stigmatisé dans l'auteur de ces plaidoyers, aussi inconsidérés que gêné-

reux, c un ennemi de la société, un rebelle et un révolté, quelque chose comme un Rousseau moins lyrique mais tout aussi ardent à l'assaut des disciplines traditionnelles, plus capable seulement de contenir ses colères, plus habile à les dissimuler sous les formes, en apparence objectives et impersonnelles, du roman contemporain >. Toujours soucieux d'impartialité, M. Roz accorde néanmoins la qualité de moraliste au romancier, qui montra les ravages de la passion et illustra cette vérité salutaire que nos pires ennemis sont en nous-mêmes. Mais il parle ailleurs avec un visible regret du temps où « les audaces d'un Hardy faisaient on ne sait quel elTet de douloureux scandale ». Et, certes, l'Angleterre nous paraît déjà loin de ce tempslà.

M. H. G. Wells s'est attaché depuis peu à développer les conclusions spécifiques socinlcfi pluti^jt que les complaisances passionnelles du mysticisme romantique. Il ne redoute nullement pour sa part les < immortels principes » posés par les disciples de Jean-Jacques, ces principes que Kipling abhorre et qu'il a récemment stigmatisés dans une nouvelle Fable des Abeilles, deux siècles après le célèbre pamphlet de Mandeville. M. Wells, au contraire, sème les « principes « à pleines mains dans ses écrits depuis quelques années. 11 compte sur la raison — entendue à la façon du rationalisme mystique, c'est-à-dire comme une sorte d'omniscience native, don d'un Dieu allié, — il compte sur la science pour rebâtir la société après une entière démolition préalable qui ne laissera pas pierre sur pierre. En elïet, la raison ou la bonté prétendues naturel/es se retrouvent toujours plus ou moins masquées à la base de semblables utopies sociales. C'est pourquoi

une des dernières fantaisies de M. Wells, Au temps de la comète, suppose ces deux vertus soudain descendues sur notre globe dans une sorte de Pentecôte nouvelle. La sphère terrestre s'étant heurtée contre une comète, raction magique de certains « brouillards verts > qui formaient le panache de cet astre vagabond, a transformé radicalement la nature humaine. Et M. Wells (qui semble ici se satiriser lui-même) ne dissimule donc pas que la refonte de la nature humaine lui paraît être la condition préalable de la société nouvelle qu'il rêve de voir se créer de toutes pièces, après la totale extirpation de ce qui est. Voilà des suggestions qu'abhorrait hier encore la Grande-Bretagne, ce pays classique des réparations infatigables et de 1 "adaptation obstinée de très vieilles choses.

Le t système de Bladesover » — ainsi M. Wells a-t-il nommé dans un roman célèbre Tédifice moral parachevé durant Tère victorienne — est aujourd'hui sapé par toute une équipe d'écrivains applaudis, MM. Shaw, Galsworthy, Gissing^Mastermann. et M. Roz voit dans cette polémique t brutalisante » un équivalent littéraire à la poUtique agressive et aux violences oratoires de M. Winston Churchill, un demi-Américain, ou de M. Lloyd George, un Celte gallois.

La victoire de la morale romantique sur le sol anglais serait-elle donc prochaine? L'un des écrivains étudiés par M. Roz, Mme Humphry Ward, nous conseille d'espérer qu'il n'en sera rien. L'auteur de Marcella s'efforce en effet d'adapter la saine tradition anglaise aux circonstances modifiées de la vie moderne. Elle nous peint non seulement les brillants dehors de la haute société britannique, mais aussi ses plus nobles tendances et l'action continuée de cette discipline

morale qui fut la justification la plus authentique de son autorité sociale, le principe de sa force et le soutien de sa vertu. Elle nous montre surtout ces énergies héréditaires en voie de s'appliquer non plus seulement aux ambitions de l'impérialisme racial (comme ce fut le rôle de Kipling d'y encourager ses lecteurs^, mais plutôt aux problèmes posés sur le sol anglais lui-même par cet impérialisme démocratique du dedans, qui progresse désormais à pas de géant chez nos voisins d'outre-Manche.

Les héroïnes ou les héros de Mrs. Ward s'occupent de leurs tenanciers pour organiser leur vie économique de façon plus sûrement rémunératrice. Ces aristocrates séjournent à l'occasion dans les quartiers pauvres de Londres pour mieux connaître le peuple afin de le mieux servir. Une démocrate de la veille, Marcella, devenue lady Maxwell, estime que les classes dirigeantes doivent collaborer à l'éducation de ces forces anarchiques dont le romantisme moral favorise autour de nous le développement. Le socialisme contemporain, annonce-t-elle, est destiné à subir le sort des grandes doctrines mystiques conquérantes du passé. Il amènera l'établissement d'un ordre de choses qu'il n'avait point prévu. Il promet au monde une société entièrement nouvelle : peut-être aboutira-t-il tout simplement à préparer l'assainissement de l'ancienne et à la consolider par là contre son gré? — Et l'on peut en effet pronostiquer de la sorte l'aboutissement d'un socialisme plus rationnel parce que plus expérimental, qui sera peu à peu substitué par la force des choses à ce socialisme romantique dont l'Angleterre, après l'Europe continentale, est en ce moment envahie.

Acceptons, en terminant, ce pronostic réconfortant.

que M. Roz sait appuyer par de lucides commentaires. La crise anglaise actuelle ne doit pas nous induire à des conclusions trop noires. Des signes certains nous en sont garants : les forces traditionnelles restent et resteront à l'œuvre chez nos voisins pour leur faciliter les transitions ou transactions désirables, pour les garder d'être trop dangereusement, trop obstine'ment infidèles à leur génie national.

CHAPITRE V le s 0 c i a [. i s m e actuel est un r û m a .\ t i < m e social

§ 1". — Romantisme, stoïcisme ou scepticisme?

Nous pouvons distinguer aiiiour de nous, en matière morale et sociale, trois attitudes principales qui ont leurs tenants et qui exercent une influence sur révolution des idées et des mœurs. Ce sont trois mysticismes, de nuance et de directions diverses, puisque aussi bien le mysticisme, ou effort vers une alliance divine dans la lutte vitale, est la source à peu près nécessaire de toute activité méthodique au sein de l'humanité si voisine encore des fétichismes ancestraux.

La plus fréquente de ces attitudes est, sans contredit, la disposition proprement romantique, la véritable religion de notre Age, puissamment synthétisée, éloquemment préchée par J.-J. Rousseau. Elle s'appuie sur ce mysticisme fameux qui proclame la raison et même la bonté « naturelles » à l'homme l'une et Idutre, sur ce mysticisme qui fait donc de l'homme en général (mais plutôt de l'homme non //d/e par la culture, c'està-dire du sauvage et du plébéien) l'allié de Dieu par

privilège et par suite le véritable gouvernant de droit divin. Ses adeptes sont, notons-le bien, au plus haut point optimistes pour le passé, qui leur apparaît semblable à l'âge d'or des légendes méditerranéennes antiques: ils sont pessimistes au suprême degré pour le présent, qu'ils jugent détourné des voies de Dieu par l'odieuse culture consciente de l'esprit humain. Ils se montrent de nouveau follement optimistes quand ils regardent vers V avenir, pourvu toutefois que le soin de préparer cet avenir soit remis entre leurs mains le plus tut possible. Le romantisme social et le socialisme romantique sont les expressions les plus accentuées de cette façon de voir. On peut encore dire que la psychologie du romantisme fen tant qu'appréciation des facultés sociales de l'homme) est nettement optimiste, et quoptiîniste de même est sa morale en tant qu'anticipation de l'avenir.

