II. — La « RÉALITÉ DE L 'INVISIBLE » ET LA MI NO-CURE
Nous remarquerons ensuite l'étonnante maigreur des arguments qu'il apporte pour établir de façon empirique, à la base de sa morale mj^stique, la « réalité de l'invisible ». Le plus précis de ces arguments, c'est l'existence de certaines hallucinations, souvent périodiques, qui fournissent à quelques esprits, d'ailleurs suffisamment équilibrés pour la vie normale, le senti-
ment de la présence à leurs côtés d'un être mystérieux, plus ou moins vaguement défini. Tel est le cas, cité par James, de cet aveugle-né, d'une intelligence exceptionnelle, qui sentait fréquemment le voisinage d'un personnage « à barbe grisonnante, habillé d'un costume poivre et sel qui glissait sous la porte en s'aplatissant pour passer » et s'avançait ensuite à quatre pattes vers l'halluciné : un pur cauchemar, ainsi qu'on le voit {i)\ Telle encore l'expérience analogue d'un ami personnel du professeur James, « une des intelligences les plus pénétrantes qu'il ait connues », dit-il. Le récit de ce visionnaire fait dresser les cheveux sur la tùte. Un croirait lire un chapitre du Horla de Maupassant, qui éprouva sans nul doute des hantises analogues avant de sombrer dans l'aliénation finale. On assiste évidemment chez ces personnages au réveil de lointains atavismes, car le c sentiment de présence » devait «Hre à peu près ininterrompu chez l'homme primitif, animant autour de lui toutes choses. — Il est possible d'ailleurs (et cela semble résulter, en effet, des observations de James) que sur ces vigoureuses mentalités anglosaxonnes, si difl*érentes des nôtres, si longuement façonnées et sélectionnées par les tenaces mysticismes protestants, de semblables visions agissent de façon moins nécessairement, moins rapidement désorganisatrice que dans nos esprits latins, et qu'elles puissent s'accorder à la rigueur avec un équilibre mental apparent. Quant à démontrer la « réalité de l'invisible », c'est un mérite que nous leur refuserons absolument. Les autres t expériences » mystiques, beaucoup plus rudimentaires, sur lesquelles James entend étayer sa
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démonstration, sont généralement fort analogues aux extases typiques et si largement contagieuses de Jean- Jacques Rousseau herborisant au lac de Bienne, ou encore aux transes de Tolstoï inspectant ses bois d'iasnaia Poliana vers la cinquantaine. Ce sont des etïusions proprement *. romantiques * : elles se donnent le plus souvent carrière sur les montagnes, dans les décors de la Nouvelle Heloïse, et se résolvent en torrents de larmes, comme la crise décisive qui terrassa Rousseau sur l'avenue de Vincennes. Charles Sécrétan. le philosophe vaudois qui fut favorisé d'une de ces visions, en écrivit immédiatement le récit, nous raconte W. James, avec une facilité, une impétuosité de rédaction dont il navait jamais connu auparavant le privilège : mais il eut la prudence, bien caractéristique, de ne jamais relire par la suite ce chapitre d'écriture automatique qu'il pressentait devoir lui causer la plus grande déception. Abstention fort sage, qui lui conserva dans tout son agrément un poétique souvenir. A ce prix, la conviction du contact divin put prévaloir chez lui contre les objections ultérieures de la raison : « Nous sommes aimés, concluait-il. Dieu nous veut quand même! » Ainsi pourraient se résumer après les siennes, dans le livre de James, toutes les conclusions, fort toniques assurément, de ces alpinistes attendris.
Une semblable confiance dans la s^Tiipathie et, par conséquent, dans Talliance divine s'épanouit plus naïvement encore parmi les adeptes du mouvement mystique qu'on a baptisé la mind-cure au delà de l'Atlantique et qui est vraisemblablement la source principale de la philosophie de James, de même qu'elle en est, de son aveu, la pratique expression dans la vie.
