‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 9 sur 25 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LE MYïiTICISME EST UN IMPERIALISME d'oRIGINE SUBCONSCIEXTE

§' 1". — Les réminiscences de l'a me enfantine.

On s'est penché sur Tàme enfantine avec plus de sympathie que jamais depuis l'aurore du romantisme, qui fut, par plus d'un de ses traits caracte'ristiques,, un retour nostalgique vers l'état d'esprit de l'enfance. Mais les romantiques, ces virtuoses de la « confession », ne revinrent d'ordinaire à colUger, à interpréter leurs souvenirs du matin de la vie qu'après avoir été imprégnés par la lutte vitale des plus âpres velléités conquérantes. Ils aperçurent donc surtout dans le premier âge ce qu'ils désiraient y voir : ils cherchèrent dans ses gestes ingénus des arguments pour leurs entreprises de prosélytisme : ils le dotèrent de bonté naturelle et aussi d'une spontanéité créatrice capable d'anticiper l'avenir, alors qu'au vrai cette spontanéité n'est guère que l'écho du lointain passé de la race.

Trop souvent encore nous regardons par leurs yeux dans ce domaine attachant qui est la psychologie enfantine — ils furent de si grands magiciens de la forme — et la pédagogie de l'avenir devra sans doute réformer sur plus d'un point les principes d'édu-

72 p:ssais de critique impérialiste

cation que nous avons hérités en partie de ces intrépides novateurs. Toutefois les plus clairvoyants d'entre nous se montrent aujourdhui mieux avertis que la génération d'hier sur les véritables ressorts de la nature humaine, éclairés qu'ils sont par un siècle et demi d'expérience romantique d'une part, de travail historique et méthodiquement psychologique, d'autre part. Voici qu'un écrivain de vaste culture et de souple talent, M. Pierre Mille, nous conte à son tour ses découvertes dans ce domaine. Il faut nous empresser de l'y suivre, car nous savons déjà qu'on ne perd pas son temps en si bonne compagnie.

M. Mille nous met de façon bien instructive en relations avec le jeune Caillou (1). qui a environ cinq ans et dont le nom seul nous annonce une petite âme aux antiques résonances. En elï'et ce jeune mystique et ce précoce « impérialiste » s'est ainsi baptisé lui-même pour se rattacher, comme on va le voir, à la dure tribu des pierres, au totem rigide et résistant du caillou. • Il s'est donné ce surnom sans que personne sache au juste pourquoi ». nous affirme tout d'abord sa mère, — une charmante Parisienne qui se distingue souvent dans le livre de M. Mille par son expérience de l'Ame puérile et qui n'a pourtant pas deviné quels furent les parrains de ce très personnel baptême. Heureusement le grand ami qui observe le petit garçon à notre profit et qui a mérité sa confiance par une sympathie

(i) Caillou et TiJU. Ca!mann-Lrvy. 1912.

agissante saura bientôt lui dérober une explication décisive. Cet ami releva en effet Caillou certain jour que le gamin venait de meurtrir ses petits genoux et ses mains potelées sur le gravier des Tuileries dans une chute soudaine, et l'enfant a aussitôt renfoncé ses larmes pour commenter sa mésaventure en ces termes : « J"suis un caillou plus dur que les autres cailloux. Quand j'tombe dessus, je leur fais du mal ! » Interprétation qui fut pour son confident un trait de lumière. Oui, Caillou avait pleuré pour tout de bon les premières fois qu'il embrassa trop rudement ses homonymes minéraux sur le sol de l'allée : mais sa bonne lui avait dit alors, par manière de consolation plaisante et d'ailleurs guidée par une véritable inspiration de psychologie thérapeutique : « Tu viens encore de leur faire du mal, aux petites pierres! > Naïve facétie qui devint cependant pour lui la source de réflexions sans fin. parce qu'il se sentit soudain consolé devant une semblable perspective. Il vit aussitôt ces petites pierres souffrir de son fait, soufl'rir beaucoup plus que lui qui est de dimension et de poids si évidemment mpérieur, et il se considère depuis ce moment comme une espèce de caillou plus lourd que les autres, capable de faire du mal aux moindres personnages de son espèce : et cela au prix de quelques fugitives douleurs dès lors bien faciles à courageusement supporter! « C'est ainsi, résume M. Mille après nous avoir conté sa découverte sur ce point, c'est ainsi que sa vie coulait héroïque et glorieuse, au milieu des batailles qu'il ne cessait de livrer aux choses. » C'est ainsi, dirons-nous en termes plus techniques, que parlait sa jeune volonté de puissance, spontanément éclose au contact des êtres qu'il juge susceptibles de limiter son expansion conquérante.

Un si pénétrant début nous apprend que cet aimable livre est en outre un livre profond, sans que pourtant l'artiste y abdique jamais devant le penseur. On en aimera les fines notations d'ambiance et de caractères : on goûtera les mots d'enfant qui jaillissent çà et là des circonstances avec une impayal)le drôlerie, ainsi que les sincères confessions de Fauteur sur les impressions de bambin grandi ou dbomme-raarmot qui s'éveillent en lui au contact de son petit ami. On appréciera enfin ses piquants commentaires et ses rapprochements ingénieux, nés d'une directe pratique du monde et de la vie. Ce n'est pas que son eifort d'observation loyale ne risque de l'égarer tout d'abord : la mère de Caillou doit l'avertir de ne pas formuler prématurément les conclusions de son enquête, t Vous croyez, lui dit-elle finement, que Caillou vous révèle son âme et que vous en connaissez déjcà les plus secrets replis. Détrompez-vous sur ce point, mon cher ami. Sans le faire exprès, sans même s'en rendre compte, il a porté un jugement sur votre personne. H ne vous parle jamais que de ce qu'il croit capable de vous intéresser et aussi de l'exalter à vos yeux. Il est comme les sauvages — (et, ajouterions-nous volontiers ici, comme certains de ces hystériques trop complaisants que mettent en observation les savants) — il s'eiTorce d'abonder dans votre sens. Il s'adapte à vos préoccupations habituelles, non par flatterie, mais par instinct, pour agrandir son âme et pour élargir son univers. »

Tel est en effet, nous le savons, le premier mobile de l'activité des êtres. < Tout marquis veut avoir des pages », disait le poète satirique, à l'heure où les ducs seuls pouvaient se permettre une pareille tenue de

LE MYSTICISiME 75

maison. Et plus bas que dans l'àme enfantine, jusque dans l"àme animale sur laquelle il se penche parfois avec une curiosité sympathique, M. Mille nous invite à de'couvrir les mêmes ambitions de patiente conquête. A propos d'un certain chien que Caillou a aimé véritablement d'amour, avec toutes ces émotions de l'orgueil satisfait ou froissé qui font le véritable amour, son ami nous montre jusque dans l'âme des chiens l'ivresse^, la folie, le désir démesuré d'attirer l'attention de l'homme. Ces humbles et antiques alliés de notre lutte contre la nature vivante nous considèrent, on l'a dit depuis longtemps, comme des dieux : ils sont anthropolàtres : ils nourrissent dans leur pauvre et confuse cervelle l'idée qu'ils ont été mis au monde pour nous plaire à tout prix et mériter ainsi l'alliance « surcanine » qui seule les rassurera désormais contre des caprices du sort. Ils flattent la main qui les nourrit. Tel est le mysticisme qui appuie leur volonté de puissance, façonnée par des siècles de symbiose avec la société humaine.

L'appel à l'aUiance d'un Dieu, c'est en efi'et tout le mysticisme pratique et ce fut le recours incessant de l'àme primitive en ses compétitions avec les êtres ou les forces de la nature, en ses terreurs folles comme en ses incompressibles appétits de toutes sortes. Poussé par un impérieux atavisme. Caillou a donc bientôt fait de réorganiser autour de lui ce monde de puissances mystérieuses tantôt en sympathie, tantôt en guerre avec leurs pareilles et avec les humains, ce

panthéon ou plutôt ce pandémonium confus qui peupla le cerveau de ses lointains ancêtres et que certains néoromantiques contemporains ne seraient pas éloignés de nous pousser à ressusciter autour de nous. Non seulement l'enfant connaît ces terreurs nocturnes sans cause précise, héritage des vagues frayeurs ancestrales, mais il traverse des crises nerveuses de croissance, durant lesquelles son être moral semble se replier sur lui-même et réagir avec âpreté contre les disciplines sociales du dehors. Il désobéit alors à cœur-joie, il cherche des choses offensantes pour les jeter au visage des autorités légitimes qui s'efforcent à le maintenir dans la voie droite.

