‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 16 sur 25 · IV. — Explication de son succès · texte numérisé non relu

IV. — Explication de son succès

Oui, le hen demeure certes fort étroit entre l'enseignement moral de l'ÉgUse romaine et celui que le Réformateur apportait à son époque. Mais son succès n'en reste pas moins surprenant : et le rôle n'en est

pas moins inexplicable qu'il a pu jouer, sans autre appui que son génie, clans la société' si solidement hiérarchisée de son temps! M. Imbart de La Tour écarte pourtant de ce grand événement toute apparence miraculeuse en nous rappelant les circonstances qui préparaient sa venue. La clientèle de Luther était, dit-il, toute prête et n'attendait plus qu'un signal pour se ranger derrière un chef. Humanistes épris de nouveauté intellectuelle, croyants avides de réformes, patriotes allemands révoltés contre litalianisme envahissant et contre la fiscalité des papes Médicis, petits seigneurs désireux de piller le bien des prtHres, paysans ou artisans enflammés par lanirmation de la liberté chrétienne, toutes ces ambitions, ces curiosités, ces haines, ces enthousiasmes se rencontrent et se prennent à fraterniser derrière l'homme hardi qui appelle le monde au salut. 11 leur apparaît comme un prophète, comme l'instaurateur d'une ère nouvelle : il est Moïse, il est Daniel, il est Paul!

Son succès s'explique encore par sa personnalité géniale, par la puissance extraordinaire de cette éloquence qui lui ouvre l'oreille des foules et lui donne la maîtrise des âmes. M. Imliart de La Tour nous confie qu'il contemple frère Martin sous le froc, dans cette petite gravure que conserve sa cellule de la Wartburg, plus volontiers que dans le célèbre portrait de Granach qui le montre épaissi et fatigué déjà : t Ce corps penché en avant, prêt à foncer sur l'ennemi, ces mains osseuses qui étreignent la Bible, cette figure émaciée, aux arêtes dures, au regard brillant, presque brûlant de fièvre, aux lèvres fortes, tendues, gonflées, comme pour sonner aux foules la diane de la foi nouvelle, tout en lui est passion, mouvement, énergie inquiète, vo-

lonté indomptable !» Il a la vision claire et sûre de la formule qui rallie ou du geste qui entraîne. Certes, il pense beaucoup par sensations et dogmatise volontiers avec ses nerfs. Sa vie. aussi bien que ses œuvres, est faite de contrastes et de heurts. On ne sent point de sére'oité dans son âme parce que sa foi renferme une souffrance. On a beau jeu pour l'opposer à lui-même et on ne s'en est pas fait faute, m-^me de son vivant! Mais contradictions ou incohérences, que lui importe, conclut M. de La Tour, puisqu'elles viennent se fondre dans l'unité de sa nature et dans la logique de sa passion, puisqu'elles disparaissent sous ce bouillonnement d'idées ou de paroles dont la lave brûlante et trouble se déverse autour de lui sur la société de son temps.

Page 1