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CHAPITRE VI

LE MYSTICISME, TONIQUE DE l'âCTION, VEUT DES CADRES RATIONNELS

§ 4''. — Les inquiétudes du mysticisme esthétique. — Jean-Cristophe.

M. Romain Rolland a commencé en 19041a publication d'un long roman ou plutôt d'un poème en prose (1) dont le héros est un musicien de génie. Jean-Christophe Krafft. qui est supposé naître, il y a quelque cinquante ans, dans une ville-résidence du pays rhénan, parmi les sujets dun petit prince allemand.

Jusque vers sa vingtième année, l'éducation et le développement intellectuel de ce personnage, ses Lehrjahre, se poursuivent dans sa ville natale. C'est le sujet d'un premier cycle du récit qui sïntitule Jean- Christophe tout court et se nommerait plus exactement Jean-Christophe en Allemagne. Il compte quatre volumes, VAxihe, le Matin, l'Adolescent, la Révolte, et forme, à notre avis, la partie la mieux équilibrée, la plus achevée du

(1) Ces pages ont été écrites avant l'achèvement de Jean- Christophe (voir ci-après nos commentaires sur cette conclusion parue depuis) pour une revue berlinoise, V Internationale Monaisschrift. alors que l'œuvre de M. Rolland était encore peu connue en Allemagne. — Cette indication en justifiera la forme et le ton aux yeux de nos lecteurs.

roman, si on le considère comme œuvre d'art. Au terme de cette première période de son existence, — existence constamment difficile, tourmente'e par la pauvreté de ses parents, les vices de ses proches et surtout par la tyrannie de Topinion bourgeoise, — le héros, dont l'âme s'est de bonne heure éveillée à la musique et les sens ouverts à l'amour, se trouve mêlé à une rixe sanglante entre paysans et soldats. Il est alors obligé de s'enfuir en France, pays vers lequel l'attire au surplus une instinctive sympathie.

Le second cycle du roman-poème, intitulé J^a/j (^hristophe à Paris, se divise en trois volumes : La foire sur la place, Antoinette, Dans la maison. Ce sont les WanHerjakre, les années de voyage du nouveau Wilhelm Meister. Il prend alors contact avec toutes les sphères sociales de la France contemporaine, les jugeant tour à tour selon les tendances de son esprit et selon les aspirations de son cœur. La faire sur la place, en particulier, est une très âpre critique de la culture proprement parisienne ou plutôt « boulevardière » qui fleurit dans certains quartiers de notre capitale. Atitoinette et Dans la maison sont au contraire une mise en évidence et une apologie des tendances que l'auteur estime saines dans l'àme française.

Enfin, le troisième cycle de l'ouvrage se nomme La fin (lu voj/age. Nous ne parlons ici que des deux premiers volumes, les Amies et le Buisson ardent. Dans les Amies, Jean-Christophe, parvenu à la célébrité, continue de se familiariser avec la pensée française et noue des relations avec les éléments avancés de notre population ouvrière. Puis, ayant commis à Paris un acte de violence analogue à celui qui lui ferma sa patrie, il se réfugie en Suisse. Là, au lendemain d'une crise pas-

sionnelle encore plus intense que les précédentes, il connaît un élan dinspiratiun créatrice plus impérieux et plus fécond que jamais. C'est un véritable contact divin sur un nouvel Horeb, c'est bien le Buisson ardent qui apporte le message d'alliance surhumaine au futur conquérant de la Terre Promise.

L'accueil fait parmi nous à cette entreprise si originale s'explique par les opinions très sincèrement affirmées de son auteur. Elle a trouvé des admirateurs fervents, en raison du prestigieux talent qui s'y révèle et qui en fait, à l'avis des lettrés de sang-froid, l'une des œuvres maîtresses, l'une des manifestations intellectuelles les plus caractéristiques de ce siècle à son début. Mais, principalement dans La foire sur la place, M. Rolland s'est montré si àprement. si impitojablement hostile à presque tout ce qui compte dans l'art, dans la presse ou dans la société parisienne actuelle, quïl traîne derrière lui depuis lors un long cortège de ressentiments plus ou moins masqués : ressentiments qui se traduisent avant tout par le silence. Son Jean- Christophe fut donc longtemps fort peu commenté, au moins dans les organes les plus influents de la presse. Les libres esprits n'en ont pas moins trouvé leur chemin vers cette source d'idées ou d'émotions merveilleusement abondante et tonique. Bien que fort éloigné de nous rallier sans réserve à ce qui nous paraît l'essentiel des convictions de l'auteur, nous entendons nous incliner avant tout devant son incontestable maîtrise.

Au surplus, l'on méditera utilement la notice placée

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par M. Rolland en tète de son quatrième volume, pour répondre sans doute à quelques protestations suscitées par les trois premiers : ' Je prie mes amis et ceux de Jean-Christophe de ne jamais prendre nos jugements comme définitifs. A quoi nous servirait de vivre, si ce n'était pour corriger nos erreurs, vaincre nos préjugés, élargir de jour en jour notre pensée et notre cœur? Nous savons que nous nous trompons. Quand nous reconnaîtrons nos erreurs, nous les condamnerons plus durement que vous! »

Si nous entrons maintenant dans l'étude directe des tendances générales de l'œuvre, nous reconnaîtrons que la rébellion, presque instinctive, (jui dresse Jean- Christophe adolescent contre TAllemagne, son pays d'origine, et le dirige, pénétré de symj)athie et d'espoir, vers la Krance intellectuelle, c'est la rébellion de la morale esthétique élaborée par le mysticisme romantique depuis un siècle et demi contre cette morale rationnelle, expérimentale et bourgeoise qui est tout à la fois la source et l'expression du sens social lentement développé dans l'espèce humaine. En ellet Christophe est un musicien génial qui a de bonne heure le sentiment de son génie et moilèle aussitôt sa conception du monde et de la vie sur ses atnl)itions nettement avouées de domination par la gloire. Il resseml)le à Beethoven : il ressemble surtout à Richard Wagner, et parfois au jeune Nietzsche, exégète de lesthétisme wagnérien. L'orgueil caractéristique, V « impérialisme » particulier du mystique et du voyant — de nos jours avide de faire éclater sa supériorité, sa familiarité avec l'au-delà par la création artistique, de même qu'il la prouvait jadis par la révélation religieuse ou par l'hégémonie sacerdotale, — cet orgueil- là est plus d'une fois

exprimé de façon frappante par le héros de M. Rolland.