Un jour, ayant lancé une de ces reparties particulièrement blessantes, comme les instinctifs en trouvent parfois avec une sorte de lucidité démoniaque, il a réussi à faire pleurer sa mère, qu'il adore cependant au fond de son cœur! Puis, chose encore plus inouïe, il s'est misa rire devant ces larmes insolites! Il a bien fallu le punir alors, mais il n'a pas compris le châtiment qui l'atteignait, et il a conclu tout simplement qu'on lui faisait une injustice après lui avoir joué une comédie. En effet, dans la disposition de révolte à laquelle il s'abandonne, il n'a pas pu croire un instant que sa mère avait pleuré pour tout de bon devant ses yeux. « C'est une grande personne, raisonne-t-il à ce propos, c'est donc une puissance » et il n'admet pas que les puissances daignent s'émouvoir à ce point des choses que font, si fort au-dessous d'elles, les petits enfants : elles sont trop loin et trop haut! — Toujours mode de raisonnement « impérialiste » dont nous avons déjà noté chez lui de si visibles indices.

Ainsi, insiste son subtil interprète, d'une part des

puissances qui tombent sous les perceptions de ses sens, mais qui sont beaucoup trop dominatrices pour qu'il puisse faire autre chose que de les subir, et, d'autre part, des puissances qui ne relèvent ni de la vue, ni de l'ouïe, ni du toucher, mais que crée son imagination hantée par de très lointains fantômes, voilà de quoi se compose l'univers strictement hiérarchisé qu'il a construit autour de sa personne psychique. — Un jour, à la campagne, ses parents le verront avec surprise témoigner un intérêt passionné pour les faits et gestes des fourmis, observer leur mœurs, leur apporter du sucre ou des mouches. En scrutant ses intentions, en interprétant ses demiaveux, on finira néanmoins par découvrir que ces offrandes ne sont nullement gratuites. Caillou courtise ces fourmis guerrières : il prétend les attirer dans son alliance. Il a, en effet, à se plaindre de la cuisinière, qui n'a pas su mériter ses bonnes grâces, et il demande aux insectes belliqueux d'aller piquer durant la nuit cette mégère. Bien mieux, il choisit pour négociateur entre ces armées lilliputiennes et lui-même le fox-terrier Steck, parce que les grandes personnes parlent à Steck et semblent s'adresser à ce roquet avec l'intention d'en être comprises. Or Steck étant une bète doit être un bon intermédiaire pour traiter avec des bêtes. Caillou va même plus loin dans la préparation ingénieuse de sa campagne contre son ennemie. Avant de donner ses instructions à Steck, il exécute des espèces de danses rituelles avec le chien : il se met à quatre pattes, aboie, renifle, gronde, et c'est après avoir accompli ces espèces d'avances propitiatoires qu'il signifie ses intentions au toutou. A l'exemple de ses ascendants préhistoriques, il croit donc sentir ou éta-

blir entre le monde extérieur et lui des correspondances mystérieuses et des participations mystiques. Il a recréé la magie à son usage et à son profit.

Si toutefois^ parmi les puissances physiques ou métaphysiques, il en est dont on peut s'attirer par subtilité l'alliance, certaines autres demeurent, on ne sait pourquoi, irréconciliahlement hostiles ou vengeresses. En voulez-vous la preuve? Caillou, qui vient de trouver mort son plus beau serin, se déchaîne en tempête de pleurs et de cris. Réaction bien naturelle après un tel chagrin, dira-t-on, mais son grand ami le connaît assez pour sentir cette fois dans l'accent de sa tristesse quelque chose de personnel en quelque sorte, une nuance d'angoisse, d'épouvante m*^me et tout l'effroi d'un mauvais sort qui n'a pas été conjuré. Oui, Caillou clame à travers ses sanglots qu'il a été méchant et que Dieu le punit. Sur quoi l'ami entreprend une fois de plus un discret mais habile interrogatoire, s'attendant à l'aveu d'un gros péché de la veille. A sa grande surprise, il reconnaît cependant que l'enfant n'a rien à se reprocher de précis. « Et je vis avec stupeur, écrit-il, apparaître dans cette âme de six ans des remords pour certains crimes hypothétiques qui remontaient à des mois, à des années, pour des désobéissances, de petits mensonges qui n'avaient pas été découverts, ou même pour des actes insignifiants en eux-mt'mes dont il se demandait maintenant, après coup, si c'était mal! » Par là, l'enfant ressuscitait tout simplement quelques-unes des premières

manifestations religieuses de rhumanité. Concevant qu'il n'y a pas d'effet sans cause, mais ignorant des lois générales de lunivers, il se voyait, lui, Caillou, le centre du monde et la cause de tout ce qui arrive sur rétendue du monde ouverte à ses pauvres yeux. Ainsi, conclut son subtil commentateur, raisonnèrent les Achéens lorsqu'ils sacrifièrent Iphigénie pour obtenir des vents favorables.

Enfin, après le Dieu qui adhère et le Dieu qui contrecarre, il y a le Dieu bienveillant qui faiblit, le Dieu qui se révèle soudainement indigne de la foi placée dans son omnipotente alliance. Il y a le crépuscule des faux dieux et leur remplacement par d'autres coopérateurs qu'on espère mieux armés au profit de leurs fidèles. Quel cataclysme en effet quand le sentiment de la mystique sécurité vacille et que chanceUe l'espérance de la victoire renouvelée! — Un soir, le papa de Caillou est rentré le front soucieux, sans montrer toutefois au petit moins d'affectueuse attention qu'à son ordinaire. Il a même interrogé gentiment Caillou sur les menus événements de sa journée, et l'enfant, fort de sa bonne conscience, a pu répondre sans appréhension ni réserves. Après quoi le gamin a demandé à son tour, sans arrière-pensée, uniquement pour répondre à une amabilité par une autre : . Et toi, papa, qu'est-ce que tu as fait'? » Là-dessus, les rancœurs, les remords d'un de ces jours qu'on n'a pu compter parmi les jours fastes, ni marquer d'un blanc caillou, se sont précisés dans la mémoire du papa, qui a répondu brusquement, sans calculer les conséquences de sa repartie, mais de ce timbre grave, profond et sincère qu'il prend quand il ne plaisante pas : . Moi? J'ai fait une bêtise î . Il s'arrête déjà, il n'en dira pas davantage ; mais, aussitôt

la figure de Caillou s'est allongée et contractée tout à la fois. Encore un instant, il va pleurer, pleurer silencieusement d'abord, puis à gros sanglots lamentables parce qu'il a l'impression d'être tombé dans un abîme, parce que son âme soulTre, qu'elle a peur et s'agite parmi les décombres d'une religion qui vient de s'écrouler sur elle. Papa, la puissance par excellence, à qui maman elle-même, cette autre puissance de première grandeur, rend néanmoins joyeusement les armes et se subordonne sans murmure en toutes circonstances, papa a fait une bêtise, a éprouvé une défaite dans la lutte vitale! C'est lui qui le dit et sur un ton qui prouve que c'est la vérité. Cela se peut donc, cette chose impossible:^ Et alors, où est-il le Dieu sur la terre t — On a bientôt distrait l'enfant de ce chagrin inattendu, mais il soupirera tout à l'heure en fermant les yeux avant de s'endormir parce qu'il a perdu l'un des objets de sa foi.

Telles sont, en compagnie de beaucoup d'autres, les découvertes que l'ami de Caillou a réalisées en explorant la pensée de son petit camarade de jeux. Car il n"a pas fait que celles-ci, nous l'avons indiqué déjà : il en a rencontré de plus souriantes, de plus gracieuses qui font de son livre une récréation fort attrayante pour les lecteurs les moins soucieux du passé de notre espèce. Nous en soulignerons toutefois une dernière parmi celles qui sont de caractère grave et suggestif. Chez le puéril magicien de la fourmilière, nous allons voir poindre en effet ces premières disciplines morales,

LE MYSTICiSMi: 81

nées de l'expérience souvent cuisante de notre faiblesse et par lesquelles nos pères ont peu à peu réfréné, canalisé, équilibré reffort d'expansion sur les voies mystiques qui fut leur première attitude et aussi la première manifestation de leur prééminence psychique dans le sein de la nature adverse.

Oui, le parrain de Caillou convient quil fut parfois tenté de trop restreindre et de systématiser indûment son enquête. Il avait cru, dit-il, retrouver dans le petit garçon l'âme toute nue de l'humanité primitive parce qu il y retrouvait sans peine le rêve de la guerre et du meurtre, l'absence de pitié pour les faibïes ou les animaux, la malpropreté naturelle, la gourmandise et la voracité, sans autre limite que l'intervention des autorités de Ja nursery. Mais voici qu'il voit Caillou respecter scrupuleusement à l'occasion le bien d'autrui, montrer une délicatesse aiguë et chatouilleuse sur le chapitre de la probité, témoigner une espèce d'horreur pour le geste de prendre ce qui n'est pas à soi.

