‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 15 sur 25 · III. — Utilisation rationnelle du mysticisme PAR Luther · texte numérisé non relu

III. — Utilisation rationnelle du mysticisme PAR Luther

Comment une doctrine si évidemment déprimante en ses assertions fondamentales se révéla-t-elle cependant comme capable non seulement de consoler, de réconforter son auteur, mais encore de séduire les masses à sa voix? Comment cette doctrine, négatrice des œuvres de charité, parvint-elle à se concilier avec les nécessités de la vie sociale? — Problème attachant^ qu'un esprit de logique trop rigide ferait paraître insoluble, mais que 1' « esprit de finesse », pour parler avec Pascal, nous permettra peut-être d'éclairer. D'une part, ainsi qu'il arrive chez presque tous les mystiques doués de quelque énergie morale, le pessi-

misme de Luther n'est que superficiel, ou du moins que provisoire. L'optimisme reparaît bientôt en vainqueur dans son enseignement grâce à la certitude de l'alliance divine qu'il apporte aux hommes, pourvu qu'ils soient justifie's par leur foi. — Non, protesterait-il au besoin lui-même, le christianisme tel que je le comprends n'est ni une doctrine de découragement, ni une prédication de désespoir. L'apôtre Paul, mon maître, n'a souligné la notion du péché présent que pour mieux exalter le bienfait de la miséricorde prochaine. Qu'importe en effet ce péché, qui va si tôt s'effacer de notre àme? Bénissons-le plutôt, puiscpi'il est nécessaire, felix cul/ia, afin (jue le (Christ nous vienne imputer ses mérites et puisque Dieu ne demande de nous qu'une chose avant de nous accorder cette imputation rédemptrice, à savoir la Foi, l'élan mystique du cœur vers sa toute-puissante assistance. — Voilà de quoi rassurer les auditeurs les plus exigeants, n'est-il pas vrai?

Dautre ])art, à y regarder de près, rien n'est déconseillé par Luther de ces œuvres pies quil traite avec tant de dédain dans sa théologie de la foi. Bien au contraire, la foi qu'il exige de l'homme, foi totale et infuse, faite de confiance, de pénitence, d'amour et du sentiment de notre indignité totale, cette foi-là nous pousse à gémir sans cesse devant Dieu, à redouter son jugement, à le supplier pour la rémission ou plutôt pour la non-imputation de notre péché. Or, une telle foi crée les œuvres, à titre de corollaire inévitable, et même les réintègre seule de façon valable au cœur de notre vie morale dont un exercice machinal de la charité les avait fait précédemment sortir : œuvres spiritualisées dès lors, œuvres dhumilité qui ne justifient

pas, certes, qui ne sauvent pas par elles-mêmes, mais qui témoifjnent de notre justice intérieure. Or. ces périphrases produisent exactement le même résultat pratique et social que la prescription directe des œuvres, remarquons-le bien.

Le luthéranisme se réduit donc au total à une très habile utilisation, au profit de la société, de l'appétit mystique, ce précieux tonique de Faction. Aspect de la doctrine nouvelle qui était fort rationnel à le bien comprendre! L'Eglise catholique, si experte de son côté à « utiliser ^ le mysticisme de ses fidèles au bénéfice de leur progrès moral, aurait pu l'accepter en grande partie de ce nouveau docteur, si Luther n'eût doublé sa théologie novatrice d'une révolte ouverte contre la discipline et contre la hiérarchie ecclésiastiques. Ajoutons que cette théologie nous fait comprendre les fruits moraux que la Réforme a incontestablement produits dans les cœurs : « Si tant d'âmes, écrit M. Imbart de La Tour, ont suivi Luther, c'est qu'elles furent entraînées par tout ce qu'il gardait de chrétien dans son accent, de vrai dans ses erreurs, de clérical dans sa réforme et, — de même que sur les murs du temple où il repose demeure l'image de la Vierge-mère, — par tout ce qui survit de la vieille et maternelle édise dans son cœur désaffecté ! »

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