Dès l'enfance. Christophe a senti monter en lui une force « houillonnante de colère », une force étrange et comme lointaine parce qu'elle se sent encore impuissante, bâillonnée, emmaillotée, paralysée, mais qui déjà s'agite et gronde dans le sein de l'élu. Le gamin ne demande au ciel que quelques années de vie seulement. Il estime en effet qu'elles lui suffiront pour dominer le monde à la façon de IN'apoléon le Grand, ou plutôt d'Alexandre le Macédonien, son héros de prédilection. Créer les êtres surhumains qu'il admire au théâtre, il lui semble que c'est être vraiment Dieu sur la terre, et sa future victoire devient l'idée fixe dont s'enivre son cerveau prédestiné!

Cet âpre effort vers le pouvoir éprouvera grandement tout d'aburd le tempérament au plus haut point excitable de lenfant. Il subit de bonne heure des désordres nerveux assez graves. Il a des vertiges ou des éblouissements : son cœur bat avec une irrégularité folle et la température de son corps subit durant la nuit des sautes effrayantes. Aussi, quand viendra pour lui la puberté, cet éprouvant travail de maturation sexuelle, Jean-Christophe connaîtra-t-il de véritables crises extatiques avec leur cortège de visions caractéristiques. Écoutons ses impressions lors de sa première transe : ^ Le voile se déchira. Ce fut un éblouissement. Il vit au fond de la nuit. Il vit. // fut le Bien. Le Dieu était en lui. Il brisait le plafond de la chambre, les murs de la maison. Il faisait craquer les limites de l'être. Le monde se ruait en lui comme une cataracte. Il était ivre de cette chute en Dieu. Dieuabîme ! Dieu-gouffre ! brasier de l'être, ouragan de la vie, folie de vivre sans but, sans frein, sans raison,

pour la fureur de vivre !» — Et cet accès de dëlire mystique se renouvelle ensuite, quoique moins intense mais toujours surgi à Timproviste des profondeurs de son émotivite' turgescente et lui apportant ces effusions panthéistes chères aux grands mystiques du romantisme depuis Jean-Jacques jusqu'à Tolstoï.

Nous allons dire les réactions de révolte contre son entourage social que suscite aussitôt en lui le sentiment de l'alliance divine. Remarquons dès à présent que ces révoltes seront réparées et compensées par une véritahle « bonté naturelle » qui permet au jeune artiste de rester un j^ersonnage sympathique malgré les agitations mal réfrénées de sa vie passionnelle. C'est ainsi qu'aux pièges de ses frères malveillants et sournois « le bon Christophe se laissait toujours prendre : il avait un tel besoin d«Hre aimé qu'un mot affectueux suffisait pour désarmer sa rancune : il eiU tout pardonné pour un peu d'amour. » Et quand il cède pour la première fois aux avances d'une fille sensuelle et grossière, quand il scandalise son entourage en s'affichant avec et donne le mauvais exemple à ses cadets, il croit encore à la pureté de cet amour parce que tout est pur chez les purs, selon l'antique devise des mystiques qui se jugent élevés au-dessus des règles sociales par un surhumain appui.

Pour l'encourager sur les voies d'exception qu'il s'est choisies, voici que se dresse à ses côtés, dès l'éveil de sa pensée consciente, la figure poétique et tolstoïsante d'un adepte encore plus spontané que lui-nn^me de la morale esthétique. Son oncle Gottfried, l'humble colporteur, vit en communion parfaite avec la maternelle nature : « On ne fait pas ce qu'on veut, enseigne ce philosophe à son jeune neveu. On vit et on veut, cela

fait deux. Toutes les théories, vois-tu, même celles de vertu, sont mauvaises, sont sottes, font le mal. Ne dolente pas la vie. Sois pieux envers chaque jour. S? tu es bon. tout ira bien. >) Eh! sans doute, voilà en effet la condition nécessaire et suffisante à Tefficacité sociale de la morale esthétique. Mais Fhomme n'est pas bon « par nature » et quand il l'est jusqu'à un certain point en naissant, encore ne doit-il pas oubher qu'il tient cette bonté-là de la stricte discipline sociale que pratiquèrent longuement ses ancêtres, ignorants des « révoltes » de l'esthétisme romantique. — Au surplus, la bonté de Jean-Christophe ne Tempêchera nullement d'écraser, dans son insouciance inspirée, mainte victime humaine sous les roues du char vertigineux qui l'emporte au Temple de Mémoire. Ainsi du vieux Schulz qu'il tue par inconscient égoi'sme, dans l'excitation de son orgueil d'artiste pour la première fois satisfait. Ainsi de sa mère qu'il se prépare bientôt à délaisser malgré les supplications de la bonne femme. X*est-il pas contraint par une force cruelle, celle de devenir à tout prix l'homme de génie qu'il doit être '?

C'est que si Jean-Christophe possède quelque bonté, grâce à l'effort social de ses ancêtres, il a, de plus qu'eux, ce génie qui risque à chaque instant de le briser aux barrières dressées par des égoïsmes rivaux devant l'incoercible expansion de son Moi. De là cette « révolte » constante,, qui le tourne d'abord contre l'Allemagne, bien qu'il y ait plus d'un élément issu du romantisme d'outre-Rhin dans la morale esthétique

qu'il formule à lappui de ses revendications provocatrices. Non, Christophe n'a nullement la « bosse du respect » en vérité. Plus on tache à le discipliner, à faire deluiun brave petit bourgeois allemand, plus il éprouve le besoin de s'affranchir. Il subit sur le terrain de la morale les mêmes impulsions que sur celui de la musique où les accords défendus par les règles de l'Harmonie sont précisément ceux qui lui plaisent, lui caressent doucement l'esprit et le cœur, lui font passer un frisson déhcieux le long de Téchine. A la pauvre musique humaine des orchestres les mieux nourris, il préfère les voix confuses de la Nature, cet océan de rumeurs où grondent des milliers d'êtres, la faune sauvage, la libre sphère des sons, tellement plus émouvants dans leur indéjjendance que les bruits disciplinés, catalogués, froidement étiquetés par nos méthodes musicales. A la morale bourgeoise, il oppose royalement de plus « libres » et plus « sauvages * maximes. Nous l'avons vu. lors de l'extase qui fut chez lui le résultat de la puberté, prendre un contact plus intime avec le Dieu-Nature, mais laréactiun morale immédiate de cette entrevue solennelle sera des plus fâcheuses en apparence. Ce consciencieux artiste, qui, pendant des années, n'a pas manqué, mC'me malade, une leçon promise à ses élèves ou une répétition de l'orchestre grand-ducal, trouve désormais à chaque instant de mauvais prétextes pour esquiver le travail. Une craint pas même de mentir pour s'excuser et n'en ressent d'ailleurs aucun remords, car les principes stoiques qui ont jusque-là réglé sa vie, la morale, le devoir lui apparaissent à présent sans vérité, sans raison, et leur despotisme jaloux se brise en lui contre la saine, la forte, la libre nature humaine.