Là-dessus, le parrain s'est senti inquiété dans ses convictions théoriques, étonné ou même vexé par cette probité malencontreuse. Il a failli, dit-il, passer d'un extrême à l'autre et se rallier aux idées innées, ou tout au moins déposées dans notre berceau par l'hérédité. — A notre avis, il pouvait le faire sans mériter aucun reproche, car les idées innées, qui sont le fruit de Thérédité sociale des races supérieures, tiennent probablement en effet plus de place dans le petit cerveau aux molles circonvolutions de Caillou que sous le crâne épais des primitifs. Certes, lenfant est un primitif par le fond de son être, par ses impulsions les plus intimes et les plus impérieuses. Mais, sur ces

impulsions-là, bien des générations consciemment sociales et rationnellement investigatrices des lois de l'univers, les dernières de la série ancestrale ont déjà jeté malgré tout un vernis qui n'est pas négligeable. Le petit civilisé réagit autrement que le petit sauvage, et sa plasticité culturale, ses possibilités de rapide adaptation psychique au milieu civilisé sont bien autrement considérables. Ajoutez la très précoce influence d'un milieu rationalisé et rien ne vous surprendra plus de ses évidentes prédispositions sociales.

Ce n'est pas qu'il faille aller jusqu'à traduire avec les mystiques du romantisme par le mot de boute ivitnrelie l'idée innée de la probité chez Caillou, car son ami pourra bientôt discerner chez lui, à la racine de cette vertu héroïque les deux forces qui ont travaillé de concert à discipliner « limpérialisme » primitif : l'idée de réciprocité entre forces à peu près égales (d'où sort la conception tlu contrat, contrat individuel ou contrat social tacite) et le sentiment de la compassion, né de l'expérience personnelle de la douleur. C'est, nous dit en effet notre guide, c'est parce que Caillou a des choses à lui qu'il comprend qu'il y a d'autres choses dont le voisin est maître légitime. En outre, il se souvient de son chagrin quand on lui a pris ce qui lui appartenait en propre, et il pense donc que les autres ont le droit de crier quand on leur enlève ce qui est à eux, parce qu'ils ont alors de la peine à leur tour Or Caillou est logique et il est sensible : il comprend chez les autres les exigences qu'il a souvent manifestées pour sa part, et il n'aime pas entendre résonner à son oreille le cri de la souffrance humaine.

Mais voici qu'il va doubler le cap de ses sept ans, et son parrain a décidé de clore à cette date le registre

de ses observations attentives. Entrez donc, jeune Caillou, dans la vie plus consciente et plus rude. L'aube de lâge ingrat commence à poindre sur votre tendre existence, et votre patient camarade glisse à vos proches un discret conseil en votre faveur, celui de respecter votre personnalité naissante et vos instincts dominants. Il vous aime tant, qu'à son avis vous ne gagneriez rien à devenir diffe'rent de ce que vous êtes. Mais vos parents, qui sont directement responsables de votre lendemain social, sauront trouver la mesure convenable dans leur politique interventionniste à votre égard. Ils ont beaucoup d'autres enfants, vos aînés, entre autres cette gentille Tilli, votre compagne de jeux, qui a de si amusantes ignorances en matière d'anatomie musculaire. L'expérience leur viendra donc en aide, nous en avons l'assurance, pour vous émonder sans vous mutiler et pour vous adapter sans vous briser.

§ 2. — Mysticisme et gouvernement des âmes.

La belle Histoire urtistigue des ordres mendiants de M. Louis Gillet (1) échappe par ses développements esthétiques à notre compétence. Il nous sera permis toutefois d'en commenter quelques traits qui touchent plus particulièrement à la genèse des idées morales et qui nous ont frappé par leur sagacité pénétrante autant que par leur nouveauté.

Il résume tout d'abord, dans une page singulièrement suggestive, les variations de l'opinion à travers les siècles en ce qui concerne la mémoire de saint François d'Assise. Le rénovateur du christianisme au treizième siècle avait si bien gagné les cœurs de ses contemporains qu il s'imposa pendant trois cents ans sans nulle contestation au souvenir reconnaissant de la chrétienté. Pourtant, lors du réveil de l'humanisme à la fin du quatorzième siècle, on cessa de comprendre le sentiment qui l'avait guidé dans son œuvre (latholiques et protestants lui prodiguèrent à l'envi leur dédain, gênés qu'ils étaient désormais dans les habitudes classiques de leur esprit par le caractère naïf et populaire de la prédication du saint. Bossuet, le premier, corrigea cette appréciation étroite pour saluer en François d'Assise l'homme qui sut allier si heureusement le respect de la discipline ecclésiastique aux fécondes Ubertés de l'inspiration individuelle. — Un peu plus tard, le mysticisme nouveau qui s'annonce au début du dix-huitième siècle pour se préciser

(1) Paris. Renouard, 1912.

bientôt dans les écrits de Jean-Jacques et que nous nommons le romantisme, s'empare du Poverello^ en légitime héritier de son naturisme mystique, et s'empresse de célébrer en lui un lointain précurseur. La seconde génération du mouvement au delà du Rhin, le romantisme allemand proprement dit, dont on sait les sympathies catholiques, le réhabilita par la plume deGoerres, l'ami des Schlegel et des Boisserée. Goerres publia en 1828 son Saint François le Troubadour. Un autre romantique, le peintre Overbeck, s'appliquait vers le même temps à la décoration de la Portioncule avec plus de bonne volonté toutefois que de succès.

En France, Rio et Ozanam continuent, dans le camp catholique, cet effort de réparation à l'égard de 1 esprit franciscain. Michelet, notre historien romantique par excellence, s'y associe de tout cœur à son tour, et bientôt Renan, venu pour restaurer en France le romantisme moral sous un costume quelque peu rajeuni après son écroulement de 1848, Renan, qui emprunte ses formules à la philosophie romantique allemande, prélude à son portrait romantisé de Jésus par une esquisse du Saint de TOmbrie. A Paul Sabatier toutefois, il était réservé de < renaniser » plus amplement sur le Stigmatisé dans une œuvre de longue haleine. Sa Vie de saint François 6?^^s5/5e eut des éditions innombrables. Enfin, le chœur des publicistes néoromantiques de moindre importance modula dès lors à pleine voix sur les motifs complaisamment fournis par ces chefs d'attaque. Ils trouvaient là, comme le remarque l'historien de cette curieuse évolution d'idées, un lieu commun de tout repos et un effet de rhétorique assuré.

M. Gillet, qui admire et qui aime pourtant le Saint d'Assise autant que quiconque, estime que c'est trop

subtiliser à la fin sur le caractère de François. Toute cette poésie nous laisse au bout du compte dans le vague, écrit-il, car il s'en dégage, en dernière analyse, une silhouette plus bouddhique que chrétienne, un fantôme inofl'rniiif. dénué de moelle et de sul)stance, une nouvelle édition du Vicaire savoyard ou de Jocelyn. Méfions-nous donc, C(jnclut-il, des historiens modernes de François d'Assise. Méllons-nous surtout d'un Sabatier, qui ne cesse d'opposer le Saint à son œuvre organisatrice, le mouvement franciscain à l'approbation des papes, se montrant sur ce point encore le porteparole de l'individualisme romantique qui opjjosa tant de fois l'Évangile à l'Église, la religion du cœur à la théologie dogmatique, les conseils de l'instinct aux acquisitions morales de l'expérience. En réalité, limpulsion un peu confuse, un peu irréguhère d'où procéda le premier groupement franciscain n'aurait pu se propager sans mettre en péril lédifice social si péniblement cimenté par l'Église romaine au sein de la confusion barbare. Il fallait que cette nouvelle milice sacrée piU être à temps disciplinée, purifiée de ces velléités antisociales qui naissent infailliblement de tout mysticisme mal pourvu de cadres rationnels, parce que le mysticisme inspire facilement à l'individu l'ivresse d'une surhumaine alliance.

La nécessité d'une telle discipline n'apparut jamais plus évidente que durant l'expédition de saint François vers la Terre Sainte, en 1219, car son ordre, livré à lui-même, parut courir aux excentricités et aux fantaisies anarcbiques. Le pape dut brusquer les choses, mettre la main sur cette grande force morale en danger de s'égarer. Mais canaliser le mouvement qui poussait les cœurs généreux vers la pauvreté volon-

taire, ce n'était ni le stériliser, ni même le détourner de son cours normal. M. Gillet nous montre Giotto peignant aux murs de la basilique d'Assise bien moins la légende d'un humble disciple de l'évangile, que la vie éclatante d'un personnage considérable dans la société de son temps, d'un politique profond qui tient conférence avec les papes et avec les conciles; d'un thaumaturge redoutable qui chasse les démons de toute une ville, qui vole sur un char de feu comme le prophète Élie; d'un homme d'action qui a des visions d'armes en des palais somptueux; d'un triomphateur enfin, que Dieu destine à occuper dans le ciel le trône jadis déserté par Lucifer, chef des milices angéhques. Eh bien, en peignant le Saint François conducteur d'hommes dont il nous transmit le souvenir, le peintre florentin n'était peut-être pas si fort infidèle à l'esprit de son héros que l'imagination romantique ne nous incite à le croire. Sous le touchant poète de l'Hymne au soleil et sous le pieux « jongleur » des Fwretti, sous le fantôme « inoffensif » des rousseauistes d'hier et d'aujourd'hui, ne faudrait-il pas distinguer mieux un recteur des âmes, un organisateur bien digne de prendre et de conserver sa place dans cette hiérarchie gouvernementale de l'Église dont il a proclamé si haut la nécessité indiscutable?

