I. — La délimitation du mysticisme par W. James
Fils d'un pasteur protestant de notoire érudition théologique, élevé dans la vénération de Swedenborg
et dans Tatmosphère. parfois si exagérément mystique, du protestantisme nord-américain, James garda le respect et le goût du mysticisme, en dépit des précises études physiologiques et psychologiques qui remplirent la première partie de son existence et lui procurèrent tout d'abord la notoriété. Il ne se reconnaissait pourtant pas le priyilège personnel de l'illumination extatique. ■ Mon tempérament m'interdit presque toute expérience mystique >, a-t-il écrit dans le yolumineux recueil de ses conférences d'Edimbourg, recueil qu'il intitula : The Varieties of reUfjious experience (i).
Sa confiance dans les fruits spirituels de ce qu'il nomme 1' « expérience religieuse )^ fut d'autant plus enthousiaste qu'il s'en reconnaissait plus dépourvu, pour sa part. Mais nous allons dire qu'il ayait préalablement délimité le mysticisme de manière à n'en rencontrer sur son chemin que les manifestations de choix et à négliger toutes les autres. Il refuse nettement en effet de rattacher celte tendance de l'âme à ses origines historiques, le fétichisme ou l'art magique, sous prétexte que beaucoup d'anthropologistes anglosaxons, tels que Jevons ou Frazer, opposent ces pratiques à la religion digne de ce nom, loin de les en rapprocher. Il ajoute que l'une et l'autre sont d'ailleurs tout aussi bien science embryonnaire que mysticisme en son germe. Certes, répondrons-nous, mais deux disciplines issues d'une même source pour devenir aussitôt divergentes peuvent fort bien nous conduire, après
(1) C'est ce dernier livre que nous étudierons surtout dans ces pages, parce qu'il nous apparaît comme la plus récente et la plus instructive apologie philosophique du mysticisme, à titre de ressort moral.
maint siècle d'évolution indépendante, l'une vers la vérité, l'autre vers l'erreur.
Il convient, spécifie encore James, de s'attacher au sens étroit du mot de religion, — c'est-à-dire, comme nous le ferons voir, au sens chrétien le plus achevé de ce mot, — pour découvrir l'essence incommunicahle de la religion! Base d'investigation beaucoup trop étroite en vérité, serons- nous contraint de lui répondre encore. Le seul souci de la vérité aurait dû lui conseiller d'élargir grandement cette base. Prendre ainsi pour sujet de son étude le mysticisme dans sa quintessence, dans un état d'achèvement moral presque accompli, dont nous montrerons tout à l'heure quelles sont en réalité les nécessaires et pénibles étapes, c'est se rendre assez facile, à vrai dire, la t<\che d'apologiste sans réserve.
Enfin, en considération des résultats sociaux excellents qu'a produits le mysticisme chrétien, James se montre tout prêt à lui tolérer les collaborations les plus compromettantes, et par exemple celle de la névrose ou de la narcose. — La névrose et la religion s'accordent on ne peut mieux, dit-il, la religion n'étant qu'un état aigu de fièvre mentale {\). Les génies religieux de premier rang ne sont-ils pas encore plus névropathes que les mystiques de portée moyenne? Voyez plutôt Fox qui fonda la secte des (juakers, et méditez sur les singulières hallucinations que souligne très loyalement en lui son admirateur. La névrose, ajoute James, demeure, à tout prendre, la disposition la plus favorable à l'action. Qui n'en est quelque peu touché
(1) Nous nous servons, pour ce travail, de rexeellente traduction française de l'Expérience religieuse par F. Ab.\uzit, que James a contnMée, applaudie et proclamée un chef-d'œuvre.
risque de demeurer, sa vie durant, un « indolent vulgaire » !