C'est donc la nature humaine, définie avec la complaisance que nous venons de constater, qui devient la seule vertu pour Christophe : il n'a plus qu'un rire de pitié pour les petites règles tatillonnes de politique que le monde décore du nom de morale avant d'y renfermer « peureusement » son existence. Ridicules taupinières ! Peuple de fourmis ! La vie se charge de les mettre à la raison. Elle n'a qu'à passer et tout est balayé de ces vils obstacles.

On conçoit que les petits bourgeois de son entourage fassent plutôt grise mine à ces maximes du mysticisme esthétique et qu'ils les repoussent au nom de la règle et du devoir : protestation qui n'a d'autre résultat que d'exaspérer Christophe contre cet insipide « devoir ï dont il fait son ennemi personnel. Il estime tout au moins que c'est profaner ce nom que de l'appliquer aux pins niaises corvées, aux actes indifférents, avec une rigueur raide et rogue qui finit par assombrir, par empoisonner la vie. N-osant pas aller jusqu'à nier la notion du devoir, il la proclame du moins exceptionnelle et ne voudrait la voir invoquer qu'aux moments de réels sacrifices. On reconnaît ici l'antique tendance des mystiques de tout ordre à opposer sous des noms divers la foi aux œuvres, la conversion brusque, le parti pris soudain de tout l'être illuminé brusquement par une révolution de l'au-delà à ces lentes adaptations de la volonté cherchant son équilibre parmi les actionset réactions du milieu social, que préfèrent de plus sagaces moralistes. Et Jean-Christophe de proclamer, en efTet, que la première des vertus c'est la joie et de condamner avec mépris la morale bourgeoise, régime d'infirmes, sans grandeur, sans bonheur, sans beauté, dépourvue de grâce, de charme, de politesse et de

silence. Émule de Nietzsche vers le même âge et qui reprend à son tour le thème des Considérations inactuelles !

M. Rolland reconnaît au surplus, dès ce moment, toute l'injustice que montre Christophe à l'égard de son entourage. Mais il l'excuse en admettant qu'à un certain âge de la vie tout au moins, il faut oser rinjustice, faire tahle rase de toutes les admirations, de tous les respects appris, et nier à la fois vérités et mensonges parce qu'on rejette ainsi tout ce quon n'a pu jusque-là vérifier par soi-même! L'enfant ahsorl)e en général tant de sottises et de mensonges, m^'lés aux vérités essentielles de la vie, que le premier devoir d'un adolescent qui se respecte est de « dégorger tout cela ». Programme un peu excessif à notre avis et qu'il serait dangereux de poser en règle générale, mais qu'on peut accepter de quelques génies d'exception, quand ils ont justitié leurs destructions préalahles par des constructions nouvelles et durahles. Aussi bien l'adolescent le plus révolté est-il fort incapable de tout dégorger, grâce à Dieu, lors([ue le dressage social a déjà profondément marqué sa mentalité profonde.

Une si violente réaction contre son milieu allemand prépare Christophe à sympatiser avec la France, parce qu^il l'entend critiquer autour de lui plus que toute autre nation. Il entreprend dès lors quelques lectures françaises dans les manuels scolaires qui se trouvent à sa portée. Et ce qui le frappe dans les morceaux, tendancieusement choisis, qu'il y déchiffre, c'est Téton-

nante liberté d'esprit de ces Français qui critiquent toutes choses chez eux et n'he'sitent pas à exalter les me'rites de leurs adversaires; c'est, en un mot, leur manque de respect universel qui lui donne limpression d'une « bouffée d'air libre ». Après Hœlderlin-Hypérion, après Nietzsche-Zarathoustra, il croit ne plus pouvoir vivre en Allemagne et franchit d'un cœur léger la frontière des Vosges pour se mêler, dans Paris, aux milieux intellectuels de notre capitale. Là, bien qu'il se refuse à la reconnaître sous les traits presque caricaturaux qu'elle lui présente, il voit fleurir en somme la même morale esthétique que lui-même professe par instinct et que ses lectures lui avaient déjà montrée chez nous à l'ordre du jour. S'il recule d'inquiétude à l'aspect de cette morale du boulevard parisien, c'est qu'elle lui apparaît par trop dépourvue des fermes soubassements qui sont ceux de la morale bourgeoise et rationnelle dont il est beaucoup moins émancipé qu'il ne le pense et qui, seule, lui conserve la santé psychique en dépit des impulsions désordonnées de son tempérament émotif.

Quelle impression ressent-il en effet lorsque, pareil au Thomas Graindorge de Taine, il jette un premier regard sur cette vie parisienne de la littérature et des arts qui lui apparaissait de loin tout auréolée de lumière^ En Allemagne, il se croyait un véritable révolutionnaire. A Paris, il se retrouve un conservateur dans l'âme : « Chez nous, dit-il à ses initiateurs parisiens, nous parlons sans cesse d'idéalisme en poursuivant toujours notre intérêt; mais vous êtes bien pires puisque vous couvrez du nom d'art et de beauté votre luxure nationale. > L'art pour l'art est une foi magnifique : Christophe ne va pas jusqu'à se contredire sur

ce point, mais, ajoute-t-il in petto, c'est exclusivement la foi des forts, épithète qu'il faut expliquer à notre avis par ce commentaire : la foi des tHres socialement préparés dans le passé par de fermes disciplines à maîtriser en eux les dangereuses suggestions d'impérialisme sans frein qui procèdent du mysticisme esthétique, de la foi au Dieu-Beauté, comme de toutes les autres illusions d'alliance surhumaine, t Étreindre la vie comme un aigle sa proie et l'emporter dans les airs, s'élever avec elle dans l'espace serein, proclame Christophe, pour cela il faut des serres rohustes, de vastes ailes, un cœur puissant », toutes vertus qu'il ne trouve guère chez les volatiles chatoyants de notre boulevard. Mais ces métaphores aériennes n'expriment guère que les conditions préalables d'équilibre moral que nous venons de préciser et dont le musicien est suffisamment doté pour sa part, sans qu'il sen rende comj»te, grâce à sa rude et difficile enfance.