M. Gillet nous fait remarquer qu'à l'aurore du xm« siècle on connaissait bien quelques règles monastiques, celle de saint Benoit et celle de saint Augustin principalement. S'il y avait toutefois des couvents innombrables pour accepter l'un ou l'autre de ces grands codes spirituels, il n'y avait pas à vrai dire d'ordre bénédictin, non plus que d'ordre augustin, si l'on entend par ordre une collectivité de monastères

groupés SOUS Tautorité d'un chef unique. Les observances de Cluny et de Cîteaux, déjà plus centralisées sans nul doute, demeuraient cependant des fédérations de maisons autonomes plutôt que des ordres religieux proprement dits, le Saint-Siège ayant toujours été prié de confirmer chaque couvent en particulier.

Saint François et saint Dominique seront au contraire les véritables « généraux » des troupes monacales recrutées par leur prédication et si rapidement grossies par la contagion de leur foi . Le vœu de l'obéissance n'allait-il pas de pair avec ceux de pauvreté et de chasteté dans l'organisation franci>caine*? On le symbolisait même dans les représentations d'art par un joug lourdement posé sur la nuque des profès comme sur le front des hôtes de l'étable. Institution aussi féconde dans ses résultats que celle de la pauvreté volontaire! Ignace de Loyola ne concevra la discipline de façon plus rigide que ces grands précurseurs à trois siècles de distance.

Scrutons maintenant, dans la Vie de suint Fiançois, les éléments qui gardent quelque valeur au regard de la critique historique. La conversion n'y apparaît guère que comme le changement de front, merveilleusement héroïque et fécond à coup sûr, d'une volonté de puissance quelque temps orientée sur de tout autres chemins que ceux de Théroïsme ascétique. Le lils du riche marchand Bernadone fut, dit-on, dans son adolescence le compagnon des jeunes nobles de sa ville natale, quelque chose comme le prince de la jeunesse dorée dans la cité d'Assise. « On le voit, dit Sabatier, tourmenté dès lors du besoin de viser loin et haut. » 11 s'est fait de bonne heure, par la lecture des chansons

de geste, un idéal de la vie chevaleresque dont le trait principal est la prodigalité : prodigalité en partie charitable d'ailleurs et qui prépare son évolution prochaine vers la sainteté. A ses amis de plus aristocratique origine, il jette alors des affirmations qui se trouveront prophétiques sans nul doute, mais nullement dans le sens où il les comprenait lui-même à cette date : « Je sais que je deviendrai un grand prince! > Ou encore : « Vous verrez qu'un jour je serai adoré par le monde entier! > Cet enfant généreux de la bourgeoisie ascendante fait parfois songer à Goethe durant la période werthérienne de son inquiète jeunesse.

Rappelons-nous encore que François a d'abord cherché la gloire militaire sur les pas d'un condottiere de la région, et c'est même sa très rapide et très profonde déception au cours de cette aventure mal connue qui le jette au pied des autels . Depuis ce jour fatidique, il ne se proposera plus pour modèle quelque preux chevalier de la geste d'Arthur, mais bien le Jésus de l'Évangile qui a glorifié dans les lys des champs leur naïve insouciance du lendemain . Plus tard seulement certains souvenirs lui reviendront peut-être de ses juvénileb ambitions lorsqu'il appellera le frère Égide, son fidèle compagnon, î l'un des preux de sa Table Ronde ■» .

Commence-t-il à réunir autour de lui quelques disciples, sans cesse il est amené à des images de bataille, à des prédictions de victoires afin de soutenir leur courage sur le rude chemin où il les entraîne : « J'ai

vu une multitude d'hommes qui venaient à nous

N'ayez aucune crainte car bientôt beaucoup de nobles et de savants viendront à moi. s En songe^ il se sent devenir aussi grand qu'un arbre immense sous l'abri duquel il s'est endormi ce jour-là, et lorsqu'un des siens

aura la franchise brutale de lui dire : t Tu n*es pas beau, tu n'es pas très savant ni très intelligent. Tu n'es pas noble. D'où vient donc que tout le monde court après toi? •> Il répondra, non sans offrir au ciel avec héroïsme cette humiliation qui le rapproche de son maître divin : a Le Dieu très haut n'a vu entre les pécheurs personne de plus vil pour accomplir l'œuvre merveilleuse qu'il méditait. C'est pour cela qu'il m'a choisi atin de confondre la noblesse, la beauté et la science du monde! " Cri d'humilité aussi totale qu'elle peut le devenir dans l'homme à coup sûr : pourtant, à celui qui le profère, l'élection, l'alliance divine demeure assurée mal^^é tout, et il n'hésite pas à s'en draper sous l'injure.

Nous conclurons que frère Elle de Cortone ne trahissait pas autant qu'on a bien voulu le dire la pensée véritable de son maître lorsqu'il dressait au flanc du Subasio l'imposante basilique d'Assise, et Giotto pas davantage lorsqu'il célébrait de son pinceau, sous l'inspiration des franciscains de son temps, l'éminente dignité temporelle du Stigmatisé. Si par impossible les « spirituels » et les intransigeants de l'ordre, qui répudiaient tout art comme toute organisation centralisée de leur milice, eussent triomphé dans le sein de la famille franciscaine, quelle perte, non seulement pour le Beau mais encore pour le Bien qui ne vit pas longtemps d'enthousiasmes nécessairement éphémères ! Quel capital moral, quels trésors de spiritualité eussent été anéantis par exemple, avec ces belles églises vêtues de fresques, dont les exagérés maudissaient le luxe profane, mais sous le toit desquelles la foule a tant de fois entendu, assimilé à la substance morale de son être la parole despérance et de paix !

§ 3. — Bismarck allié de Dieu.

On connaît la belle étude d'ensemble que M. G. Goyau a consacrée à rAllemagne religieuse au dix-neuvième siècle 1). Nous emprunterons à ces pages magistrales quelques remarques sur la psychologie religieuse de Bismarck : instructive et féconde analyse qui nous ouvrira de larges horizons.

M. Goyau remarque à bon droit que l'éducation chrétienne du grand réaliste avait été fort sommaire, bien qu'il ait grandi dans un milieu de stricte correction rehgieuse. Schleiermacher, qui lui donna la confirmation suivant le rite luthérien, lui avait laissé pour viatique, au seuil de la vie active, une sorte de déisme assez vague, que paralysait au surplus chez le jeune homme une véritable méfiance de la prière et de la dévotion extérieure. Mais Otto de Bismarck subit, aux approches de la trentième année, une véritable crise de mysticisme extatique, sous l'influence de certains piétistespoméraniens. 11 écrivait alors à l'aimable Marie de Thadden que Dieu lui avait manifesté sa grâce en lui faisant concevoir quelque honte de son orgueil et de sa négligence passée. En 1846, lorsque mourut cette confidente privilégiée de son àme. le futur chancelier connut même le phénomène psychique de la € conversion » au sens strictement mystique et extatique de ce mot, c'est-à-dire la soudaine rénovation de l'homme intérieur par une irrésistible illumination de l'àme. Puis, marié vers cette époque à Mlle de

(1; Paris. Perrin.

Puttkamer, il accentua, sous l'influence d'une épouse sincèrement religieuse, la nouvelle orientation de sa vie morale. Pendant plusieurs années encore, écrit M. Goyau^ et jusqu'au moment où la diplomatie commença de l'absorber tout entier, Bismarck se complut à répéter l'amende honoral>le que nous venons de résumer et à se proclamer l'indigne élu de la grâce.

Toutefois, le milieu piétiste qui avait favorisé en lui ces dispositions pénitentes sacrifiait à un certain fatalisme, à une passivité (juiétiste dont il n'accepta jamais de s'accommoder pour sa part. Lorsqu il constatait cette disposition de lesprit chez les Puttkamer et chez sa femme en particulier, il lui opposait une tout autre vue de la participation mystique. Ce qu'il cherchait de préférence dans le christianisme, c'était une source de force, un point d'appui pour son elTort méthodique vers la réahsation de ses projets patriotiques. S'il remerciait Dieu de lui avoir rendu la foi, c'est surtout parce qu'il trouvait dans cette foi un stimulant pour son activité pratique au service de son pays. La notion d' « Église » restait à peu près absente de son esprit, remarque tinement M. Goyau : ni le besoin des cérémonies du culte, ni le souci d'une pieuse propagande n'y trouvaient la moindre place. 11 nourrissait son Ame de fortes lectures spirituelles : quant à faire participer quelques âmes au même réconfort, réellement il n'en avait cure et jamais piété ne fut moins communicative.

