VI. — Mysticisme luthéhie.n et mysticisme
Nous savons déjà que Luther a donné toute sa confiance à l'élan mystique et que sa morale y perd en solidité ce qu'elle y gagne en force d'impulsion peutêtre. La croyance à une prédestination infrangible et la certitude du salut quoi qu'on /Wssé» peuvent facilement sortir et sortiront bientôt en effet chez ses continuateurs des prémisses mystiques qu'il a posées de la sorte. Ce qui en va pareillement sortir sans nul délai, c'est un réveil d' « impérialisme plébéien > qui rappellera les Jacqueries du moyen âge. Luther exalte en effet, comme les vertus chrétiennes par excellence, Vignorance et rhuuiilité, ces vertus de petites yens, ainsi que le remarque M. de La Tour. Et les petites gens auront bientôt fait de prendre au sérieux les excitations que leur jette à pleine voix le réformateur : 4 Homme de foi sincère, Dieu est en toi! Tu es libre désormais, de par cette liberté née de l'alliance céleste,
qui délie des servitudes temporelles et sociales! » Aux simples, aux hommes du peuple paraît ainsi re'servée, par privilège, la justification qui découle des mérites du Christ, le fruit des promesses divines, la plus large part de l'héritage céleste. Et les prédications communistes vont donc résonner dans les campagnes, suscitant ces guerres de paysans qui ont désolé l'Allemagne.
C'est par ce côté de son mysticisme que Luther prépare à notre avis Jean-Jacques Rousseau et que la Réforme annonce la Révolution française. Aussi bien M. Imbart de La Tour nous invitait-il lui-même, dès la préface du premier volume de ses Origines de la Réforme, à instituer une comparaison si suggestive. 11 y écrivait en effet que la Réforme et la Révolution (cette dernière issue de Rousseau pour une si grande part ainsi qu'on le sait), sont identiques par leur esprit puisque la révolution religieuse du seizième siècle s'est achevée en révolution politique, puisque la révolution politique du dix-huitième siècle a bien été quelque chose comme un mouvement reUgieux. De part et d'autre, insistet-il, on trouvera même haine du passé, même foi dans la régénération imminente de l'homme, même ardeur à imposer les vérités nouvelles. Les deux mouvements ont eu enfin ce caractère commun qu'ils n'ont pas voulu seulement épurer les mœurs ou les institutions, mais plutôt refaire la société par sa base en créant à nouveau les âmes.
Oui. le Genevois fameux ne sera guère qu'un mystique protestant hétérodoxe, de même que Luther avait été un mystique catholique placé par les circonstances ambiantes en mesure de faire triompher ses prétentions à l'inspiration directe et sans contrôle de la divinité aUiée. Rousseau est plus profondément dé-
christianisé toutefois par deux siècles de pensée indépendante : il est en outre préparé par le spectacle du progrès matériel qui se déroule dès lors hâtif et fiévreux sous ses regards à exagérer encore la confiance pélasgienne dans les forces propres de l'humanité. Il ira donc du premier coup jusqu'à rejeter follement la saine psychologie pessimiste que Luther et après lui Jansen surent conserver de leur éducation cléricale. De ses fidèles Jean-Jacques n'exigera même plus cet effort transitoire^ mais énergique qui est la conquête de la Foi et qui se prépare dans Vhumilitè, dans la pénitence. Tout au contraire, il leur promet la justification (c'est-à-dire l'omnipotente alliance divine) comme un don déposé dans leur berceau par la maternelle Providence. Une charte d'alliance avec le Dieu bon, telle est en effet la signilication réelle de la célèbre bonté naturelle et aussi de ce sens social soi-disant inné dans l'homme, qu'il aurait suffi, à l'avis de Rousseau, de n'avoir point offusqué par une civilisation délétère pour le voir porter tous les fruits de fh^-pothétique âge d'or !
Avec le péché, Rousseau efface en outre définitivement de ses convictions morales la voix du Tentateur, cette voix perfide que Lutber entendit si souvent résonner à son oreille anxieuse au cours de ses nuits de veille, jusqu'à hasarder le fameux geste de l'encrier lancé d'une main énergique vers la face de l'Esprit Malin. Pour les mystiques romantiques, élèves de VHéloise et de VÉmile, la passion ne sera plus la voix du Démon, mais bien plutôt la voix de Dieu en per sonne. Comme l'a dit Mme de Staël, dans le premier et le plus rousseauiste de ses ouvrages : « Rousseau a su faire de la passion une vertu ! j
Aussi les conséquences initiales du mysticisme ro-
mantique, transporté sur le terrain de l'action, serontelles les excès révolutionnaires, comme celles du mysticisme luthérien avaient été les révoltes paysannes du seizième siècle. Et les suggestions morales issues de la seconde doctrine seront même bien autrement suspectes que celles qui procédaient de la première. Rousseau achève en effet de briser les barrières élevées par la psychologie chrétienne sur le chemin de la passion et conservées en partie par Luther. Ne nous refusons pas toutefois à reconnaître que le mysticisme luthérien a été. lui aussi, dans une certaine mesure, un tonique de Tactivité humaine, un auxiliaire du progrès moral. Nous sommes encore trop ébranlés par la vague émotive que ces deux hommes de génie, Luther et Rousseau, ont déchaînée sur nos générations inquiètes pour juger définitivement de leur œuvre. Nos lointains descendants feront plus facilement que nous le départ entre les mérites et les lacunes de leur prédication subversive. Après tout, ni l'un ni l'autre n'a jamais conseillé l'humanité sans partage : leur chentèle a formé de grands courants parmi d'autres courants parallèles ou antagonistes, et c'est du résultat total de ces impulsions diverses que procéda le progrès de l'humanité supérieure. Il est certain en effet que, dans la pratique de la vie sociale, la raison, c'est-à-dire l'exercice des facultés conscientes de l'esprit éclairé par l'expérience des âges, reprend nécessairement ses droits contre les plus séduisantes suggestions mystiques. C'est pourquoi le protestantisme est devenu tout autre chose que ne l'avait prévu son fondateur. C'est pourquoi le socialisme raisonné de l'avenir réalisera sans doute une société bien différente de celle que rêve et que décrit sans se lasser depuis un siècle le socialisme romantique.
§ 2. — Mysticisme romantique et mysticisme
CHRÉTIEN. — La morale DE W. JaMES.
On sait combien favorablement furent accueillis, en France, les récents écrits du professeur William James, appuyés sur une conception toute mystique de Thomme et de la vie. De même que celle de Nietzsche il y a quinze ans, son œuvre parut en voie de devenir parmi nous populaire, au moins dans ses portions les plus accessibles au lecteur dépourvu de culture philosophique intensive, c'est-à-dire dans sa partie morale principalement. Cette nouvelle manifestation d'un trop aveugle appétit de mysticisme au sein d'une génération que nous avons dès longtemps proposé d'appeler la cinquième génération romantique, n'a pas de quoi nous trop étonner au surplus. Elle nous impose toutefois le devoir de scruter avec soin les suggestions hasardeuses que le professeur d'Harvard a si habilement revêtues d'un manteau d'empirisme utilitaire. Aussi bien, ces problèmes d'orientation éthique essentielle méritent-ils d'être discutés devant un large auditoire. Nous signalerons donc aux lecteurs déjà nombreux de James ce qui nous apparaît comme les lacunes de son analyse psychologique et ce que nous considérons, en dépit de son évidente bonne volonté, comme le danger de ses suggestions morales.