D'autres esprits ont adopté l'attitude expérimentale, historiste, rationnelle, évolutionniste en matière sociale. Ceux-là considèrent les origines de l'homme ou du moins son point de départ social comme très voisin de l'animalité (en cela d'accord avec la conception chrétienne du pécké originel). Constatant alors par l'histoire la lente ascension de la brute initiale, — sous influence de l'expérience sociale accumulée et transmise par l'hérédité d'abord, puis bientôt par la tradition grâce au langage, à l'écriture, à l'imprimerie, à la télécommunication de la pensée, — ils proclament leur foi au progrès moral et social par la raison, définie comme l'expérience accumulée de l'espèce. Ils demeurent expressément mystiques néanmoins quand ce progrès leur semble voulu et dirigé de très haut, selon des normes stables, par quelque grand Être supérieur

allié. Mais c'est ici le mysticisme le plus dégagé de fétichisme qui soit présentement. Il est vrai que son action tonique en souffre et il n'inspire guère l'enthousiasme que soulèvent les mahdis, prophètes et Messies de tout ordre. Nous le dirons pessimisle en psychologie, c'est-à-dire quand il regarde vers les origines de nos facultés mentales : résigné, opportuniste, mais résolument agissant malgré tout pour le présent qui prépare à son avis l'avenir : enfin prudemment o/)</mj.s/^ fmélioriste, si on préfère ce néologisme) pour Yavcnir moral de rUjLimanité.

Un troisième groupe, de beaucoup le moins nombreux de tous, semble avoir totalement renoncé à s'appuyer d'une alliance dans lau-delà et à se réclamer des faveurs d'un Dieu quelconque, les contours de ce Dieu fussent-ils aussi estompés que possible par son recul dans un lointain empyrée métaphysique. Les esprits de cette trempe se rallieraient plutôt cà une sorte de mysticisme diabolique de possession (car le mysticisme diabolique de pacte n'est qu'une variante du mysticisme théomane, un effort vers une alliance surnaturelle en vue de la puissance inmiédiate). Ils sont en effet la proie d'une véritable manie de la persécution par l'Au-delà : manie qui leur fait accepter, comme loi de Ihumanité, l'empire éternel de la lutte brutale et sans correctifs efficaces, le règne du diable, dirait-on en termes théologiques. Ils considèrent dès lors l'histoire comme un cycle dhorreurs et de violence monotones que provoque l'incessant abus de la force. On les dira donc pessinnsics pour le passé comme pour l'avenir, en psychologie aussi bien qu'en morale, et tout au plus incidemment, furtivement optimistes pour l'instant présent, car ils n aspirent qu'au p/aisir immédiat

OU précaire. Épicure et surtout son interprète latin Lucrèce furent par quelques traits tout au moins de ces esprits-là. Schopenhauer a exprimé à son tour quelque chose de leur conception du monde (1) : de façon fort inconséquente au surplus, car ces pessimistes prétendus se défendent rarement de retourner vers une des attitudes précédemment esquissées, la soif du mysticisme tonique^ et par conséquent divin, de V alliance offensive dans l'au-delà étant le fond de l'hérédité humaine après tant de siècles animistes.

Dans le roman si séduisant par les grâces de la forme que M. Anatole France offrit naguère à ses lecteurs toujours prisonniers de son charme, dans les Dieux ont soif (2), il a dessiné, à cette heure de conflit décisif pour la puissance que fut la Révolution française, un portrait fort poussé du type romantique : c'est le peintre Gamelin. Le second et le troisième type, le stoïque et le sceptique, plus sommairement indiqués par lui, sont comme fondus dans un même personnage, celui de l'ex-fermier général Brotteaux des Ilettes.

Et, tout d'abord, avouons que dans le type du mystique romantique qui a poussé la Révolution sur les voies de la terreur, dans le portrait moral d'Évariste Gamelin, tel quil est dessiné par M. France, nous

(1) Voir notre étude sur Sc/io/)e?i/!au«/- dan? la Collection Bloud des grands écrivains étrangers.

(2) Calmann-Lévv, 1912.

n'avons nullement aperçu pour notre part cette intention de critique et de désaveu qu'on y a cru généralement discerner. L'auteur du roman les Dieux ont soif a jusqu'au bout compris et, pour ainsi dire, soutenu son héros dans son évolution extatique, qui se déroule d'ailleurs selon l'allure ordinaire des phénomènes de cette espèce.

Gamelin est élève du peintre David et son talent naissant lui a permis de représenter aux murs de son modeste atelier le patron dont il se réclame. Ce patron, c'est rOreste d'Euripide, et l'artiste a évoqué le Tantalide au moment où il s'éveille dans les bras de sa sœur Electre après un accès de son mal sacré. La jeune fille, soutenant le malade sur son lit de douleurs, essuie l'écume qui lui souille la bouche, écarte de ses yeux les cheveux qui l'aveuglent et prie ce frère chéri d'écouter ce qu'elle va lui dire durant le silence momentané des Furies.

Gamelin estime en ellèt qu'Oreste est encore plus capable de nous émouvoir dans sa tristesse que dans sa fureur, dans sa justification anxieuse que dans son forfait nécessaire. N'est-ce point par piété filiale, par obéissance aux ordres d'en haut qu'il a commis le parricide dont les dieux duivcnl ^absoudre, mais que les hommes ne lui pardonneront jamais. Pour venger la justice outragée, il a renié la nature, il s'est airaché les entrailles et, conscient de cet effort sur lui-môme, il reste fier sous le poids de son horrible et lertueux forfait. Or, les Jacobins, parmi lesquels se range le jeune peintre, prétendent s'abriter, eux aussi, derrière la volonté divine. Ils ont « installé à la place de Jéhovah un dieu jacobin pour faire descendre de plus haut le jacobinisme sur le monde >, écrit M. France et l'on sait

que quelques-uns d'entre eux ont, jusqu'à leurfm^ prononcé le même plaidoyer que Gamelin, cet Oreste plus conscient de sa mission que le petit-fils d'Astrëe, plus complaisant aussi à cette mission surhumaine ; < Terreur salutaire, sainte terreur, aimable guillotine ! . . . J'ai fait à la patrie le sacrifice de ma vie et de mon bonheur : pour elle, je me suis fait anathème. Je mourrai infâme. Enfant, tu grandiras libre et tu le devras à l'/«fniae GameHn. Je suis atroce pour que tu sois heureux. Je suis cruel pour que tu sois bon. Je suis impitoyable pour que demain tous les Français s'embrassent en versant des larmes de joie. Petit enfant, tu me devras ton bonheur, ton innocence, et si jamais tu entends prononcer mon nom. tu l'exécreras! »

Telle fut exactement quelques siècles plus tôt l'inspiration du Torquemada de la légende qui tortura ou brûla, pour les sauver, des millions d'hérétiques. Mais Gamelin se montre vraiment trop méfiant des sentiments de l'avenir à son égard, car les impérialismes, plus ou moins satisfaits, savent parfois reconnaître les services passés afin d'encourager les services présents ou futurs. Si les descendants de l'enfant interpellé cidessus ne se jugent guère hbres, ni surtout heureux aujourd'hui, ils dressent pourtant des statues aux pareils de Gamelin sur leurs autels laïques.