Il aimait le Christ comme les Juifs aimaient Jéhovah, insiste notre pénétrant historien : il l'aimait comme un Dieu fort et capable de rayonner autour de lui la force. In trlïiitate robur, telle est la devise qu'il devait choisir lorsqu'il reçut la couronne comtale après Sadowa, car la Trinité chrétienne était bien pour lui le Dieu-vigueur,

et, s'il convenait que ce Dieu régnât sur le cœur de Bismarck, c'était surtout afin que, par Bismarck, l'empereur Guillaume pût régner à son tour sur l'Allemagne soumise. Ou encore, en d'autres termes, l'accomplissement de l'œuvre titanique dont il avait assumé la charge exigeait un garant, un allié de conséquence. Or telle fut précisément aux yeux du personnage de poids qu'était Bismarck Timportance de cet autre grand personnage, Dieu. Comment résumer de façon plus frappante les fruits « impérialistes » de lexpérience mystique quand elle n'a pas été préalablement assouplie par une consciente et patiente discipline morale de l'âme? Oui, cette même religiosité qui procédait chez Bismarck, comme chez beaucoup de mystiques chrétiens, d'un remords impétueux greffé sur une certaine dépression née du sentiment de la déchéance; qui s'était ensuite affirmée par le besoin de faire pénitence ou même de se confesser à la mode catholique 'comme nous l'avons conté plus haut du héros puéril de M. Pierre Mille); qui s'était épanouie pour quelque temps dans un recours fiévreux aux mérites surabondants de la Rédemption; cette religiosité-là s'achevait en fin de compte par une toute personnelle et égoïste interprétation de Valliance divine. Elle ne s'intéressait ni à la gloire de Dieu, ni au salut ou même au progrès moral des autres hommes, pas même très expressément à la vie future, mais à peu près uniquement à la bonne hygiène de l'âme de Bismarck, à la saine intégrité de l'énergie bismarckienne. Née d'un mouvement d'humilité passagère, elle aboutissait lapidement à une méthode rationnelle pour le perfectionnement d'un athlète qui se montrait bien décidé à savourer dès ici-bas les fruits de la lutte.

Et voici maintenant le lien de cette pén<'trante esquisse psychologi(iiie avec le CuUurkampf (jui fait le principal sujet du vaste travail de M. Goyau. Si Bismarck, e'crit-il, et si par conséquent Dieu, protecteur attitré de Bismarck, se trouvaient en quelque sorte mobilisés côte à côte pour le plus grand profit de la Prusse et de l'Allemagne depuis 1848, il ne convenait pas que des puissances rivales, se donnant elles aussi pour les alliés de Dieu, vinssent gêner les premiers pas du jeune Empire allemand dans le monde et traverser en quoi que ce fiU la volonté de l'Empereur ou de son ministre omnipotent. Le chancelier, évidemment épaulé par Dieu dans son elTijrt, n'entendait pas se voir entravé, ou seulement retardé dans sa marche en avant par des groupes sociaux assez audacieux pour se réclamer de Dieu contre lui. Bien plus, il estimait après 1870 que les races latines avaient fait leur temps et se trouvaient désormais en pleine décadence. Un élément de cohésion leur restait toutefois dans leur religion romaine : il était donc opportun de leur enlever ce dernier appui. Le catholicisme perdant sa prise sur les consciences, le latinisme ne tarderait pas à tomber en poussière à son tour. Bismarck se considérait donc parfois, en toute sincérité, comme marqué de Dieu pour avoir raison de l'Église romaine au bénéfice du germanisme conquérant. De là le CuUurkampf et ses intermittentes violences.

Il faut ajouter toutefois, pour rester véridique, qu'après son apothéose terrestre de 1870, Bismarck donna moins large et moins fréquente carrière à son mysticisme de jeunesse. Les témoignages de gratitude dont il continuait à honorer de loin en loin le Très- Haut n'étaient plus guère en ce temps, dit M. Goyau,

que des saluts un peu distants, adressés par un parvenu glorieux à quelque auxiliaire de ses modestes débuts. Les occasions de contact se faisaient en effet de plus en plus rares entre Bismarck et son collaborateur céleste, parce que le chancelier devait alors remonter trop haut ou chercher trop loin pour trouver des raisons de s'humiher. On ne saurait tracer plus spirituellement le portrait d'un impérialiste appuyant en toute bonne foi d'une alliance céleste supposée ses très terrestres velléités de puissance.

§ 4. — Christianisme et domination.

La France a tenu sans rivale le sceptre de la culture européenne au dix-septièm.' et dix-huitième siècles, et l'on sait combien dévotement un .Nietzsche admirait, pour leur suj)r^iue distinction d'.\ine, les grands écrivains de notre époque classique. En ce temps-là nos pères ne demandaient rien à l'.Vngleterre^ et l'engouement qui sattacha quelques années plus tard aux livres illustres de Voltaire ou de Montesijuieu, puis à la première floraison du roman britannique vers 4750, cet engouement resta chez nous d'ordre littéraire plutôt que véritablement cultural.

C'est au dix-neuvième siècle que la Grande-Bretagne nous a sérieusement disputé l'hégémonie dans cette sphère immatérielle qui est le royaume des âmes. Certes, nous restons les maîtres dans les régions les plus raffinées de l'esprit et du goiU, mais pour tout ce qui touche à la discipline pratique de l'existence, à l'aptitude physique et morale au plein exercice de la Tie, nous avons laissé nos voisins du Nord-Ouest prendre sur nous quelque avantage aux yeux du monde. Et par exemple, notre langue seule conquérait jadis par le haut les idiomes étrangers, leur fournissant le nom des sentiments ou des objets matériels que nous avions créés avant eux, et dont ils nous empruntaient l'usage. On sait que certaines s'efforcent m^^me assez vainement aujourd'hui de rejeter cette emprise tenace. Eh bien! nous avons adopté un vocabulaire exotique à notre tour, et si parfois nous lisons couramment les enseignes allemandes, les Anglais pourraient

se croire chez eux dans certaines de nos rues parisiennes. Le regretté E. M. de Vogué disait d'eux dans le Maître de la mer : « Ils ont volé le boulevard! i

Oui. TAngleterre a été fort imitée depuis un siècle par les races dominatrices qui, de ce petit prolongement péninsulaire du vaste continent asiatique qui s'intitule l'Europe, se sont élancées tour à tour à la conquête du globe. Et quand nous disons ici l'Angleterre, nous parlons de la caste dirigeante qui a résumé l'Angleterre jusque vers la fin du dix-neuvième siècle. Pendant si longtemps, nous dit l'écrivain dont nous allons recueillir les leçons, ce peuple a paru se sacrifier joyeusement pour maintenir dans ses droits d^exception une classe supérieure dont la contemplation presque extatique, mêlait aux plus humbles vies une parcelle de noblesse et de dignité! Le gentleman anglais vivait dans une atmosphère dont il avait banni le médiocre moral et physique, les compromis, les pusillanimités de tout ordre. Il se trouvait placé par ses privilèges héréditaires au-dessus des existences vulgaires qui s'encombrent de presque inévitables bassesses, comme un modèle de perfection et de splendeur dont chacun souhaitait d'approcher de son mieux par l'imitation. Il assurait à ses compatriotes le bienfait dun indiscutable idéal.

Si cet idéal est devenu sympathique au monde civilisé dans son ensemble, ce fut surtout grâce à la diffusion de l'admirable roman anglais du dix-neuvième siècle, roman si foncièrement t aristolâtre > ainsi qu'on

le sait. Et c'est pre'cisément le roman britannique qui procura d'abord à Tâme anglaise la précoce sympathie d'un écrivain français à l'intelligence ferme, au caractère droit, dont les pseudonymes de Jacque Vontnde et de Fœmina se sont depuis longtemps imposés à l'attention publique. Esprit d'une tournure toute virile par sa puissance de synthèse et d'une séduction toute féminine par la délicatesse de son tact sentimental, Mme B... occupe une place à part dans cette pléiade de femmes éminentes qui, depuis quelque dix ans, ont emporté d'assaut sur leurs occupants masculins presque tous les bastions de la citadelle littéraire. Sincèrement éprise de cet idéal britannique qui est surtout un idéal moral, Fœmina le définit et le juge avec toute l'autorité d'un La Bruyère, davantage éclairé sur la nature humaine, s'il est possible, par deux siècles d'expérience nouvelle et plus raffiné du cœur. Son livre sur VAmf dfs Avfilnis, c'est en quelque sorte le livre des Caractères rares. Caractères spéliciquement anglais? Pas toujours à ce qu'il nous semble : plutôt caractères d'élite tels que la civilisation helléno-chrétienne s'est révélée apte à les façonner dans tous les pays qu'elle a pénétrés de son influence. N'est-ce pas une âme bien française qui se montre aujourd'hui capable de les analyser mieux que personne, ces tempéraments anglosaxons si complexes, et de les comprendre assurément de façon plus sympathique qu'on ne le fit jamais outre-Manche? — Nous demanderons à son chapitre sur la religion des Anglais le commentaire de cet impérialisme mystique qui fut de tout temps l'une des sources de leur vertu conquérante et dominatrice.