Comment ne reconnaît-il pas d'ailleurs ses propres maximes dans certains aphorismes parisiens tjui lui font horreur à juste titre, quand il les entend formuler trop crûment par ses amis de lettres : t L'Amour sanctifie tout ce qu'il touche! i^a sensualité est le ferment de l'art. L'art ne saurait jamais être immoral. Le goût de la volupté ne peut qu'aiguiser le goût du travail. » Nous verrons que sa propre transfiguration dans le Buisson ardent n'est pas loin de démontrer tout cela, à la condition d'écrire sentiment au lieu de sensualité et passion au lieu de volupté. On lui soutient encore, à sa grande stupéfaction, que l'amour libre se pare facilement d'élégance, de bienséance, de bon goût, de noblesse, de beauté, de pudeur, de morale, et que les mères devraient organiser dès aujourd'hui la liberté

passionnelle de leurs filles avec cet esprit de délicatesse et de décence qu'elles appliquent à protéger la liberté sentimentale de leurs fils î Assertions fort choquantes sous cette forme à la vérité, mais que la morale esthétique de Christophe ne saurait nullement réfuter puisqu'elle y aboutit par une pente naturelle. Il faut, pour les écarter, leur opposer les maximes d'une plus rationnelle — parce que plus expérimentale — règle de vie.

C'est bien ce dont lui-même va convenir en somme, conseillé par sa santé intellectuelle héréditaire, lorsqu'un pareil spectacle lui conseillera finalement de rendre plus exacte justice à ces petits bourgeois rhénans qu'il a si fort maltraités jadis. Il saluera rétrospectivement, sous leurs enveloppes parfois rugueuses, des trésors de droiture, de bonté, de silencieux héroïsme, toute la force d'un peuple, toute la sève de l'avenir. Il s'apercevra qu'il traitait chez eux d' « hypocrisie » ce qui était, au vrai, la « haute sagesse pratique » de ses pères, se bâtissant peu à peu un noble idéal pour dompter leurs instincts sauvages et en tirer parti. Il découvrira que l'âme des races n'est pas façonnée par des décisions arbitraires, mais par l'action des siècles, par des malheurs et des épreuves qui les ont éclairées sur r « impérialisme » primordial de la nature humaine et sur les concessions nécessaires à la vie en commun des hommes. Quand il habitait parmi les bourgeois allemands, il n'apercevait que leurs défauts irritants, mais c'était si peu de chose auprès de leur grande vertu! Précieuse confession de l'esthétisme éclairé par la vie sur l'utihté des cadres rationnels qui furent façonnés par l'expérience des siècles afin de contenir en chacun de nous dans de justes bornes l'impériahsme originel,

19i ESSAIS DE CRITIQUE IMPÉRIALISTE

toujours pr(H à remettre en question les clauses tacites du contrat social.

Ayant formulé par la bouche de son héros cette loyale amende honorable, M. Rolland le conduit à connaître la France véritable derrière celle du mysticisme esthétique et du romantisme moral. Et aussitôt Jean-Christophe revient à l'estime, cette fois mieux motivée, de notre pays, jusqu'à ce que, trouvant dans cette France populaire qui est trop souvent celle du mysticisme social et du socialisme romantique, une liberté desprit trop anarchique encore à son gré, il se mette à repréférer de nouveau sa contrée natale. Oscillations caractéristiques qui traduisent, comme nous l'avons dit, un débat fondamental entre la morale sentimentale, qui se masque sous l'estbétisme aussi bien que sous le socialisme issus du romantisme mystique, et la morale rationnelle cachée dans la conception bourgeoise de la vie : deux forces rivales que l'œuvre du vingtième siècle doit être de concilier entre elles et d'équilibrer l'une par l'autre, à notre avis. Nous gagerions que Christo[^he, esthéticien de tempérament, mais rationnel d'hérédité comme d'éducation, parviendra sans doute vers la fin de son voyage symbolique à réaliser jusqu'à un certain point cette féconde synthèse. Tout nous le promet dans son passé.

M. Rolland nous le présente en dernier lieu sous le faix d'une épreuve morale, qui forme un des plus brillants épisodes de cet ouvrage si riche en péripéties psychologiques. Mêlé aux bagarres de certain 1" mai

parisien (comme jadis Richard Wagner aux émeutes de Dresde), le musicien a renouvelé chez nous le geste de violence qui lui a fermé son pays natal : il a blessé grièvement, peut-être tué, un agent de police et s'est aussitôt réfugié en Suisse. Là, recueilli et hébergé par un de ses compatriotes, le docteur Braun, il est bientôt non seulement conquis, mais pour ainsi dire envoûté pàT la femme de cet hôte généreux, une singulière créature, froidement, peureusement mystique" et sans doute la plus originale des nombreuses, diverses et souvent exquises figures de femmes qui animent le fiévreux pèlerinage de l'artiste à travers la vie moderne. Cette tentatrice insidieuse l'entraîne à commettre pour la première fois l'adultère, que son hérédité évangélique et biblique lui avait toujours fait considérer jusque-là dans les sentiments d'une horreur puritaine, la seule idée de ce partage malpropre lui causant une répulsion presque physique.

Au lendemain de cet amour quasi démoniaque, auquel il parvient à s'arracher toutefois, après quelques semaines de faiblesse, par un effort suprême de sa volonté morale, il traverse une crise de désespérance totale qui suscite en lui sans transition un renouveau de création frénétique, plus ressemblant à la rédaction du Zarathoustra de Nietzsche qu'à celle des œuvres de Gœthe — bien que le souvenir de ce grand homme soit ici évoqué par l'auteur en raison de sa dextérité proverbiale à chasser le remords par la création dart. — Durant cette période d'inspiration débordante, Christophe écrit n'importe quoi, sur n'importe quoi, sur les manchettes de sa chemise au besoin ou sur la coiffe de son chapeau. Il se sent arraché pour une heure à la servitude de la raison pratique et, sous la clarté de

l'illumination d'en haut, il examine encore une fois sa morale géniale pour la confronter avec le pervers esthétisme des salons parisiens.

Certes, il n'abdique rien de son mépris pour Vimmoralnme veule et dépravé de ces salons : il veut espérer avec Richard Wagner que l'art impur et inalsain est une maladie, un champignon poussé sur un tronc pourri et que lart pour le plaisir est la passagère corruption de l'art véritable. H se refuse d'ailleurs à lui opposer Tart pour la morale, qu'il considère comme un utilitarisme à courtes vues, comme un Pt'gase sans ailes traînant honteusement la charrue. iNon, l'art le plus haut, le seul digne de ce nom, lui paraît indépendant des règles sociales, de même les comètes sont lancées sans règle apparente à travers le monde sidéral organisé. H n'est pas même sûr que la force du beau soit « utile » en dernière analyse. Peut-être sera-t-elle, au contraire, à jamais inutile et dangereuse dans Tordre des choses pratiques. Qu'importe! Éclair jailli du ciel, elle n'en est pas moins sacrée pour cela. — Kt le compositeur d'obéir sans plus de scrupules à cette âme étrangère, joyeuse, fantasque, sauvage^ incompréhensible, qui le chevauche, lui laboure les flancs à coups d'éperons. Abandon (jui est d'ailleurs, au point de vue social, de beaucoup moindre conséquence quand il se traduit par des notes ou des mesures rythmiques que lorsqu'il s'exprime en paroles et en phrases subversives. — Sur les ruines de sa vie passionnelle un instant écroulée, son àme créatrice agit seule désormais, et le patient sortira de la transe brûlé, vieilli mais sauvé : < Il avait laissé Christophe, il avait émigré en Dieu. » Réconfortant pèlerinage à coup sûr et dont on revient toujours triomphant, puisqu'il apporte une

suprême garantie de ralliance omnipotente au cœur re'cemment éprouvé par la défaite.