Qu'un mysticisme très reconnaissable, soutien d'un impérialisme bien défini, ait été au surplus la source de semblables fureurs, c'est ce que discernera facilement quiconque y regardera d'assez près. — Impjérialisme d'abord : Il faut du fer et non des criailleries pour forger les empires^ disent ces héritiers par la pensée du dur imperium latin! Aussi bien sont-ils tenus de vaincre, et la Terreur a-t-elle pour principal objet de

leur procurer la victoire. Ces hommes de rien, qui, par manière de cartel, ont jeté la tête de leur roi aux vieilles monarchies de l'Europe, n'attendent point de quartier; ils doivent choisir entre le triomphe ou la mort! — Mysticisme en second lieu, celui de Rousseau, celui qui proclame l'alliance de l'homme naturel avec la divinité. Ce mysticisme-là prépare Gamelin à recevoir avec componction le petit discours, si caractéristi(iiio, de sa bonne amie lui confessant un premier amant (telle jadis Sophie éclairant Emile) : « J'étais imbue de philosophie, soupire en effet l'aimable Elodie. Je croyais les hommes natureUeinenl honnêtes. Mon malheur fut d'avoir rencontré un amant qui nétait pas formé à Técole de la nature et de la morale (comme si la morale n'était pas le contraire de la nature!) et que les prèjufics ,wciau.r, l'ambition, ianioiir-proiire, un faux point d'bonneur avaient fait égoïste et perfide! » — Excellent résumé de psychologie romantique qui persuade aussitôt Gamelin, parce que cette i)sychologie-là est précisément la sienne. Ouant à sa morale, elle est dépourvue de scrupules et il le fera bien voir en envoyant à Téchafaud l'homme qu'il soup(,'onne à tort d'avoir été l' « égoïste » séducteur d'Élodie.

M. France attache aux pas de son (iameliu un moniteur qui n'est guère écouté du fanatique jacobin. Et quand donc un mystique accepta-t-il d'entendre discuter les préceptes de son dieu? L'ex-financier Brotteaux, ruiné par les événements, vit dans la misère avec une méritoire résignation, soutenu qu'il

est par rëpicurisme de Lucrèce, son penseur favori. Il reproche au jeune Gamelin de vouloir gouverner les hommes en les prenant non tels qu'ils sont, mais tels qu'il souhaiterait que ces hommes fussent. Pour sa part, Brotteaux ne parle de Jean-Jacques que comme d'un plat coquin, d'un « jean-fesse » qui fut tout au plus connaisseur en musique. En revanche, il met Voltaire au rang des hommes divins, sans l'e'galer à l'aimable Ilelvetius, à Diderot, au baron d'Holbach.

De ces derniers maîtres, il a pris quelques saines leçons de psychologie hobbiste (et aussi chrétienne sans qu'il s'en rende compte), leçons qu'il prodiguera sans résultat à son entourage jacobin. La pitié, explique-t-il avec complaisance, la compassion, ce principe de la morale rousseauiste et romantique, n'est qu'une acquisition sociale, bien loin qu'elle ait été peu à peu affaiblie par la vie en société, comme l'a soutenu le prophète de Genève. Elle est un égoïsme aftlné qui inspire à l'homme des actes de générosité et de dévouement en le conduisant à se reconnaître dans tous les misérableSj en le disposant à plaindre sa propre infortune dans l'infortune d'autrui, en l'excitant à porter aide à des mortels qu'il sait pareils à lui par la nature et par la destinée, jusque-là qu'il croit se secourir lui-même en secourant autrui. Si Brotteaux ajoutait que cette habitude sociale ancienne a passé dans les régions sub conscientes de notre être par l'hérédité et qu'elle agit désormais en nous sans attendre le raisonnement préalable (et bien moins efficace) qu'elle suppose, il serait tout à fait au ton de la psychologie contemporaine.

Toujours préoccupé de rectifier chez ses auditeurs le mysticisme qu'ils tiennent de leur maître Jean-

Jacques, il remarque encore que la nature, bien loin d'enseigner maternellement la bonté, nous enseigne à nous dévorer les uns les autres. Elle nous donne l'exemple de tous les crimes et de tous les vices que Vélat social corrige ou dissimule.

On doit aimer la vertu certes, mais il est bon de savoir qu'elle fut un simple expédient imaginé par les hommes pour vivre commodénœnt côte à côte. Ce que nous appelons la morale n'est qu'une entreprise désespérée de nos semblables pour se dérober à la loi universelle qui est la lutte, le carnage et l'aveugle jeu des forces contraires. Et jusque-là, sauf une épithète excessive que nous allons discuter, Brotteaux semble préparer par sa psychologie pessimiste et son optimisme moral les saines conclusions socialos du ileuxième type intellectuel (le stoïque ou le rationnel) parmi ceux dont nous avons dessiné plus haut la silhouette schématique.

Mais le financier insinua que la morale est une tentative désespérée contre la loi de nature, et, par ce seul qualificalif, il s'engage dans une voie toute diiïérente de celle que parcoururent ses maîtres, des Encyclopédistes de la première équipe, — ceux qui n'étaient pas encore inquiétés dans leur relative sagesse par linlluence e! par le succès du Genevois mystique. — Entreprise « désespérée » que la morale, lui répondraient-ils? Non pas, je vous prie, s'il est vrai que les hommes en vivent malgré tout plus commodément côte à côte, ainsi que vous venez de le concéder. En effet, par cette appréciation mal réfléchie, Brotteaux

passe avec ces armes et bagages dans le camp des pessimistes en morale. Sur les solides fondations de psychologie pessimiste que nous lui avons vu poser, il se refuse à bâtir un édifice social destiné à devenir de plus en plus habitable avec le temps. Il rejette la raison et la bonté < naturelles », et cela est fort bien pensé! Mais, au lieu de leur substituer dans l'homme un individualisme lou impérialisme; naturel et essentiel, qui serait lentement adaptable, par l'expérience accumulée, à la symbiose plus parfaite du groupe humain, il croit à la méchanceté, à la scélératesse naturelle, ce qui est formule théologique et excès mystique tout aussi peu justifié que celui dont il s'est fait précédemment le critique. Le méchant,, le scélérat, dans la langue de Rousseau et de tous les mystiques, c'est celui qui refuse de croire à l'alliance divine exclusive du prophète. Crime sans rémission aux yeux de ce dernier qui, par une telle négation, se sent menacé dans l'assise même de sa puissance. En fait, il n'y a pas plus de méchanceté que de bonté dans la nature.

Même excès dans la psychologie collective de Brotteaux. Il nie que le peuple soit Finterprète né d'un Dieu sage et bon : en quoi il est raisonnable parce qu'il s'appuie sur l'expérience historique. Mais il va beaucoup trop loin quand il croit entendre dans la vox populi la voix d'un dieu absurde et féroce, d'un Belzébuth quelconque. Et c'est là pourtant ce qu'il dit en propres termes lorsqu'il assure « s'être donné pour loi de ne jamais contrarier le sentiment populaire^ surtout quand il se montre absurde ou féroce, parce qu'alors, ajoute-t-il, la voix du peuple est vraiment la voix de Dieu > ! Tout en faisant la part de Tironie qui s'exprime dans une pareille sentence, on reconnaîtra

que nous n'étions pas loin de la vérité en parlant plus haut de mysticisme diabolique et de sentiment de la possession chez les pessimistes trop conséquents avec leurs instincts.