Mme B... en ofl're un curieux exemple. Elle nous assure que l'opinion britannique se réconcilie difficile-

ment avec la mémoire de Jeanne d"Arc, alors qu'elle a depuis longtemps pardonné à Napoléon ses victoires. Ne crut-on pas récemment appuyer auprès des insulaires un ouvrage français sur notre héroïne nationale en leur assurant (à tort ou à raison d'ailleurs) que ce livre ^ rapetissait » la pucelle-;^ Or, la cause de ce persistant ostracisme, selon Fœmina, c'est que Jeanne d'Arc a jadis proclamé hautement une mission divine, dont Napoléon ne s'est jamais vanté explicitement pour sa part. Affirmant qu'elle combattait en alliée de Dieu, Jeanne d'Arc osait prétendre que, dans le conflit séculaire dont elle prépara l'apaisement. Dieu était devenu contraire aux Anglais. Blasphème impardonnable à leurs yeuxî Si vous leur dites que Dieu est avec vous contre eux, insiste Mme B..., et si surtout les faits paraissent un instant confirmer une assertion aussi monstrueuse, vous découvrirez aussitôt que leur tolérance affichée pour le droit, pour la gloire, pour le rêve d'autrui, en un mot que le fair p/ay dont ils se vantent d'observer les règles, a des limites, assez rapidement atteintes. Il ne saurait jamais en tous cas les décider à supporter cette atteinte décisive à leur conviction la plus essentielle qui est celle de leur droit divin à l'empire du monde.

Cette mystique conviction de l'alliance divine ^qu'on retrouve à la racine même de tous les impérialismes actifs) domine la vie morale des Anglais les plus représentatifs. Contemplons plutôt par les yeux de Fœmina une famille puritaine de la vieille roche, celle

d'un critique londonien e'minent, M. Edmund Gosse, qui nous offrait récemment un récit frappant de son éducation. Les parents de M. Gosse n'acceptaient d'autre autorité spirituelle que celle du Très-Haut, dont ils croyaient pénétrer sans peine les plus secrètes intentions, avec qui leur âme entretenait un commerce et, pour ainsi dire, une conversation ininterrompue. Dès qu'il leur fallait prendre une décision de quelque importance, aussitôt ils se mettaient en prière afin d'exposer l'affaire au Seigneur. Cette formalité remplie, ils se relevaient pour agir désormais sans hésitation ni scrupule suivant la pente de leurs préférences, assurés que la chose qu'ils souhaitaient de faire leur était imposée par la volonté même de Dieu.

Bien plus, après avoir t pioché » les prophètes durant un demi-siècle, le vieux M. Gosse crut lire dans leurs versets lyriques que la venue du Seigneur était désormais toute prochaine, qu'il apparaîtrait sur les nuées sans avis préalable et emporterait avec lui dans sa gloire les très rares élus dès à présent marqués par son choix pour les jouissances éternelles. — On pense bien que ce fervent de la Bible se rangeait du bon côté par avance. — Après quoi l'univers^ ayant hasardé quelques conjectures oiseuses sur la subite disparition de ces saints personnages, reprendrait aussitôt le cours de ses occupations vicieuses et s'enfoncerait plus avant que jamais dans la corruption morale, puisque 1' « assomption » de ces * âmes de sel » l'aurait privé d'un précieux agent antiseptique, auparavant capable d'assainir çà et là les masses pécheresses. — Ce tenace fanatique attendit pendant vingt-cinq années encore après sa découverte une apothéose dont il se jugeait si digne. Il espérait être exempté du

trépas, et ses dernières heures furent remplies d'amertume par la perspective de finir comme les autres gens finissent.

Pour des esprits de cette trempe, la « conversion >. C'est-à-dire la notification solennelle du décret d'ailliance dont la Divinité les favorise à partir d'une certaine heure de leur pèlerinage terrestre, est un événement solennel, un phénomène surnaturel qui les surprend à l'improviste et les atteint dans une sorte d'éblouissement. L'élu aperçoit le chemin de la « salvation » comme un voyageur égaré dans la nuit reconnaît sa voie sous la lueur d'un éclair inopiné. Alors, le cœur enflammé autant qu'éperdu, renouvelé jusqu'aux racines de l"étre, il accepte de marcher sur ce chemin : il s'y précipite. M. Edmund Gosse raconte à ses lecteurs qu'ayant subi près de vingt ans l'incessante suggestion d'un pareil miracle, il crut voir en effet ce chemin s'ouvrir devant lui vers son adolescence, mais qu'il trébucha dans son élan et manqua fâcheusement l'entrée du paradis puritain.

C'était, raconte-t-il, par un bel après-midi d'été qui le trouvait seul dans une chambre retirée de son vieux collège, comme jadis George Sand, à la veille d'une crise mystique analogue, dans la chapelle recueillie de son couvent des Anglaises. Le ciel était admirablement pur : un silence absolu environnait l'étudiant et tout lui semblait suspendu dans une mystérieuse attente. Soudain une immense émotion vient remuer son cœur : il croit que l'heure sublime est proche et il prononce à haute voix : c Viens, Seigneur Jésus, emporte-moi pour toujours dans ton Paradis. Je suis prêt, etc.. > En un mot, il récite avec une conviction parfaite la formule d'adhésion au pacte céleste. Il se

dirige alors vers la fenêtre, palpitant d'une joie surhumaine. Le char de feu du prophète Élie va-t-il s'approcher de la gothique façade, au merveilleux vêtement de feuillage empourpré? Mais non, rien ne se montre encore, et déjà le naïf candidat aux honneurs de l'apothéose se sent envahi par un obscur sentiment de pudeur. Son attitude vaniteuse et théâtrale blesse secrètement son goût délicat. 11 s'efforce, malgré tout, de persister dans l'espérance. Mais le soir approche : il entend les voix joviales de ses camarades commentant quelques vigoureuses parties de cricket. La cloche du thé lance un clair appel. Non, le Seigneur n'est pas venu, le Seigneur ne viendra jamais, murmure-t-il, et tout l'édifice de la foi naïvement égoïste qui lui a été inculquée dès son enfance s'écroule en un instant pour jamais. Rien de plus curieux que cette crise mystique étouffée dans son germe et que cette subite réaction d'un tempérament sain contre des suggestions exagérément extatiques.

ni

Le plus souvent, toutefois, la suggestion suit son cours et les choses tournent d'une autre manière au delà de la Manche. Parfois, reprend Mme B... avec une nuance d'affectueuse ironie à l'égard de ses amis britanniques, parfois, vous voyez un Anglais qui vous était sympathique devenir nerveux, témoigner d'une irritabiUté mal contenue et, par des attitudes ou des actes significatifs bien que futiles, vous donner l'impression qu'il s'éloigne insensiblement de vous. Cet homme est « occupé à se convertir )- . Il semblait n'en

avoir nul besoin cependant, car sa foi restait entière, car il priait et fre'quentait régulièrement les offices. Il estime à présent quil menait néanmoins « la vie du péché > parce qu'il obéissait encore à des intérêts humains, pensait en philosophe plutôt qu'en chrétien, et surtout, — car c'est là pour un regard mystique le propre sceau de l'enfer, — parce qu'il croyait agir au moyen de ses propres forces et se passer de la collaboration, de l'alliance divine!

Un jour, par hasard, il a jeté un regard sur sa Bible et quelque passage jusqu'alors insignifiant à ses yeux est devenu pour lui la source d'une éblouissante lumière. Alors, sous cette lumière mystérieuse, la détestable vanité de sa croyance antérieure, la laideur de sa vie passée lui sont apparues comme dans un éclair. Pour un tel homme s'est donc bien véritablement produit le miracle que M. Gosse le fils attendit en vain dans sa chambrette. Les conséquences en sont incalculables. Depuis la minute où le rayon divin toucha les paupières de l'élu, tout se renouvelle autour de lui aussi bien qu'en lui-même. Le monde se colore à ses yeux de nuances sublimes et la coupe de son bonheur ne s'éloigne plus de ses lèvres. Sa croyance transfigure chacun de ses gestes parce qu'il a saisi Dieu non plus de façon théorique ou abstraite mais comme un ami paternel qui pour lui n'a plus de secrets. 11 a capturé le Très-Haut, pour ainsi dire, l'a installé en lui, l'a réalisé et s'en croit accompagné partout depuis lors. Parce qu'il possède Dieu, son déjeuner est de plus fine saveur à son goût, le clair de lune est plus poétique sous son regard, ses plaisirs sont des cadeaux du ciel, sa joie est chose sainte et même sacrée. Qu'un malheur vienne à l'atteindre : non seu-

lement il se résigne, mais encore il se félicite. Pour surmonter ou savourer toutes choses. Dieu lui prête quelque chose de sa puissance, ce Dieu qui s'est installé en souverain dans son cœur. Qui n'envierait ce privilégié de la foi?