L'alcool, poursuit-il imperturbable, possède la vertu d'exciter en nous, à bien meilleur compte encore que le déséquilibre nerveux, les facultés mystiques, qui ne sont que trop réfrénées d'ordinaire par la froideur et par la sécheresse de la vie normale. L'esprit dégrisé, dit : non, analyse, rapetisse. L'ivresse au contraire dit : oui, synthétise, agrandit, devient en un mot le plus puissant stimulant du oui, dans l'esprit humain qu'elle identifie un instant avec la vérité! Et ne croyez pas à quelque ironie d'une semblable déduction. Xe songez pas ici à ces plaisanteries faciles dont l'ivresse fournit le thème en pays germanique où elle est mieux tolérée que chez nous. Non, James poursuit, avec une mélancolie non feinte, qu'il y a là ? un des plus troublants mystères de la vie », mais que pour beaucoup d'entre nous les seuls moments où nous aspirions * quelques bouffées dinûni » sont aussi les premières phases de l'abrutissement par l'ébriété! Et voilà des affirmations que le romantisme moral le plus décidé n'avait pas encore hasardées jusqu'ici! Elles se complètent des commentaires que voici : quels que soient ses résultats à longue échéance, l'ivresse de lalcool n'en doit pas moins être classée, sans contestation possible, parmi les états mystiques, et l'on en peut dire tout autant de ces ivresses plus raffinées qui naissent de l'inhalation des narcotiques médicinaux, tels que l'éther ou le protoxyde d'azote. Ces substances chimiques engendrent dans notre cerveau ce que James y nomme de bonne foi la révélation anesthésique. Il parlera donc sans aucun scrupule d'une « expérience religieuse obtenue par le chloroforme * î
A ce point tolérant sur les sources présentes de l'expérience mystique, James n'en professe pas moins la plus haute estime pour ses résultats moraux, et nous nous servirons, pour résumer ses convictions sur ce dernier point, de la très sympathique et magistrale étude que lui consacrait hier M. Emile Boutroux — étude qui est beaucoup mieux qu'une simple analyse de son œuvre à notre avis, car elle en doit être considérée bien plutôt comme une rectification tacite et comme une mise au point aussi originale que discrète à l'usage de nos esprits latins (i). Les résultats de l'expérience que James juge vraiment digne du beau nom de « religieuse • seraient donc, d'après le résumé de M. Boutroux, tout d'abord la joie essentielle et durable de l'àme; puis la guérison des maladies morales ou même physiques, guérison obtenue }>ar l'abandon de soi-m(^me à la toute-puissance et à la bonté divines; puis encore le goût de la prière, (jui. par des voies surnaturelles, se montre capable de modifier le cours de nos sentiments ou même celui des phénomènes matériels, et aussi la possibilité de la conversion qui, brusque ou progressive, substitue à une personnalité donnée une personnalité tout autre, incomparablement supérieure ; enfin la sainteté qui réalise dans l'homme une perfection plus qu'humaine, et la vie mystique dans laquelle le sujet, tout en restant luimême, a conscience de vivre la vie de Dieu en personne.
Tandis qu'il gravit ces degrés vers le ciel, l'individu connaît le sentiment d'entrer en relation avec des puissances conscientes et personnelles aussi bien que lui, mais d'une nature infiniment plus élevée que la
(1) E. Boutroux, William Javies. Paris, Colin. 1911.
sienne. Il constate que, grâce à l'émotion religieuse, sa vie se trouve transforme'e, élargie, ennoblie, animée d'un enthousiasme, d'une faculté d'héroïsme et d'une confiance dans le succès dont il n'était point auparavant susceptible. Il est donc naturellement conduit à tenir pour une conscience et pour une personne véritable l'être suprasensible qui l'entend, le comprend, le secourt, le guérit et suscite en lui une personnalité nouvelle. La conscience religieuse qui devient alors son partage est la conscience humaine dotée de l'impression qu'elle communique avec Dieu et devient capable de communiquer directement avec les autres consciences. Inhabiles à se connaître entre eux, à se comprendre et à s'unir véritablement tant qu'ils ne croient qu'à eux-mêmes, les hommes qui se sont une fois tournés vers Dieu peuvent en lui s'aimer et se compénétrer les uns les autres. A ceux que n'a pas encore touchés la grâce divine, l'univers n'offre que des étrangers, des gens à qui l'on dit : Votis. Pour rame religieuse au contraire, toute créature est un ami à qui comme à Dieu (en anglais surtout) Ton dit : Tu. C'est ainsi que l'expérience mystique nous fait pénétrer dans l'intérieur des âmes, nous rend familiers avec elles et nous laisse reconnaître qu'en leur fond les êtres veulent Dieu, le bien et l'amour !