Brotteaux affirme encore n'avoir point d'objection essentielle à faire valoir contre la guillotine, parce que la Nature, qu'il proclame, lui aussi, sa véritable institutrice, lui tient un tout autre langage qu'à Jean-Jacques. Elle ne l'avertit en aucune manière, dit-il, que la vie d'un homme ait quelque prix. Elle lui enseigne au contraire à chaque instant que cette vijB n*a aucune valeur, l'unique fin des êtres semblant «)tre de devenir la proie d'autres êtres, eux-mêmes réservés à un semblable destin. Et certes, lui répondrait-on, la vie humaine n'a aucune valeur naturelle, mais elle a une valeur sociale indiscutable, à titre d'assurance de vie pour tous les autres membres du groupe associé.

Le meurtre, poursuit Brotteaux, est de droit naturel, et, en conséquence, la peine de mort est légitime, à la condition qu'on ne la prononce ni par vertu, ni par justice, mais par nécessité (pour assurer sa puissance) et pour en tirer quelque profit ! — Et voilà une autre série de sophismes mystiques en sens inverse de ceux de Jean-Jacques, puisqu'on ne saurait appliquer le mot de droit à l'état de nature, en dépit des légistes récents, et qu'en outre la peine de mort, qui enferme au plus haut point cette idée strictement sociale de droit, ne peut être dans l'état de société assimilée utilement, commodément au meurtre qu'elle a précisément pour objet de réprimer.

Enfin, aux yeux de Brotteaux, ce parfait sceptique, le tribunal révolutionnaire apparaîtra dès ses premiers verdicts comme un tribunal plus sûr et moins failhble

peut-être que tout autre, parce que, s'il recherche le bien et le mal, ce n'est pas dans leur essence, mais par rapport à des intérêts tangibles et à des sentiments manifestes. — Sans doute, lui répondrait-on, seulement ces intéréts-là sont trop manifestement ceux d"un groupe restreint de conquérants s'efforçant d'assurer leur conquête, tandis que tout tribunal dans une nation civilisée doit défendre, en principe, les intérêts sociaux dans leur ensemble. N'obéissant qu'aune étroite logique ï affective ». ce tribunal, poursuit Brotteaux, se contente de prononcer par haine ou par amour ce qui se fait spontanément. Il ne recherche pas la vérité ou l'erreur, ce qui le contraindrait à l'exercice d'une logique rationnelle, fruit de l'expérience sociale déjà synthétisée de l'espèce. — Et Ton accordera sans peine à l'ancien fermier général que la première tâche est infiniment plus facile que la seconde en effet. Mais Brotteaux, toujours pessimiste, la proclame tout simplement impossible au faible discernement des hommes : c En jugeant d'après les mouvements de vos cœurs, dit-il à Gamelin devenu juré près de ce tribunal modèle^ vous ne risquez pas de vous tromper, le verdict devant être bon pourvu qu'il contente les passions qui sont votre loi sacrée! » Ironie iDCut-être encore une fois, mais ironie difficilement perceptible en vérité. On peut être assuré que Gamehn, élève de Rousseau aura pris fort au sérieux le compliment de Brotteaux, et qu'il aura même puisé, dans ce commentaire des leçons de son maître Jean-Jacques, un encouragement à sa férocité terroriste.

Le sophisme du vieux financier consiste à conférer ici le nom et la qualité de « tribunal » — avec Tauréole d'impartialité et de raison qui s'attache à ce mot en

dépit des abus commis de tout temps par la justice des hommes, — à un simple instrument de lutte sanglante, que l'histoire, guidée par le sens social, né de lexpérience de la vie en commun, considérera toujours à bon droit comme la négation mt^me de l'institution juridique. Nous préférons au plaidoyer de Brotteaux sa péroraison, parce que ses auditeurs intéressés ne risquaient guère de la prendre au sérieux cette fois : « C'est égal. Si j'en étais le président, je ferais comme Bridoie : je men rapporterais au sort des dés. En matière de justice c'est encore le plus si^r ! »

Ces trois conceptions de la vie : pur mysticisme conquérant, stoïcisme modernisé, scepticisme ou épicurisme extrême, M. France les confronte subtilement entre elles parmi des scènes de volupté ironiquement nuancée. Et, sans doute, sa souple inteUigence le conduit-elle à sympathiser avec chacune d'entre elles à son tour, puisqu'à toutes il semble donner des gages. Ne Favons-nous pas vu moraliste rationnel, c'est-à-dire également éloigné de son Gamelin et de son Brotteaux, en ce jour où il refusa d'admettre (]ue la vie ou mi'ine la liberté d'un homme n'ait pas plus de prix au regard de rhumanité qu'aux yeux de la nature impitoyable, et que !a justice se puisse administrer à coups de dés.

LE SOCIALISME ACTUEL 46d

§ 2. — Mysticisme et législation.

M. Colson, — un savant technicien doublé d'un e'conomiste éminent, — traite, dans son livre Organisme économique et désordre social (\), des problèmes sociaux les plus actuels. Nous aurons grand profit à recueillir ici quelques-unes de ses utiles leçons.

Notons d'abord qu'en disciple reconnaissant autant qu'indépendant des économistes classiques, — ces psychologues fidèles à l'observation des faits, — M. Colson reconnaît dans toute activité économique un mobile individualiste, nous ajouterions volontiers e impérialiste » , c'est-à-dire conforme au désir d'expansion personnelle qui est à la source de toute vie. Il écrit que l'école libérale a été souvent qualifiée dïndividualiste, et non sans raison puisque l'objet essentiel de ses études fut cette organisation, en quelque sorte spontanée, de la vie économique, dont les actions et réactions individuelles sont les premiers ressorts. Et, en effet, l'effort de l'individu pour s'agrandir est le levier du progrès humain, à la condition que cet effort s'éclaire sans cesse de l'expérience pratique et surtout de l'expérience sociale de l'humanité, en d'autres termes^ des lumières de la raison qui n'est pas autre chose que la somme de cette expérience.

(1) Flammarion, 1912.

i62 ESSAIS DE CRITIQUE IMPÉRIALISTE

De cet individualisme ou de cet < impérialisme > source des actes économiques de Ihomnie, M. Colson constate non moins nettement la récente déviation irrationnelle. Il en accuse, lui aussi, un mysticisme nouveau, que nous avons tenté pour notre part d'identifier à cette tendance si générale en Europe depuis cent cinquante ans. le romantisme moral. Afin de justifier son affirmation, il nous rappelle d'abord à quel point le socialisme romantique (sous sa forme marxiste aujourd'hui prédominante; diffère essentiellement du radicalisme ou même du radical-socialisme, demeurés l'un et l'autre les di-sciples honteux, mais les disciples évidents de la psychologie rationnelle, chrétienne, classique ou économique, qui nie la bonté et la raison « naturelle » de l homme.