On voit que Mme B... nous donne une bien fine analyse de Texpérience mystique arrêtée à son premier stade, c'est-à-dire à peine extatique encore, permettant l'action rationnelle, la tonifiant même de façon efficace et durable. Elle semble présenter ce phénomène comme une des possibilités particulières à l'Ame anglaise, et certes il est plus fréquent en pays anglo-saxon qu'en tout autre. Il suffit, pour s'en convaincre, de lire l'Expérience relif/ieuse de William James et les conclusions qu'il tire de ce qu'il a vu chez ses compatriotes Nord- Américains.

Mais Luther (1). qui a tant contribué à préparer cet état d'âme, était un Allemand. Mais Schopenhaiier, un mystique tout allemand de race et de culture, n'attribuait lai aussi de caractère vraiment moral qu'à ces conversions soudaines, provoquées par une intervention mystique de la grâce. Il les appelait pour sa part des conversions « catholiques » en songeant à celle de Rancé devant les restes mutilés de sa maîtresse. Enfin, Léon Tolstoï, un Slave typique cependant, a décrit la métamorphose intellectuelle qu'il subit vers la cinquantaine en termes presque identiques à ceux dont s'est servi Mme B... pour peindre la régénération de ses amis anglais.

(1) Voir plus loin nos deux études sur LutJier et sur William James.

Ce qui, en revanche, nous apparaît plus spécifiquement anglais dans l'évolution mystique dont Fœmina vient de nous donner le spectacle, c'est la tendance à traduire en impulsion immédiatement conquérante et ouvertement ^ impérialiste » le sentiment de la présence divine. L'Anglais connaît peu le mysticisme déprimé, celui qui suscite l'appréhension d'un antagonisme métaphysique, au lieu d'apporter la réconfortante certitude d'une alliance surhumaine : celui qui répond à l'antique catégorie du « tabou » menaçant, de même que l'autre se rattache à la non moins primordiale conception du « totem » protecteur.

Et, par exemple. Mme B. . . ne s'est nulle part montrée plus subtile psychologue que là où elle a entrepris de définir la « superstition ». telle que la conçoit et la condamne un cerveau d'outre-Manche. Nos voisins appellent de ce nom, dit-elle, un eftroi servile né d'un véritable esclavage psychique. Tout homme qui craint Dieu en ce sens qu'il se prend à donner des marques extérieures et dégradantes de sa crainte, est à leurs yeux convaincu de « superstition » , sa foi fût-elle au demeurant la plus pure et la plus austère du monde. Superstition par conséquent, à leur avis, que toute pratique extérieure tendant à désarmer Dieu, à le traiter comme un maître exigeant et mesquin qu'une offrande ou une flatterie seraient capables d'apaiser. Certes toute déférence leur semble due au recteur de l'Univers. Cependant, pourvu qu'on conserve en sa présence une attitude convenable, il ne leur paraît nulle-

ment défendu de discuter, de négocier avec lui parce qu'au total nos intérêts sont ses intérêts, parce qu'il nous appartient autant que nous lui appartenons nousmêmes. — Les Anglais qui parlent souvent et éloquemment de la crainte de Dieu, conclut Fœmina, ne le craignent pas au fond de leur cœur. Ils le respectent, entretiennent avec lui des relations dignes et graves, mais ils n'éprouveront jamais devant sa face l'épouvante nerveuse et tendre, bouleversée et familière, qu'ils traitent chez les continentaux de superstition.

Une semblable psychologie n'est-elle pas de qualité rare et de vaste portée? Fœmina vient d'extraire à notre intention la quintessence de cette morale aristocratique anglaise qui, avec le stoïcisme des Antonins et la direction des âmes au siècle de Louis XIV, compte parmi les plus nobles créations de l'esprit : (leur qui semble en danger de se faner d'ailleurs au moment même où son parfum se faisait le plus rafliné pour les connaisseurs. On sait assez qu'une Angleterre nouvelle apparaît et grandit chaque jour derrière celle que Mme B... a connue dans ses lectures et rencontrée dans ses amitiés de choix. — Si les Anglais venaient à délaisser ce haut idéal de vie, se demande-t-elle, que mettraient-ils alors à sa place '^ Ce peuple, personnel et violent en son fond, saura-t-il faire passer dans sa masse les notions de vertus ou de beauté que sa caste supérieure avait élaborées dans son sein? Peut-être, parce qu'il faut ici-bas adorer quelque chose, se déifierat-il lui-même à l'école de Jean-Jacques et des apôtres de l'impérialisme plébéien mystique. Peut-être le verronsnous acquérir, avec cette mystique conviction, des possibilités nouvelles? — Quoi qu'il en soit, dans le portrait qui vient d'être tracé par Fœmina de leur élite,

les Anglais trouveront longtemps des sujets d'orgueil légitime et tout à la fois des suggestions d'éle'gance précise comme celles que leur proposent, dans la pénombre de leurs salons gothiques, les belles toiles claires de leurs maîtres préférés, les Reynold, les Lawrence ou les Millais.

§ 5. — Mysticisme et puffisme.

M. Paul Adam nous a raconté dans le Rail du Sauveur une bien surprenante histoire. Dans une ville toute neuve de l'Ouest-Ame'ricain, Jerry, qui s'adosse aux contreforts de lAlleghan}', le Révérend Joe Gaiveston, prédicateur de renom et théologien fort érudit, a longuement étudié la figure biblique de Rebecca. Une audacieuse interprétation du texte sacré lui a permis de soutenir que le lils de cette femme remarquable, Esaii, engendra dans son royaume d'Idumée une descendance d'élite qui jouit longtemps en paix de son héritage. Peu d'années toutefois avant la venue du Sauveur, les armées juives asservirent ces Édomites, dont les plus énergiques préférèrent alors l'exil à Tesclavage. Embarqués à la hâte sur leur tlotte de la Mer Rouge et visiblement guidés par la main de Dieu à travers des tribulations sans nombre, les proscrits abordèrent enlin dans la baie de Richmond sur la côte occidentale de TAtlantique Nord et s'enfoncèrent aussitôt dans le continent américain où ils s'établirent à demeure. LÉtornel daigna même leur apparaître pour leur assurer qu'ils ressusciteraient, au jour du dernier Jugement, sur le sol d'élection qu'ils venaient de conquérir et non pas, comme l'enseignent les livres juifs, dans la mesquine vallée de Josaphat. Dix-sept siècles plus tard, William Penn aurait rencontré parmi les tribus indiennes les descendants de ces Édomites, encore pourvus de la chevelure rousse qui distinguait le fils aîné de Jacob. A l'exemple de leurs pères, ces gens sacrifiaient des béhers sur une cime au pied d'une

roche erratique, dont la paroi montrait des vestiges de caractères hébreux.

Telles étaient du moins les assertions du pasteur Galveston, qui prétendait encore retrouver cette roche à trois journées de marche de Jerry, dans une haute vallée, difficilement accessible. Il enseignait donc à ses fidèles que ce site américain encadrerait un jour le Jugement suprême, avec ses fanfares éclatantes et ses cortèges angéliques. Grâce à ses recherches savantes, la nation yankee allait être informée que le Seigneur a daigné choisir sur son territoire le décor du dernier acte de la tragi-comédie humaine : signe éclatant de l'alliance céleste n'est-il pas vrai, nouveau témoignage de la prédilection divine pour le peuple de FrankUn et de Roosevelt : hommage visiblement rendu par le ciel aux prodigieuses qualités de ce peuple exceptionnel!

Usé par l'étude de récriture et par le souci des âmes, le Révérend s'éteint toutefois sans que ses affirmations aient trouvé un suffisant écho. Mais deux spéculateurs de Jerry ont cependant acquis à vil prix les terrains rocheux de Jerry-Hill, la vallée du Jugement, et les ont offerts au pasteur pour l'encourager dans sa pieuse entreprise. Les prévoyants personnages escomptent en effet le profit du chemin de fer qui ne manquera pas d'amener bientôt des pèlerins innombrables vers ce lieu véritablement sensationnel et aussi la prospérité que Jerry-City tirera certainement de leur affluence.

La fille orpheline du pasteur Galveston, Arabella, héritière du site sauvage de Jerry-Hill, s'établit dans la très primitive auberge que son père a encore eu le temps d'y faire construire avant sa mort. C'est là qu'elle reçoit bientôt la visite anxieuse de nos deux

spéculateurs, assez peu rassurés maintenant sur l'avenir de leurs projets financiers. Un reporter les accompagne pour étudier sur place avec eux le « lancement » possible du pèlerinage nouveau. — Ce professionnel de la publicité juge au premier coup dœil que la vallée manque de caractère, qu'il faudra beaucoup de métaphores pour interpréter sa monotonie comme une sorte de splendeur terrifiante, ainsi que le souhaiteraient les bailleurs de fonds de l'entreprise. Mais voici que miss ArabellaGalveston vient accueillir ses hôtes. Élève exemplaire du Columbia-College de New-York, cette forte fille, développée par la pratique persistante du sport, avec sa démarche ferme, sa musculature puissante et sa fruste toilette de montagnarde, rappelle un peu la silhouette que les Bibles illustrées des États-Unis prtHent à l'Ange exterminateur, au messager céleste qui marqua jadis les seuils égyptiens condamnés par Moïse.

