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II. — Psychologie pessimiste et morale mystique

Ainsi poussé vers les interventions décisives. Luther va se donner de toute son àme à son entreprise de Réforme. Inébranlable toutefois sur les conceptions fondamentales qui sont à la base de la religion chrétienne, il conservera de celle-ci sa saine psychologie pessimiste, il soulignera mt^me fort âprement le dogme du péché orif/inel, si proche des actuelles opinions de

la science sur les origines de l'humanité. M. Imbart de La Tour nous rappelle que Luther n'a jamais pu goûter pleinement l'antiquité classique, dont les idées maîtresses furent le culte du Beau^ la foi dans la justice contractuelle, le respect de la raison. Il estimait en effet que l'activité humaine sera toujours viciée par le mal inhérent à notre nature, par le sens propre, par Vamour du moi. par ces tendances que la psj^chologie moderne appelle égoïsme, volonté de puissance, t impérialisme > primordial. — Là réside à ses yeux la corruption indélébile qui s'attache à tous nos actes. Ce qu'il nomme le mensonge humain, celui des Juifs, des hérétiques, des superbes, consiste à nier ou à farder d'hypocrite vertu le sens propre, ce ressort essentiel de notre activité vitale. Notons bien ici quelle part décisive Luther conserve de l'héritage chrétien, car cette vue pessimiste de la nature humaine déchue est à notre avis le trait profond qui différencie son mysticisme novateur du futur mysticisme romantique, avec lequel nous nous réservons de le comparer tout à l'heure.

Obsédé de la sorte par le sentiment de son péché qui est celui de la race humaine dans son ensemble, cette âme mystique a besoin de se créer un Dieu dont Valliance souveraine soit capable de la justifier, de la consoler, de la rassurer contre elle-même. Or saint Augustin, mieux que tout autre docteur, va lui tracer la voie vers ce Dieu de grâce et de miséricorde. Lorsque Luther lit les œuvres de lévêque dllippone, entre 4509 et 4511, il croit recevoir une révélation nouvelle, tant il acquiert l'intelligence la plus intime de l'Esprit, et trouve dans V intuition augustinienne une meilleure conseillère que dans la dialectique, en matière de théo-

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logie OU de foi. Sa croyance^, allégée de raisonnements scholastiques qu'il juge désormais oiseux et condamnables, se confondra de plus en plus à ses yeux avec rillumination intérieure, corroborée par le témoignage de la conscience. Contre ceux qu'il appelle les nouveaux Pélasgiens, il défendra la théologie de la (jrâce gratuite, il niera la liberté humaine. Sa prédilection pour certains illuminés du moyen âge allemand, pour Tauler en particulier, contribue dailleurs à confirmer dans le sens mystique le courant de sa pensée intime. Nulle théologie plus saine à son avis que celle de ces béats personnages qui enseignèrent à recevoir passivement la grâce, à èive agis, non agissants.

Enfin saint Paul, l'homme du chemin de Damas, le théologien de la foi illuminatrice qui seule justifie, l'adversaire des mesquines observances de la lui mosaïque, achève de le confirmer dans ses convictions nouvelles. Peu lui importe en eflVt que l'apùtre des (ientils ait été conduit à des affirmations mystiques extrêmes par le milieu judaïsant auquel il adressait ses épîtres et dont il souhaitait réduire l'orgueil traditionnel. Peu lui importe, en d'autres termes, que le milieu et le moment (pour employer la terminologie de Taine) puissent expliquer jusqu'à un certain point les hardiesses de la théologie paulinienne. Luther n'a nul souci de l'histoire, comme le remarque à ce propos M. Imbart de La Tour. Ni les dispositions de son époque, ni surtout la tournure de son esprit ne le préparent au sang-froid, ne lui facilitent le sens critique. C'est en théologien qu'il raisonne et qu'il parle : il s'attache à la lettre des textes et se préoccupe peu des circonstances extérieures qui pourraient expliquer, atténuer les particularités de leur contenu.

Il parvient rapidement sur cette route à la notion hardie de la rédemption par In foi. Depuis 1512 jusqu'à 1516, il accordait encore à lame humaine la faculté de choisir par elle-même entre la voie du salut et celle de la damnation éternelle. Mériter par nos œuvres, il en niait la possibilité déjà, mais une œuvre toutefois lui semblait possible, l'œuvre de pénitence qui prépare les voies du Seigneur. — Après 1516, il enseignera que nous nous traînons sans force dans la bourbe de l'iniquité ou de lïnjustice, justifiés par les seuls mérites du Christ, que Dieu nous impute à son gré. En effet, Christ, exempt du péché d"Adam, a seul mérité ici-bas par ses œuvres, et ses mérites divins sont précisément le trésor inépuisable dont la chrétienté a le privilège de pouvoir recueillir, par fragments, le bénéfice.

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