Le radicalisme, fùt-il intégralement appliqué, remarque en effet M. Colson, ne changerait pourtant ni le ressort essentiel (individualiste), ni par conséquent l'allure typique de la vie sociale autour de nous. Un impérialisme jusqu'à un certain point rationnel, c'està-dire comportant la concurrence, plus ou moins entravée dansson jeu et la responsabilité économique, plus ou moins faussée dans ses répercussions par la loi, n'en continuerait pas moins de stimuler dans la société l'esprit d'exactitude, d'invention et de progrès. Entièrement différent dans son principe même est le socialisme théorique (ou plutôt socialisme roman^/^M^ à notre avis). Sa réalisation changerait l'existence entière, nul citoyen n'ayant plus d'emploi en perspective que les carrières publiques, ni d'autre voie d'agrandissement social à envisager que l'appréciation de ses mérites personnels par les élus du suffrage universel ou par leurs délégués; ni enfin aucune possibilité d'améliorer

l'avenir de ses enfants, puisque la responsabilité même de leur entretien serait enleve'e aux parents.

Ces remarques préalables conduisent M. Colson à conclure : C'est bien en présence d'une renaissance du mysticisme que nous nous trouvons. Il ajoute que nous ne manquons pas aujourd'hui de théoriciens tout prêts à reconnaître sans vergogne quun certain mysticisme ne messied pas aux réformateurs sociaux, et tout disposés à invoquer, en conséquence, des lumières spéciales venues non plus d'en haut, mais on ne sait d'oii. — Oui. telle est bien la vague formule sous laquelle le mysticisme romantique dissimule désormais à nos yeux sa véritable nature. Ses adeptes de 4793, de 1830, de 1848 prétendaient franchement à l'alliance de Dieu ou de TEtre suprême. En répudiant aujourd'hui ce vocable désuet — on sait avec quel pédantisme mesquin — les nouveaux mystiques n'entendent nullement renoncer à leur privilège de favoris du ciel. Fort embarrassés néanmoins pour définir l'être puissant dont ils prétendent monopoliser TalUance, ils invoquent, à défaut du Dieu traditionnel et chrétien, le Subconscient auquel ils façonnent préalablement un aspect métaphysique et surhumain. Ils peuvent alors, dit M. Colson, célébrer la supériorité de leurs pensées obscures sur les idées claires, oubher le raisonnement pour rintuition. Ils invoquent volontiers Henri Poincaré expliquant les grandes découvertes, mathématiques ou autres, par l'imagination plutôt que par l'application méthodique des procédés déjà connus. Ils n'oubUent qu'un détail, objecte ici M. Colson, détail que Poincaré se borne à rappeler sommairement, tant il est pour lui chose évidente : c'est que les propositions aperçues par l'inspiration d'un homme de génie

doivent être vérifiées par la raison, car le sentiment de certitude absolue qui accompagne l'inspiration peut tromper Tinventeur, qui s'en aperçoit lorsqu'il veut mettre la démonstration sur ses pieds. Or, les socialistes mystiques n'apportent à l'appui de leurs vues, prétendues intuitives, ni démonstrations rigoureuses, ni expériences précises, ni rien qui ressemble à de tels procédés de persuasion.

On voit que M. Colson aperçoit fort nettement l'alliance une fois de plus cimentée sous nos yeux entre le matérialisme lOu impérialisme trop brutalement individuel) et le mysticisme social de nuance romantique, entre rimpérialisme et lu tlémocratie, écrit-il en propres termes. 11 discerne autour de nous l'activité d'un impérialisme prolétarien appuyé sur un mysticisme conquérant, sur l'affirmation d'une alliance suprasensible. Lintronisation divine, insiste-t-il, avait été nécessairement invoquée jadis pour faire accepter aux sujets des monarchies héréditaires le devoir d'obéissance envers des princes dont la famille était trop évidemment sujette aux mêmes tares physiques, aux mêmes infirmités morales que les autres. Cette routine, longtemps couronnée de succès, a servi de modèle quand la démocratie eut recours à un instinct social supérieur, non moins nécessaire pour justifier l'omnipotence, en toutes matières, de la moitié plus un des représentants du peuple, de ce peuple qui se compose pourtant, en grande majorité, d'esprits à tout le moins peu cultivés. La volonté de l'État, celle qu'on marque

du signe sacré, c'est désormais la volonté des hommes qui surent conquérir les suffrages de cette majorité sans culture, ou même, trop souvent, faire croire, par une habile sophistication des urnes, quils avaient obtenu ces suffrages.

On retrouve donc, par toutes voies, un évident mysticisme à la racine des doctrines sociales aujourd'hui si fort en honneur autour de nous, précisément parce quelles appuient d'une alliance pseudo-divine Timpérialisme plébéien, la démocratie dans son effort de conquête. Mais ce mysticisme est souvent discerné par des observateurs superficiels d'une façon sommaire et incomplète, qui les conduit alors à un rapprochement mal justifié. Ils assimilent volontiers Tétat d"àme des présents disciples de Jean-Jacques à celui des premiers disciples du Christ. M. Colson proteste à bon droit contre une telle assimilation. Au lieu d'imposer immédiatement à ses adeptes, dit-il, la pratique de ces vertus sociales sans lesquelles la cité socialiste ne durerait pas un jour, de l'aveu même de ses pionniers les plus fervents, le mysticisme socialiste se contente d'annoncer que ces vertus difficiles se généraliseront sans peine et sans effort, aussitôt fondée la cité d'Utopie. Et cet ajournement de reffort moral facilite singuhèrement sa propagande en supprimant tout ce qui a fait c la beauté et la grandeur de la religion chrétienne *. — Eh oui. certes ! Tandis que le mysticisme chrétien apportait avec lui la notion psychologique, si éminemment expérimentale et saine, du pêche originel et s'assimilait rapidement en outre les éléments rationnels de la morale méditerranéenne antique, synthétisés dans le stoïcisme grec et romain, le mysticisme romantique reste jusqu'ici fidèle, quoi qu'il en dise, à son

166 ESSAIS DE CRITIQUE I M P p' R I A L I ST E

absurde psychologie de la bonté naturelle et à sa morale utopique fondée sur l'amour, sur la charité, sur la fraternité spontanée des hommes.

Aussi, tandis qu'il a fallu jadis une force extérieure, les Barbares, pour anéantir la civilisation romaine, — car les chrétiens, plaçant leurs espérances hors de ce monde, ne cherchaient nullement à le bouleverser par la violence, — notre civilisation pourrait-elle se voir fort compromise sans nulle invasion du dehors. En effet, les ennemis intérieurs de notre présent état social n'ajournent pas au lendemain de la mort la réalisation de leurs rêves. Ils sont tout prêts à nous montrer, réunis en leur personne, les deux sortes d'ennemis dont la conjonction amena la ruine de la culture antique, ceux du dedans que la foi à un Paradis futur désintéressait de la conservation sociale, et ceux du dehors qui entendaient conquérir par la force un bienêtre envié.

Cette nécessaire discrimination une fois réalisée entre mysticisme chrétien et mysticisme romantique, M. Colson va définir d'une façon plus précise cette dernière doctrine con(]uérante, source certaine d'enthousiasme et d'activité au surplus comme tous les mysticismes du passé qui s'appuyèrent pareillement sur la tonique illusion d'une surhumaine alliance, mais source également d'erreur ou même de naufrage si aile se refusait trop longtemps aux adaptations expérimentales (et par suite rationnelles) qui sont indispensables à la vie sociale continuée de l'espèce, à ces adaptations

dont l'Église chrétienne eut la charge en ce qui concerne le mysticisme évangëUque.