Telle est (avant Tapparition de son dernier volume) la provisoire conclusion de cette véritable épopée du mysticisme esthétique, dont le thème est la conquête du monde de V opinion par Je génie, allié d'un Dieu, sujet conforme à la définition la plus exigeante du genre épique, ainsi qu'on le voit. On pourrait bien objecter à l'auteur qu'il ne convient guère d'accepter le jugement des grands mystiques dans leur propre cause, et qu'un tempérament d'aussi particuhère étoffe que celui de son héros en fait un contestable critique des lois de la vie sociale moyenne. Il n'en reste pas moins que les appréciations successives de Christophe sont de haute valeur à titre de document psychologique, de miroir fidèle de l'époque. Nous n'en possédons pas jusqu'ici de plus parfait pour nous renseigner sur la branche esthétique du mysticisme romantique, désormais engagée dans un lent processus d'épuration au contact de lexpérience vitale. C'est là, à côté de tant d'autres séductions, l'une de celles qui nous a le plus continuellement attaché à cette œuvre de si longue haleine, dont il semble pourtant que pas une page ne puisse être supprimée sans dommage ou négligée sans préjudice pour l'instruction du lecteur.

§2. — Jean -Christophe et la jeunesse actuelle.

Après que l'étude précédente eut été publiée en allemand, M. H. Rolland voulut bien nous écrire de son Jean-Christophe qu'il « allait bientôt donner raison à nos prévisions en s'acheminant vers l'apaisement final ». En eilet, la conclusion du roman a paru depuis sous ce titre: la Nouvelle journée. Nous en retiendrons surtout les traits qui confirment notre interprétation précédente.

La génération qui aborde en ce moment sous nos yeux la vie active est représentée dans ces pages par le fils d'un certain Olivier Jeannin, jadis l'ami préféré de Christophe lors des premiers séjours parisiens de l'artiste. Ce jeune homme, Georges Jeannin, paraît assez bien doué, mais reste fort incertain de sa voie. Il se montre surtout épris d'activité physique, de sports et d'aviation. Christophe constate qu'en général tous les contemporains de Georges sont plus désireux d'agir que de comprendre, affamés de bonheur plutôt que de vérité. Ils veulent vivre, s'emparer de la vie, fût-ce au prix du mensonge, et ils acceptent donc les mensonges de l'orgueil, de tous les orgueils, orgueil de race, orgueil de caste, orgueil de rehgion, orgueil de culture ou d'art (1). Ces orgueils-là peuvent être appelés en

(1) Ce sont là, on peut le remarquer, les divers « impérialismes » que nous avons montrés acceptant tour à tour les suggestions du mysticisme romantique et le modelant à leur taille afin de s'appuyer par lui d'une alliance divine : impérialisme national, appuyé sur le mysticisme racial; impérial'sme Elébéien exploitant le mysticisme social issu de la foi dans la onté naturelle de l'homme; impérialisme de lettrés ou d'artistes se réclamant du mysticisme de la Beauté.

effet des « mensonges > aussitôt que leur illusion les pousse au delà des limites posées dans le passé par l'expérience sociale à l'expansion de l'individu conquérant. La génération du pragmatisme les juge pourtant tous acceptables et utilisables pourvu qu'ils lui fournissent une armature de fer, qu'ils lui mettent en main l'épée et que, exaltée par eux, elle croie marcher plus sûrement à la victoire.

Christophe considère avec bienveillance ces précoces lutteurs pour la vie, parce qu'il salue en eux l'ascension continuée du monde vers le bonheur. Ce qu'il y a de volontairement étroit dans la poussée de leur appétit de puissance ne l'affecte même pas outre mesure. Quand on veut parvenir au but, songe-t-il, il faut marcher devant soi sans trop regarder de droite et de gauche. Le monde lui paraît s'acheminer vers un âge de force, de santé, d'action virile et peut-être de gloire. Il redoute seulement que dans ce monde-là l'autorité ne se montre dure et que l'ordre y soit trop impitoyablement assuré; l'âge < classique ^ dont rêve une partie de la jeunesse pourrait bien ainsi devenir un nouvel âge de fer. Georges Jeannin, qui marche vers cet avenir avec confiance, écarte de sa familiarité les maîtres qui avaient jadis façonné lame de son père : c II n'avait fait qu'entr' ouvrir ces livres de sagesse ou de folie sacrée dont Olivier s'était grisé : la pitié nihiliste de Tolstoï, le sombre orgueil destructeur d'Ibsen, la frénésie de Nietzsche, le pessimisme héroïque et sensuel de Wagner. // s'en était détourné avec un mélange décolère et d'effroi! ■»

Par quoi les remplacera-t-il cependant? On lui offre, à titre de panacées, la monarchie légitime, la tradition classique, le réveil de l'esprit méditerranéen. Sera-t-il

nationaliste, royaliste, impérialiste? — Nous le voyons conquis par le catholicisme en compagnie de sa jeune femme, et Jean-Christophe de s'étonner au spectacle de ces esprits frivoles qui sont devenus soudain des croyants sincères, alors que l'elTort ardent de la génération précédente n'avait pas conduit ses fils vers le port d'une foi secourable, en dépit de leurs ardentes nostalgies. Quel délire, songe-t-il parfois, a donc pris ces enfants de regretter les monstres que nous avions vaincus, de se remettre sous le joug de ce que nous avions brisé, de rappeler à grands cris le règne de la force, de rallumer la haine, de souffler la démence de la guerre dans le cœur de la France?

Il en vient à s'expliquer ce qu'il voit par une lassitude momentanée de la raison. Oui, la raison humaine est sans doute fatiguée, se dit-il. Elle vient de fournir un gigantesque efTort : elle cède au sommeil et, comme l'enfant harassé d'une longue journée, avant de s'endormir, elle se prend à réciter ses prières. La porte des rêves s'est rouverte : à la suite de la religion, les souifles théosophiques, mystiques, ésotériques, occultistes visitent le cerveau de rOccident. La philosophie elle-m<^me vacille. Jusque dans la science, la raison manifeste des signes de fatigue. Tristes symptômes dont le grand musicien se console en se persuadant qu'il n'y a là qu'un moment à passer, qu'il faut laisser respirer l'humanité progressive et que demain l'esprit se réveillera plus alerte et plus libre.