On pourrait objecter à ces bénévoles affirmations de James que ce n'est nullement l'expérience mystique, quoi qu'il en dise, mais au contraire une très lente et très complexe expérience pratique,, traditionnelle et historique de la vie sociale, qui nous a permis de pénétrer quelque peu dans fâme de nos semblables, nous apprenant seule à ne pas les juger uniquement d'après nous-même et par rapport à nous-même : et
cela, en raison des inconvénients quun si sommaire jugement nous a peu à peu fait reconnaître dans la vie de tous les jours. Seule encore une fois, cette connaissance véritablement expérimentale, qui descend ensuite peu à peu de la conscience claire ou de la mémoire vers les régions subconscientes du Moi, arrive à se fondre, dans la transe mystique, avec les vœux de perfection sociale qui naissent de la souffrance universelle et de la pression sociale pour conduire alors l'extatique aux beaux rêves d'unité spirituelle ou même métaphysique qu'il retrouvera vaguement dans son souvenir au réveil. L'erreur de James sur ce point procède, nous l'avons dit. de ce que, cherchant à préciser lessence du mysticisme par ses résultats édifiants, il ne s'aperçoit pas qu'il définit uniquement le mysticisme chrétien, c'est-à-dire une apogée, un aboutissement, fruit d'une longue expérience consciente de la vie sociale, ainsi que nous l'établirons plus explicitement par la suite.
Il n'est pas au surplus sans avoir entrevu lui-même le caractère insuffisamment génétique et historique de son analyse psychologique en ces matières. « Je crains, a-t-il écrit quelque part (1 >, d'avoir trop simplifié la réalité. Le mysticisme classique est un cas jiririlégu\ il faut en convenir. C'est une quintessence, maintenue par sélection à l'état de pureté et soigneusement entretenue dans les écoles\ » A l'école de la discipline ecclésiastique, oui, comme nous le montrerons tout à l'heure. « Ce n'est, poursuit-il, qu'un fragment détaché d'un ensemble beaucoup plus considérable, où les diversités abondent, où l'unanimité disparaît... A part
(1) Trad. Abauzit, p. 360.
la joie, commune à toutes les formes du mysticisme, celui d'un Walt Whitman, d'un Edward Carpenter, d'un Richard Jefîeries et d'autres fervents du panthe'isme naturaliste est aux antipodes du mysticisme chrétien! » Bien plus, ajouterons-nous, le mysticisme d'alliance, caractérisé en effet par la joie qui naît d'un surhumain appui, n'est pas nécessairement divin, puisque le mysticisme diabofif/ue de pacte peut également apporter la joie au pactisant, s'il oublie les conséquences éloignées de son traité d'alliance. Kn outre il existe un mysticisme diabolique de possession qui naît de la crainte d'une influence métaphysique hostile et que marquent l'émotion triste, le pessimisme instinctif ou élevé à la dignité de théorie. — L'analyse de James n'aurait-elle donc pas évité maint écueil, s'il avait préalablement scruté les obscurs ressorts qui, — par c sélection »^ dit-il fort heureusement lui-même, — ont façonné à la longue ce fécond mysticisme chrétien dont il étudie les seules manifestations, comme si elles constituaient l'élément primordial de la transe extatique ('ou de ses substituts atténués qui sont la substance même de la vie mystique)'?