Nous l'avons indiqué plus d'une fois, le caractère particuUer du mysticisme nouveau, le trait qui en marque si bien les origines plébéiennes, c'est qu'il traduit sa prétention à Talliance divine exclusive fappui de ses revendications impérialistes) par l'affirmation exphcite ou tacite de la raison, de la bonté et même de la vertu naturelles à l'homme. Le corollaire d*un tel principe psychologique, c'est la substitution de la charité (OU de Famour) à la justice (ou raison; comme principe moral, c'est-à-dire comme ressort et norme des relations sociales désirables. Nous dirions volontiers pour notre part que c'est la substitution d'une religion d'enfants et de femmes à un plus viril idéal.

M. Colson se montre ajuste titre fort sévère pour le pseudo-évangéhsme selon Saint Tolstoï, évangéUsme qui oubUe beaucoup trop les correctifs apportés par l'Évangile lui-même ou par l'Église organisatrice à certaines paraboles purement descriptives et poétiques du Christ. Le patron qui payerait à l'ouvrier de la onzième heure (surtout quand le retard de ce dernier fut volontaire) le même salaire qu'au travailleur laborieux qui a supporté tout le poids du jour de labeur, commettrait, écrit notre guide, une mauvaise action en encourageant la paresse. Le père qui ferait fête à l'enfant prodigue ramené au foyer par la misère plutôt que par un remords efficace, lui donnant de la sorte avantage moral sur un autre fils resté depuis des années le soutien de sa vieillesse, ce père-là serait un ingrat, un mauvais chef de famille et un propagateur du vice. — Plus généralement, il importe de repousser avec énergie comme malfaisante cette forme spé-

ciale de la pitié qui va prt^chant le pardon des coupables, la re'duction des peines, la multiplication des grâces, l'organisation confortable des prisons, la suppression de tous les stigmates qui continuaient jadis à signaler dans la vie sociale le coupable ayant achevé sa peine. Et les prétendus bons juges, qui. non contents d'accorder ces atténuations de peine dont le législateur a si largement autorisé l'usage, refusent d'appliquer le code pénal quand il est trop sévère à leur gré, sont simplement des juges prévaricateurs, transgressant en personne les lois quils sont chargés de faire respecter.

Ce n'est pas, en effet, la charité, toujours exceptionnelle en ses élans et trop souvent aveugle en ses décisions, c'est la justice (]ui est le principe réel de l'ordre social. Malheureusement, pour appliquer la justice, chacun doit mettre en jeu sa raison, peser ses actes, se gouverner, résoudre des cas de conscience douloureux parfois. Il est bien autrement facile de s'abandonner tantôt à des sympathies plus ou moins justifiées par les mérites de ceux qui les éveillent, tantôt à Tégoïsme qui subit les im[)ulsions de Vinstinct. La raison n'est pas en ce moment fort à la mode, remarque M. Colson. Le sentiment, l'instinct ou l'intuition sont donnés par le mysticisme romantique depuis un siècle et demi, pour les véritables recteurs de l'activité humaine.

Et, sans doute, serait-il peu rationnel d'exagérer la portée de la raison humaine, cette portée répondant exactement, ni plus ni moins, à la somme d'expérience acquise et transmise à chaque moment dans l'espèce par l'hérédité et la tradition. Mais si l'intelligence de l'homme est encore bien loin de porter partout sa lumière, si elle doit renoncer à connaître jamais le fond des choses, elle éclaire du moins à nos yeux

quelques aspects du monde où nous sommes nés, et ces aspects-là sont parmi les plus utiles à connaître. L'interprétation utilitaire des origines de Tintelligence est un des plus beaux chapitres de la philosophie bergsonienne. Pour Thomme, la raison ou accumulation de son expérience spécifique est son seul titre réel à la domination, à l'empire qu'il exerce actuellement dans une si large mesure sur la nature animée et vivante. Et le développement de cette domination reste la condition essentielle de son progrès matériel et social. Il se doit donc de soumettre à cette faculté, qui seule assure son avenir, les impulsions de ses sentiments comme celles de ses sensations. Il ne doit jamais sacrifier, même à la charité , la justice qui s'efforce de régler les rapports sociaux d'après la raison.

Que de pages excellentes il y aurait encore à souligner dans Organisme économique et désordre social! Nous aimons celles où sont abordés certains corollaires de la morale romantique aujourd'hui régnante et, par exemple, ce dangereux mysticisme passionnel qui fait de la passion la voix d'un dieu allié dans notre for intérieur, et qui sape la famille en couvrant l'union libre ou l'adultère de son indulgence souriante, en assimilant épouse et « compagne », enfant légitime et enfant naturel. Nous goûtons les chapitres consacrés à ce mysticisme social qui, codifié dans les récentes lois ouvrières, tend à paralyser toute initiative à la fois chez l'employeur et chez l'employé au bénéfice des seules institutions d'État, bientôt mises

elles-mêmes au service des éléments subversifs de l'ordre social : toutes pratiques qui produisent d'ailleurs de façon inéluctable cette hausse compensatrice des prix, dont l'électeur socialisant se montre ensuite naïvement, violemment étonné parfois.

Nous insisterons enlin avec M. Colson sur l'éclipsé générale du sens de la responsabilité, qui conduit les fonctionnaires de tout rang aux pires tolérances. Dans les services publics, écrit-il, on éprouve aujourd'hui une extrême difficulté à imposer l'exécution des règlements, à obtenir un rendement sérieux d'un personnel qui ne se sent plus dans la main de ses chefs et constate que son avenir ne dépend plus principalement de la qualité de son travail, — premiers fruits de la psychologie mystique du romantisme social, la bonté ou la raison naturelles devant suppléer, d'après cette psychologie, à l'autorité et à la discipline en toutes choses. — On parle quelquefois d'avancement scandaleux et de disgrâces imméritées, mais on signale beaucoup moins un mal infiniment plus grave et plus général : l'absence de toute répression sérieuse pour la négligence habituelle et même pour les fautes professionnelles lourdes ou les malversations. L'agent incapable, paresseux, ou malhonnête, ne réussit que rarement à obtenir un avancement anormal, mais, le jour où il est menacé d'un châtiment ou même d'un simple retard dans sa carrière, il trouve toujours des défenseurs et des patrons.

Voilà qui paraît ouvrir à nos yeux de sombres perspectiveS;, n'est-il pas vrai? Et cependant, comme tous les hommes de bonne volonté qui ont donné leur foi au progrès moral, appuyé sur l'expérience sociale croissante de l'humanité supérieure, M. Colson reste

sainement optimiste quand il regarde vers l'avenir, en de'pit, en raison peut-être des critiques quïl adresse au temps présent. Il estime que la liberté, dont il se réclame, ressemble à cette arme magique des chansons de geste qui guérissait par son contact les plaies dont elle avait préalablement creusé le sillon sanglant. Il se dit très convaincu que la vie n'a jamais été aussi facile pour l'immense majorité des hommes, que le désordre social dont il relève les symptômes ne porte jusqu'ici une atteinte sérieuse qu'aux intérêts d'un très petit nombre de personnes, et que son influence sur la prospérité générale est encore des plus restreintes. Il jugerait néanmoins peu sage d'attendre que le mal fût devenu grave pour en signaler le péril. S'il conserve l'espoir légitime de voir se prolonger longtemps encore l'ère de progrès sans précédent que le genre humain parcourt depuis un siècle, il trouve dans cette espérance un nouveau motif pour signaler les causes perturbatrices qui pourraient bien substituer, en fin de compte, un recul plus ou moins rapide à la marche en avant dont nous sommes les témoins remplis d'une fierté légitime. En dénonçant publiquement les germes de désordre, il a fait œuvre de courage et bien mérité de ses concitoyens.