Le mot de mind-cure peut se traduire approximativ^ement par cure mentale ou psychothérapie. Son aboutissement logique, ou « sa forme la plus avancée » pour employer l'euphémisme délicieux de James, ce sont les folles exagérations de Mrs. Eddy et de la Chriatian Science, qui proscrit, comme on le sait, toute thérapeutique humaine et met sa confiance dans la prière pour guérir les maux du corps aussi bien que ceux de 1 âme. Le professeur dllarvard ne marque par aucune réserve expresse quil juge opportun de répudier cette dernière forme « avancée » de la mind-cure. Il la considère au contraire comme sanctionnée dansson principe et dans son influence légitime par un ensemble de fait'i vraiment imposiutts. Ouels sont ces faits? Des aveugles auraient recouvré la vue, des malades incurables seraient revenus à la santé : mais surtout, et ici Taflirmation est moins suspecte, surtout le contentement et la joie ont été rendus à d'innombrables familles. Il a sufli qu'elles se résolvent à prendre pour devise de chaque journée ces mots magiques : • Santé, Jeunesse et Vigueur! » et à édicter en outre dans leur sein d'aimables petits règlements d'hygiène mentale : par exemple l'interdiction de se plaindre jamais du mauvais temps (1)!
Tandis que la théologie chrétienne affirme que le vice de la nature humaine est r insoumission, c'est-à-dire V individualisme sans correctif social suffisant, les
(1) On trouvera dans la revue pédagogique l'Educateur moderne (octobre 1911) une instructive itude du docteur V. Pauchet sur la Mind-cure. La resolution de bien respirer et celle de bien mâcher ses aliments tiennent une grande place dans cette discipline, que James appelle sérieusement « la seule contribution vraiment originale du peuple américain à la philosophie systématique de la vie ».
adeptes de la Mind-ciire estiment, au contraire; que le défaut de notre nature est la soumission craintive aux influences du dehors. Or, la crainte est à leurs yeux une autosuggestion plus ou moins volontaire d'infériorité' dans la lutte vitale, et il importe de l'extirper à tout prix de notre âme. Voilà, si nous en croyons James, ce qui fait de leur foi religieuse une attitude nouvelle et originale : « Nous participons, disent-ils, à la vie divine, qui est identique dans son essence à la nôtre propre et n'en difïere que par le degré. Plus nous ouvrons notre âme à ces flots bienfaisants, plus nous parvenons à réaliser en nous-mêmes les puissances de la vie infinie... Nous accrochons pour ainsi dire notre courroie de transmission au grand moteur central de Tunivers j. ajoutent-ils dans une métaphore, éminemment moderne et américaine en vérité, pour traduire les toniques résultats de l'alliance mystique.
Que font-ils cependant pour réaliser un accrochage aussi rémunérateur? Nous les voyons aller tout simplement vers la « guérisseuse » dont la thérapeutique ne consistera qu'à prier avec eux dans le silence pendant toute la durée de la séance. Ainsi faisait jadis Mme Guyon près de ses enfants spirituels. Mais ils savent se passer au besoin de tout intermédiaire. Une malade gastralgique fait par exemple cette réflexion pleine de bonhomie : « C'est au créateur de mon estomac à me faire digérer ce que je mange. » Et, de cette heure, elle digère sans difficulté. Il y a là tout un ensemble de faits qui relèvent de la suggestion et démontrent surtout l'extrême fréquence, au delà de l'Océan, de cette névrose que Taine y signalait déjà sous le nom d' « américanite i d'après les récits des voyageurs. Il l'attribuait pour sa part à l'état élec-
Ht ESSAIS DE CRITIQUE IMPÉRIALISTE
trique de l'atmosphère, mais elle naît surtout de la course aux dollars, à notre avis.
Enfin quelques cas rapportés par James avec le même sérieux que les précédents sont bien moins décisifs encore. On voit dans son Expérience reli(^ieuse des gens « guéris » par la Mind-cure de maladies qu'ils n'ont certaimenent jamais eues et, par exemple, d'une entorse ou d'une influenza dont ils se sont simplement crus menacés. 11 s'agit cette fois de guérisons pour ainsi dire préventives et sans nul doute de tempéraments nerveux qui se prêtent des maux imaginaires devant le plus fugitif symptôme. A qui de nous n'est-il pas advenu de s'endormir avec l'inijuiétude d'avoir pris quelque sérieux refroidissement et de s'éveiller à peu près dispos le lendemain, sans nullement prétendre à faire intervenir la Divinité dans cette aventure. Que des autosuggestions de cette nature puissent rendre maint service dans la vie pratique, c'est ce que nul ne s'avisera de refuser au « pragmatisme », à l'utilitarisme mystique de James. Il importe seulement de n'en pas grossir démesurément l'importance. Les Christian scientists ont cent fois raison de ne pas abuser du médecin, du chirurgien ou du pharmacien : ils ont parfaitement tort de repousser en tout cas l'intervention de ces praticiens.