Nous ne pouvons accepter cette interprétation du présent sans l'amender quelque peu, ainsi qu'on Ta vu par la lecture des premières pages de ce volume. D'une part Jean-Christophe nous paraît méconnaître la flliation foit directe qui unit les théosophes, occultistes,

en général tous les mystiques exagérés du temps présent à ses propres maîtres, à ces grands mystiques du romantisme continué qui s'appelèrent Richard Wagner, Léon Tolstoï, Frédéric Nietzsche, Henrik Ibsen enfin, le fils spirituel de Sand et du second Dumas. D'autre part, il ne voit pas assez que le sommeil partiel de la raison, dont il se plaint à bon droit, dure sans interruption depuis Jean- Jacques. Dans deux compartiments, parfois peu distincts il est vrai, de la pensée moderne, dun côté la raison, fruit de l'expérience synthétisée de Fespèce, travaille sans cesse et poursuit aujourd'hui plus que jamais son etfort fécond, quoi qu'il en pense : d'autre part, elle est vilipendée, offusquée, stimulée aussi quelquefois par un mysticisme tenace, le romantisme, cette protéiforme religion de notre âge.

Erreur de perspective qui importe assez peu au surplus, puisque notre artiste romantique tend vers la fin de sa vie à devenir le mystique de la raison progressive et patiente. Il se montre en effet si sincèrement épris du progrès qu'il préfère ses contradicteurs à ses thuriféraires. Écoutez plutôt ce court dialogue : » Alors ma musique vous satisfait pleinement? — Oui, maître. — C'est donc que vous n'avez rien à y réformer, rien à y ajouter, rien à dire à votre temps? » Retourné pour quelques jours en Allemagne, il pénètre dans la gigantesque Tonhalle ("salle de concertj de sa ville natale, et y entend exécuter une de ses œuvres de façon si peu conforme à sa pensée qu'il la reconnaît à peine. « Soit, conclut-il en stoïque après cette déception nouvelle^ mal comprise, ma pensée suscitera 'peut-être des énerijies nouvelles! » Il a donc abjuré son égoïsme vital, autant du moins qu'il est possible à l'être vivant de le faire sans périr; il s'efforce de revivre, par une sorte de vision

anticipée, dans l'humanité de demain. Or, c'est là le plus beau mysticisme de l'heure présente, celui de la raison, considérée comme la somme des expériences humaines et conçue comme lentement progressive par la lutte et l'efFort. C'est à notre avis le plus haut aboutissement de la pensée moderne.

Christophe meurt consolé par ce vaste impérialisme assagi, en rêvant au surplus dune alliance suprt^me avec le Dieu qu'il s'est efforcé toute sa vie de servir, en escomptant aussi les renaissances de la métempsycose, chère à ses maîtres romanti(|ues. Car c'est de Schopenhauer, le maître de Wagner, de Tolstoï et de Nietzsche, qu'il semble accepter sa métaphysique suprême. Dans les intervalles de ses éternels retours ici-bas, il espère goiUer l'unité métaphysique au sein de l'Être pur et connaître les joies de l'Harmonie parfaite qui sait fondre en un tout l'amour et la haine. N'fcst-il pas soutenu par sa confiance dans la musique, émanation de son Dieu allié, voix de l'au-delà bienheureux, à laquelle s'adresse l'hymne admirable qui ouvre la Nouvelle journée : « Le monde des formes s'use et se renouvelle. Toi seule ne passe pas, immortelle musique... Tu es en dehors du monde. Tu es un monde à toi seule... Tu es par-delà le mal. Tu es pardelà le bien. Qui se réfugie en toi vit en dehors des siècles. La suite de ses jours ne sera qu'un seul jour, et la mort qui tout mord se brisera les dents. >

§ 3. — La restauration de l'impérialisme

français.

Le livre d'Agathon sur les Jeunes Gens d'aujourd'hui nous apporte les résultats d'une enquête mene'e par cet e'crivain dans un champ d'exploitation dont il a soin de tracer pre'alablement les limites. « Il n'a pas entrepris, dit-il, le portrait du jeune homme français moyen de 1912. Il a voulu faire parler à notre profit ceux qu'il estime les meilleurs parmi les nouveaux venus à la vie active. Il cherche à dégager le type d'une élite qu'il juge fort capable de façonner l'avenir à son image. »

Le mouvement dont Agathon nous offre le spectacle au sein de cette juvénile élite nous apparaît essentiellement comme une renaissance ou comme une restauration de r impérialisme français. Dans la génération française qui grandit sous l'impression du désastre de 1870, l'abattement des cœurs se traduisit en effet par une sorte d'idéalisme exaspéré qui exalta l'intelligence pure au détriment de la force. Revanche toute platonique à défaut d'une autre plus efficace : réaction de l'orgueil souffrant qui consolait son impuissance réelle par un rêve de puissance dans quelque sphère différente de celle où il avait connu la défaite. La force nous a vaincus, soit, répétaient les intellectuels de ce temps, mais la force est mauvaise parce qu'elle est

hostile à l'esprit, et nous gardons, après tout, la souveraineté de l'esprit.

Nul n'a mieux caractérisé cette attitude de la France anémiée par ses revers, ni défini plus exactement cette sorte d'impérialisme de la culture désintéressée, quun témoin du dehors, M. Dumont-Wilden, dont Agathon a su provoquer la déposition instructive. Ce publiciste étranger félicite Tauteur de Jeunes Gens d'aujourd'hui pour sa très délicate analyse de cette espèce d'orf/ueil ma/adif divec lequel certains Français de 1889 acceptèrent les conséquences du traité de Francfort et tentèrent même de « sourire à la décadence acceptée de la patrie! » Combien l'Europe admira cette attitude, qui lui semblait à la fois généreuse et raisonnable, écrit M. Dumont-Wilden! L'acceptation du t fait accompli » — formule chère à nos voisins d'outre-Rhin pour caractériser l'annexion de l'Alsace, — semblait conforme à la sagesse d'un peuple de vieille civilisation, aboutissant au dédain de la force matérielle. La France cédait élégamment à la destinée et son rôle restait malgré tout le meilleur puisqu'on lui reconnaissait la supériorité du goût et de la culture, puisqu'on lui abandonnait le soin de défendre théoriquement la justice éternelle, — c'est-à-dire, en fait, de commenter le mysticisme romantique à l'usage de l'univers pensant. — La très sincère et très profonde sympathie que l'élite européenne nous accordait à cette date était faite pour les uns de ce qu'ils croyaient à une élégante décadence française, pour les autres de ce qu'ils comptaient sur la France pour faire triompher par la persuasion les principes nn/stigues de la démocratie républicaine. En un mot, ajoute M. Dumont-Wilden, l'Europe cultivée ne demandait qu'à l'admirer et à Ihonorer, cette

France de l'Idée, dont Nietzsche saluait le drapeau vers 1885 au nom de tous les « bons Europe'ens >.