Les visiteurs sont frappés de cette ressemblance et, bien plus encore, du parti qu'il serait possible d'en tirer au bénéfice de leurs plans. Le reporter extrait donc aussitôt de son étui un appareil photographique, tandis qu'un des financiers rédige déjcà sur son carnet la manchette à sensation qu'imprimera dès le lendemain le journal influent de Jerry : « L'Ange exterminateur dans la Vallée du Jugement. Est-ce un Signe d'En-Haut? Influence possible de la pensée paternelle sur le physique des rejetons. Miss Arabella Galveston est la fille du pasteur Galveston qui a découvert l'emplacement véritable du tribunal divin. Ce que mange et boit un ange à deux mille trois cent vingt-huit yards au-dessus du niveau de la mer. La terre américaine choisie par Dieu comme la terre la plus juste du

monde. Miss Arabella incarne la vérité qui a lui sur son père, etc.. »

Tandis que le lancement du pèlerinage se prépare de la sorte dans les colonnes de la presse, Arabella, restée seule au pied de la roche fatidique, sïnterroge dans toute la sincérité de son âme sur la réalité de la mission divine qui vient de lui être révélée par ces trois messagers inattendus de la Providence. Les mystiques du passé se procuraient volontiers la conviction d'une pareille alliance et d'une mission de cette sorte au moyen des révélations de Fextase. La jeune lauréate de Columbia-College s'achemine vers la même persuasion par des voies beaucoup plus modernes en vérité. Elle s'impose tout d'abord d'y réHéchir méthodiquement pendant plusieurs jours, selon les règles de la recherche logique qui lui fut enseignée par ses maîtres. Peut-elle se croire, en toute bonne foi, la preuve palpable de l'assertion hasardeuse dont le pasteur Gaiveston a pris la responsabilité jadis? Procréateur d'une Arabella pareille à peu près aux images de l'Ange exterminateur, le défunt théologien a-t-ïl vu par là son hypothèse en quelque façon matériaUsée ici-bas, en vertu dune céleste collaboration? En un mot, est-ce bien la grâce du Christ, ou tout simplement un caprice du hasard qui dota sa fille de la silhouette propre à convaincre les foules de sa véracité?

Par malheur la première hypothèse, si attrayante, se heurte à une objection préalable. Arabella "^a, en effet, vu le jour bien avant la publication des premières homélies de son père sur le Jugement dernier. Mais le signe providentiel ne résiderait-il pas justement dans cette sorte d'anticipation miraculeuse, dans cette préscience de la nature qui façonna l'enfant du révélateur

en conformité parfaite avec ses futures affirmations inspirées? Insidieuse considération qui détermine la jeune fille à se croire probablement marquée en effet pour une céleste mission. Dès lors, en bonne Américaine, elle se résout à seconder éner^^iquement les vraisemblables desseins du Très-Haut sur sa personne. Elle conforme plus soigneusement sa coiffure à celle de l'Ange exterminateur, se drape de capes espagnoles, s'exerce à marcher droit devant elle, précipitamment, les sourcils froncés, l'alpenstock brandi comme un glaive. Elle abaisse de quelques tons le timbre de sa voix et s'entraîne à l'usage opportun des métaphores orientales.

Cependant, le jeune neveu d'un des spéculateurs engagés dans Taffaire de Jerry-Uill, l'ingénieur Charly Corner, s'intéresse à cette fille peu banale et se plaît à Tintorroger sur l'état de son î\me. Il s'attend d'ailleurs à n'ol>tenir comme réponse à ses questions que des récits plus ou moins sincères de visions, de transes, d'illuminations ou de révélations. Tout au contraire Arabella lui explique paisiblement qu'elle est plus étonnée que personne de la singulière coïncidence qui fait de son aspect physique le reflet des affirmations paternelles. Ne pouvant nier toutefois cette coïncidence, elle l'estime suffisante pour justifier à tout le moins en elle une émotion investifjatrice, un etîort pour orienter désormais sa vie sur la voie marquée par le Très-Haut. C'est à l'avenir qu'il appartiendra de démontrer plus clairement si le Surnaturel intervient en réalité dans cette affaire! Jusque-là, en Américaine digne de ce nom, il lui sied de « courir sa chance, » toute sa chance sur la route qui s'ouvre devant elle. II lui faut préciser, développer l'actiou du Divin dans son àme.

« Ainsi donc, interroge Charly fort intéressé, vous agissez comme un savant posant une hypothèse qu'il tiendra pour telle jusqu'au jour où elle sera vérifiée par ses expériences? Et quelles expériences tentezvous, s'il vous plaît, sur votre mission, miss Gaiveston?

— Je m'instruis de tout ce qui fut écrit sur l'Ange exterminateur et sur le dernier Jugement : c'est là mon travail du matin. L'après-midi, je médite sur l'ensemble de mes notes. Le soir, en concentrant ma pensée sur un geste, sur un acte de l'Ange, je cherche à créer dans mon âme la conviction que j'incarne, après un intervalle de trente siècles, un espoir engendré par cet acte ancien.

— Oui, je comprends, un espoir! Vous cherchez à faire de vous-même l'espoir qu'aurait eu l'Ange exterminateur de renaître après trente siècles et plus en ce pays pour convoquer sur une terre américaine les vivants et les morts afin qu'ils soient jugés selon la justice? Est-ce bien cela, miss Arabella?

— Vous m'avez absolument comprise, car, le peuple américain étant le premier du monde. Dieu et ses prophètes ne peuvent s'incarner dans une autre portion de l'humanité î »

Et l'ingénieur d'admirer cette énergie méthodique, si conforme à l'idéal de sa race.

Le bruit de la mission d"Arabella se répand bientôt en toutes directions, dans un paj's où l'on compte toujours, écrit M. Paul Adam, trois ou quatre millions de badauds mystiques prêts à diviniser sans plus ample examen quiconque se prétend détenteur d'une puissance surnaturelle. Charly Corner médite déjà d'utiliser à son profit l'apothéose qui se prépare pour

miss Galveston en épousant sans plus tarder l'Ange du jugement, que ses attraits de beau et vigoureux garron n'ont pas laissée insensible. — Oui, l'Ange au front sourcilleux s'interroge à présent^ dans le secret de son cœur, sur de tout autres sujets que sa mission. Une femme peut-elle vraiment conquérir /^eule toute sa puissance, songe désormais Arabella? Rebecca n'eut sa puissance que par l'intervention de Jacob, enseignait le pasteur Galveston! Déjà dotée par la Providence d'une autorité morale assez baute pour réconforter les faibles et leur restituer le désir de vaincre leurs maux, pourquoi la jeune fille n'accroftrait-elle pas encore cette bienf^iisante pui<sance par la coopération d'une force virile? L'homme qui lui paraîtra propre à l'aider dans la concjuéte dune influence aussi salutaire sera bien l'associé que lui désigne le ciel. Or Charly Corner, soutenu par les capitaux de son oncle, se met précisément en devoir d'amener les multitudes aux pieds de son amie sur les rails d'un chemin (le fer dune folle iiardiesse qu'il jette à travers les .i:orges torrentielles vers la haute vallée du Jugement. Tout paraît pré])arer le bonheur d'Arabella.

Mais voici qu'une catastrophe meurtrière endommage gravement la nouvelle ligne et plus encore la foi de l'Ange dans sa mission surhumaine. Voici que le volage Charly tourne soudain vers une autre combinaison matrimoniale ses ambitions de rapide agrandissement social. Cette dernière trahison du destin achève d'accabler la solitaire. Elle succombe et ^'éteint à l'aurore même de son triomphe. Son tombeau seul recevra la visite des pèlerins sans nombre qui vont visiter bientôt le site désolé de Jerry-Hill. Un ange retourné au ciel est moins discutable qu'un ange

Li: MYSTICISME 115

incarné. La spéculation qui forma le support dissimulé de cette édifiante aventure transatlantique n'en sera donc que meilleure au total. — Et comment contester la ^Taisemblance de cette fantaisie spirituelle, lorsque des millions de naïfs attendent à l'heure présente^ au delà de l'océan, la lésurrection imminente de Mrs. Eddy, la monomane prophétesse de la Christian Science?

M. Paul Adam encadre son ingénieuse et suggestive fiction littéraire dans un de ces décors vigoureux que sait brosser son pinceau évocateiir. Il l'a semée de cent portraits rapides, que leur savoureuse précision fait inoubliables. Il a très heureusement marqué chez ses .spéculateurs les préoccupations financières imperturbables dont le contraste avec leur jargon théologique est une source de comique excellent. Le Rail du Sauveur est un petit chef-d'œuvre d'ironie légère et de perspicacité divinatrice. Mark Twain n'aurait pas fait mieux. Que dis-je? il aurait fait moins bien sans nul doute, car il était trop le frère par la culture de ces onctueux calculateurs pour les déshabiller d'un regard aussi sûr que notre brillant compatriote.

Page 1