§ 3. — Une leçon de biologie sociale.

M. le professeur Le Dantec n'est pas seulement un savant de réputation, un commentateur original du grand Lamarck; il est encore un puhliciste très actif qui s'efforce de mettre à la portée de la masse ce qu'il considère comme la bonne parole de la science biologique et comme la présente vérité sur les lois de la nature, méthodiquement explorées par l'expérience baconienne. Son style a de la verdeur : son accent, d'une franchise désinvolte, invite à la confiance. Bien qu'il s'abstienne par principe de s'engager sur le terrain de la psychologie humaine ou animale, — terrain à son avis trop insuffisamment exploré jusqu'ici, — il se laisse entraîner parfois à nous donner ses impressions sur les événements du jour. Or ces impressionslà sont fort utiles à recueillir près d'un penseur indépendant qui ripostait hier, avec une narquoise bonhomie, à certain contradicteur trop prompt à lui opposer Comte ou Spencer : * L'autorité des plus grands noms n'a pas de prise sur moi, et je reste convaincu que l'étude des hommes, comme celle de tous les autres tHres vivants, est du domaine exclusif de la biologie. » Vérité incontestable, à la condition de considérer comme biologiques, elles aussi, les lois si mal connues de la pensée et de recourir parfois à « l'esprit de finesse » pour combler les lacunes de notre trop sommaire information sur ce point.

M. Le Dantec semble avoir choisi le titre de son dernier ouvrage en vue de provoquer la polémique et de susciter la contradiction. Lisons plutôt : L'Égoisme seule base de toute société. Etude des déformations résultant de la vie en commun. Le programme est fort explicite : nous en compléterons l'énoncé par la mention de l'épigraphe placée sur la couverture du volume : « Si l'égoïsme est la base de notre édifice social, l'hypocrisie en est la clef de voûte. » Donc égoisme foncier de l'individu, déformation de cet individu par la vie sociale, hypocrisie présentée comme la loi de l'existence en commun des hommes : les trois substantifs qui prêtent leur couleur à ces affirmations d'un biologiste sont tirés du vocabulaire romantique et dotés depuis cent cinquante ans par cette école mystique d'une résonance si nettement émotive en vérité «surtout les deux derniers) que nous ne saurions les accepter, même de la bouche d'un homme de science, avant d'en avoir préalablement scruté la signification exacte.

L'égoïsme de l'individu, c'est son instinct de conservation, que M. Le Dantec ne complète pas assez exphcitement. à notre avis, par l'instinct — si certainement biologique, lui aussi, — d'expansion vers le dehors en vue de mieux assurer la conservation future : autrement par la volonté de puissance ou par V impérialisme vital. Pour sa part, le savant professeur substitue volontiers au concept de « puissance » celui de capacité de nuire, qui n'est pourtant qu'un des aspects de la puissance, selon nous. Car la puissance n'est-elle pas

tout aussi bien, par exemple, la capacité de favoriser des alliés opportuns dans la lutte vitale?

M. Le Dantec appelle en outre déformations toutes les acquisitions psychologiques ou morales nées de la vie en commun des hommes parce que, d'une part, explique-t-il, ces acquisitions contredisent toutes l'égoïsme, la férocité et la logique (?j, qui sont nos qualités les plus essentielles; parce que, d'autre part, issues tardivement de l'expérience vitale et sociale, elles n'ont pu modifier très profondément la nature véritable de l'homme. En etfet, c'est une conviction transformiste « chère > à M. Le Dantec que la stabilité, Timmutabilité croissante des espèces anciennes, stabilité en raison de laquelle il estime désormais t impossible » une adaptation efficace de l'homme à la vie factice qui résulte des conquêtes de la science, c'est-à-dire des progrès de notre expérience du monde et de la vie sociale. Ce dernier point fiU-il au-dessus de la discussion, il resterait toutefois, à notre avis, que ni la nouveauté, ni le caractère précaire des acquisitions morales ne suffisent à leur mériter le nom dénigrant de déformations dans l'humanité. Elles nous apparaîtraient bien plutôt comme des adaptations merveilleusement téléologiques au contraire, s'il est constant qu'elles seules ont donné à l'espèce-homme, homo sapiens, l'actuelle hégémonie du globe terrestre.

Enfin, traiter d'hypocrisies toutes les autorestrictions que subit, dans le sens de la vie sociale facilitée, l'égoïsme ou l'impérialisme originel de l'être au sein de l'humanité consciente, c'est refuser à ces innovations, si manifestement nti/es^ elles aussi, à la victoire de l'espèce sur ses concurrentes, le caractère de franchise, de courage et de netteté dont elles sont loin d'«?tre

dépourvues dans tous les cas. Une fois ces restrictions faites, nous aurons néanmoins beaucoup à apprendre de M. Le Dantec. en dépit des réserves que suggèrent certaines de ses affirmations, en particulier son pessimisme d"avenir^ que nous mettrons tout à llieure en relief. Sa vigoureuse franchise nous fournit plus d'un antidote contre les virus infusés dans notre constitution psychique par un siècle et demi de psychologie mystique et de morale romantique, et contre cette foi néfaste à une prétendue bonté naturelle qui demeure la conviction fondamentale des romantiques de notre génération (la cinquième du mouvement), sans qu'ils acceptent le plus souvent de s'en rendre compte.

N'est-ce pas tout d'abord un avertissement fort opportun à cet optimisme psychologique, si peu justifié par les faits, que de lui rappeler sans ambages combien la majorité de nos contemporains est demeurée troglodyte et combien il suffit de gratter légèrement le vernis du civilisé pour retrouver en lui l'homme des cavernes ? Considérez plutôt, là où les guerres entre nations sont devenues plus rares, les conflits économiques ou sociaux, les collisions entre « rouges » et « jaunes » . Aussi bien le livre dont nous analysons les tendances est-il sorti des méditations inspirées à son auteur par la récente grève des chemins de fer qui faillit paralyser la vie du pays. Les ouvriers, dit-il, se grisent de grands mots sonores, qui ne représentent pas autre chose que de pures entités métaphysiques. (Nous dirions, pour notre part, de purs élans mystiques vers une sur-

humaine alliance). Il est vrai que le mysticisme est un tonique et que ces lutteurs pour la puissance s'entretiennent par leur griserie dans un enthousiasme favorable à leur action immédiate. Ils s'exposent en revanche à de maussades réveils, car Tillusion de fraternité, qui assure provisoirement leur cohésion, apparaîtra singulièrement factice à qui voudra la considérer de près. Elle durera, dit M. Le Dantec. tout juste autant que la lutte contre l'ennemi commun, le bourgeois, l'actuel vainqueur dans la lutte économique. Supposez seulement un syndicat vainqueur à son tour et devenu propriétaire de vastes usines : ses menabres, naguère unis par une commune perspective d'agrandissement prochain, deviendront sans délai des concurrents, aussitôt que sera commencée l'exploitation en commun de leur conquête. Ils se montreront mrme d'autant plus après à la curée qu'ils n'auront guère exercé et développé en eux, dans le passé, que leurs dispositions aggressives et non point leurs qualités de discipline sociale.