Mais voici que soudain l'impérialisme semble revêtir à nouveau la forme plus fruste de l'esprit guerrier au sein de la nation gauloise, que l'Europe a si longtemps crue et connue « naturellement belliqueuse » . Aussi l'Europe ne s'y trompe-t-elle pas et commencet-elle à s'inquiéter pour de bon. Lui faudra-t-il donc apprendre de nouveau à la redouter, cette France qu'elle s'était mise à aimer pour sa faiblesse autant que pour ses grâces? — Et n'est-ce pas là, sous une forme à peine différente, le mot connu de Rahel Varnhagen au lendemain de Waterloo : « Enfin, on va donc pouvoir aimer de nouveau la charmante nation ! »

La jeunesse présente nous expliquera, par la plume des nombreux correspondants d'Agathon. pourquoi sa mentalité a si rapidement changé de face. De 1887 à 1905, remarque l'un de ces correspondants, 1" Allemagne nous laissa à peu près tranquilles. Appuyés sur l'alliance russe, nous étions redevenus en Europe une force morale. Nos ministres et le jeune kaiser semblaient parfois se sourire. Mais alors vint le débarquement de l'empereur Guillaume à Tanger et ce fut « un fait d'importance capitale pour l'histoire de nos mœurs » . En effet la blessure de l'orgueil national mit dans les cœurs un ferment secret qui manifesta son activité cachée par une effervescence soudaine, aussitôt après les incidents d'Agadir. La transformation fut si complète qu'elle étonna nos gouvernants plus que personne. Et c'est ainsi que l'évolution des hommes de vingt ans a été dominée par le souvenir d'une humiliation venue de l'étranger. Hantés par une telle réminiscence, ils écoutèrent dès lors avec ferveur les doc-

trines qui leur présentaient la patrie comme une réalité supérieure, qui concevaient, traitaient et tendaient à résoudre toutes les questions pendantes dans leur rapport avec l'intérêt national. Un autre correspondant d'Agathon ne résume-t-il pas en ces termes énergiques la résolution qui fut arrcHée dans son esprit dès son adolescence : t L'Allemagne m' embête \ Elle me tient sous la menace d'une guerre qui m'amusrrdit, — elle nous amuserait tous, — mais où je veux vaincre! » Ce sont là de frappants symptômes.

Us nous préparent à rencontrer dans la génération nouvelle un réalisme, un utilitarisme mt*me, — pourquoi reculer devant les mots — que son interprète ne se refuse pas à souligner quand il le faut. Lenquête que nous feuilletons nous apprendra par exemple que les sports ont développé chez nos jeunes athlètes • une aptitude singulière à défendre et à diriger leurs intérêts matériels ». Ainsi jjarle du moins M. Georges Rozet, une autorité en la matière. Utilitaires, oui, sans doute, insiste Ai^athon lui-même, si c'est être utilitaire que de calculer et d'escompter le bénéfire réel de ses actes. 11 se peut que Téloignement dont nos jeunes gens font preuve, paraît-il, à l'égard de la vie de débauche, il se peut que leur dégoût pour le libertinage et la bohème de l'amour ne soient qu'un prudent calcul, une économie de leur force et de leur temps. Et sans doute est-ce là une sagesse essentiellement utilitaire en son principe. Ce n'en est pas moins de la sagesse. On sait que les plus intellectuels parmi les nouveaux venus à la pensée consciente se sont passionnés pour les thèses du pragmatisme. Or cette doctrine n'est guère autre chose qu'un utilitarisme élargi, un effort pour utiliser, à titre de tonique, un mysti-

cisme plus ou moins pénétré de christianisme. Son écueil serait de demander à un tel mysticisme plus quon n'en peut raisonnablement espérer.

Oui. tout impérialisme humain tend à s'appuyer d'une aUiance efficace dans l'au-delà, d'un mysticisme qui soit capable de tonifier son effort. Il fallait donc à nos néo-impérialistes français quelque Gott mit uns, à l'exemple de leurs adversaires, et ils se trouvaient sur ce point assez dépourvus.

Appuyer en effet sur l'alUance de l'au-delà un impérialisme de nationalité ou de race, la France en a perdu, depuis plus d'un siècle et demi, l'habitude, encore si famihère à nos voisins de l'Est. Klopstock, Fichte, Hegel, Gervinus, Wagner. Gobineau, ce Français adopté par eux pour son germanisme théorique, de plus récents publicistes que nous avons ailleurs étudiés 11, les ont entretenus des complaisances du ciel à leur égard. Mais il y a longtemps que notre patrie ne s'est pas donnée pour le t soldat de Dieu » et Ton vient de nous apprendre qu'elle ne se satisfait plus guère à se proclamer le soldat de l'humanité, par un grand H. Pourtant le mysticisme reste le principal ressort d'une action méthodique et soutenue : c Celui qui croit, écrit Agathon, vaut mieux, pèse davantage, contient plus de vie que celui qui doute. > Même si ce croyant vient à se tromper sur l'objet de sa foi, peu importe. C'est de la force gaspillée, du moins c'est de la force. Cha-

(1) Voir nos Mysliques du néo-romantisme. Ploa-Nourrit.

cun doit accepter ce minimum d'illusion métaphysique que suppose toute activité à longue échéance. Et le « mysticisme intellectuel », quinvoquelun des correspondants d'Agathon, conseille de s'élargir soi-même jusqu'à entendre résonner au fond de son cœur la voix d'un allié plus qu'humain.

La philosophie vint rendre à ces impériaUstes en mal d'une croyance le service de leur ouvrir à nouveau les portes de l'au-delà. William James.de façon parfois outrancière et naïvement crédule, MM. Boutroux et Bergson avec infiniment plus de mesure et de finesse, à la française^avertirent ces héritiers d'un positivisme mal entendu que les voies métaphysiques ne seront jamais ferméesdevant lesenvolées hardies de l'esprit humain. Suggestion dont la jeune génération se montre en partie fort reconnaissante à ses initiateurs : « Je n'oublierai jamais, dit un des représentants de choix, M. Lotte, lémotion dont me transporta r Évolution créatrice (de M. Bergson). J'y sentais Dieu à chaque page. » Et de ce livre désormais fameux — dont nous aimons pour notre part les chapitres pénétrants sur le développement utilitaire de l'intelligence humaine — l'auteur a depuis lors confirmé qu'il se dégage nettement l'idée d'un Dieu créateur et libre, générateur à la fois de la matière de la vie, dont l'efîort de création se continue sous nos yeux du côté de la vie par l'évolution des espèces et par la venue au jour des personnalités humaines.

