‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 13 sur 25 · LUTHÉRIEN · texte numérisé non relu

LUTHÉRIEN

M. Imbart de La Tour est un historien de vaste e'rudition en même temps qu'un remarquable e'crivain, et ses œuvres jouissent d'une incontestable autorité en France aussi bien qu'au delà de nos frontières. Après avoir étudié les origines religieuses de notre pays, commenté en particulier l'administration des paroisses rurales pendant le haut moyen âge et l'élection des évêques au déclin de cette institution apostolique, il s'est proposé d'écrire un ample récit des Origines de la réforme. Son point de vue est celui d'un catholique de sens droit, qui sait regarder la vérité en face et n'en pas ménager l'expression ni aux siens, ni à l'adversaire. En abordant lexamen du mouvement de réforme proprement dit, il a rencontré tout dabord la figure de Luther et tracé du moine de Wittemberg un portrait vraiment magistral (1). Nous étudierons un ins-

(1) On le trouvera dans la Reçue des Deux Mondes du 13 septembre 1912.

tant ce portrait, qui résume et synthétise tous les travaux contemporains sur la question : il nous renseignera fort utilement sur la nature et sur les tendances d'un mysticisme émancipé du contrôle romain.

I — Tempérament et disposition d'esprit d£ Ldther.

Que l'apôtre de la réforme ait été par tempérament un sensitif, un émotif, un mystigue prédestiné aux frémissements de l'enthousiasme divin, c'est ce que le récit de sa vie nous révèle. Sa nature rêveuse et sérieuse l'incline de bonne heure à goûter les poétiques suggestions de l'art musical ou de la nature agreste. Comme plus tard le jeune Goethe à son retour de Leipzig, une maladie grave qui l'atteint en 1502, vers sa vingtième année, le réduit presque au dé.sespoir et l'amène à chercher son réconfort dans une assistance céleste. C'est peu après que sa vocation cléricale se déclare, sous l'influence de nouvelles secousses émotives, telles que la mort subite, à ses côtés, d'un ami très cher et l'impression qu'il conserve d'avoir, certain jour, échappé par miracle aux atteintes de la foudre. Alors, à vingt-deux ans, malgré l'opposition de son père, il prend le froc aux Augustins d'Erfurt.

Mais cette décision radicale ne rétabht pas sans délai le calme dans son cœur. Il traverse encore deux années de crise morale derrière les murs de son couvent, préservé de toute tentation sur la foi certes, mais tourmenté par les révoltes de la chair et subissant plus que jamais cette loi du péché qu'il s'était flatté d'éluder par sa vocation monastique. C'est alors

qu'il connaît les douloureuses agitations de la fièvre et qu'il séveille pour inonder son lit de ses larmes. Puis Tapaisement nerveux se fait en lui vers 1507. Le calme rentre dans son àme grâce aux conseils d'un homme d'expe'rience et d'uutorité. son supérieur Staupitz. En lolo. il sera de'jà vicaire général de district et préposé à l'inspection de onze couvents de son ordre.

Toutefois, jusqu'au sein de cet apaisement, sa conscience inquiète et timorée garde l'obsession maladive du péché. Il se répète que l'homme doit être sans cesse suspect à lui-même parce qu'il est toujours immonde et toujours pécheur : hantise qui ne le quittera jamais dans la suite, et, pour abréger l'examen de sa vie psychique, nous rappellerons que ses dernières années seront sombres, qu'il se verra obsédé par des idées de persécution, par une fébrile attente du Jugement dernier; qu'il sacrifiera au mysticisme satanique. trop facilement accepté de son époque, aux superstitions de la démonomanie: qu'il connaîtra donc des hallucinations, des apparitions, des associations d'idées singulières : en un mot, qu'après tous les grands hommes il payera son génie par des tares nerveuses et par de pénibles anomalies.

Les fatalités de sa constitution le préparant de la sorte aux jugements extrêmes et aux partis pris emportés, il se sentira plus choqué que le commun de ses contemporains par les abus de toute espèce dont il sera bientôt le témoin. Abus dans l'ordre laïque tout d'abord : ils lui suggèrent ses brutales conclusions sur le droit et sur la justice humaine. Le droit n'est à ses yeux qu'une procédure de l'utile, le triomphe de l'égoïsme, l'hypocrisie de l'intérêt, le contraire de la

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charité chrétienne et de la morale évangélitjue. La justice temporelle, partiale aux riches et aux puissants, lui donne la nausée. Kt les abus dans l'ordre religieux vont le choquer davantage encore : abus dans lobservance. dans le culte ou dans l'autorité ecclésiastique. Il voudrait moins de pratiques, de pèlerinages, de dévotions mesquines, mais en revanche plus de dévotion de cœur et plus de sentiment chnHien. Tonsures, génuflexions, inclinaisons de la tête, chants ou prières des lèvres, ce sont là des gestes physiques dont le cœur lui paraît absent. Le culte matériel et utilitaire des saints plonge la chrétienté dans un océan de superstitions. \i\. pourtant, aux griefs qui s'aggravent, à l'incrédulité qui progresse, aux tendances naturalistes qui font des adeptes, l'Kglise devrait répondre par d'autres arguments que par ces futilités rituelles. Si l'idéal chrétien n'a pas réussi à s'imposer au monde, à rélal)lir la paix entre les lidèles d'une m<*me foi, à faire régner Christ parmi les hommes, ne serait-ce point, se dit-il, que la doctrine actuelle de l'Église, sa religion tout extérieure et tout humaine n'est jkis le véritable évangile?

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