‹ Mysticisme et dominatiomChapitre 17 sur 25 · V. — Lb danger de son mysticisme excessif · texte numérisé non relu

V. — Lb danger de son mysticisme excessif

Nous avons dit que la doctrine de Luther pouvait passer, par certains de ses traits tout au moins, pour une heureuse utilisation des puissances mystiques de l'àme, mises au service des nécessités sociales. Un pareil mysticisme recelait néanmoins plus d'un danger parce qu'il se dérobait trop délibérément aux leçons de l'expérience et aux directions de la raison. Il ouvrait une trop large brèche en particuher dans cette grande institution ecclésiastique, si nécessaire pour réduire à de justes proportions le se7}s pro/^re, ou l'imprescriptible t impériahsme » de la créature. Jusque vers 1518 en effet, le moine réformateur n'envisagea pas comme nécessaire une séparation radicale entre lui-même et l'Église, dont il se serait contenté de saisir le gouver-

nail. Après cette date, il reconnut qu'il lui fallait en sortir. Non content d'appeler du pape au concile, il appellera désormais du concile au peuple chrétien, finalement du peuple chrétien à l'inspiration mystique intérieure; il ira jusqu'à proclamer que tout fidèle est un yrétre puisque tout chrétien peut recevoir de l'Esprit le don de comprendre et dinterpréter la parole divine. Cette parole qui sauve, il la trouve dans les livres saints entendus au sens le plus simple, sans nulle subtilité scolastique, et il la croit suffisante à contenir les audaces de l'inspiration individuelle dans l'Église réformée. On sait combien il s'est trompé sur ce point. En outre, il y a une évidente erreur psychologi(iue dans son dédain pour la raison humaine et dans son mépris pour la préparation morale consciente et calculée, pour cet entraînement (jradiwl au bien que les stoïciens antiques avaient prôné avant les docteurs de l'Église chrétienne. Si la foi, c'est-à-dire l'élan mystique du cœur, produit les œuvres comme l'arbre milrit son fruit, encore doit-elle pour cela s'appuyer sur des habitudes morales antérieurement imposées à la sul)conscience du sujet, sur l'eiïort de sa volonté patiemment appliquée à réaliser le perfectionnement moral et social du caractère individuel (i). — De ceux dont elle accepta les suggestions mystiques, l'Église romaine a toujours exigé une préparation de ce genre. Luther, conservant la pénitence et Tascétisme dans sa doctrine, garde bien quelque chose de cette préparation-là, à vrai dire. Mais il n'en retient pas autant qu'il le faudrait pour assurer la cohésion de son Église et la mora-

(1) Voir l'étude sur la Morale de \V. James, qui termine ce volume.

lité des prétendus inspirés qu'elle va produire à foison. On sait quels désordres ont signalé les débuts de la Réforme.

M. Imbart de La Tour souligne d"une main ferme une si gratuite imprudence du Réformateur. L'action révélatrice et rédemptrice de la Divinité doit-elle vraiment exclure, écrit-il, tout concours conscient et volontaire de la créature'? Ne conviendrait-il pas de réconcilier, plutôt que d'opposer si violemment l'une à l'autre, la grâce céleste et la liberté humaine, ne se trouverait-on pas mieux de marier llnfluence tonique qui naît de la mystique conviction d'une alliance divine à la formation morale patiente qui procède par l'habitude droite et par l'ascétisme modéré? Il est certain que tout reffort antérieur de la théologie chrétienne tendait à réaliser un pareil accord. Les Pères d'Alexandrie y travaillaient déjà lorsqu'ils s'efforçaient de concilier le platonisme avec l'Évangile, et saint Ambroise y donnait ses soins lorsqu'il cherchait à souder la morale du Christ au stoïcisme, cette synthèse excellente des expériences helléno-roniaines sur la vie sociale, cette morale si hautement rationnelle que Luther appelle brutalement « une sottise » . Un instant interrompu par la controverse pélasgienne et par l'enseignement plus mystique de saint Augustin, ce travail d'entente sera repris et poursuivi, au cours du moyen âge, par Anselme, Lombard, Abélard, saint Thomas, qui se proposent tous d'associer la fui avec l'intelligence, la grâce avec la Uberté.

C'est pourquoi l'orthodoxie romaine, — évitant

l'erreur du mysticisme luthérien ou janséniste,

prescrit de comprendre et d'interpréter la faute originelle non pas comme une corruption totale, mais seuls

lement comme une malformation guérissable de la volonté humaine. Rome veut que dans l'dme régénérée par le baptême et plus tard purifiée par la pénitence, la concupiscence^ héritage du péché ancestral, reste distincte du péché personnel, œuvre de notre volonté libre. Rome entend que la justification ,:.Tatuite, opérée en nous par la foi, soit achevée par cette justilication personnelle qui procède de nos œuvres; en un mot, que l'homme demeure le collaborateur actif et conscient de son salut éternel. Elle le persuade à cet effet qu'il n'assurera ce salut qu'en tendant sciemment et volontairement à la perfection sociale sur la terre.

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