Toutefois, le philosophe de l'intuition exploratrice n'a pas encore abordé le terrain de la morale et James y est infiniment peu sûr, à notre avis (1). Aussi la plu-

(1) Voir les pages que nous consacrons plus loin à cette question.

part des jeunes chercheurs de foi se sont-ils tournés, sans plus attendre, vers les enseignements du catholicisme. Comment interpréter, en effet, d'autre sorte les précisions inattendues que nous fournit sur ce point Agathon? A l'Ecole normale, écrit- il, il y a aujourd'hui quarante élèves, c'est-à-dire plus d'un tiers de reiï'ectif, qui vivent en catholiques pratiquants, la plupart inscrits à la Conférence Saint-Vincent-de-Paul de leur paroisse. Bien mieux, les professeurs de philosophie des lycées parisiens les plus intellectuels, Condorcet, Henri-IY, Louis-le-Grand, lui ont affirmé que la majorité de leurs élèves est désormais composée de catholiques pratiquants. Quelle métamorphose! Ces jeunes gens ont.de toute évidence, senti la nécessité du cadre expérimental et, par là. véritablement rationnel, que la merveilleuse expérience psjxhologique du catholicisme propose à l'effort moral individuel. C'est pourquoi les nouveaux cathoUques sont surtout des moratistes. selon la remarque de leurs maîtres. Leur sentiment religieux ayant besoin dune armature suffisamment rigide pour y insérer sa vivante richesse, ils tendent à discipliner leur liberté pour la mieux assurer.

Ils acceptent donc la religion traditionnelle parce qu'elle leur paraît fournir « un cadre merveilleux d'ampleur et de souplesse > pour accueillir et pour organiser les nécessités morales nouvelles, issues des progrès vertigineux de l'époque. A ces adolescents réahstes, il faut la stabilité, la profondeur de la morale chrétienne, pour les rassurer sur la finaUté de leur effort, et le cathohcisme leur apparaît donc moins comme un système de philosophie spéculative que comme une règle d'action sociale. Ils ne conçoivent plus le sentiment religieux que sous la forme d'une tradition

durable et il leur paraît que l'individualisme en matière de reliirion, — individualisme qui fut si cher aux générations romantiques antérieures, — représente une véritable contradiction dans les termes. Ils le tiennent pour une simple transposition mystique du dangereux principe de la morale passionnelle qui se formule aujourd'hui de la sorte : f II faut vivre sa vie. » Ils le regardent comme une attitude anarchique ou tout au moins séditieuse.

Ceux qui ont ainsi trouvé Tabri d'un h;\vre de grAce en se confiant à l'expérience multiséculaire de la morale ecclésiastique, sont gardés par les disciplines qu'ils acceptent contre les périls qu'entraîne avec soi tout mysticisme. Aux autres, il importe de signaler une fois de plus les dangers essentiels de la foi dans l'alliance divine, du mysticisme, non ('([uilibré par une ferme préparation consciente et expérimentale de la volonté du sujet. — Le premier de ces dangers, c'est celui d'une attitude exagérément agressive, qui deviendrait, dans certaines conditions, la plus grave des imprudences. Nous serons sur ce point rassurés par l'un d'eux, M. Jary : < Si l'élan de la victoire les anime, écrit-il de ses camarades, ils ont aussi réfléchi à cette issue, plus grave que la mort, la défaite. Et même une mort qui ne serait pas payée son prix leur semblerait fâcheuse, parce qu'ils ont Tesprit positif. » Voilà qui est sagement conclu.

L'autre danger, ce serait la persévérance de la jeunesse dans les voies du mysticisme rousseauiste.

persévérance qui nous préparerait alors une sixième génération romantique. Ce serait le mépris de l'intelligence sous prétexte de recours aux puissances inconscientes, instinctives ou sentimentales de Têtre. Durant la crise moderniste, l'Église romaine a protesté contre un tel mépris au nom de la raison, écrit à Agathon M. R. Vallery-Radot. Non, ce n'est pas une vertu de ne pas lire, comme certains voudraient nous le faire croire. Le livre n'est-il pas le dépositaire durable de Texpérience psychologique et morale de l'humanité? Mais écoutons sur ce point un fidèle de M.Maurras qui se chargera de nous rassurer à son tour. Ayant observé^ nous dit en substance M. Glouard, que le Français, en tant que Français et en tant qu'homme, fut détraqué, dissous, ruiné, vers le milieu du dix-huitième siècle par le désordre sentimental qui envahit alors les domaines propres de l'intelligence, et de la volonté; ayant constaté que le romantisme, d'abord littéraire, puis philosophique et social, ressuscite chaque fois que l'intelligence faiblit, c'est à la santé de l'intelligence que la jeunesse a décidé d'avoir recours. Par intelligence, elle n'entend nullement d'ailleurs une abstraction sans vie. un rationalisme plus ou moins mystique en son inspiration parce qu'il fait appel à une prétendue raison naturelle à l'homme, alors que la raison est en réahté expérience accumulée de l'espèce. Non, l'intelligence, telle que la comprennent ses champions éclairés par l'histoire, est un parti pris de lucidité et par conséquent d'ordre dans l'esprit, une préférence pour les modes conscients de l'activité psychique, une discipline méthodique de la pensée. Oui, conclut M. Clouard, la jeunesse sait lire encore, et il faudrait s'alarmer si l'avidité de l'action se réduisait à un ins-

tinct dans son cerveau. Tout son effort tend au contraire à faire marcher de front l'action avec 1 intelligence. A la bonne heure! Il n'est pas de plus noble programme.

Ces réserves une fois sugge'rées, — et presque aussitôt écartées, comme on le voit^ par de précises ripostes, — il ne nous reste qu'à donner notre applaudissement aux intentions exprimées par Agathon dans sa préface. Aussi bien ce qui domine tout à nos yeux comme aux siens, c'est la passion du relèvement national. Il n'est rien qui doive primer en nous le sentiment poignant de la patrie affaiblie, menacée dans ses forces vives. Nous ferons donc le plus large crédit aux belles espérances dont il nous apporte les prémices, à ce sentiment un peu vague encore, mais si émouvant que la génération nouvelle semble posséder de ses destinées créatrices. Et nous terminerons sur une fine indication de sa plume. « Il n'est pas interdit au surplus de croire, écrit-il dans sa préface, que l'influence d'une telle enquête importe autant que son exactitude historique. Elle est elle-même un acte. Elle se conforme à l'attitude pragmatiste de ces jeunes gens. En définissant les ardentes suggestions de beaucoup d'entre eux, elle aide de plus hésitants à les distinguer en eux-mêmes. Elle accroît leur foi et double leur énergie. » Ainsi soit-ilf

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