Le principe syndicaliste n'a-t-il pas montré son caractère tyrannique dès ses premiers pas dans le monde, puisqu'il a aussitôt prétendu primer, étoulfer même le principe patriotique, puisqu'hypnotisé par la lutte des classes, il a cru pouvoir négliger dans ses prévisions d'avenir toutes les autres compétitions, raciales, professionnelles, individuelles, qui continuent de s'exercer pourtant jusque dans son sein? En réalité, le syndicalisme va probablement contribuer à délimiter plus exactement et par suite à fortifier ces classes sociales qu'il prétendit supprimer. Il .l'est en etïet qu'un moyen de circonstance aux yeux du professeur Le Dantec : ceux qui voient en lui le germe d'une

organisation nouvelle de la vie moderne oublient trop dit-il, la nature de l'homme, c'est-à-dire l'égoïsme et impérialisme inséparables de ses nécessités vitales les plus essentielles. Il n^en est pas d'ailleurs autrement de ce syndicalisme entre nations que care^^ent de leur côté les doctrinaires du pacifisme. Si Ion cessait autour de nous de croire à la possibilité des ^uerre« écrit nettement M. Le Dantec. il n y aurait bientôt plus de' nations, car la haine de létranger est le seul lien par lequel les citoyens d'un même pays conservent entre eux quelque cohésion. Dès que la possibiHté. l'imminence même de la guerre internationale cesse de s'imposer aux esprits, poursuit-iL les concitovens démasquent leurs haines fratricides et leurs jalousies réciproques. — Et depuis que ces lignes ont été écrites, les événements en ont démontré la vérité : la menace de la guerre étrangère a en effet visiblement resserré le hen social dans notre pays.

Or, pour notre guide, la guerre civile. — demeuràtelle latente et dissimulée sous les hypocrisies du vocabulaire, comme il arrive le plus souvent aujourd'hui, — est cependant plus odieuse que toutes les entreprises de conquête extérieure. « Au heu de caresser avec les pacifistes le rêve d'une humanité anobhe par la science, conclut-il, je redoute l'abâtardissement final d une humanité à laquelle la science aura fourni les dehces d'un confortable exagéré. Et je m'attriste de penser que la férocité de nos ancêtres des cavernes se perpétuera, dans cette humanité abâtardie, sous la forme la plus inférieure et la moins digne d'admiration : la jalousie et la haine dissimulées sous les dehors d une fraternelle hypocrisie. .

là

ils ESSAIS DE CRITIQUE IMPÉRIALISTE

Ces conclusions nous paraissent décidément trop noires parce que le concept d'hypocrisie risque une fois de plus d'égarer ici notre polémiste. Nous estimons quant à nous que cette prétendue hypocrisie, — le mot n'est trop souvent, depuis un siècle, qu'une romantique et injurieuse périphrase pour désigner le sens social, rationnellement bien que lentement développé en nous par l'expérience consciente de la vie en commun — nous estimons que si celte hypocrisie-là continuait de se développer, les rapports sociaux en deviendraient moins durs à nos descendants qu'ils ne le furent jadis à nos pères. Et, en général, nous attendons heaucoup plus que M. Le Dantec du progrès moral ce processus d'adaptation de l'individu à la vie sociale. Mais nous reconnaissons volontiers d'autre part que sa psychologie sainement hobbiste, appuyée comme il convient sur le homo liomini lupus du grand penseur anglais,, lui inspire une morale nettement rationnelle dans les limites où il lui plaît d'en mesurer le futur essor.

Après avoir, en effet, constaté combien le spectacle de la société actuelle nous montre les qualités individuelles d'égoïsme (et mcme de « férocité », bien que le mot nous semble trop fort; sûrement entretenues par les nécessités de la lutte vitale, et triomphant même trop souvent sans effort de ce minimum d'altruisme, d'abnégation ou de générosité que réclame l'existence en commun des hommes, le savant biologiste se demande quel sera l'avenir de nos sociétés si elles continuent de rompre avec les prudentes traditions édu-

catrices des siècles antérieurs pour enseigner aux ge'nérations de demain la morale romantique, c'est-àdire pour leur apprendre non plus quelle est la complexité', sans cesse croissante, de leurs devoirs, mais uniquement quelle est l'étendue de leurs droits?

L'e'goïsme natif, remarque-t-il, se montre fort satisfait quand on se borne à lui reconnaître des 6^ ?'o/f5, et les hommes ne s'insurgent jamais quand on leur rappelle combien la notion du devoir est fragile. Ceux qui choisissent cette dernière plate-forme pour parler au peuple sont assurés d'être bien vus de la masse et portés sans délai au gouvernement de la chose publique par la voie de l'élection — là où cette voie est prématurément ouverte devant des citoyens mal éclairés par une insuffisante culture intellectuelle sur leur intérêt à longue échéance.

Les utopistes, trop souvent insincères, qui annoncent si volontiers la prochaine aurore d'une société idéale, oublient que cette société sera composée d'hommes, aussi bien que les précédentes. Or^ les hommes, qui sont des instruments merveilleusement agencés au point de vue individuel, restent des machines sociales fort imparfaites encore. L'histoire, écrit M. Le Dantec avec un sang-froid, aujourd'hui méritoire, enseigne qu'il y a eu des sociétés beaucoup plus mauvaises que la nôtre, et tout ce que nous savons de la nature humaine ne laisse guère espérer qu'il s'en produise jamais de beaucoup meilleures puisque la société sera toujours composée d'hommes et que l'homme ne variera guère désormais, s'il faut l'en croire. La meilleure ligne de conduite à suivre, c'est donc encore d'imiter l'éducation des siècles précédents en développant chez les jeunes gens le sentiment du

devoir plutôt que la conscience de prétendus droits dont ils n'ont que trop de propension à élargir le domaine.

N'est-il pas frappant, observerons-nous en terminant, qu'à cette perfectibilité très rapide qui fut depuis un siècle la ligne de retraite des théoriciens romantiques, tant bien que mal éclairés par la pratique de la vie sur les dangers de leur mysticisme juvénile — perfectibilité que nous acceptons d'ailleurs pour notre part avec quelque prudence, comme le seul mysticisme convenable à tonifier les efforts sociaux de notre temps, — nest-il pas frappant, disions-nous, qu'à cette perfectibilité certains savants opposent aujourd'hui, par une réaction excessive à notre avis, l'incapacité de variation ultérieure de l'espèce humaine et, par suite, sa persistance probable dans les pratiques d'un impérialisme individuel assez brutal en ses gestes de conquête ? Il est toutefois plus intéressant encore de voir des hommes qui ont mûrement réfléchi ou expérimenté sur les conditions de la vie en général, apporter leur témoignage à l'éducation traditionnelle, si imprudemment sapée par le romantisme depuis V Emile : c'est-àdire, en d'autres termes, à la morale chrétienne, héritière, élaboratrice et adaptatrice à la vie moderne des belles morales méditerranéennes de l'antiquité classique, socratisme ou stoïcisme, qui s'appuyèrent en leur temps sur une notion si largement expérimentale de la nature humaine.

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